LETTRE DU CHEVALIER D'ART'»* A M«^" DEST*'V
Un crime imaginaire m'ôte pour jamais, mademoiselle, le seul bien que je désirois^ je renonce sans regret à une vie languissante, où je ne pouvois même jouir des illusions de l'espérance. La mort n'est affreuse que pour les heureux ^ il est triste de la voir fendre brusquement la foule des plaisirs qui nous environnent, et se faire ainsi un passage jusqu'à nous : mais quand la douleur a pris place dans notre ame , quand elle en fait sa
4a2 RÉFLEXIONS
deraeure éternelle, croyez-vous que la vie soit un bien , et qu'on aime à la conserver? Vivre heureux , ou mourir, voilà la maxime des cœurs sensibles : vous verrez dans peu si je ne saurai pas l'autoriser par mon exemple.
Les lettres sont d'un grand soulagement en amour ^ il semble qu'on se délivre en écrivant du fardeau qui nous accabloit ; c'est le silence qui nourrit les douleurs : il faut se plaindre, il faut gémir, pour souffrir moins ^ et quand on a intéressé toute la nature à partager ses peines, il semble qu'on sorte d'une solitude affreuse où la douleur nous retenoit : tout y étoit muet pour nous tant que nous nous sommes tus ; mais au moindre soupir, à la moindre plainte, nous croyons que tout s'empresse à nous écouter, que les objets les plus insensibles s'animent, et que la nature entière concourt à plaindre et à soulager nos malheurs. Ainsi, vous qui avez perdu ce que vous aimez, écrivez, parlez , plaignez-vous: mais à qui? à votre maîtresse , si elle vit ; à son ombre , si les dieux vous l'ont enlevée; aux rochers, aux arbres, à votre chien, à votre chat; n'importe, il y va de votre bonheur. Le petit billet que je venois d'écrire m'avoit beaucoup soulagé, etle serment que j'avois fait à ma maîtresse de mourir pour elle, sembloit m'avoir rendu le goût de la vie et l'usage des plai-
sirs. Cest dans cette disposition qu'un mouvement inconnu de curiosité me conduisit dans le salon des dieux jj'espérois qu'il me seroit plus favorable que celui des déesses. Mais quelle fut ma surprise ! je découvris à travers une porte vitrée Dest... qui étoit montée sur le char d'Apollon sortant des mers , et qui lui disputoit la gloire d'éclairer le monde. J'eus peine à m'empêcher de rire ; mais je réfléchis sur mon aventure avec la statue de Vénus, et j'augurai que celle d'Apollon pouiToit bien avoir produit le même effet. Cependant je me cachai le mieux que je pus, afin de ne rien perdre de cette scène. Vous croirez sans doute, milord, que je vous raconte dessonges. Mademoiselle Dest... , cette fière beauté qui m'avoit tant reproché mon amour pour Vénus, alloit avoir une conférence avec Apollon , et voici quels en étoient les propos : Quand on est joUe, quand on a de l'esprit, il est honteux de s'attacher à un mortel ; et puisqu'il est des dieux, il faut essayer de leur plaire. Apollon , flambeau du monde , que le vulgaire te connoît mal! il te prend pour un globe enflammé, pour une mer immense de feu. Cest ainsi qu'il te confond avec la gloire qui t'environne : mais moi, que tu daignas éclairer dès mon enfance, moi qui ose te regarder avec des yeux d'aigle, je perce les flammes qui t'environnent, et j'arrive jusqu'à toij je reconnois l'astre
de la terre et celui de l'esprit ; tu agis sur Famé comme sur la matière; tu la fertilises, tu la dessèches à ton gré ; tu produis, tu détruis les nuages qui assiègent la raison : monarque des cieux, tu allumes le tonnerre au feu de tes rayons divins; dieu du génie , tu FéchaufiFés , tu l'embrases et tu en fais sortir des éclairs qui saisissent les bons juges, et qui désespèrent les sots. Lève-toi, sors des mers, rendslejour aux amants; ôte-leur l'illusion, ou confirme-la pour jamais: éclaire ces glaces qui reproduisent ta lumière ; les belles t'attendent impatiemment; depuis douze heures elles n'ont pu considérer leur image ;. laisse-les jouir d'ellesmêmes , laisse-les admirer leurs grâces. Pour moi , je mépriserai désormais les foibles avantages de la beauté , et je n'aurai d'autre amant que le dieu des sciences et de la véritable gloire. Cen est fait, ton char s'ébranle , tes coursiers bondissent sous ta main , l'air s'ouvre , le ciel brille ; je vole. Dieu ! que la terre est petite ! que l'homme est peu de chose ! et que la musique de l'Opéra est mauvaise quand on entend celle des cieux ! Elle est en vérité tout-à-fait dans le goût italien.
Ma foi, milord, je ne pus y tenir davantage, j'entTai en riant de toutes mes forces ; et Dest. . . tomba du haut de l'empyrée avec une colère qu'il fut impossible d'apaiser. Que vous dirai-je de plus ? elle jura de ne jamais me pardonner : moi ,
je jurai de ne l'aimer de ma vie , parce que c'est beaucoup trop que de renfermer tout à la fois dans sa tête , les plus extravagants de tous les dieux , ApoUon et l'Amour.
Je viens de peindre les extravagances et les ridicules de l'amour des poètes ; il est juste de finir cet article par un tableau plus riant et plus avantageux. Il fout voir les Muses à table pour connoître tout ce qu'elles valent. On sait quel étoit le Parnasse des Chapelle et des Chaulieu, et combien ils décrièrent la fontaine d'Hippocrène depuis qu'ils établirent la supériorité du vin de Champagne sur toutes les eaux de l'Hélicon. C'est à table que la poésie brille ; c'est là que les poètes savent faire l'amour, et qu'ils rendent des hommages dignes des grâces et de la beauté. Voyonsles sur cette nouvelle scène , et n'en parlons plus dans la suite, de peur d'être aussi ennuyeux que le sont quelques-uns de leurs ouvrages.