RÉFLEXIONS SUR LA CURIOSITÉ
Puisque je suis seul, <jue le temps est mauvais, et que le monde m'ennuie, je prends le parti de réfléchir et d'écrire, bien résolu cependant de laisser là et mes réflexions et mes ouvrages dès que le ciel sera plus serein, que les Tuileries seront plus belles, ou que la divine Thémire, dont j'aime tant les yeux, l'esprit etle commerce, n'aura plus ni migraine ni mauvaise humeur. Les gens du monde , même ceux qui pensent, ne retournent à leiu^ livres que lorsqu'ils s'ennuient ou qu'on les boude ^ c'est alors plus que jamais qu'ils font usage de leur esprit. Ils reviennent chez eux en colère contre toute une rue, et quelquefois contre tout un quartier; ils entrent dans leur cabinet commç dans un port inaccessible aux fâcheux. Quelle joie pour eux de pouvoir médire voluptueusement dans les bras d'un fauteuil commode ! Quel plaisir de n'être point interrompus en travaillant au catalogue des sottises d'autrui! C'est alors qu'ils se rappellent toutes les anecdotes du mois passé. Ds trouvent que, dans un aussi court espace que celui de trente jours, un tel ne pouvoit devenir plus fat ni une telle plus
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impertinente, et que tous deux ont passé l'espérance commune. Cest ainsi qu'après avoir opposé les sottises du jour à celles de la veille , par le cours successif des saisons, ils comptent les progrès du ridicule. Mais, après s'être rappelé que les hommes ont été toujours les mêmes, ils rejettent du côté des connoissances qu'ils acquièrent de jour en jour les nouvelles lumières qui les éclairent sur la sottise ou la malignité du genre humain. Cest alors qu'ils commencent à comprendre que la vie du monde n'est jamais oisive pour un homme d'esprit, et qu'on est suffisamment habile lorsqu'on sait démêler finement le caractère des hommes.
En effet, quelque partisan que je sois de la lecture, quelque immense que puisse être son utilité, je loue celui qui, sans s'arrêter aux peintures morales qu'on a faites dans tous les siècles, cherche à connoître les hommes dans les hommes mêmes. Voici quelles sont mes raisons. On peut regarder rhistoire ou comme la description générale de ce qui s'est passé en telle partie du monde , en tel état, en telle province, en telle ville, ou comme le tableau particulier de la vie d'un seul homme. Si les objets qu'elle embrasse sont grands, il est impossible qu'elle descende toujours dans ces détails intéressants qui dévoilent le cœur humain, et qu'il est si aisé de saisir dans le commerce du monde; en sorte que l'histoire, en nous éclairant sur les
faits et sur leurs époques, nous laisse toujours ignorer les vrais principes des événements. Les mémoires, quoique plus détaillés, ont le même défaut. On y voit des caractères dessinés avec beaucoup d'art, mais où l'imagination brille quelquefois aux dépens de la vérité. En un mot, dans toutes les histoires il est possible peut-être de deviner quelques caractères, mais on ne sauroit jamais en approfondir aucun. La raison en est bien sensible ; c'est l'histoire des morts qu'on écrit. Un demi-dieu vivant se plaindra toujours qu'après l'avoir couronné de gloire on ose lui rappeler la plus légère de ses fautes. Ma maxime est sûre , on en voit tous les jours l'application : l'orgueil pendant la vie fait toujours taire la vérité. Ils périssent enfin ces grands hommes; la nuit du tombeau nous les dérobe pour jamais. Que laissent-ils aux historiens? Leurs actions; mais leurs sentiments et leurs pensées les ont suivis chez les morts, il n'en reste plus de traces. Ainsi contentons-nous de connoître par la lecture une partie d'eux-mêmes; partie peu intéressante aux yeux d'im philosophe , qui se soucie moins d'être au fait des événements que des motifs qui les ont préparés. Je conclus donc que, s'il est de l'intérêt des hommes de vivre ensemble , la première de toutes les sciences consiste à connoître mutuellement les uns les autres. Mais comment apprendre à se connoître, dira-t-on, sans les se-
cours de la lecture? On le peut en remplissant les desseins de la nature, qui nous ordonne de vivre en société, et qui nous ofFre dans la société même les moyens de nous connoître. Selon ces principes, la lecture est en quelque sorte plus utile aux sots qu'aux gens d'esprit. Ceux-là, moins occupés des ressorts qui font mouvoir la scène du monde que de leur fabrique extérieure, s'amusent à voir sans se donner jamais la peine de chercher. Sans doute que, pour les forcera réfléchir sur ce qui se passe habituellement sous leurs yeux, la lecture de l'histoire leur sera utile, elle leur apprendra àpénétrer danslasource des événements. Ceux-ci, au contraire, étudient avec ardeur les usages, les manières, les discours, les gestes même : ardenLs à poursuivre la vérité, prompts à la découvrir, impatients de dévoiler l'ame, ils la cherchent dans les yeux, dans le son de la voix, et jusque dans les ligaments du visage^ ils écartent avec art tous les nuages dont elle veut se couvrir j et se servant, pour la connoître, des efforts qu'elle fait pour se cacher, ils la poursuivent jusque dans son siège, la forcent de se peindre elle-même, et de développer ses replis. Ainsi la lecture peut simplement piquer et satisfaire leur curiosité , mais elle ne sauroit les éclairer infiniment sur la manière de se conduire. Je pousseruis plus loin ce raisonnement si je ne craignois, comme il arrive
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toujours, que quelqu'un , en lisant ces réflexions, ne s'imaginât bien sérieusement que je condamne la lecture, et que, fauteur de l'ignorance, j'enlève aux sciences et aux beaux-arts leur aliment et leur soutien. D'ailleurs je fais trop de cas de la cxu'iosité ; c'est une passion trop recommandable pour lui fermer la carrière la plus vaste où elle puisse s'étendre. De toutes les affections violentes qui nous dominent, je n'en connois point dont on puisse dire avec raison tant de bien et tant de mal. Qu'elle occupe donc le loisir où l'on me laisse, et qu'elle m'éclaire sur elle-même. J'examinerai combien elle est frivole, mais singulière , dans les femmes; combien elle est bornée, mais nécessaire, dans le peuple; enfin combien elle est dangereuse, et combien elle peut être utile, dans l'homme d'esprit. Auparavant je vais la peindre avec des couleui's assez extraordinaires.
Ariste croyoit n'cLre point curieux, il savoit pourtant qu'il avoit de l'esprit; et ce n'étoit pas sans peine qu'il accordoit ensemble deux faits aussi incompatibles. Cependant dès le berceau il s'étoit aperçu que le désir de tout voir, de tout entendre, si naturel à l'enfance , n'a voit presque aucune puissance sur son ame. Sensible à la vue des belles choses lorsqu'elles passoient sous ses yeux, mais paresseux à les chercher, illaissoit croire aux sots
que le sentiment lui manquoit; aussi peu inquiet des jugements d'autrui, qu'il é toit satisfait de voir en lui-même les principes du vrai et les semences du bon goût. Né pour l'amour, il sentit de bonne heure que son cœur étoit foible ; il frémit de voir son ame assiégée par une foule de passions douces en apparence ; il craignit qu'étant enfin réunies vers un même objet elles ne formassent une chaîne d'autant plus indissoluble , que par sa douceur elle sembleroit perdre de l'excès de son poids naturel. Ariste est né le plus sensible et le plus paresseux des hommes. Une des beautés de l'Asie arrive à Paris : tout à l'envi s'empresse de la connoître ; les hommes pour lui plaire, les femmes pour lui chercher des défauts. Ariste, victime de l'amour dès que la beauté se présente, Ariste, aussi tendre amant que juge éclairé , n'augmentera point la foule des adorateurs de l'étrangère : l'embarras de la chercher lui ôtera le désir de la voir. S'il la rencontre à l'Opéra, content de l'avoir trouvée belle parce qu'elle l'est, il abandonnera volontiers à un autre le soin de lui plaire et l'espérance d'y réussir : mais s'il est assis dans la même loge , et qu'il doive souper avec elle, le voilà dévoré de tous les feux de Cythère ; le plus paresseux des hommes est devenu tout à coup le plus impatient. Que dirai-je encore d' Ariste? La musique n'a d'empire sur personne conune sur lui ; mais Am-
phion bâtiroit au son de sa lyre une seconde Thèbes, qu^Ariste , pour être témoin de ce miracle, ne sortiroit pas du fauteuil où il pense. Le détail de ses goûts est immense, et rien n^est plus borné que les démarches qu'il fait pour les satisfaire : livré au moment présent, l'oubliant dès qu'il est passé, ne voyant que lui tant qu'ilHure, il ne fait aucun usage de sa mémoire ni pour les peines ni pour les plaisirs. Voilà, en apparence , un homme bienpeu curieux. Le hasard le mène chez Daphné ^ il est ému pour elle ; sa paresse voudroit qu'il attendît le moment de lui plaire, son amour le fait naître. Daphné est aimable, c'est une de ces productions singulières de la nature qui se fait gloire de paroître tout ce qu'elle est : active comme le feu, elle dévore l'objet auquel elle s'attache; le moindre goût, s'il n'est rempli, devient en elle une passion furieuse. Aime-l-elle; toutes les puissances de son ame se changent en jalousie. Il est aussi difficile à Daphné amoureuse de cacher sa passion, qu'à Daphné indifférente de voiler sa froideur. L'absence de l'amant est l'enfer de Daphné: victime de sa passion, elle se consume, elle se détruit elle-même ou par les peines ou par les plaisirs; jamais son amour n'est plus près de s'éteindre que lorsqu'il est exti'ême. Daphné pai'oît aussi curieuse qu'Ariste le paroît peu. Emportée par le goût de la nouveauté, tout ce qui est singulier
l'occupe; mais son ardeur extrême nuit toujours à ses plaisirs. Elle veut saisir au même moment tout le bon et le mauvais de l'objet qui lui est offert, et souvent elle a le malheur d'y réussir. De là, peu de gens lui conviennent. Daphné connoîttrop les hommes, Daphné les connoît trop vite. Réveillez toujours sa curiosité j et, si votre caractère est épuisé, ayez l'adresse de vous en foire un autre. Soyez fou si vous voulez, mais soyez-le d'une feçon nouvelle : sans doute que par les charmes de la nouveauté vous fixerez son inconstance. Rien ne se ressemble moins qu'Ariste et Daphné; c'est sans doute pour cette raison qu'ils se sont aimés long-temps, et que peut-être ils s'aimeront toujours. Un lien inconnu les unissoit tous deux. Ariste enfin a découvert qu'il s'étoit trompé sur son propre caractère, qu'il aimoit Daphné par curiosifé, et que Daphné tenoit à lui par le même nœud. L'un et l'autre furent moins flattés de se trouver aimables que de se croire singuliers; ils alloient à la découverte l'un de l'autre , et s'applaudissoient de ne voir jamais diminuer le fonds où ils puisoient, et de sentir croître l'envie de se connoître à mesure qu'ils se connoissoient davantage. Chacun d'eux en secret se flattoit de posséder une des raretés de l'Europe. Ah ! qu'entre deux personnes d'esprit un tel commerce doit durer long-temps! Car remarquez que, dans les amants
vulgaires, c'est toujours le cœur qui se lasse le premier, mais, parmi ceux qui pensent, le cœur est toujours touché tant que l'esprit s'amuse. Il suffît d'être curieux et d'avoir en soi-même de quoi exciter la curiosité d'autrui, pour plaire longtemps à une maîtresse aimable , et pour l'aimer long-temps soi-même.
J'ai dit que la curiosité étoit fiivole , mais singulière, dans les femmes^ on en connoît qui ont acheté aux dépens de leur gloire la connoissance d'une anecdote ignorée. En général toutes les passions qui sont fondées sur les foiblesses éclatent plus vivement dans les femmes que dans les hommes j mais, quoique la curiosité des femmes soit excessive, je crois qu'on peut en réduire les motifs à deux articles. Ce qu'on pense d'elles en bien, ce qu'on pense des autres femmes en mal; voilà les deux grands objets de leurs recherches. Tant qu'une femme est jolie, il est de la dernière importance pour son amour-propre d'être au fait de l'impression que ses charmes font sur nos coeurs. Pourquoi un tel est-il si rêveur aujourd'hui? A peine laisse-t-il tomber sur moi quelques regards distraits; cette langueur touchante, ce feu intéressant qui remplissoient ses yeux, sont-ils épuisés? Ai-je mérité sa fi-oideur en cessant de lui plaire? ou ne me suis-je pas trompée sur le droit que je croyois avoir de le toucher? Mais il n'est pas mon
amant^ qu'importe qu'il me trouve jolie? Hélas! ma gloire, mon repos, et le plaisir piquant d'enlever un amant à ma rivale, tout enfin en dépend: il faut mourir, ou ne rien perdre de mes conquêtes. Là"-dessus une femme épuise toute l'adresse de son esprit et tout le manège de ses yeux pour arracher un aveu authentique de l'effet que fontses charmes. Pour peu que le cavalier mette un prix à sa déclaration, le doute de la dame la conduira à tout ce que l'amour a de plus dangereux. Cette rage, car ce n'est pas simplement une envie, cette fureur de connoître si on est aimable, suit les femmes depuis le commencement de leur printemps jusqu'à la fin de leur automne. Il en est même dont le naturel est si porté à la curiosité , que dans le fort de leur hiver elles ne laissent pas de tenter quelques expériences. Mais, quand la saison de plaire est absolument passée, et que la raison s'est, enfin expliquée par la voix du temps, il reste une autre curiosité aux femmes; c'est de savoir si elles ne déplaisent pas. Il est triste d'être réduit à cette recherche; mais comme c'est la dernière ressource de l'amour-propre , les femmes s'en servent avec toute la finesse possible. Heureusement que toutes les espèces de grâces sont passagères; ainsi le beau sexe se console de la perte de ses charmes par l'espérance de voir bientôt flétrir ceux qui font le plus de bruit. Vous voyez bien Céphise, elle a été
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jolie; le soin qu'elle prend de s'ajuster montre assez qu'elle voudroit bien Têtre encore : ne soyez point étonné de l'excès de sa parure; Céphise remplace par des mouches toutes les gi'âces qu'elle perd, et il n'y a point de fleurs dans sa coiffure qui ne marquent l'absence de quelque agrément. Céphise a de l'esprit; une déclaration fade, un sentiment mal rendu, lui déplaisent plus que le silence et la froideur; lui dire qu'elle est charmante, c'est lui faire apercevoir qu'on voudroit bien la trouver encore aimable, et la complaisance la désespère. Ainsi, pour lui faire votre cour, parlez-lui peu d'elle-même, mais étendez-vous sur le compte des femmes de son âge : dites-lui que cette fière beauté dont vous savez qu'elle a été si jalouse n'a plus l'air de déesse; que toutes ses grâces se sont tournées en mines forcées; faites le calcul des rides de son front, des plis de ses joues; plus il sera long, plus Céphise vous trouvera d'esprit : si même vous avez l'adresse de répondre aux questions qu'elle vous fera, vous en serez adoré. Par exemple, elle ne manquera pas de vous dire d'un air satisfait : Mais vous êtes fou! il ne se peut pas qu'une telle soit si fort changée, je l'ai vue charmante ! Regardez alors toutes les raisons qu'elle vous donnera pour détruire votre relation comme autant de nouvelles recherches qu'elle fait sur le changement de cette belle personne : car
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voilà les femmes ; plus elles sont pressées d'apprendre quelque chose, plus elles sont singulières dans les moyens qu'elles emploient pour y parvenir.
Lucile plaisoit à Cléon; Cléon ne déplaisoit point à Lucile : elle voulut savoir quels risques elle pouvoit courir en écoutant ce nouvel amant. Vous savez, lui dit-elle un jour, qu'un tel m'a été attaché long-temps, et que je l'ai beaucoup aimé. Sans doute, madame, répondit Cléon ^ et, puisque vous n'avez eu qu'un amant, il est bien triste pour mon cœur de n'avoir pas joué le premier rôle. Le premier rôle! interrompit-elle, vous n'y pensez pas^ j'ai trente-trois ans, et vous croyez bonnement.... Cléon changea de visage. Lucile, l'ayant reconnu d'une humeur trop sévère, aima mieux lui laisser croire qu'elle avoiteu plusieurs amants, que de se donner à un homme qui ne sauroit pas pardonner une infidélité.
L'art magique, quelque décrié qu'il soit, ne tombera jamais^ les femmes le soutiendront. Il est important de savoir si cet amant qu'on vient de prendre, qui est un peu sot, mais si jeune, ne sera point enlevé par cette M.... qui est un^peu laide, mais si riche. Aura-t-on toujours un beau teint, de belles dents? enfin se soutiendra-t-on long-temps jolie? Gagnera-t-on au jeu? Sera-t-on bientôt assise à la cour? Tous ces doutes demandent à être
éclaircis^ et ce n'est pas mal à propos que du seiii de la pauvreté et de l'ignorance on voit sortir de malheureux devins qui tous, ayant lu dans le livre du destin la même formule, répètent sans cesse les mêmes extravagances, etsont aux yeux du bon sens encore plus sots que ridicules. Il n'y a plus. Dieu merci, que quelques femmes de cpialité, quelques vieux chimistes, et tout le peuple, qui donnent dans la manie des sorcière,* les gens raisonnables n'y pensent plus.
Le peuple est curieux et crédule. Comme ses lumières sont bornées, il aperçoit du merveilleux dans tout ce qui sort de Tordre le plus ordinaire; il croit aisément tout ce qui le frappe et tout ce qu'il n'entend pas : de là cette foule de contes puérils dont on endort l'enfance, et qui laissent quelquefois, dans des esprits bien faits d'ailleurs, des impressions de foiblesse qui les déshonorent. Rien n'est moins étendu que la curiosité du peuple; ses vues ne se répandent que sur les objets les plus grossiers; mais il est nécessaire de l'occuper souvent par des spectacles, et de l'engager, par des nouveautés ménagées avec art, à supporter la longueur de ses travaux et les peines de son état.
Il ne me reste qu'à dire un mot des dangers et des avantages de la curiosité. Autant les femmes sont curieuses de connoître ce qui se passe eu leur présence dans le cœur de leurs amants, autant il
est danf^ereux à un homme d'esprit de vouloir approfondir l'ame et les secrets de ses amis. Il est triste pour l'amitié de ne se voir payée que par des protestations vagues et des sentiments frivoles : il est afh'eux de trouver de la fausseté et de la bassesse où nous croyions voir, où nous adorions la vérité et la grandeur d'ame. La confiance d'être aimé est le seul bonheur de la vie : mais c'est un bonheur appuyé sur une colonne de sable; en sonder l'intérieur, c'est s'exposer à la renverser absolument. Contentons-nous de savoir en général qu'il est peu de vrais amis; suspendons long-temps notre choix, de peurdenousexposeràdes regrets; mais, tranquilles quand nous l'aurons fait, jouissons des charmes de la sécurité. J'étends ces réflexions jusqu'au plaisir même : le définir, c'est le détruire; il s'est couvert d'un voile brillant qui s'obscurcit dès qu'on cherche à le lever. Que je plains ces philosophes malheureux qui ne trouvent de réel que ce qui est durable, et qui laissent échapper un plaisir avec autant de facilité qu'un autre auroit d'ardeur en évitant une peine! Il est sans doute de plus grands dangers attaches à la curiosité; mais cet ouvrage est trop badin pour souflFrir toutes sortes de réflexions. Je me contente de dire en passant qu'il faut proportionner nos recherches à la foiblesse de nos vues , et qu'il est des objets si grands et si élevés, que nous per-
cirons toujours, et du côté de l'innocence, et du côté de la réputation, quand nous voudrons entreprendre de les pénétrer. Tournons nos recherches hardies du côté des sciences humaines : souvent nous n'arriverons pas au but proposé^ mais les découvertes que nous ferons sur la route nous vaudront assez d'estime pour que nous ne puissions jamais regretter nos efforts. Ce n'est qu'à l'activité de l'esprit, qu'au désir impatient de connoître, que nous devons peut-être et l'invention et la perfection des arts, La curiosité est une espèce d'aiguillon qui ne cesse jamais de nous piquer. Une découverte heureuse, une idée utile et nouvelle, loin d'émousser sa pointe, semble l'aiguiser encore davantage. Le curieux ressemble à l'avare j sa cupidité augmente avec ses richesses. Mais l'avare renferme ses trésors, et se prive lui-même de la récompense que méritoient ses soins et ses fatigues volontaires : le curieux n'amasse que pour répandre et que pour jouir, ses découvertes passent de province en province, d'états en états, et suscitent, jusque dans la postérité la plus recidée, des partisans aux sciences, et des admirateurs aux beaux-arts.
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Quel spectacle pour un amant de la simple nature! Assis sur la pointe des rochers, je vois sous mes pieds une infinité de petites îles qui se forment au gré du caprice des ruisseaux^ je vois tomber avec bruit leurs ondes du haut de la montagne; et se brisant dans leur chute , ils vont promener sur la plaine leurs erreurs et leur inconstance. Je crois être le dieu de la source qui bouillonne à mes côtés : ce siège revêtu de mousse semble être le trône où la nature m'a permis de monter : elle veut sans doute que je règne sur des lieux où elle triomphe elle-même. Quelle fraîcheur dans Fair ! quelle odeur charmante dans les herbes qui s'élèvent autour de moi, et qui semblent percer le sein aride des rochers, pour les couronner ensuite de leurs feuilles! Le jour commence à se mêler avec les ombres de la nuit : mais l'ombre s'élève insensiblement; on diroit que le voile qui couvroit la nature commence à se replier. Déjà toute une partie du ciel s'éclaire; les astres qui y sont attachés
pâlissent, et semblent se reculer à Tapproche du jour, tandis que, du côté du couchant, la nuit étend encore sous les voûtes des cieux un voile semé de saphirs 3 les étoiles brillantes qui l'éclairent semblent ranimer tout leur feu pour s'opposer au lever de Faurore. Mais leurs efforts sont vains : tout l'orient se pare des plus riches coideurs; la nature annonce soa réveil à la terre par la voix de tous les animaux ; un vent paisible frémit doucement entre les feuilles des arbres; et déjà des cabanes voisines je vois sortir des torrents de fumée qui annoncent la fuite du repos et le règne du travail. L'étoile de Vénus dispute seule encore à l'aurore l'empire du matin : mais, contente d'avoir combattu un moment, elle prévient sa défaite par une fuite lente, qui laisse la victoire indécise. Le triomphe de l'aurore est rapide. Image natm*eUe du plaisir, rien n'est si brillant que son approche , rien n'est si court que sa durée. Un feu plus vif efface les couleurs tendres dont elle s'étoit parée : le roi des astres semble s'élever en ligne droite du sein de la terre, et ses premiers rayons montent en colonnes vers le ciel; la tête des montagnes les plus reculées laisse déjà voir la moitié de son globe, qui s'agrandit insensiblement, et qui paroi t être composé d'une lumière tremblante et bleuâtre dans sa circonférence, mais d'un rouge pâle dans son centre. L'astre monte, et commence à former
dans sa marche une lifjne courbe ; son globe se rétrécit; sa lumière s'épure; et ses rayons, plus prompts et plus ardents, vont bientôt sécher par une chaleur modérée ITiumidité de la terre et les présents de Faurore : les vapeurs douces qu'ils enlèvent forment en l'air des nuages légers, qui, portés sur l'aile de l'inconstance et des zéphyrs, ne laissent pas de former des contrastes réguliei-s dans le vaste tableau des cieux. Quels objets! Est-il possible que je sois peut-être le seul en ce moment qui s'en occupe? Que faut-il donc pour piquer la curiosité des hommes? Que cherchent-ils dans les arts? Une imitation singulière de la belle nature, répondra-t-on. Mais l'imitation sauroit-elle jamais approcher de l'objet imité? Quelle manie de préférer une ressemblance imparfaite aux beautés finies de l'original! Examinons cependant si ces reproches sont fondés. Il est vrai que pour le plaisir que peut donner une perspective riante ou magnifique l'art n'a rien à opposer à la simple nature : le plus beau paysage du Titien ne sauroit être comparé à la scène admirable que je vois se passer sous mes yeux. La nature souffle la vie, l'action et la force, à tout ce que je vois; l'art du peintre ne peut que m'en offrir les images. Le palais du soleil dansPhaéton tiendroit-il contre le spectacle pompeux dont je viens d'être le témoin? non, sans doute.
Lorsqu'on considère la nature ne composant
qu'un corps dont toutes les parties s'assortissent, quand on ne détache aucun des ornements de sa parure, Fart soumis rampe devant elle. Infinie dans ses richesses et dans ses grâces, elle couvre de honte im rival qui ne cache ses défauts qu'à force d'adresse et d'illusion. Placez un tableau de Raphaël devant un portrait de Macé, vous vous formerez à l'instant une juste idée de la nature et de l'art : c'est dans ce point de vue que je m'étonne toujoure que tant de gens soient si peu sensibles aux spectacles brillants qui se passent tous les jours sous nos yeux. Quoi! parce qu'ils sont journaliers ils ne frapperont plus? Le détail n'en est-il point immense? et le tableau du monde ne souflret-il plus d'accidents qui le varient? Les saisons offrent-elles toujours les mêmes couleurs? Les jours se ressemblent-ils? Et le ciel paré de nuages où le soleil se joue avec tous ses rayons, le ciel assiégé par des montagnes d'eau où le tonnerre éclate à grand bruit, présente-t-il le même tableau? Maisnepoussonspas plus loin un raisonnement inutile : nous préférons la peinture de ces objets aux objets mêmes, et nous avons raison^ le goût de « l'imitation est sans doute le plus utile don de la « sagesse de la nature^ elle a voulu, pour la perfec- « tion des arts et des sciences, que, frappés en généu rai de la beauté de ses ouvrages, nous eussions « plus de plaisir à les voir imités qu'à les considérer
en eux-mêmes, afin que les charmes que nous goûterions dans nos travaux fussent pour nous un engagement continuel de les perfectionner^ et de ne jamais les interrompre. Car, en e£Fet, si nous sentions vivement toute Fharmonie des diflerents corps de l'univers, nous n'oserions copier ce que nous ne nous lasserions jamais d'admirer. » Mais, d'un autre c6(é, il faut convenir que certains ouvrages de l'art l'emportent sur quelques ouvrages de la nature : on ne me fera jamais concevoir qu'un paLiis i^égulîèrement bâti n'offre rien de plus curieux à voir qu'un tas de rochei's entassés où le hasard auroit creusé quelques grottes obscures. Un philosophe préférera peut-être la grotte au palais^ mais le luxe même, dont les suites sont si funestes, est admirable en soi. Ce sont Pintelligence et l'invention qui Font enfin porté à son comble, comme la dépravation des mœurs en a favorisé l'abus. Si donc la commodité et la symétrie sont des perfections, il faut convenir qu'elles n'éclatent pas également dans tous les ouviages de la nature comme dans ceux où Fart excelle. Malgré ces réflexions, qui peuvent être sensées, il est un certain nombre d'esprits qui préfèrent les beautés nues de la campagne aux grâces étudiées de nos jardins et de nos terrasses. J'avoue, peut-être à ma honte, que je suis de ce nombre, et que j*ai la sottise de croire qu'assis sur mon rocher je goûte
Bitffis. 2Q
45o RÉFLEXIONS
plus de plaisir que dans le salon le plus délicieux de Paris; il semble même que je passerois volontiers ma vie dans ce lieu solitaire. La journée n'est pas bien avancée; je verrai si ma philosophie ne se démentira point. Me voilà donc résolu de dîner dans une des cavités de la montagne; revenu enfin à cette simplicité dont les poètes font de si belles descriptions, je trouve Fantre où je me suis retiré commode. Le roc , entr'ouvert en plusieurs endroits y donne passage à l'eau la plus vive et la plus pure; sa chute et son murmiu*e me promettent un sommeil tranquille et des songes légers. Non, dans le repas frugal que je vais faire, je ne regretterai point le luxe des villes. Mais, hélas! je suis seul. £h! qu'importe? la nature est avec moi ; elle me parle, elle m'éclaire , et cet entretien délicieux me dégoûte déjà du jargon du monde, et de l'insipide douceur de la galanterie. L'ardeur du soleil est extrême, mais la profondeur de ma grotte me sauve des torrents du feu qu'il lance sur son sommet : les animaux cherchent l'ombre des arbres, et passent dans le repos des moments où les herbes brûlantes n'ont plus la même saveur. Je suis donc à moi; je crois même sentir renaître au fond de mon qœur cette paix, compagne de l'innocence, dont je commençoisàperdre le souvenir. Mes livres me suivront dans ma retraite : ilsm'emjîêcheront de rompre entièrement commerce avec
SUR LE GOUT DE LA CAMPAGNE. 45i les hommes. Je les verrai penser, raisonner et agir: mais, sans rien perdre de toutce quipomroitm'ètre utile dans leur commerce , je n'apercevrai plus , heureusement, que leurs images. Incapables de me nuire, j'oserai sonder la profondeur de leur ame, et porter le flambeau dans ce labyrinthe ténébreux où ils égarent notre raison> Sorti du tourbillon où ils errent sans cesse au gré de leurs passions effrénées , je ne serai que spectateur de leurs manœuvres; on ne pourra jamais m'accuser d'en être le complice. Il me sera donc permis ici d'être vertueux; il me sQra permis de le paroîti^e. Je pourrai dégager mon esprit de ce goût frivole que les femmes m'ont donné. Je sentirai donc renaître la force de ma raison et le feu de mon imagination. Vérité immortelle, j'oserai te suivre, j'oserai feutendre et fadorer. La flatterie ou l'ambition ne forceront jamais ma bouche à te déguiser, et mes yeux ne verront plus lesjâches qui te trahissent. Enfant terrible de l'oisiveté et du plaisir! Amour, tu fuiras loin de moi , ou tu n'y parcHtras que désarmé. Oui , par l'estime tu fixeras désormais mon choix; je serai libre.au milieu des chaînes dont tu m'auras chargé : tendre sans ostentation , fidèle sans effort, ingénu sans art, vertueux sans masque, je ne sentirai que les peines d'une absence courte, qui seront changées dans peu en autant de plaisirs. Sois cruel dans les villes, exige un esclavage
servile, foule sous tes pieds la fortune, ou donnelui à ton gré des ailes; perds les uns, et fais sortir les autres de la poussière; sois esclave par ambition, et tyran parnature ; monte jusque sur le trône, gouverne le monde; fais pencher la balance de Thémis ; donne le glaive à Mars, l'olive à la Paix ; sois en même temps le plus foible, le plus puéril de tous les êtres; et d'une main répands des feuilles de roses, tandis que de l'autre tu feras gronder le feu du ciel : tranquille dans mon rocher, je verrai le théâtre immense où tufexerces, et je me fer^i un amusement de l'afiaire sérieuse des hommes. Non, l'ennui ne me suivra point : l'amour-propre me défend de le penser. Déjà un autre tableau vient amuser mes yeux : le soleil se retire , la fraîcheur renaît, une lumière plus douce, mais plus foible, éclaire la tête des arbres, et l'ombre descend insensiblement vers leurs tiges. Je ne sais quel baume charmant se distille dans les airs: il semble que la volupté vient de dénouer ses beaux cheveux, et de répandre les odeurs charmantes dont elle les parfume. La douceur des plaisirs se respire avec l'air; elle suit toujours l'innocence et la philosophie. Ah! c'en est fait, je demeure éternellement dans ce lieu; tout concourt à m'y fixer. « Cette bergère qui vient de me faire, en ramenant son troupeau, une révérence si naturelle et si profonde, amusera mon cœur quand mes livres fatigue-
ront mon esprit. » Mais quel est le carrosse qui traverse la plaine? je crois le connoitre. Les armes, la li^Tée , tout enfin me donne la curiosité de le voir de plus près; il s'avance vers moi. Dieu! c^est Thémire! oui, Thémire, la plus aimable de toutes les fenmies; c'est elle-même; elle me reconnoît, elle m'appelle. Quel souper ce soir nous ferons ensemble à Paris! Adieu, mon rocher; adieu, ma bergère ; adieu, mes prés, mes fontaines : vous pouvez amuser un cœur qui n'a point de passions; mais j'aime mieux renoncer à vos délices que d'étouffer le goût qui m'entraîne. Et d'ailleurs je crois que la vie champêtre, si elle dure plus de huit jours , n'est belle qu'en peinture.
Au reste, je ne suis pas le seul qui ait habité le rocher dont je viens de faire la description; une cassette que j'ai trouvée dans le fond de la grotte m'apprend qu'un sage avoit choisi la même solitude. Ce trésor n'est pas un de ceux dont on fait le plus de cas dans ce siècle ; ce n'est pas de l'or, . c'est de l'esprit. Voici * deux petites pièces que je choisis au hasard : on y trouvera plus de naturel et de naïveté que de justesse et de travail.
* Voyez ci-<le88us les deux odes intitulées : L'amour et les Nymphes, et V Amour papillon, pages ^\ et a43* (N. D.)
PROHOKÇÉ
A UACADÉMIE FRANÇOISE