NOUVELLES I^OUVELLES
LA VALLÉE DE LAUTERbRUNN.
lIOtJVBLLS ÀlICLAlSB*
C'était à la suite d'un grand dhier quHI donnait à ses amis , et dans le moment où les femmes Tenaient de se retirer, que le Jeune sir Thomas Wentworth, cédant aux pressantes sollicitations de ses convives , prit la parole et leur dit : « Vous désirez apprendre, mes chers amis , par quels moyens je me suis guéri de cette funeste maladie qui dévorait insensiblement mes jours , et qui , dans le printemps de mon âge , me privant de tous les charmes de la vie, ne me laissait plus qu*un seul désir, celui de la mort. Je vais vous satisfaire ; mais je vous préviens d*avance que cette histoire n^est point hérissée d'aventures et d'événements romanesques. Si elle peut ofifrîr quelque intérêt, c'est principalement aux hommes qui se plai* sent i Sttivre et à étudier les divers mouvements du cœur humain.
» Il était dix hetfres du malin ; je venais de me lever, lorsque le docteur Elliot , que j'avais fait appeler pour la première fois , entra dans mon appartement , et vint s'asseoir auprès de moi ; à peine te (kcteur s'est-il nommé, que, soulevant langnissamment ma tête , je lui dis d'une voix aflkiblie : « Hélas ! monsieur Elliot, vous voyez un pauvre jeune homme qui va bientôt descendre au tombeau. Environné de tous les agréments que proeure une immense fortune, je me sens miné sourdement par le dé* goût et Tennui : à vingt-cinq ans , monsieur Elliot , j'ai perdu toutes les illusions de la jeunesse. Mon âme est vide et refuse même des désirs à mes sens émoussé». Mon exbtence m^aceable de son poids, et ressemble moitts A
la vie qu'à un sommeil pénible et tourmenté par de lugubres songes. Toutes mes idées se portent vers la mort; je Tattends, je la désire, et ce|)eudant je tiens encore à cette vie qui n'a plus de charme pour moi ni dans le présent, ni dans Tavcnir. J'ai consulté sur mon état les plus habiles médecins de Londres, ou du moins les plus renommés ; leurs remèdes n'ont fait qu'augmenter mon mal , et ils ont fini par m*abandonner. Je suis arrivé , disent-ils, au dermer degré du spleen. — Ils ont raison^ me répond brusquement le docteur. «- Il faut donc que je meure! — Oui , sans doute , il le faut , mais à quatre-vingt-dix ans. — Ciel ! m'écriai-je, vous connaîtriez quelque remède?.... — Peut-élre, peut-être. Voyons, sir Thomas, continue le do'cteur en attachant sur moi des regards attentifs, voyons, parlez-moi franchement : Avez-vous abuâc des plaisirs que donnent la fortune et la jeunesse ? — J'en ai usé, lui dis-jc, mais abusé, jamais. — Quelles sensalions éprouvezvous à votre réveil ? — La sensation pénible d'un ennui profond. — Quelles sont vos premières pensées? r- Elles sont vagues, indéterminées , et ne se portent sur aucun objet. — De tous les plaisirs quel est celui qui flatte le. plus vos sens et vos sentiments ? — • Je n'en connais aucun. — .Quoi ! Tamour !... «— Hélas ! ]e n'ai la force ni d'aimer ni de haïr ! ^ L& spectacle ? — Je n'ai plus d'illiMion. -^ La (able ? — Je n'ai plus d'appélit. — Les tableaux variés de la nature? — Hélas! Monsieur! je ne les vois plus qu*à travers un nuage de larmes ! — Vous êtes bien malheureux, Sir, me dit le docteur, mais il ne tient qu'à vous de guérir. — Vous croyez ? — Rien n'est plus vrai ; mais il faut faire un grand sacrifice. — Quel sacrifice exigezvous de moi ? — Le voilà : il faut renoncer à votre patrie, à vos liaisons, à vos habitudes, à toutes les jouissances de votre fortune ; il faut oublier ce que vous êtes, ce que vous avez été , que vous possédez cinq^uante mille livres sterling de revenu; il faut enfin partir pour la Suisse, n'emporter avec vous qu'unie centaine de guinées , pour
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acheter quelques chèvres et une pciite cabane de chevrier. Yous vivrez pcailant uu an sous un ciel pur, dans un air vif^ et vous travaillerez à la sueur de votre front pour gagner une existence que tout Tor de IWuglctcrre et tous les diamants de Tlnde ne peuvent racheter. — Vous n'y pensez pas , m'écriai-je , moi , voyager ? j'ai perdu mes forces. — Elles reviendront. Votre maladie, Sir, continue le docteur, est inhérente au climat que vous habitez ; il faut donc chercher un climat où elle soit étrangère. Une immense fortune fuil naitre la satiété^ et la satiété le dégoût. Les désirs de notre âme et de nos sens s'éteignent par la facilité que nous avons de les satisfaire , et il faut que Thomme éprouve des besoins physiques et moraux, sans quoi les ressorts de son âme, de ses sens et de sa pensée , finissent par se relâcher et s'aiïaiblir. Il existe dans la société une classe d'hommes chez qui votre maladie est extrêmement rare ; c'est celle des pauvres. C'est donc dans cette classe que vous devez vous ranger. Partez donc, et le plus tôt possible ; entendez vous. Sir, le plus tôt possible. Ne revenez que dans un an , et vous reviendrez guéri. » J^ veux faire quelques objections ; mais le docteur s'app: ochant de moi , me dit avec beaucoup de véhémence : n Sir, il ne vous reste qu'une planche dans le naufrage ; si vous ne renoncez pas à tout pour la saisir, vous êtes un homme perdu. » À ces mots, il prend son chapeau , et me salue en me souhaitant un bon voyage.
» Je réfléchis pendant quelque temps aux conseils de l'habile médecin. Un rayon d'espérance brille au fond de mon co&ur. « S'il était vrai ! me dis-je , si je pouvais revenir à la vie, connaître encore le bonheur d'exister, contempler avec quelque plaisir les rayons du soleil dont l'éclat importune mes yeux et fatigue mes nerfs I s'il était vrai qu'un air plus pur chassât de mon cœur les pénibles sentiments qui l'oppressent ! Oui , c'en est fait, je suis décidé. M. Elliot n'a point voulu me tromper; la
ii4 CONTES NOUVEAUX ET NOUVELLES NOUVELLES.
franchise était dans ses yeux comme dans ses discours ; il était persuadé.
» Je fais appeler. sur-le-champ mon intendant William^ dont vous connaissez la probité. « Wittiam, lui dis-je, je Tais vous donner une grande preuve de mou estime et de ma confiance. Je pars demain ; je quitte l'Angleterre, et je n*emporte ayec moi qu*une somme de cent guiuées. Yous fguorerez le Heu de mon exil volontaire , ne cherchez point à le découvrir , je vous le défends ; tous mes parents , tous mes amis d'ailleurs Tignoreroiit comme vous. Pendant mon cibsenee, vous régirez ma fortune comme si elle était à vous. Si je vous deipande de l'argent ayant qu'une année entière se soit écoulée , vous ne m*en enverrez pas, et sous protesterez même toute lettre de change que j'aurais la faiblesse de tirer sur vous. » William est surpris et profondément affligé de celte résolution ; il veut employer toute rdoquence de son attachement pour me retenir, ou pour savoir au moins le lieu de mou exil. « Ne m'interrogez pas, lui dis-je, c'est un parti pris, William ; il y va de ma vie. »
» Les préparatifs, de mon voyage sont bientôt faits ; et, dès ie surlendemain, je m'embarque à Douvres.
» Je supportai la traversée un peu mieux que je ne levais imaginé. A mesure que je m'éloigne de TÂngleterre , je sens ma poitrine se dilater et mes nerfs se détendre; mon cœur est un peu moins oppresse, et ma tête se dégage des nuages qui , depuis si long-temps , sem- Maient envelopper ma pensée. Mais cette situation plus douce et plus calme ne fut pas de longue durée. Je réfléchis au nouveau genre de vie que je suis forcé d'à* dopter, au milieu d'un peuple dont les manières, les habitudes , les mœurs et le langage me sont absolument étrangers. Mon imagination s'épouvante et recule au tableau qu'elle se fait d'avance de la misère que je vais (àercher si loin. Je pense à mes parents , aux amis que îe laisse derrière moi. Je jette encore un regard doutou-
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reox lur ma patrie , et je crois entendre an fond de mon eoBur une roix secrète qui me crie : « Tu ne la reverrae plus! »
» ParHve en France au moment où la révohitlou venait d'éclater. Je traverse rapidement ce beau pays, ^ae IV narcfaie la plus cruelle devait bientôt désoler. Ainsi ^ mm amis , je mourais faute de passions , en parcourant un royaume où toutes les passions déchaînées devaient bientôt porter sur le iglobe entier la dévastation, le déseapolr et la mort!
» Après un voyage de trois semaines , je vois les montagnes de la Suisse élever leurs sommets couverts de verdure et de neige. A cette vue qui devrait |iorter la Joie dans mon cœur, une tristesse profonde s'empare de mon âme ; je verse un torrent de larmes , et je liîe dia ; Voilà donc mon tombeau !
» En arrivant à Berne , je descends dans une auberge excellente , située sur la ternissse de la cathédrale, le forme le projet de m'y reposer pendant deux jours, non pour visiter tous les objets que cette ville charmante offire à la curiosité des voyageurs , je n'en avalï ni la force , ni la volonté ; mais , ne sachant encore quelle partie de la Suisse je devais choisir pour le lieu de mon exil , je pen* sais que je n'aurais pas trop de deux jours pour me dé* terminer dans un choix de cette importance. Je ne sortais point de mon appartement; appuyé sur ma fenêtre, je jetais un regard vague sur une contrée où la culture déploie tous ses trésors, où la nature a rassemblé de riantes collines , des prairies , des eaux et des bois. Je regardais machinalement les magnifiques perspectives que me pré» senraient dans réioigneroent le àiethémherg , le f^Hlêhfforn, la Vierge et le Gritmel^ dont les sommets, couverts de glaces resplendissantes, semblaient partager, avec les nuages dont ils étaient couionnés, les brillantes eou^ leurs du soleil couchant. Mon cœur, dévoré par une douleur sans objet , ne pouvait s'ouvrir à Tadmlratlon,
car l'admiration est un plaisir. En voyant la rivière de TAar qui fuyait avec rapidité au milieu de cette contrée délicieuse , et baignait^ les chafnes sourcilleuses des Alpes , je me sentais entraîné par un violent désir de me précipiter dans ses flots, et je me disais : « Tout •serait fini !»
» Après avoir obtenu tous les renseignements sur le lieu que je devais habiter, je me décidai pour la vallée de Jtauterhrunn qui, me disait-on, était la partie la plus pittoresque et la plus sauvage du canton de fierne. Je pris un guide , et je me mis en marche dès le lever du soleil. La route de Berne à Lauterbrunn était extrêmement pénible. Souvent il me fallait gravir des rochei*s escarpés , et traverser des mers de glace. Je me vis forcé de me reposer un jour entier dans la vallée de Grindelwald. L'air était frais , le ciel sans nuages , et le soleil , dont les rayons avaient toute la journée donné A plomb sur les glaciers et sur les monts couverts de neige, avait fatigué mes yeux. Ces tableaux tantôt si riants et si gracieux, tantôt si imposants et si sauvages, n^étaient point en harmonie avec mes forces physiques ; j'étais trop faible pour éprouver des émotions vives et variées, et cependant je ne pouvais rester indifférent à ces scènes brillantes de la nature. Ainsi ce qui eût été pour tout autre une source de plaisirs devenait pour moi une source de souffrances.
» Cependant le lendemain matin, à mon réveil, je sens pour la première fois depuis bien long-temps , renaître Taiguillon de Tappétit. Après un déjeuner frugal , je me remets en chemin,. et je traverse, non sans éprouver quelque plaisir , la riante vallée de Grindelwaîd , environnée de hautes montagnes. A chaque pas je rencontre des vallons fertiles et des collines verdoyantes. De petits monticules couverts d'arbustes en fleurs et de gazons, -séparent les habitations des bons paysans de la vallée , et devant chaque maison jaillit une fonta'iie qui répand
aatour d^elle la fertilité et la vie. La santé brille sur le front des hommes, une riante fraîcheur colore le teint des femmes. Les grâces naïves, la candeur, lUnnocence et la gaieté semblent avoir choisi ce séjour pour leur asile. Bientôt je quitte la vallée de Grindelwald , et traversant les gorges du Seheideg , qui sépare cette vallée de celle de Lauterhrunn , je marche au milieu des glaces , des sapins , des torrents et des rochers suspendus au-dessus de ma tête. J^étais enfoncé dans de profondes et tristes réflexions ; le soleil commençait à se coucher derrière les sommités de la Vierge, J*entendais de loin les mugissements des troupeaux et les chants des bergers, répétés par tous les échos des montagnes ; quand tout à coup mes regards sont frappés par la fameuse cascade du Stauhhach qui, se précipitant à grand bruit du sein d'un rocher taillé à pic, ressemble à une vaste nappe qui se déploie du ciel jusqu^à la terre. L^eau tombe avec une telle impétuosité qu'elle se résout en pluie , long-temps avant d'arriver au terme de sa- chute. Je ne m'attendaispoint à ce spectacle ; je recule d^étonnement, et mes yeux sont éblouis à l'aspect du magnifique aro-en-ciel qui s'élève majestueusement au-dessus de la cascade, et dont chaque goutte d'eau reflète les brillantes couleurs.
u J'entre dans la première maison qui se présente , .et j'y demande une hospitalité que l'on m'accorde avec cette cordialité et cette franchise qui caractérisent les bons habitants de la Suisse. Ou me sert dut laitage et des fruits que je mange avec quelque plaisir, et l'on me prépare un lit dont j'avais grand besoin, car ces deux jours de marche, m'avaient accablé. A peine étais-je couché que je m'endormis, tandis que mon hôte, accompagné d'une famille nombreuse, chantait quelques-uns de ces airs simples et touchants qui remplissent l'âme de douces émotions , parce qu'ils expriment des sentiments purs et naturels.
p A mon réveil, Je revêts un costume de pâtre que fa-
fais f»it faire A i erne. Je charge mon guide de m'achetir une petite cabane et un petit troupeau de ehèfres , et je tors de la maison de mon hdte , non [>oiir jouir des eharmes d*une nature toute nouvelle pour moi , mais pour promener dans les prairies , sur le bord des ruisseaux, les sombres pen<iéps qui me poursuivent.
» A peine ai-je fait quelques pas que j'entends lesairsretentir des sons de plusieurs instruments. Je vois le village se peupler insensiblement de tous les habitants de la vallée, qui viennent entendre le service divin. A chaque instant h multitude augmente. Les musiciens champêtres, continuant leur concert, marchent avec gravité vers Téglise ; la mélodie de leurs Instruments , les airs religieux et touchants qu'ils exécutent, donnent h cette solennité un charme inexprimable. Je me crois transporté dans cet Age tant célébré par les poètes , où tous les plaisirs de l'homme étaient innocents , oà tous ses désirs é'aient purs. Je suis ces bons paysans qui vont remercier TÉtemel de leur avoir conservé les premiers de tous les biens, des mœurs simples, la paix de Tàme et la santé. Le peuple entre dans Téglise, les vieillards se placent d'un côté , les jeunes gens de l'autre ; les mères de famille sttr ime tribune en face de leurs filles , et les musiciens au eetitre de I égHse. On attend en silence et dans ini reetieillement profond Farrivée du pasteur , et ftiand il paratt, tous les rçganis sont attachés sur ce ▼ielliard vénérable dont tous les traits respirent le bonbeur et la vertu.
» Le service divin était achevé , quand tout à coup les lûtes et les hautbois se fbnt entendre de nouveau. Leor lèant est moins imposant , mais la mélodie en est plus douce et plus touchante. Un jeune homnM» et une jeune ille, suivis de leurs familles respectives, viennent se netire à genoux devant Tautel, et reçoivent la bénédfo> tion nuptiale. Une joie naïve brille dans leurs regards ; M sur leurs traits Texpression d*un bmiheur qui doit
durer toujours; car ils sont bien sûrs d'avance de tronref toujours dans les jouissances de leur tendresse de noo* velles raisons de s'aimer.
» Oh ! mes amis , j'essaierais en vain de vous peindre les sensations que ee tableau touchant me fit éprouver. Tandis que la gaieté se montre sur tous les visages, retiré à Técart, dans un angle de Téglise, je sens ma poi* trine se gonfler et des larmes s'échapper de mes yeux« « O bonheur ! bonheur ! dis-je en moi-même ^ ton image me fait mourir. Je ne te goûterai donc jamais ! »
» Je lève mes yeux baignés de pleurs sur la tribune où sont rangées toutes les jeunes tilles de ia vallée ; elles regardent la cérémonie dans un modeste recueillement. Une seule cependant a les yeux fixés sur moi. Sa beauté a quelque chose de plus doux, de plus délicat et de plus noble que la beauré de ses compagnes ; elle est triste, rêveuse, et quelques larmes aussi viennent de temps en temps baigner ses paupières. Je ne peux me lasser de la regarder : sa tristesse lui donne à mes yeux an charme de plus, tt Elle est malheureuse comme moi » disais-je en moi-même , mais un jour , peuf-étre , le bonheur lui sourira ) tandis que la mort sera le senl terme de mes souffrances ! »
9 Tout le peuple était sorti de Téglise ; et, plongé dans mes trfettes réflexions, je lie m'apercevais pas quelle était déserte. Je sors enfin de ma rêverie, et je rentre au village où plus de deux eents jeunes gens des deux sexes dansaient an son de ces mêmes instruments dont tout à rheure la touchante mélodie leur inspirait la piété. Les jeunes filles, en voyant un jeune pâtre étranger, qui, couché à Tombre d'un Tteux sapin, jetait un triste regard sur leurs plaisirs, s'approchent de moi, m'invitent à par* tager leur gaieté , et me font mille agaceries innocentes, auxquelles je ne réponds que par un sourire mélancolique., Elles finissent par m'abandonner, et me regardant avec pitié , elles semblaient se dire : « Pauvre jeune
homme ! il pleure peut-être celle qu'il aime ; ne troublons point sa douleur. »
M Je cherche en vain la jeune personne dont les larmes avaient rencontré les miennes pendant le service divin, et je ne la vois point au milieu de ses compagnes. J'éprouve une jouissance barbare en pensant que je ne suis pas le seul malheureux dans cette riante vallée , où tout semble respirer le bonheur. Le malheureux cherche le malheur, comme un étranger, qui vient de faire naufrage sur une plage inconnue , cherche un être qui puisse l'entendre et lui répondre.
< u Après le bar champêtre , je vois toutes les jeunes filles , animées d'une gaieté folâtre , se prendre par la main et s'avancer en chantant jusqu'au pied d'une colline élevée , dont la pente rapide est couverte de glace. Tout à coup elles gravissent , en courant , jusqu'au sommet de la colline : je croyais voir de loin une troupe d'anges qui remontaient vers le ciel. Mais quel est mon étonnement , lorsque tout à coup elles se disposent à descendre ! Elles se prennent de nouveau par la main , et s'élancent sur le lalus glissant. Leurs cheveux s'étaient dénoués , et flottaient au gré du vent. De temps en temps , elles suspendaient en cadence la rapidité de leur course , et faisaient languir leurs amants qui , ranges au bas de la montagne , leur tendaient les bras avec une vive impatience. Soudain elles y volent, elles s'y précipitent, mais non sans décence, et reçoivent sans rougir les baisers d'un amour innocent. » Ces tableaux animés, cette gaieté franche et naïve y l'image de- la vie , de la jeunesse et de la santé, foat vivement palpiter mon sein. « Heureux pâtres ! m'écriai -je, que je vous porte envie ! Je conçois , en .voyant vos plaisirs, que l'homme puisse chérir l'existepce. Que suis-je auprès de vous ? Aiïaiblj par un mal ^ont le principe est inconnu, je m'éteins avant d'avoir vécu. Charmantes illusions de l'amour et de l'amitié , tendres affections qui attachez l'homme à l'IiQmme , vous n'existez plqs
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pour moi ! Les liens par lesquels je tenais à la société sont brisés. Isolé dans le monde , il semble que je n'y sois venu que pour y paraître et mourir ! »
u Je rentre chez mon hôte , aussi fatigué que si je m'étais livré moi-même à tous les exercices dont je venais d^étre le témoin. Mes genoux fléchissent sous moi, et mon émotion est aussi vive que celle d'un homme qui vient d'éprouver un grand malheur, auquel il n'était point préparé. Mon guide arrive quelques moments après le coucher du soleil; il a fait pour moi l'acquisition d'une petite cabane , située sur le penchant du Breit-Lauvenen, l'une des hautes montagnes qui envc1oppent]^la vallée de Lauterbrunn. D'énormes rochers , couverts de sapins , couronnent l'habitation du pauvre Tom ; c'est ainsi que désormais je vais être appelé. A quelque distance de ma demeure , une jolie cascade jaillit de la montagne , et se déploie en nappe dans un pâturage qu'elle fertilise. Je me vois aussi possesseur d'un troupeau d'une douzaine de chèvres , que je dois conduire sur les éminences couvertes de verdure , avec les autres bergers qui mènent joyeusement le genre de vie auquel me voilà condamné. Cette acquisition m'a enlevé presque tout l'argent que j'avais apporté d'Angleterre. Si je veux vivre , il faut que je travaille à la sueur de mon front , comme mes nouveaux compagnons , aussi riches que moi. Ma demeure est propre ) comme toutes les habitations de la Suisse. J'y trouve toutes les choses de première nécessité ; un petit banc pour m'asseoir,'une table pour prendre mes repas , et un lit, un peu dur ,^ il est vrai, pour un homme accoutumée toutes les recherches de l'opulence et de la mollesse^ mais assez doux pour reposer les membres robustes d'un pâtre que l'exercice a fatigué, et qui n'a pas besoin de solliciter le sommeil.
» Les premiers jours sont affreux pour moi. L'isolement qui nourrit encore le noir chagrin dont je suis dévoré; ce pain grossier que j'arrose de mes lai*mes , et auquel mon
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Umpérament délicat n'est pas accoutumé ; Texercice violent que je me donne; mes efforts pour suivre mes chèvres sur des hauteurs escarpées, au milieu des rochers, des précipices et des glaces , tout dans ce nouveau genre de vie contribue à précipiter le moment de ma destrnc* tion, moment qne j'attendais avec Timpatience du deses* poir. Bientôt je n'ai plus la force de sortir de macab'ine ; une fièvre brûlante s'allume dans mes veipes; une grande maladie se déclare , et mes pensées se perdent dans un ■affreux délire. Je n'ai de raison que ce qu'il en faut pour sentir raiguillon des plus vives douleurs. Je restai, peodant quinze jours entiers , dans cet état mitoyen entre la vie et la mort , sans connaître mes dangers, sans savoir dans quels lieux j'existais ; tantôt me ci*oyant au sein de ma patrie et appelant mes amis, tantôt me croyant au milieu d'un dpsert sauvage , et poursuivant des fantômes qui fuyaient sans cesse devant moi. Quelquefois il me semblait voir à mes côtés cette jeune personne dont la tristesse m*avait si profondément touché au milieu du bonheur dont semblaient jouir ses compagnes. Tantôt elle était aislse au pied de mou lit, et pleurait sur ma destinée ; : tantôt elle me prodiguait tous les soins d'une tendre pitié; mais bientôt cette douce image s'évanouissait comme mes .autres songes. Enfin , après un sommeil léthargique, image du sommeil éternel dans lequel on me croyait 'plongé, mes yeux se rouvrent à la lumière, je les promène autour (le moi , et ma première pensée est de me demander I «Où 8uis-je .^«lorsque j'entends une voix qui s^éorie : « Il est sauvé 1 il est sauvé ! » J'aperçois deux femmes , dont Tune est d'un certain âge ; c'était elle qui s'était écriée : Il est sauvé ! Pautre, jeune comme le printemps, douce comme la bienfaisance, belle comme une fleur qui vient de naître , me regardait en silence ; mais je vis bien dans ses regards qu'elle partageait le bonheur de sa mère. « Quoi ! m'écriai je , voilà les deux anges qui m ont sauvé •la vie I Je les ai vus dans mon sommeil , je les ai'vus dans
mon délire, et cette image n'était point une illusion f» Ces mots étaient prononcés en anglais ; mes deux bienfaitrices ne purent les comprendre, mais elles devinèrent si;i reconnaissance, car I expression d'un sentiment vrai et profond e»t un langage universel.
» Laore et Marie (c'est ainsi qu'on les nommait dans ta vallée) étaient adorées de tous les habitants de Lauler^ bniniK Lenr bienfaisance était toujours en activité. Sou^ ▼ent elles gravissaient les montagnes et poriaienf sous le toit des bergPTs pauvres ou malades des secours ou des larmes. Leur demeure n'était pas éloignée de nron petit chalet. Elles avaient appiis, par mes compagnons, le danger dont j^éfais ro> nacé. Soudain elles étaient accoumes ; et ^ comme \es soins réitérés de la pitié avaient donné à la bonne Marte quelqur s connaissances en m( dc-« cîne, elle avait deviné que j'étais la proie d'une fièvre maligne. £fie avait placé auprès de moi un vieux pâtre pour me soigner ; et , tous les jours , accompagnée de sa fille , elle m'apportait elle-même le suc des plantes sahi* tatres qu'elle allait recueillir sur les montagnes.
» Grâces aux soins de Marie et de Laiire , je me vis bientôt en pleine convalescence. Tantôt je promenais en chancelant mon petit troupeau dans le pÂtur;rge qtti se déployait devant mon chalet; tantôt appuyé contre un rocher, prêtant roreflie au murmure d'une cascade , je ' médiuisen silence sur ma destinée; une foule de sentiments que J'avais depuis long-temps oubliés renaissaient par degrés dans mon cœur. Quand le matin je sortais de nia chaumière, mon âme se dilatait aux premiers rayons du soleil, qui planait majestueusement au sommet des montagnes , et mes yeux s'accoutumaient inseifsiblement au reflet des glaciers. Le soir, lorsque la brise s'élevait , je montais sur une petite éminence , et je savourais avec une délicieuse volupté les parfums qu'ei e moissonne sur les monts tapissés de mille plantes aromatiques. Je laissais flotter mes pensées inconstantes comme les nttages légers*
qui passaient au-dessus de ma tête ; et, plongé dans une rêverie toute sensuelle , je m'écriais : « Grand Dieu ! je respire enfin ! »
» Un sentiment plus doux se mêlait encore à celui de mon existence. Descendu dans la plaine , j'allais me cacher dans le petit bois qui touchait à la cabane de Laure ; là , j'attendais le moment où je verrais Laure paraître. Mon cœur tressaillait au moindre bruit , et je me disais : « C'est elle ! » Si je la voyais de loin, je la suivais de l'œil tant que je pouvais encore l'apercevoir, et je retournais chez moi avec un sentiment de bonheur, et en me disant tout bas : « Je Tai vue !... »
» Mon attente était souvent trompée ; souvent je rentrais dans mon chalet sans avoir aperçu Laure ; mais je ne pouvais regretter des moments remplis d'espérance.
» Quelquefois je la voyais s'asseoir au bord d'un petit ruisseau ; elle y.restait long-temps , plongée dans de profondes méditations, regardait couler l'eau et pleurait. Oh! que n'aurais -je pas donné pour pouvoir voler près d'elle et la consoler ! mais je ne connaissais point les peines de Laure; une secrète jalousie me disait que l'amour était la cause de ses larmes. Quels chagrins en effet peut-on éprouver dans cet âge où toutes les pensées sont des illusions, où toutes les illusions sont des jouissances, où toutes les jouissances sont pures comme le cœur qui en est la source ?
» J'allais souvent visiter Laure et Marie ; la reconnaissance m'en faisait un devoir, et Tamour m'en faisait un besoin ; mais je n'entendais point leur langage , elles ne pouvaient comprendre le mien : cette ignorance doit-elle me séparer pour toujours de deux é:res que j'ai tant de raisons d'aimer ? je ne puis supporter cette pensée et je sens vivement la nécessité d'apprendre la langue des pâtres avec qui ma destinée me force de vivre. Je me livre donc à ce travail avec assiduité. Mes. compagnons se chargent de mon éducation; j'emploie toutes les forces de mon Intel*
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Ij^ce et de ma mémoire pour l'ctcuic tes leçons uu peu barbares qu'ils me doiiiieut. Cette étude remplit tous mes instants, et, dirigeant mes pensées vers un but que mon cœur brûle d'atteindre , éloigne de mon esprit les idées funestes qui jusqii'i ce jour avaient empoisonné tout mon ^bonlicur; tant il est vrai que le travail de l'uspiit est le spécifique le plus sur pour tes blessures de l'âme !
» Bientûtjc pus converser librement avec les pâtres de la montagne. Obligé , comme eux , i gagner mon existence, j'apprends à connaître leurs ressources; je fais usage pour mui-méme de ces arts innocents qui pourvoient aux premiers besoins de l'homme , et j'oublie chaque jour qu'il existe d'autres besoins.
" Après avoir travaillé toute la journée , je savourais avec délices le pain que j'avais payé de mes sueurs, et que je trempais dans le lait de mes chèvres. Mon tempérament s'accoutume par degrés à celte nourriture substantielle, mon sommeil e^t paisible; plus de songes funesleg qui l'agitent; la seule image de Laure l'accompagne sans
ture et Marie étaient nées à Lauter- )t te costume et parlaient le langage : je ne pouvais m'empécher de remar-