LE SUPERFLU
COMTE
Un jeune homme traversait pendant la nuit les rues de Bagdad. C'était un pauvre artisan nommé Ademdaî. Après avoir achevé son travail, il rentrait paisiblement chez lui, lorsqu'il entendit tout à coup un grand bruit, et vit, au clair de la lune, deux hommes, vêtus comme des marchands arméniens, qui se défendaient contre six voleurs. Adem« daï était brave et compatissant ; il vole au secours des plus faibles, et, quoiqu'il ne soit armé que d'un bâton, il déploie tant d'audace et de vigueur, qu'il parvient à mettre les voleurs en déroute. Après ce généreux exploit, il rentre dans sa maison , sans chercher à connaître les personnes qu'il vient de sauver^ et sans compter sur la récompensée d'un service qu'il a rendu sans intérêt.
Le lendemain, vers la dixième heure du soir, assis au* près de son feu, il se plaignait tout haut de sa destinée. « Quelle peine il faut se donner, disait-il , pour gagner sa chétive existence ! J'ai travaillé aujourd'hui comme un forçat, et je u^ai reçu (|ue la moitié d une drachme pour prix de mou travail. Uh! Mahomet] si j'avais seuieinent le nécessaire , le bimpLc uecessiaire , je serais plus heureux qu'un visir. »
168 LE GARAVANSEBAIL.
A peine avait-il proféré ces mots, qu'il entend frapper à sa porte. Il se lève promptement et va ouvrir, croyant que quelqu'un de ses voisins a besoin de lui. Mais quel est son étonnement lorsqu*il voit un homme couvert d'un long vêtement, blanc comme la neige ! Cet inconnu est d'une figure imposante et douce tout à la fofs. Il tient dans sa main droite une baguette d^ébène , un turban d*une prodigieuse hauteur couronne sa tête , et une longue barbe blanche descend sur sa poitrine. Malgré tout son courage, Ademdaï ne peut se défendre d'un mouvement de terreur. L'inconnu prend la parole et dit : « Ne crains rien, Ademdaï, je suis ton bon génie , je viens te visiter pour te faire du bien. J'ai entendu le discours que tu tenais tout à l'heure au coin de ton feu. N'est-ce pas le simple nécessaire que tu désires ? — Ah ! bon génie ! s'écrie Ademdaï, un peu revenu de sa surprise et de son effroi , je ne demande que le simple nécessaire ; puis-je désirer moins ? — Non sans doute, répond le génie ; mais en quoi consiste ce simple nécessaire ? que te faut-il pour le posséder ? — Bien peu de chose. Pourvu que j'aie tous les jours du riz à discrétion, du bois pour le faire cuire et pour me chauffer, et des vêtements pour me couvrir, voilà tout ce qu'il me faut pour être heureux. — Quelle somme te faudt aitil pour posséder tout cela? — O bon génie! avec une drachme par jour, je crois que j'aurais le nécessaire. — Eh bien ! voilà huit drachmes, dit le génie. Tous les huit jours je reviendrai à la même lieure, et si une drachme par jour ne te suffit pas, je te donnerai tout ce que tu me demanderas, jusqu'à ce qu'enfin tu possèdes le simple nécessaire. Mais je ne veux point te donner de superflu. » A ces mots , le génie. disparait.
Ademdaï, le cœur palpitant de joie, contemple avec ravissement les huit drachmes que le génie vient de lui donner. Huit drachmes d'argent ! Il ne s'était jamais vu si riche, (t Yoilà donc ma vie gagnée, dit-il , et sans me donner de peine. Je n'aurai plus besoin de travailler toute
la journée à la sueur de mon front , pour manger le soir un peu de riz. » En dii^ant cela, il promène les yeux autour de lui et réfléchit proroudémeiit. « Par le tombeau du prophète! dit-il, je suis un grand sot, et j'ai oublié de demander à mon bon génie certaines bagatelles qui me seraient fort nécessaires. Je n^ai pas un meuble dans ma maison , et il faut qu une maison soit meublée. Yoilà un méchant grabat qui ne vaut pas une drachme ; il me faudrait un lit. C'est une chose néoessaire qu'un bon lit ; car le dormir est aussi nécessaire à la vie que le boire et le manger. Je n'ai pas un siège pour m'asseoir ; il me faut quelques sièges , un pour moi et d'autres pour mes amis , quand ils viennent me voir ; car lorsque je serai assis tout à mon aise, il est nécessaire qu'ils ne restent pas debout. Il me faut une table pour manger ; quand on mange il est nécessaire de se mettre à son aise. »
Ain3i le pauvre Ademdaî récapitule toutes les choses dont il croit avoir besoin. Il est bien impatient de revoir son génie protecteur, et le soir, tout en mangeant son riz bouilli , il cherche encore dans sa cervelle quels sont les objets nécessaires à son bonheur. « C'est bien dommage , dit-il , de n'avoir qu'une drachme à dépenser par jour ! Du riz tout sec, c*est bien sec, et toujours du riz , c'est bien fade. Je voudrais pouvoir y ajouter quelque chose de temps en temps , ne lût-ce que dans les, jours de fête. Le bon génie me dira que cela n'est pas nécessaire. Il aura tort ; je le lui prouverai. Il est nécessaire que l'homme varie ses mets. Puisque Dieu a créé tant de choses bonnes à manger, sans doufe il ne l'a pas fait sans intention. Pour manger, il est nécessaire d'avoir de Tappétit^ et en vérité, rien ne me Tôte comme de mangor toujours du riz. Les jours de fête sont des jours de joie et de plaisir ; et quel plaisir peut goûter un pauvre homme qui ne mange que (lu riz ? Il est donc nécessaire que je varie de temps en temps ma nourriture. Or, comme le riz est ce qu'il y « de moins cher^ oe que j'ai demandé par jour ne me suffit
mmmmmamgi
170 tu GARAVANSËRAti.
plus, si je mange autre chose que du riz. Je demanderai donc à mon bon génie une drachme par jour, et deux drachmes pour les jours de féie ; ce n'est pas trop. »
Le bon génie arrive le huitième jour, comme il l'avait promis. Âdemdaî se jette à ses pieds, et lui fait Ténumération de tous les besoins dont il avait oublié de parler à leur première entrevue. Le génie Fécoule avec tranquillité , et lui répond avec douceur : « Gardè-toi bien , Ademdaî, de me demander au-delà du nécessaire. Si la t'avises de me demander le superflu^ je t'abandonne pour jamais. » Alors Ademdaî, prenant la parole , prouve jusqu'à révidence que , dans tout ce qu'il demande , il n'y a rien de superflu. Le bon génie est convaincu ; il lui donne quatre dinars d'or pour Pacquisition du mobilier; il lui accorde la drachme des jours de fête, et s'éloigne, après avoir promis de revenir encore da!is huit jours.
Dès le lever du jour, Ademdaî va faire tontes ses empiètes , et fait transporter ses meubles dans $^a maison. Il s'imagine qu'elle va deven r un palais. Cependant il fait une reflexion qui le chagrine. Les mtiuble<sont tout neufs et la maison est bien vieille. Il l'examine dans tous lessens , et trouve qu'elle a beisoin de beaucoup de réparaiions , qu'elle menace même déjà de t.mber en ruine. Il fait venir un maçon qui lui dit : « Garde- toi bien , mon àmi^ de faire réparer celte bicoque; il t'en coûterait moins cher si tu voulais eh faire construire une neuve. »
Le fiauvre Ademdaî se désole ; mettre des meublés tout neufs dans une maison si vieille ! Cette idée n'est pas supportable ; et si la maison tombe, elle écrasera les meubles avec le propriétaire. Il n'est donc (las superflu de rebâtir une maison quand elle est trop vieille, car le premier des besoins est d'être à couvert, sans craindre à chaque minute d'êire écrasé par une poutre ou un soliveau.
Lorsque le bon génie arrive pour la troisième fois, le pauvre Ademdaî lui fait partdeses nouvelles observation»; le génie les trouve si justes , qu'il lui donne sur-le-^^hamp
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cinquante dinars d'or pour faire rebâtir sa petite maison.
n Quel bonheur, dit Ademdaï, quel bonheur d^avoir à ses ordres un bon génie qui prenne le soin de pourvoira tous vos besoins ! Grâces à hii , je ne manquerai de rien désormais. Je ne lui demanderai que les choses qui me seront absohiment nécessaires, et jamais je n'essuierai de refus, car je me soucie fort peu du superflu. Le néctSiaire est tour, le êvperflu n'est rien. »
La maison est construite. Ademdaï s'y voit installé avec tous ses meubles, qu'il ne peut se lasser d'admirer. Il s'assied sur tous les sièges tour à tour. Son lit est si bon qu'il a bien de la peine à le quitter. Joignez à cela que, moyennant la drachme de surplus, il peut se régaler amplement tous les huit jours. Certes, il a bien le nécessaire. Le nécessaire ! Eh ! le possède-t-on jamais quand on est seul • £xiste-t-il quelque bien dont on jouisse véritablement, s'il n'est partagé? Quand il voit autour de lui tant de gens qui peuvent com[)ter dans leur sérail vingt, trente et jusqu'à quarante jolies femmes, est-ce du superflu pour lui d'en posséder une seule ? '< Voilà , se dit-il, tout ce qui me manque. Une femme figurerait si bien ici ! Ma maison me paraîtrait cent fois plus jolie, mon lit mille fois meilleur. Il faut que je demande à mon bon génie, si une femme est du superflu »
Tout préoccupé de cette pensée , il va se promener sur la place de Bagdad , et voit un marchand d'esclaves qui attire un grand nombre de curieux. Une des jeunes beautés que le marchand mettait en vente se faisait remarquer par l'élégance de sa taille et par les grâces les plus séduisantes. Le bon Ademdaï ne peut se lasser de la regarder, et, pour la première fois , son cmur commence à connaître l'amour. Quelle est son inquiétude, lorsqu'il voit un jeune homme richement véiu s'approcher du marchand d'esclaves, et vouloir acheter précisément celle qu'il brûle de posséder! La jeune fille, forcée de lever son voile, découvre aux regards d' Ademdaï tant
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de charmes réunis qu'il a de la peine à contenir son admiration. Il reste immobile comme une statue, tout entier au plaisir de voir et à la crainte de perdre ce qu'il aime. « Cette jeune fille est Géorgienne, dit le marchanti; elle n'a que dix-huit ans , elle joue du luth et chante avec goût ; elle danse avec une gràre inexprimable et réunit tous les talents de son sexe. J*en demande deux mille dinars *d*or. » Le rival d*Ademdaî offre quinze cents dinars; Ademdaî tremble; le marchand s'obstine, Ademdaï se rassure. Le jeune homme offre dix huit cents dinars ; le marchand semble hésiter , Ademd»ï sent une sueur froide circuler sur son corps ; mais le marchand ne veut rien rabattre de ses prétentions , et le jeune homme, moins amoureux qu' Ademdaî , renonce à la possession de la belle esclave.
Le pauvre Adomdaï éprouve plus d'une fois dans la journée ces terribles angoisses qui ne font que redoubler son amour. Heureusement, le marchand quitte la place de Bagdad sans avoir vendu la jeune Géorgienne.
Le bon génie devait revenir ce soir même visiter son protégé. Ademdiï Tattend avec Timpatiencc de Tamour; et quand le génie frappe à la porte de sa maison , lui ouvrir, tomber à ses pieds, n'est pour le pauvre jeune homme que l'affaire d'un moment. « Qu'y a lil de nouveau , Ademdaî ? lui dit le génie avec douceur. Quel chagrin obscurcit ton visage ? Pourquoi ces larmes coulent-elles de tes yeux ? Ne t'ai-jo pas accordé le necestaire ? » Ademdaî prend la parole et dit en tremblant : <« Oh ] bon génie, vous croyez m'avoir donné le néceS' saire; dites- moi donc si une femme est du superflu? Suis je condamné à vivre tout seul , sans une compagne qui égayé ma solitude ? Si une femme est du svperflu , je sens bien que le superflu est une chose très-nécusaire, » Le génie ne peut s'empêcher de sourire, et dit : <c Tu as raison, Ademdaî; il te faut une femme. Une femme est nécessaire au bonheur d'un honnête homme. Demande
en mariage la fille de quelque ouvrier de ta connaissance. Je ne m^opposerai point à ce mariage. Ta maison est neuve , la voilà meublée ; tu es un bon parti pour une jeune fille née dans la même classe que toi. — Hélas ! dit en soupirant le pauvre Ademdaï , ce n'est pourtant pas ce que je veux. Je suis amoureux comme un fou. Or quand un homme est amoureux, n'est-il pas nécessaire pour lui de posséder celle qu'il aime ? — Trè>»- nécessaire, dit le génie. — Ah ! puisqu'il est ainsi , vous allez me rendre le plus heureux des hommes, car vous m'avez promis le nécessaire. J'aime à la^rureur une jeune esclave d*une beauté !.... Je n'ai rien vu de si beau. Mais on veut
la vendre beaucoup trop cher pour ma fortune. —
Combien ? — Deux mille dinars d'or. — C'est un peu cher , dit le génie ; mais puisque tu es amoureux , cette dépense est nécessaire. Si tu étais malade , ne serait-il pas nécessaire d'acheter les remèdes à quelque prix que db fût ? Tiens, voilà les deux mille dinars, v
A ces mots, le génie s'éloigne, et laisse Ademdaï se livrer à tous les transports d'une joie inexprimable.
Voilà donc l'amoureux Ademdaï possesseur du plus précieux des trésors, de la femme qu'il aime. Certainement il ne se plaindra plus de ne pas avoir le nécessaire. Cependant à peine l;i belle Asséli met-elle le pied dans la maison d' Ademdaï, qu'elle recule avec effroi. « Ah! grand Dieu ! dit-elle, où me conduisez-vous? Voilà donc la maison que je vais habiter ! Quoi , malheureux ! c'est pour toi que tu viens d'acheter une femme destinée au sérail d'un homme riche et puiss ^nt ! Je serais l'esdave d'un misérable qui n'a qu'un cachot pour me recevoir ! Comment donc as-tu fait pour me payer deux mille dinars d'or? Tu les auras volés. — Hélas ! dit Ademdaï en .«soupirant, je n'avais que ces deux mille dinars , et pour vous posséder j'ai donné toute ma fortune. Mais tranquillisezvous , nous ne serons pas rit^hcs , nous n'aurons pas de superfla, mais nous aurons au moins le simple nécessaire.»
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Il se trompait , car il n'avait pas trop d*une drachme à dépenser pour lui seul, et maintenant il faut que cette drachme fasse vivre deux persounes. 11 fait cette réflexion un peu trop tard. Il faut attendre le retour du hon génie, et huit jours sont bien longs , quand on est pauvre et malheureux. Il va faire ses provisions, et prépare luitnéme le modique repas qu'il est obligé de partager.
Cependant Asséli refuse de prendre de la nourriture, et ne cesse de pleurer. Une femme si jeune, si belle, faite par ses talents et ses grâces pour embellir le sérail dun sultan ou pour le moins celui d^in visir, se trouver Tesclive d'un vil artisan! Cette idée la révolte, et quand le pauvre Ademdaï lui présente, en tremblant, le riz qu'il vicnC* d'accommoder, elle le repousse avec le plus extrême dégoût. Elle ne peut s'asseou* sur des sièges aussi durs; ce lit, que le pauvre Ademdaï trouvai si bon , est pour elle le plus misérable de tous les lits. I a de plus l'inconvénient d'être trop étroit pour deux personnes, car Ademdaï Savait fait faire pour lui seul. Si le jeune homme ose parler de son amour, la belle Asséli le repousse avec mépris. « Comment, lui dit-elle, oses-tu paraître devant moi, sous ces habits ignobles et dégoûtants? Tu prétends avoir un bon génie qui te donne toujours le nécessaire ; croit-il donc qu'il est superflu de t'habiller un peu décemment? £t moi, malheureuse que je suis ! bientôt il me faudra endosser les haillons de la pauvreté, pour me conformer à ma triste situation. Sans toi , j'aurais été parée des plus fines étoffes de l'Inde Auteur de tous mes maux , tu veux que je t'aime I Ah ! tout ce que je puis, c'est de ne pas t'abhorrer. >*
Ces discours désolent Ademdaï : il se trouve cent fois, plus malheureux qu'il ne Tétait dans le temps de sa plus, grande. misère. Mais le génie arrive après huit jours d'absence. Ademdaï vole vers lut, et lui dit avec amertume : « Vous m^aviez promis le nécessaire , et je suis le plus infortuné des hommes. — Comment \ lui répond le génie
étonné ; ne Vai-je pas donné tout ce que tu m'as demandé? — Hélas l oui; c'est mui qui suis un imbécile. Je croyais que le nécessaire consistait dans bien peu de chose, et je me suis trompé. —Voyons, explique-tQÎ. — Vous m'avez permis de prendre une femme , comme une chose nécessaire. Je n'avais qu'une drachme à dépenser par jour , et ' maintenant la dépensée est doublée. Puisqu'il était nécessaire que je prisse une femme, n'est- il pas nécessaire quelle vive ? — Très-nécessaire. — Eh bien ! la mieinie ne veut ni boire , ni manger , ni dormir ; le chagrin la dévore ainsi que moi. Les mets que je lui présente et dont je me contentais sont trop grossiers pour un palais aussi délicat que le sien. Ce qui était le nécessaire pour moi , n'est plus le née. ssaire pour elle. Mais puisque je l'ai achetée , et que je l'aime plus que ma vie, n'est- i^ pas ' nécessaire que je lui ptocure le nécessaire ? — Rien d« plus juste, répond le génie ; combien le faut-il donc par, jour pour lui procurer tout ce dont elle a besoin.^ — Je n'ai pas encore bien calculé tout cela; mais je crois qu'avec deux iomans par jour , nous pourrions vivre tous les deux fort à notre aise , mais sans superflu. — Bon I s il ne faut que cela , dit le génie ^ voilà seize tomans pour les huit jours. Quand ce terme se sera écoulé, je reviendrai te voir, et je m'informerai s'il te manque encore quelque chose pour posséder enfin ce nécessaire i\ue je veux te donner. »
Le génie va s'éloigner, mais Ademdaï le rappelle. « Ah ! dit-il, j'ai bien des choses encore à vous demander. J'aime Asséli avec fureur, il est dune nécessaire que j'en sois aimé. — Oui, assurément, répond le génie. — Elle ne peut me souffrir avec les vêtements que je porte. Elle dit que sans moi elle eût été la femme d'un jeune seigneur riche, élégant. S'il est nécessaire que je lui plaise, vous, voyez qu'il faut que je change de costume , et que des habillements riches et élégants ne seront pas du superflu. ^ Tu as bien raison. — Elle dit encore que sans moi elle
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eût été parée d^étoffes très-belles et très-fineâ; elle aime beaucoup la parure. Si je veux en être aimé, il est nécessaire que je lui procure ce qu'elle aime. — Sans doute. — Elle a des talents, elle cbanie, elle joue du luth Fautil donc qu*el!e perde tous les fruits de la plus brillante éducation.' et lorsqu'on a des talents, n*est-il pas néces^ saire de les cultiver ? Je voudiais donc lui procurer un bon et beau luth ; cela lui ferait grand plaisir. — Tout ce que tu me demandes me semble très-nécessaire , dit le génie ; mais combien tous ces objets peuvent-ils cotkter? — Mille pièces d'or environ, répond Ademdaï. — Tiens, les voilà. Adieu, tache de te procurer le nécessaire, »
Le géuie disparait à ces mots, et le bon Ademdaï rentre dans sa maison, avec des yeux étincelants d^une joie qu'il cherché à dissimuler. Il veut donner à la belle Asséli tout le plaisir de la surprise. Il ne lui parle point de Tentrevue qu'il vient d'avoir avec le génie ; mais il sort de grand matin pour faire ses emplettes. Il commence d*abord ()ar se vêtir des étoffes les plus précieuses et les plus élégantes ; puis il rentre dans sa maison , escorté d'un grand nombre de marchands, étonnés de voir qu'un homme si riche en apparence soit si mal logé. Asséli ne sait trop d'abord ce que signifie tout cet attirail. Elle a de la peine à reconnaître Ademdaï sous le brillant costume qu'il s'est choisi. Le jeune homme s'approche d'elle : «Ne vous avais-je pas dit qu'un bon génie m'accordait tout ce i\u\ m'était nécessaire ! Rassurez-vous donc, belle Asséli ; vous ne manquerez de rien, pourvu que vous ne demandiez pas le superflu. Choisissez parmi toutes ces belles étoffes que Ton vous présente. »
Asséli trouve charmant et le discours et l'orateur. On étale devant elle des étoffes magnifiques. Elle choisit ce qui lui convient le mieux ; et comme elle est très prévoyante, elle en prend pour le nécessaire présent et pour le nécessaire à venir. Elle choisit ensuite un luth qu'elle trouve excellent, Ademdaï, qui Tentend chanter^ Técoute
avec ivresse. Elle improvise ces paroles, que le pauvre amant avait grand besoin d'entendre :
Ne te plains pas de ton sort rigoureux; Tu touches a.i bonheur suprême.
Uu amant noble et généreux Sait se faire aimer comme il aime.
Qui nous fait aussi bien la cour, Doit se livrer à l'espérance.
Oui, toujours la reconnaissance Dans nos cœurs fait naître Tamour.
Quand le jeune homme entend ces paroles, il est transporté de Joie. Il paye le luth et les étotfos, et congédie les marchands. Il est aimé ; que lui manque-t-il. N'a-t- il pas h nécesêairef
Les' trois premières journées sont délicieuses pour les deux amants. Le quatrième jour, vers la sixième heure du soir, Ademdaî sort pour prendre Tair, et après s'être promené quelque temp!«, il reprend le ciiemin de sa maison. Il n*en éta t plus qu'à quelque distance, lorsqu'il aperçoit un homme qui rôde dans la rue. Cet homme est jeune et bien vêtu , et lorsqu'il s'aperçoit que quelqu'un semble l'observer, il se sauve dans Tobscurité. « Ah! ah! dit en lui-même Ademdaî, cet homme aurait-il le projet de s'introduire chez moi, pour séduire ma jeune esclave ! I£lle est si belle ! SMl Ta vue, sans doute il en sera devenu amoureux. J'ai même cru le reconnaître. Oui , c'est ce jeune homme qui l'antre jour en offrait dix-huit cents dinars. C'est lui-même , j^en suis sûr. Mais je saurai bien m*opposer à ses projets. Je ne quitterai plus ma maison. »
Il rentre chez lui ; ses traits sont altérés, il respire avec peine. Assélile questionne, et parait vivement inquiète. Il garde le silence, et, de temps en temps, jette sur elle des regards sombres et farouches, comme s'il cherchait dans les siens le secret d'un crime qu'il est prêt à punir avant même de l'avoir découvert. Enfin , ne pouvant plus contenir la furieuse jalousie qui 1» dévore, il lui demande si elle a vu
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qiielqu^un* Asséli jure qu'elle n^a vu personne ; il la te-* garde avec le sourire amer et injurieux du doute. Il a perdu le repos elle bonheur. O cruelle jalousie ! que tu es une maladie terrible ! Les moyens mêmes que Ton emploie pour te calmer ne font que Tirriter encore. Dès que tu trouves accès dans le cœur d'un pauvre homme, tu le déchires comme un serpent; ton feu sombre et profondément renfermé dévore toute sa félicité. Tu lui monires des fantômes qui Pépouvantent ; il croit à tout ce qu'il soupçonne ; il soupçonne souvent limpossibie , il frémit en voyant son ombre.
Telle est la situation du pnuvre Ademdaï; il n'ose quitter la maison qui renferme un trésor d^autantplus précieux pour lui, qu'il craint à chaque instant de le perdre; et quand le bon génie arrive, c'est pour le trouver encore malheureux. «Quoi! lui dit le génie, tu n'as pas encore le nécesmire 9 — Hélas ! il s'en faut bien ! — Que te man-. que-t-il donc ! — N'est- il pas néce<isaire, répond Ademdaï, qu'un homme sorte de temps en temps de chez lui, soit pour vaquer à ses affaires, soit pour prendre un peu d'exercice.? — Oui, sans doute. — N'est-il pas nécessaire qu'un homme qui possède une belle esclave et qui faime soit sûr qu'elle ne lui sera point enlevée .^^ — Oui, cette assurance est nécessaire à son bonheur. — Eh bien ! mon génie bienfaiteur, si je reste toujours chez moi, je finirai par tomber malade ; et si je sors de chez moi, qui me répondra de mon esclave ? Il me faudrait acheter des eunuques, et je suis trop pauvre pour cela. — Des eunuques ! dit le génie étonné. — Oui, des eunuques. N'est-ce pas une chose nécessaire à la sûreté des maris.? et faut-il mourir de jalousie , faute de pouvoir acheter quelques misérables eunuques ? — Non , je ne vois pas qu'il soit nécessaire de se laisser mourir pour si peu de chose. Combien te faut-il d'eunuques ! — Leur nombre, répond Ademdaï, doit dépendre du degré de la jalousie de celui qui les achète. SI je n'étais pas très-jaloux, il me faudrait
peu d'eunuqnes ; mais je sois jaloux comme un tigre^ et je vous avoiîerai qu'avec six eunuques je ne serai- pas encore bien tranquille. Si donc le repos d'esprit n'est pas du superflu, SIX eunuques me sont absolument nécessaires.n Le génie ne peut répondre à cet argument, et le jeune homme continue : w Vous m'approuvez ; je le devine à votre silence. Ma maison est bien petite, à peine peut-elle nous contenir Asséli et moi ; si j'ai six eunuques , il est nécessaire de les loger ; il faut les nourrir, les vêtir, etc. Tout cela me coûtera bien au delà des deux tomans que vous me donnez à dépenser par jour. Si donc ma maison est trop petite, il n'est pas superflu d'en acheter une plus grande. Or , l'autre jour, en passant dans le plus beau quartier de Bagdad, j'ai vu une jolie maison à vendre avec tous les meubles qu'elle contient. Elle me conviendrait fort, mais elle est un peu chère. — N'importe , dit le génie, c'est une chose nécessaire , et je t'ai promis de te donner toujours le nécessaire. — Vous voyez, répond Adcmdaî, que je n'ai pas encore demandé le superflu. — Non, je rends justice à ta discrétion. Combien vaut cette maison? — Quinze mille tomans.» Alors le génie lui donne un billet de quinze mille tomans à prendre sur Iq trésorier du calife, puis il y ajoute cinq cents tomans pour acheter les six eunuques. « O bon génie, s'écrie le jeune homme , que ne vous dois-je pas pour tant.de bienfaits.' Il ne me manque plus qu'une seule chose indispensable. Ma maison étant plus vaste, il faut nécessairement qu'elle soit bien entretenue, que les meubles et les appartements soient toujours propres. La propreté est nécessaire. Je n'aurai donc point de superflu , si j'achète deux esclaves pour l'entretien de ma maison. — Oui , répond le génie , deux esclaves ne seront pas de trop. — D'autant plus que mes eunuques, employés à surveiller l'objet de mon amour, ne manqueront pas d'occupation. Nous serons donc en tout di.\ personnes à nourrir. Avec les deux tomans que vous me donnez par jour, je n'aurai plus le nécessaire; et
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pour tenir une maison comme la mienne , vingt tomans par jour ne seront pas du superflu — Soit, dit le génie, voilà cent soixante tomans pour les huit jours, et deux cents tomans pour acheter les deux esclaves qui te sont nécessaires n »
A ces mots le génie disparaît. Le lendemain, de grand matin, Ademdaï se lève et va trouver le propriétaire de la jolie maison. Le contrat de vente est dressé, et la maison est à lui. Il fait ensuite Tacquisition des deux esclaves et des six eunuques, et, suivi de ce petit cortège, il va chercher la belle Asséli pour Tinstaller dans un lieu plus digne d'elle.
La maison est charmante et commodément distribuée. On y trouve de fort belles cuisines, des écuries vastes , des appartements bien complets. Un joli pavillon, séparé du corps de logis, avait été bàii pour un harem. Les meubles étaient d'une propreté recherchée et dans toute leur fratchpur. Ademdaï est entouré de voisins jeunes comme lui, riches, aimables et très disposés à jouir de la vie.
Dès le second jour de son arrivée, ils vinrent le voir, et lui témoignèrent d*uoe manière franche et vive le plaisir qu'ils éprouvaient à posséder un tel voisin. Tous riuvitërent à des festins où rien ne fut épargné.
Les femmes de ces bons voisins voulurent aussi faire connaissance avec la belle Asséli ; elles obtinrent de leurs maris la permission de la voir et de la régaler chacune à leur tour.
Lorsque les huit jours sont écoulés, le génie revient voir son protégé. Il estsuipris de le trouver plongé dans . une irofonde mélancolie. « D'où vient cette tristesse , Ademdaï ? n'es-tu pas content de ta nouvelle acquisition? — J'en suis très-content , répond le jeune homme. J'ai des voisins qui sont les meilleures gens du monde. Ils ont célébré mon arrivée par des fêtes charmantes. — £h bien! tu dois être heureux. — Heureux ! ah ! bon génie ! (|uand on reçoit; n'est-ii pas nécessaire de rendre à ceux de qui
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Ton a reçu ! — Certainement ; la délicatesse l'exige. — , N*estil pas nécessaire de rendre à peu près la valeur de ce qu'on a reçu?— Oui, il faut en pareil casne rien épargner. — Ne faut- il pas que les personnes qui m^ont fait Thon* neur de m'invitera leurs fêtes, se trouvent à peu près aussi bien chez moi que chez elles? — Gela est absolument nécessaire. S'il en était autrement, on te prendrait pour un avare, et on: se moquerait de toi. — Ëh bien! répond Ademdaï, mes bons voisins m^ont fait faire une chère délicieuse. Pendant le repas, ils m'ont fait entendre, une musique enchanteresse, tandis que des parfums ex-, quis brûlaient dans des cassolettes de vermeil. Les illuminations étalent de la plus grande magnificence, et, avant de quiiter la table , une troupe de jeunes danseuses est venue déployer devant nous toutes les grâces. Comment fcrai-jc donc pour rendre à mes voisins ce qu'ils m'ont donné ? Ai-je un service en vermeil ? suis-je assez riche pour brûler des parfums? ai-je des musiciens et des danseuses à mes ordres ? ai-je assez d'esclaves pour servir tant d'amis ? ai-je un cuisinier habile pour composer des mets si recherchéi? Uélas ! vous voyez que je suis bien loin d'avoir le nécessaire. — Tu as raison , répond le génie , . nous n'avions point pensé à tout cela. Je veux réparer un oubli que tu dois aussi te reprocher. Dès demain, Ademdaï, je t'enverrai un service superbe, des esclaves pour te servir, des parfums, des danseuses^ des musiciens et sur« tout un excellent cuisinier. — Oui, répond Ademdaï, . vous m'enverrez tout cela; mais m'enverrez - vous en même temps tout ce qu'il faut pour nourrir et payer tant de monde ? je n^ai que vingt tomans à dépenser . par jour, et désormais il m* en faudrait cinquante au moins. — Eh bien! dit le génie, je t*en donnerai cinquante. »
Le lendemain Ademdaï voit arriver une troupe nombreuse d'esclaves, de danseuses, de musiciens, le cuisinier . et tout son attirail. Il régale ses amis de la manière la plu^
iSi tE GABATANSERAIL.
splendide, comme il en avait été régalé, et passe huit jours entiers en fêtes et en plaisirs.
Le génie vient le revoir pour jouir de son bonheur; mais il le trouve moins heureux qu'il ne Tavait imaginé. « Âh i mon bon génie , lui dit Ademdaï , je compte encore sur TOtre générosité, car il s'en faut que j'aie le simple nécessaire. — Comment I dit le génie , je te croyais le plus heureux des hommes. — Je ne le suis pas cependant. Voyez mes voisins et mes amis , ils ont un nombre considérable de femmes, toutes jeunes et jolies, tandis que moi je n'en ai qu'une. — Quoi donc ! en faut-il davantage ? — Ah ! le prophète eût-il permis d'en prendre plusieurs, s'il ne l'eût jugé nécessaire ? Il n'y a que les gens du peuple , les misérables qui se contentent d'une seule femme, parce qu'ils sont trop pauvres pour en nourrir plusieurs , parce qu'ils n'ont pas le nécessaire. Je vois que tous les gens qui ont le nécessaire se donnent plus d'une femme. — Combien t'en faut-il donc ? dit le génie. — Mes voisins et mes amis en ont jusqu'à trente, quarante, et même cinquante; mais avec une vingtaine de femmes seulement , je crois que j'aurais le nécessaire. — Yingtfemmes cependant me paraissent du superflu, dit le génie. Une seule suffit au bonheur, vingt ne peuvent satisfaire que la vanité, et je vois avec chagrin que tu as de la vanité. — Qui est-ce qui n'en a pas? répond Ademdaï. Si vous ne regardez pas la vanité comme nécessaire , combien de gens ont le superflu î Oui, j'ai de la vanité ; j'en conviens ; il est donc nécessaire que je la satisfasse, si je veux être heureux. — Il te faut donc absolument vingt femmes ? — Oui ; et de plus une grande augmentation dans mon revenu , pour leur nourriture et leur parure. Elles doivent être élégamment parées pour me mettre à l'abri des plaisanteries de mes riches voisins. —Allons, soit ; demain un marchand d'esclaves t'amènera vmgt belles Géorgiennes, qui ne te coûteront rien , et je triple la somme que je te donnais pour la dépense de ta nittson. — Ahl que je vous remercie! dit le jeune
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homme. Vous m*accordez tout ce que je vous demande; aussi je suis loin d'abuser de vos bontés pour moi, et, jusqu'à ce jour, je n'ai rien demandé de superflu. Mais permettez-moi une réflexion. Si vous m'accordez vingt fem* mes comme chose nécessaire, vous m'accorderez deux eunuques pour chacune. Il y a des gens qui en ont un plus grand nombre, et quand un homme a vingt femmes, il est nécenaire qu'elles soient bien gardées. *— Tu as bien raison , dit le bon génie ; demain tu recevras les vingt femmes et les quarante eunuques ; mais comme ta maison se trouvera considérablement augmentée^ je te donnerai deux cents tomans par jour. Bonsoir. »
Le lendemain le génie tint fidèlement sa parole. Ce-* pendant les voisins d'Ademdaî venaient tour à tour lui faire leurs adieux, ce qui le chagrinait beaucoup. Il allait être privé d une société charmante, à laquelle il s'était accoutumé. Ils ne le quittaient pas pour longtemps, il est vrai; mais tous possédaient de jolies maisons de campagne aux environs de Bagdad. Us allaient pendant la belle saison s'établir dans ces agréables retraites, et emmenaient avec eux leurs femmes et les esclaves.
Les femmes d'Âdemdaï se trouvent donc privées dd toute société. Elles sortent bien rarement du harem , et mènent un genre de vie si triste, qu'elles tombent dans une espèce de maladie de langueur. Àdemdal meurt d'ennui comme elles , il ne sait plus comment employer sa journée, et se désole de n^étre pas assez riche pour acheter aussi une propriété à quelques lieues de Bagdad. Il en parle au bon génie en ces termes : « Je suis vraiment honteux, mon bon génie, d'avoir encore quelque chose de nouveau à vous demander. Mais c^est votre faute. You^ m'avez promis le niceêiaire^ et je vous demande sHl n'est pas nécessaire que mes femmes se portent bien. Cependant elles languissent, elles se meurent. Tous les médecins que j'ai consultés s'accordent à dire qu'il leur faut respirer l'air pur de la campagne, Yons m'avez comblé de
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biens, mais le premier, le plus nécessaire de tous les trésors, c'est la santé, et la mienne dépérit tous les jours. Pî'est-il pas nécessaire qu'un homme ait une occupation qui rintéresse et Tamuse ? L'air de la campagne me guérirait; une propriété près de Bagdad occuperait agréablement mon esprit, «t me ferait prendre de l'exercice. Or vous savez que l'exercice est nécessaire à l'homme , je ne vous demande donc point de superflu, — Aussi je t'approuve, dit le génie. Les raisons que tu viens de me donner sont excellentes. Oui, une maison de campagne V est nécessairej, i— Mes amis, reprend Ademdaï, m'ont mandé qu'ils connaissaient une propriété charmante qui me conviendrait fort ; elle n'est qu'à trois petites lieues de Bagdad, sur la route de Bassora. Elle est vaste, ce qui est nécessaire pour loger les femmes , les eunuques et les autres esclaves que vous m'avez donnés. Elle est environnée d'un grand nombre de bonnes métairies dont les revenus sont nécessaires à l'entretien , aux réparations , à l'embellissement du principal manoir. Mais elle coûte un peu cher, on en demande cent mille tomans. — Eh bien ! dit le génie, demain cette belle terre t'appartiendra: — Oh! grand Mahomet, que je suis heureux! s'écrie Adeffldaî. Cependant il me reste encore une bagatelle à vous demander. Si je deviens propriétaire de celte belle maison , il me faudra un plus grand nombre d'esclaves, des jardiniers, des terrassiers, des laboureurs, etc. II. me faudra des bestiaux pour TexploitaCion de mes terres, une trentaine de chevaux au moins, pour mener à la campagne et ramener mes femmes, mes eunuques, mes meubles et tous les objets dont je puis avoir besoin. Tout ce que je demande là est d'une nécessité absolue. — Oui, dit le génie , et dès demain tu auras les trente chevaux, les bestiaux et les esclaves qui te sont nécessaires. »
Dès le lendemain Ademdaï va s'installer dans la belle terre dont il est possesseur. Sou harem et tous s^es esclaves Vont suivi. Il a le piaisir de retrouver dans son voisinage
g es bons amis de Bagdad, qui lai donnent d^excelhmts c onseils pour les embellissements de sa maison et pour Pamélioration de ses terres. ' "
^ Au bout dé huit jours, il fait un petit voyage à Bagflad, pour avoir une entrevue avec son bon génie qui lui avait donné rendez-vous. « £h bien ! lui dit le génie, possèdestu enfin le nécessaire? — Presque, répond Ademdaï; mais pas encore tout à fait. La terre que je viens d'acheter est une terre excellente , mais elle est susceptible de valoir le double. Les ignorants qui l*oiit, possédée avant moi semaient du riz où le froment rendrait vingt-ciiiq pour un. Il y a de vastes étangs qui feraient les pliis belles prairies du monde , des terres incultes ifui 8êi*aient susceptibles d un grand produit si elles étaient défricliées. Or, vous m'avouerez que lorsqu'on est assez heureux pour posséder une terre comme celle-là , il est nécessaire , indispensable même, de chercher à raméliorcr. 11 faudrait être un sot pour ne pas augmenter son bien quand on le peutJ Mon jardin, continue Ademdaï, est vaste, mais il a b&oin de grands changements. Le terrain en est stérile, et je le rendrais excellent, si jcr pouvais y faire passer une petite rivière qui coule à un demi-quart de lieiie de 'ma maison. Quand on a un jardin, vous avouerez qu*il est nécessaire de le rendre fertile. •— Eh bien ! dit le génie, qui t'empêche d'exécuter tous ces projets? — Je n'ai pas tout l'argent qui me serait nécessaire, et ces diverses opérations me coûteraient vingt mille tomans. »
Le génie lui donne encore un billet de vingt mille tomans à prendre sur le trésorier du calife. Ademdaï, après ravoir remercié, retourne à sa maison de campagne. En arrivant, il apprend une nouvelle qui le met fort en colère. Un de ses voisins, pauvre propriétaire d'ur.e petite bicoque, veut lui intenter un procès. Les troupeaux d'Ademdaî ont été surpris dévastant les pâturages- de ce pauvre voisin , et ce dernier a déjà porfc sa plainte au ritunal du cadi. Le juge, apica avoir entendu tes dei^x
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parlm, eonâamne le pauvre homme, qui, dans cette uSairei avait on grand tort, ecliH d^étre pauvre.
Le malheureux voisin mourut quelques jours après et jugement porté contre lui, et, comme il n^avait point d'héritiers, sa potite fortune appartenait de droit au calife. Quand Ademdaî apprend cette bonne nouvelle , il vole à Bagdad^ où il étaii bien sûr de trouver son bon- génie. « ^rest4l pas vrai, mon génte bienfaiteur, lui dit-il, n*esl* il pas vrai qo^il est nécêêêairê, poo£ être heureux, de nV voir point de proeés ? — Très-nécessaire. — Eh bien I je viens de plaider contre on de mes voisins qui-, grâce au etf^ est mort sans héritiers» laissant au ealifc Haiwin-Ai* Baschid m» pettfe chaumière et quelques mauvais pàtta»* raffs. Le ealifé, »ans doute, fera vendre ce petit domaiiie, et si je no Tacheté , je serai peut-être encore tourmenté par qœlqBO voin» dif (ieile. Or, vous dites qu'il est néceâ^ êaire de ne point avoir de procès , il ne sera donc pas iuptrflu que je possède un objet qui peut les faire nalire. ^ Ta demande me parait juste , Ademdaî ; j'admire ta logique, et je ne pm rien opposer à de si bonnes nrisoUs. Demaiii matin td te présenteras à Taudience du calife, ie mis son intime ami^ il ne m^a jamais rien refusé. Quand il te verni, il aeta prévenu, et fera sans doute ce que je hn •onsdllenrl de faire pour toi. »
Ademdaî se retire obez lui , et channé des dernières iproleada génie, il s'endort pafsiblemeut , avec la cerâtude de voir bienièt la ebaomière du pauvre voisin aiMicxée à SCS vastes propriétés.
Le lendemain il se lève en grande bâte , et vole à Tandience do calife. Le grand Haroim-Al-Rascbid était assis anr son trône tout resplendissant d'or et de pierreries. Tons ses courtisans et les docteurs de sa cour étaient rassemblés autour de lui. Ademdaî tremble en s^approdiant du trône oà s^issied la personne sacrée' du Commandeur âes croyante. Mais quelle est sa surprise , quel est son eIRroi, lorsque dans le^alifejl reconnaît le bon génie qui
lut avait promis le nécessaire , et qui depuis long-temp9 ne cesse de le combler de biens ! Il reste immobile- et n'ose proférer une parole. Le grand Haroun>AURaschid lui dit en riant : « Je vois ton étonnement , AdemdaL Reconnais en moi Tun des deux marchands arjnénienf à qui tu as sauvé la vie. Je m'étais bien promis de te ré* compenser d'une manière digne de moi et d'un aussi grand service. Mais en même temps je voulais cacher ma reconnaissance , et jouir en secret du bonheur que je dé-^ sirais te procurer. J'ai pris un costume extraordinaire pour frapper ton imagination , et peur te persuader que j'étais un de ces éires doués d'une puissance presque divine, et que nous nommons génies, La première fois que j'ai- dirigé mes pas vers ton humble demeure , j'ai joui d'avance de la surprise que j'allais te causer. Je t'ai vu seul au coin de ton feu, j'ai prêté une oreille attentive à tes discours, et j'ai vu que tes vœux ne s'étendaient pas au-delà du simple nécessaire. J'ai voulu connaître par expérience ce qu'on entendait par te mot, quelles limites existaient entre le nécessaire et le superflu. Je rétracte •une promesse indiscrète. Je suis le plus puissant des rois, et je ne pourrais te donner le nécessaire , quand bien même je t'abandonnerais mon trône et mes trésors. £t vous, savants docteurs, ajoute le calife , raisonnez maintenant sur le nécessaire et le super /lu. Voilà un homme que j'ai tiré de la plus profonde misère. Je lui ai donné successivement plus de deux cent mille tomans ; sa fortune est énorme pour un particulier ; il possède une des phis jolies maisons de Bagdad , une terre superbe à trois lieues de cette ville ; il a vingt femmes charmantes dans son harem , un nombre considérable d'eunuques , cent esclaves pour le servir, cinquante chevaux dans ses écuries. En le comblant de richesses, je ne lui ai cependant pas encore donné le nécessaire. Je vois bien que le superflu n'est qu'un être chimérique ; personne ne le possède. Le nécessaire de l'homme est un gouffre
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OÙ Tunivers tout entier s'engloutirait sans le remplir. » Va donc, Ademdaï ; je te laisse les biens que je t'ai donnés ; ils sont le prix du service que tu m'as rendu. Mais je renonce à te donner le nécessaire; et puisqu'il faut que . Thomme désire quelque chose , tu n'auras jamais cette humble chaumière qui fait l'objet de ton ambition. »
• Ainsi parla le calife. Le pauvre Ademdaï reprend tristement le chemin de sa belle maison de campagne.' Souvent couché sur l'édredon , entouré de parfums délicieux qui brûlent autour de lui, il jette un regard distrait 8ur les meubles somptueux qui décorent son appartement^ et dit avec un profond soupir : Oh ! Mahomet ! que n'ai-^ j$ le nécessaire l
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