COMMENT IL FAUT JUÛER LES HOMMES
CUKTB.
Fana Kosrou, surnommé Adhad-Eddoulat , fut ym^ des plus grands hommes de TOrient. Fameux guecrier , conquérant noble et généreux, politique adroit, il réunissait presque tous les talents et les vertus, qui portent le nom des rois à la postérité la plus reculée. Après avoir soumis la Perse par la puissance de ses armes, après s'étr« emparé de Bagdad, séjour des Califes, et s^étre assis eur 1q tr6iie de ces monarques, ministres d'un Dieu et repré* sentants de son prophète, il s'entretenait un jour familièrement avec les principaux personnages de sa cour ; U cherchait avec eux les moyens de faire le bonheur de^ peuples qui lui élaient confiés par la Providence , et raisonnait sur l'art qu'un roi devait employer pour n'^tr^ point trompé, et pour bien connaître la valeur de^ homniei dont il était environné*
Les courtisans d'Adhad-Ëddoulat donnaient leur avi» tour à tour ; Adhad les écoutait en souriant, car il voyait bien qu'ils lui enseignaient précisément les moyens les plus sûrs pour être dupe. Il y avait parmi eux un sage docteur révéré dans Bagdad, non-seulement pour ses vastes connaissances, mais encore pour sa probité et sa
152 LE CARAVANSERAIL.
noble franchise. Ce sage se nommait Morad ; il gardait un profond silence, et laissait parler ces donneurs de conseils intéressés. Adhad-Ëddoulat le regarde et lui dit : n Et toi, Morad, pourquoi ne donnes-iu pas ton avis comme les autres ? Refuserais- tu de m'instruirc dans la science la plus utile aux rois? Dis moi donc quel est le moyen le plus sûr pour bien juger la valeur des hommes? — Seigneur , répond Morad , tandis que vos cuurlisans vous donnaient sur ce sujet des conseils admirables, je pensais au fameux calife Almanzor, créateur de Bagdad, et la gloire de l'Orient. Ce grand homme possédait éminemment cette science, moins difficile peut-être que vous ne rimagiuez; et si Votre Hautesse veut bien m'entendre, je lui raconterai de quelle manière il jugeait les hommes qu'il voulait s^associer au gouvernement d'un vaste em* pire.
« Voyons, dit Adhad-Ëddoulat, je t'écoute avec atten^ lion, et je brûle d'impatience d'entendre cette histoire, et d'en faire mon profit. — Elle est bien simple. — Tant mieux, si elle est vraie. — Elle est un peu longue. — Elle sera trop courte, si elle est utile. » Alors Morad prend la parole en ces termes : « Un jour le calife Abou-Giafar-Almanzor perdit son grand- trésorier. Après qu'on eut examiné la comluite de ce ministre, il se trouva qu'il avait appauvri le trésor, et entassé pour lui-même des richesses immenses aux dépens des provinces désolées par ses rapines et ses concussions sans nombre. Âlmanzor sentit la nécessité de remplacer ce ministre infidèle par un homme qui n'abusât pas du pouvoir dont il serait investi. Mais où trouver cet homme digne de remplir une charge aussi importante ? Quelle probité ne sera pas séduite à l'aspect de tant de trésors , quand il est si facile de s'en approprier impunément une partie! Votre Grandeur imagine bien qu'une telle place fut briguée par les premiers seigneurs de la cour. Tous font parler leurs prétentions ; tous emploient
LE GÀLIFE ALHANZOR. 153
de For et Tintrigue pour réiiBsir; tous font les plus grandes protestai ions de zele et de dévouement. Le calife est toujours indécis , et la place vacante n'est point donnée.
Cependant tous les yeux se portent sur Agib , dont la fortune est immense, et dont les grands falent< sont connus. On le nomme déjà tuiutement, et lui-même se flatte de Tespoir d'être bientôt revêtu de la cliargc de grandtrésorier de l'empire. Le calife avait souvent entendu parler d'Agib, mais il ne le connaissait point, et n'en était pas méuie connu. Il appelle donc un de ses courtisans et lui dit : « Depuis long-temps tu me sollicites pour Agib ; j'ai le projet de le nommer grand-trésorier; mais avant tout je veux le connaître. Ce soir, je me déguiserai, tu me pré^enteras chez lui, et tu m'annonceras comme un de tes amis; tu feras mon éloge, tu exalteras n)on mérite, mes connaiss;inces , ma sagesse et surtout ma probi é. £n même temps tu ajouteras qu'il est bien dommage que le sort m'ait si maltraité, que je sois pauvre et malheureux. Garde-toi surtout de révéler mon secret, de me faire connaître ; il y va de ta vie » Lé courtisan se prosterne et fait serment d'obéir à cet ordre absolu.
Le soir , Almanzor se couvre de vêtements très-simples, et se fait conduire chez Agib par le courtisan qui, fidèle à sa promesse , dit à son protégé : « Permettez, Agib, que je vous présente un homme qiii m'a rendu des services très -importants. Il est rempli d'excellentes qualités, ses connaissances sont étendues et variées. C'est surtout un modèle de probité et de vertu ; mais la fortiuie ne Ta pas ti es bien traité ; c'est un hçmme du plus grand mérite, mais sans richesse et sans crédit. » Agib ^alue le courtisan , lui parle avec les plus grandes marques de distinction, lui prodigue les éloges les plus flatteurs , et fait un léger signe de tête à l'étranger. Quelques amis d'Agib entrent daits ce moment; il s'empresse auprès d'eux, il s'agite, il s'épuise en protestations d'amitié. On
ihh U CABATANSERia.
ne s'occupe plus de Tétranger si mesquinetnent vêtu ; ne Ta-t-OD pas salué ?
On apporte les glaces et le sorbet ; tout le monde s'assied autour d\ine table magnifiquement décorée. La première place est donnée au courtisan, les autres places sont distribuées suivant le rang et les richesses des convives ; le pauvre étranger serait resté debout, s'il u*eûl pris le parti de s'asseoir modestement à la dernière. On fait brûler des parfums exquis. Une troupe «de jeunes musiciens et de jolies danseuses viennent déployer leurs talents et leurs grâces devant cette brillante assemb'ée, qui ne cesse de célébrer le mérite d'Âgib,d*exalter retendue de son esprit, son goût et sa délicatesse. On parle de la place de grand- trésorier. C'est vous qui Taurez, lui diton. Le calife pourrait-il faire un meilleur choix? Où trouverait il un homme plus habile qu'Agib ? » Alors chacun s^empresse de lui demander sa protection lorsquHl sera grand-trésorier -, car tous ont des amis , des parents à p acer. Agib jouit déjà de la brillante perspective qu'on lui présente. Il promet tout ce qu'on veut ; le courtisan surtout est bien sût* d'avance d'obtenir tout ce qu'il daignera demander. Le pauvre étranger a long-temps gardé le silence; mais enfin, avec une timidité affectée, qui parait cependant naturelle, il dit au grand -trésorier futur s (f Si'igneur, je vous prie en grâce de vouloir bien ne pas m'oublier, lorsque vous serez revêtu de cette importante dignité. Je vous servirai avec un zèle à toute épreuve. De grands revers, des malheurs imprévus m'ont f it perdre toute ma fortune, et ne m'ont laissé que mon honneur et ma probité. » Agib lui répond par un sourire protecteur qui ne refuse et ne promet rien. Les convives se reiireiit» et l'étranger sort avec le courtisan qui Tavaii introduit.
Huit jours s'étaient à peine écoulés que le calife appelle encore le courtisan, et lui dit : « Ce soir, tu me conduiras chez Agib ; je paraîtrai richement vêtu , de nombreux esclaves m'accompagneront, et tu lui diras qu'il s'est
LE CALIFE ALM ANZOK. 155
Opéré dans ma fortune le changement le plus extraordinaire ; que, présenté à la cour du calife , j'en ai été distingué d'une manière tonte particulière , et que sur-lechamp il m'a comblé de bienfaits ; qu'on assure même qu'avant peu je serai le plus puissant seigneur de Bagdad. Mats je te recommande toujours le plus profond secret. Si tu t'avises de dévoiler ce mystère avant le temps, je te punis comme un traître. »
Le calife s'habille magnifiquement comme il l'avait dit, monte un cheval superbement enharnaché, se fait escorter d'une suite nombreuse , et marche avec le courtisan vers la. maison d'Agib. Quand Agib voit ce brillant cortège entrer dans la cour de son palais , il sort de son appartement avec précipitation, et vole au-devant du mattredc ces nombreux esclaves. Le courtisan s'approche de lui , et lui dit tout bas : « Yoilà cet ami que je vous ai présenté Faiitre jour. Sa fortune a bien changé de face ; il a trouvé le moyen de s'introduire auprès du calife , qui, par un de ces capriiçs si communs aux princes et aux rois , s'e^t engoué sur-le-champ du mérite et du talent de cet homme, qui, du reste, n'est qu'un aventurier, sans autre talent que beaucoup d'esprit d'intrigue. Il est déjà riche et puissant \ son crédit est immense. Jamais on n'a vu une fortune aussi rapide. Ce n'est qu'un fripon, mais il est adroit , il m'a trompé sous de fausses apparences de vertu; il en tromperait bien d'autres. Je ne serais point étonne si un jour, si œéme avant peu, il était nommé grandvisir. Je l'ai engagé à venir vous revoir, et il y a consenti. »
A ce discours , qui peindrait l'étonnement d'Agib? Il a peine à cacher son embarras et sa confusion. Dans les saints (]u'il fait à cet homme qu'il a si mal reçu , il y a huit jouiS, on croirait qu'il va baiser la terre. Il se confond en féliciiatious; il es^t trop heureux de cultiver la con^ naissance d'uu homme de ce mérite. La fortune est doue juste une fois , dit-il ; elle tgiurit enfin aux vertus et auk
156 LE GilRÀVANSERAIL.
talents! » On introduit Tetranger dans un salon magnifî* que , on ne parle qu'à lui^ que de lui. Bientôt une société nombreuse arrive chez Agib ; mais il u^est occupé que de l'étranger distingué qui vient Thonorer de sa visite. On apporte le sorbet comme la dernière foii^ , mais dans des vases bien plus riches; les mets sont bien plus recher* chés, rillumina'ion bien plus belle, les parfums plus ra* res et plus exquis. La place d'honneur e^l donné à Tétranger qu'Agib sert lui-même avec le plus vif et le plus respectueux empressement. On parle encore de la place de grand trésorier. <* Je vous avais promis l'autre jour, dit Agib à l'étranger, de faire quelque chose pour vous si je parvenais à mon but, j'espère , seigneur, que vous ne Pavez pas oublié. Mais aujourd'hui , le ciel toujours juste m'a bien prévenu au-delà de mes désirs; c'est moi qui implore votre protection, seigneur, et j'ose espérer que vous voudrez bien solliciter pour moi une place dont je ne me crois pas indigne. »
« Tu ne Pau ras pas , Agib , cette place que tu n'ambitionnes qu'afin de me tromper, dit soudain le calife Je ne veux point pour mon grand -trésorier d'un homme qui fait plus de cas de l'argent que du talent et de la probité. Reconnais en moi le calife Almanzor que tu as.bi mal reçu l'autre jour, parce que tu ne me croyais que du mérite. Adieu, je te laisse tes biens, mais je ne te confierai pas mes trésors. »
Au nom d' Almanzor, tous les convives tombent la face contre terre, dans l'étontiement et la stupeur Ils conservent cete attitude long-temps après que le calife est sorti delà maii^on d'Agib, et ne se relèvent que pour abandonner le malheureux qui vient d'encourir la défaveur du dispensateur des grâces.
Cependant le calife retournait à son pnlais, escorté seulement du courtisan qui l'avait introduit chez Agib, Il avait renvoyé un cortège inutile , et voulait faire à pied ce court trajet. Tout eu marchant j U pensait à celte aveo^
L£ CAUF£ ALMANZOR. 157
ture, et riait intérieurement de l'a terreur et de la confusion d'Agib. En même temps il s'occupait du soin de trouver un trésorier honnête homme. 11 promenait sa pensée sur tous les gens qui sollicitaient cette place , et pas un seul ne lui paraissait digne de la remplir. Il était enfoncé dans ces réflexions , lorsqu^en puissant auprès d'une mosquée , il aperçoit un malheureux assis sur une pierre. Il s'approche de cet homme, qui se lève , tend la main , et dit : <c Prenez pitié , seigneur, d'un infortuné qui meurt de faim. — Laisse-nous tranquilles, répond durement le calife, et va purier ailleurs tes plaintes importunes ; je n'ai rien à te donner. » Le malheureux soupire, et se remet sur la pierre où il se prépare à passer la nuit. Cependant le calife, qui avait son projet, laisse tomber aux pieds du pauvre homme une bourse pleine d'or, et s'éloigne de la mosquée. A peine avait il fait une centaine de pas, qu'il entend une voix qui lui crie : « Seigneur! seigneur! ariéiez ! » Il se retourne et voit le pauvre. « Que me veux- tu ? lui dit- il. Je te répète que je n'ai rien à te donner. — Non , répond le malheureux ; mais moi j'ai une bourse à vous rendre. La voilà. — Comment ne l'as-lu pas gardée? — Ah I seigneur ! en la gardant , je perdais beaucoup plus que je n'aurais gagné. — Comment.^ — Je gagnais ma fortune, mais je perdais ma probité. — Réponds moi , qui es-tu ? — Seigneur, je suis le fils d'un hoimétc marchand de cette Ville. Je me nomme Adula. Mon père, par son industrie, faisait vivre une famille nombreuse. Des malheurs imprévus ont détruit ses espérances, et l'ont ruiné sans ressource. — Quels malheurs? — Le grand -trésorier du calife nous avait demandé une qu;uitilé considérable de marchandises ; nous avons été obliges d'emprunter pour obéir à ses ordres. Il a refusé le remboursement de nos avances, et nous avons tout perdu. Mon père, forcé de vendre sa maison et son magasin pour payer ses crétinçierS| est mort de douleur^ et moi je suis réduit à demaa-
15S LE <:ARAVANS£tlAIt.
der rnumône, en attendant que quelqu'un venillebienme donner du travail. — Du travail ! dit le calife; tu veux donc travailler? £h bien ! suis moi ; dès demain je trouverai le moyen d'empioyer ta journée. »
Le malheureux suit l'étranger sans savoir où on le conduit, et en formant tout bas de bien modestes espérances.
En entrant dans son palais, le calife dit aux personnes qui l'entourent : « Qu'on donne à cet homme des vétcments ma^nifiqnes , un riche appartement , et vingt esclaves pour le servir! » Cet ordie est ponctuellement exécuté, et le pauvre Adula change plus vite de costume qu'il ne revient de son étonnement. « Demain, Adula, dit le calife, tu te présenteras au divan. Va te reposer dans ton appartement ; livre-toi sans crainte aux douceurs du sommeil. Demain je te promets d'employer la journée, » Adula tombe à genoux ; il ne trouve point de termes pour exprimer sa reconnaissance et sa joie. Il prend tout ce qui lui arrive pour un rêve, et il a grande peur de se réveiller. On le conduit dans un superbe appartement, où vingt esclaves attendent respectueusement un signe de sa volonté.
Le lendemain de grand matin, il reçoit Tordre de se rendre au divan , mais dans le costume qu'il avait , lorsque, assis sur la pierre de la mosquée, il implorait la pitié des passants. « Hélas ! dit-il , ma fortune n'a pas duré bien long- temps. » On le conduit devant le calife , qui, monté sur 3(m trône, donna audience à ses ministres et à tous les grands de sa cour. Le pauvre Adula se prosterne la face contre terre . et reste immobile, semblable à une statue renversée. « Relève-toi , Adula , lui dit le calife, je t'ai promis du travail, et je vais t'en donner. » Puis , s'adressant à tous ceux qui l'envirotuient : « Je cherche depuis li)ng-tein[)S à remplacer mon grand trésorier; je voulais, pour remplir cetie p'ace importante, un honnête homme qui prcf^îrâi la probité à la fortune. En vain je l'ai cherché sous des vêtements tissus d*or et
LE <:âlif£ almanzor. 159
de soie , je Tai trouvé sous des haillons , et Je Fai choisi. Qu'on lui rende les honneurs qui conviennent à Sun rang. Je ferai rentrer dans la poussière le premier qui ne respecterait pas cet homme que je respecte moi-même comme la vertu. £t toi, Adula, va prendre des vêtements conformes à ta fortune et à ta dignité. Reviens ensuiie auprès de moi, je t'instruirai des devoirs de ta charge. Ne t*ai-je (uis promis d'employer ta journée ? »
Ainsi le pauvre Adula se vit tout à coup revêtu de la diarge de grand-trésorier de Tempire. Le calife Almanzor ne s'est jamais repenti de son choix. En peu de temps il vit ses coffres se remplir de trésors immenses. Le peuple de Bagdad,, le peuple des provinces, tout l'empire en un mot ne cessa de bénir l'administration douce et juste du vertueux Adula.
.Cependant Almanzor commençait à s'ennuyer de toutes les basses flatteries de ses favoris ; il sentait vivement le besoin d'un ami assez courageux et assez fidèle pour lui dire la vérité, dont, lé langage frappe si rarement l'oreille des rois ; mais où trouver un pareil homme 1 Comment s'assurer de lui , et distinguer la vérité du mensonge , quand celui qui parle a tant d'intérêt à mentir? Après avoir long-temps réfléchi aux moyens de parvenir à la dé* couverte de ce phénix, voilà relui qu'il imagina.
Il y avait à B^igdad un homme qui avait écrit un livre intitulé : Devoirs des princes et deè rois. Cet homme se nommait Elaïm. Son livre avait excité vivement la curiosité du public, qui aime à juger de loin ceux qui le gouvernent, et qui goûie beaucoup les leçons qu'on leur donne. Le livre d'Élaîn avait fait d'autant plus de sensation, qu'où y remarquait des traits hardis qui semblaient porter directement sur les premières années de Tadministration d'Almanzor. On conseillait sans cesse au calife de faire brûler le livre, et empaler Tauleur insolent qui osait ainsi censurer la conduite de son mattre. Almanzor
160 LE CARAVANSERAIL.
avait laissé jiisqu^à ce jour tout le mpnde indécis sur le sort qu'il préparait à ÉÎhîiti , qui d*allleurs n'était point connu à la cour et n'avait jamais eu la fantaisie de s'y présenter.
Le calife fait venir un soir Élaïm dans son palais^ et mande en même temps neuf de ses courtisans qu'il croit lui être le plus sincèrement attachés. Il fait briller à chacun de ses doigts un diamant d'une grosseur prodigieuse, et dit : <( Je vous ai rassemblés ici tous les dix dans l'espérance que vous me feriez entendre la vérité. Vous voyez ces dix superbes diamants , ils seront aujourd'hui la récompense de votre sincérité. Parlez, que pensezvous de ma puissance et de ma g'oire? » Les courtisans éblouis de la grosseur et de la beauté des diamants , se flattent tous d*en obtenir un. Ils exaltent donc à l'envi l'un de l'autre la grandeur d'Almanzor; ils Télèvent audessus do tous les héros qui ont existé avant lui; ils vantent avec emphase sa générosité , son goût pour les arts, dont ils le nomment le régénérateur; ils parlent avec enthousiasme des palais somptueux , des mosquées sans nombre qu'il a bâties , et finissent par l'élever si haut, si haut, qu'ils n'auraient plus trouvé d'expressions nouvelles , si le calife leur eût ordonné de parler de la grandeur et de la puissance de Dieu.
Il lire neuf diamants de ses doigts, et les distribue aux neuf courtisans qui avaient si bien parlé. Puis , se tournant du côté d Élaïm : <« Et toi , lui dit-il , pourquoi gardes-tu le silence? Ne veux tu pas mériter le dernier diamant qui me reste, en me disant la vérité? — Seigneur, répond fu souriant Élaïm, le mensonge et la flatterie peuvent se payer; mais la vérité ne s'achète pas, elle se donne. — Eh bten ! je te la demande ; que peiise^-tu de ma puissance et de ma gloire ? — Je pense , répond Élaïm, que vous n'êtes qu'un homme, instrument f agile qu un Dieu a' foimé pour le bonheur des autres hommes, et qu*il peut briser d'un souffle, puisqu'il Ta créé de rien.
LE GAtIFE ALMANZOK. 161
A ces mots , tous les courtisans se regardent avec le plus grand étonnement ; ils n'osent tourner leurs yeux vers le malheureux qui vient de proférer cet horrible blasphème. Almanzor prend la main d'Élaïm et lui dit : Je ne te donne pas le dixième diamant , car tu Tas dit toi-même, la vérité ne s'achète pas. Mais si la vérité se donne, la conGance et Tamilié doivent se donner aussi. Je te demande ces deux trésors inestimables. Reste toujours auprès de moi ; j*ai trouvé Tami dont mon cœur sentait depuis si long-temps le besoin.» L'étonnemont des courtisans redouble. Le calife les congédie, et fait dtmner au sage Élaïm un des plus beaux appartements de son palais.
Le lendemain, les neuf courtisans viennent, selon leur coutume, présenter leurs hommages au calife. Ils portent tous à leurs doigts les superbes diamants qu*ils ont reçus la veille. « Eh bien ! leur dit Almanzor , étes-vous contents du présent que je vous ai, fait? — Ah! seigneur! répondent-ils , ces diamants nous sont plus chers que la vie, puisqu'ils nous viennent de votre générosité. Mais permettez-nous , seigneur, de vous donner un avis important. Le marchand qui vous a vendu ces diamants vous a trompé. — Comment ? — Ils sont faux. — Eh quoi ! répond le calife en riant , croyez-vous que je ne le savais pas.^ V ous me donnez de fausses louanges, je vous donne de faux diamants. Je vous ai payé de la même monnaie; de quoi vous plaignrz-vous ? »
Quelque temps après., le calife Almanzor étant en guerre avec le roi de Perse, eut besoin, pour une expédition importante et secrète, «Pun homme plein de courage, plein d'honneur, en qui il pût mettre une confiance absolue. Tout le succès de la guerre dépendait de cette expédition , et la moindre trahison pouvait tout perdre. Le calife était depuis huit jours dans une grande indécision, et ne savait sur qui fixer son choix. Dans ce moment on amenait à Bagdad cinq cents prisonniers qui, dans une
162 IB CARA.TANSEBAIL.
révolte du Korassan contre le calife , s'étaient déclarés pour le parti des rebelles. Les cinq cents malheureux étaient condamnés à mort, et pliaient être passés au fîl de Tépée. Il y avait deux cents de ces prisonniers qui avaient pris la fuite dans le combat; mais ayant été coupés dans leur retraite, ils avaient éié conduits enchaînés à la suite du vainqueur; trois cents n'avaient pas voulu fuir et avaient été pris les armes à la main, après avoir fait une vigoureuse résist mce. Le calife, toujours occupé de 1 idée qui le poursuivait depuis huit jours, pa^se par hasard sur le lieu où Ton allait mettre à exécution la sentence cruelle qui condamnai là mort les cinq cents prisonniers. Il s'arrête, il est louché de ce spectacle, et veut leur pardonner, sans que cette grâce cependant puisse tirer à conséquence pour Tavenir. « Je pardonne , dit-il , à tpua ceux qui ont pris la fuite devant mes étendards. Ainsi, malheurepx esclaves, que tous ceux d'entre vous qui vei>lent profiter de ma clémence passent à ma droite. » A. ces mots tous les prisonniers se précipitent à la fois à la droite du calife. Un seul homme reste immobile à sa place. Almauzor le reg irde avec, étonnement et lui dit : « Pourquoi ne pas uniter tes compagnons d'infortune.^ — Je n'imite point des lâches, répond le soldat. — Je pardonne^ je le le répète, à tous ceux qui ont piis la fuite. — Cela ne m'est jamais arrivé. — Insensé ! pourquoi refuses-tu le moyen que je t'offre de sauver ta vie ? — Parce qu'il me ferait perdre l'honneur. — Viens , s'écrie le calife trans* porté de joie ; je te pardonne , et ta grandeur d'àuie ne sera pas sans récompense^ >' 11 emmène avec lui le soldat, il le charge de Texpédition pour laquelle il fallait trouver un chef plein d'audace, et qui préférât l'honneur à tout. Le soldat sut répondre à la conliance du calife; l'expédii tion réussit, et la guerre fut terminée à l'avantage d'AN manzor qui , depuis, nomma ce brave homme généralissime de ses armées.
Je pourrais, magnifique seigneur, continue Morad,
LE CALIFB AtMAMZOR. 162
VOUS raconter une foule de traits qui prouvent combien le ealife Abo.u-Giafar-Âlmanzor savait apprécier les hommes à leur juste valeur : mais pour ennuyer votre hautesse le moins qu'il me sera possible, je n*en ajouterai qu'un seul à ceux qu'elle vient d'entendre.
Les minarets de Bagdad retentissent de ces cris perçants : Allah/ allahl le grand-iman vient de mourir i Les mosquées sont tendues de noir, et les moih^s se promènent dans (outes les rues, en répétant d'une voix lamentable : Le grand'iman vient de mourir! Toute la ville est dans une vInc agitation ; chacun se demande quel est celui que le calife va revêtir de cette sublime dignité? Tous les imans des mosquées se réunissent, presque tous ont des amis à la cour prêts à soutenir leurs préieutions. Le calife écoute les demandes qui lui sont faites, voit les intrigues qui se trament autour de lui . et attend, pour nommer le premier ministre de la religion, (|ue le temps Qu une circonstance favorable lui fasse conuriitre quel est l'homme le plus digUe de remplir une place qui demande toutes les vertus.
Pendant le jour, et même pendant la nuit, il sort souvent déguisé, entre dans les caravansérails, parcourt les lieux publics, questionne tout le monde pour savoir ainsi quel est l'homme désigne par le peuple, et si cet homme réunit toutes les vertus nécessaires pour la place qui vient de vaquer.
Un soir qu'il se promenait sous un de ces déguisements qui le rendaient absolument méconnaissable, il entend trois [)auvres dervis qui s'entretenaient familièrement en^ semble Ils formaient de magnifiques projets , et chacun disait ce qu'il désirei ait )e plus, s'il était le maître de sou choix. « Pour moi , disait l'un , j'avoue que je voudrais bien être visir ; c'est une belle place que celle de grandvisir ! — Moi, dit un autre dervis, si on me laissait le maître de mon sort, je voudrais être tout simplement le calife AbouyGiafar-Almunzor; c'est une belle place que celle
166 tE GARAYANSERAIL.
et marche droit au palais du calife Almanzor s^approche avec bonté du vénérable Hous>aïii , et lui dit : « J'ai en* tendu parler de ta vertu; et moi, représentant du prophète , je me suis chargé de ta récompense. Réponds>moi donc, Hoiis^aîn, quel est Tobjet de tes plus ardents désirs? Demande, et tu seras satisfait. »
. Houssaïn tombe aux pieds du calife, et , croisant humblement ses deux bras sur sa poitrine, il dit : « Magnifique seigneur, soleil brillant de lumière et de sagesse! puisqu'il mVst permis de dire devant toi quel est Tunique objet de mon ambition, j'avouerai que je n'ai jamais rien désire avec autant d'ardeur que la place de premier iman de Bagdad. — Quoi ? voilà tout ce que tu désires? répond le calife en souriant. — Oui , tout. SI je possède une place aussi belle , tous mes vœux seront comblés. — Eh bien î relève-toi , dit le calife avec douceur ; cette importante dignité n'est pas pour toi , mais pour celui qui désire par-dessus toutes choses la gloire- de noire sainte religion, pour ce bon dervis qui eût donné tous les (résors , toutes les grandeurs de la terre pour posséder une partie des vertus qu'il supposait dans ton cœur. »
L'ermite confus est renvoyé dans sa grotte, et le bon dervis proclamé premier iman de Bagdad , grande et sublime fonction dont il s'acquitta toute sa vie avec une piété si vraie, qu'après sa mort aucun iman n'osait le remplacer. »
Vous devez voir, seigneur, par le récit que je viens de vous faire, continue le sage Morad, que le calife Almén-
zor avait une véritable connaissance du cœur humain.
«Nos paroles, disait- il , nous sont dictées souvent par la crainte , par la politique , par l'irréflexion ou rintérêt. Nous ne sommes pas toujours maitres de nos actions. Ne sommes-nous pas souvent entraînés contre notre volonté par une passion momentanée, {)ar des circonstances impérieuses, par ce pouvoir mystérieux qui semble diriger tout ici-bas, et que notre ignorance nomine hatard? Ce n est
donc ni par leurs paroles, ni par leurs actions qu'il faut juger la vaieur des hommes, mais par le prix réel des cho< ses qu'ils estimeht. » £n suivant cette maxime , on n'est jamais trompé, car elle n'a point d'exception.