‹ Œuvres du Comte de Adrien de SarrazinChapitre 12 sur 91 · érence entre leurs manières et celles · texte numérisé non relu

érence entre leurs manières et celles

de la Suisse ; les grâces de ces derle charmes et de naturel , mais elles liose d'une nature un peu sauvage , >iit t'éducaiion n'a point modéré les mouvements et tempéré l'essor. Les grâces de Laure et de Marie avaient aussi tout le charme du naturel , mais d'un naturel plus noble. « Qu'on tes transporte , me disais-je , au milieu des cercles les plus brillants d'une capitale; leur Ion, leurs manières annonceront nne éducation soignée. On ne croira jamais qu'elles sont nées, qu'elles ontété élevées dans tes montagnes de la Soisse ; qu'elles y ont toujours vécu du travail de leurs tuaius avec des pi- , 18

tÙ6 CONTES NOUVEAUX Et NOUVELLES NOUVELLES.

très dont fes mœurs «ont douceé , il est vrai , mais dont les manières ont loiite la rudesse de leur élat.

» Cependant Tactivité , le travail , Tair pur des mon*tagnes, les sentiments que Laure m'avait inspirés, de liouveHês habit odes , me donnaient insensiblement une é^istenee toute nouvelle. Je m'accoutume à gravir avec &mes compagnons sur les rochers les plus élevés , sur les pics les |)lus glissants. J'ai déjà parcouru plus d'une fois tes glaciers, et monté sur les sommités de la Vierge et du Ùrimfêl. Je poursuivais le chamois dans les retraites lêâ plus inaccessibles , et je franchissais , à Taide de mon bâton ferré , les rocs les plus aigus , les abtmes les pins profonds. Je me famitiariaais de jour en jour avec ces tra- ^txiX pénibles , ei souvent je trouvais un charme inexprimable diitis ce développement de mes forces physi<|iies. Affres avoir été si faible, j'étais fier de ma puissance. Mon toe acqnérait en même temps une énergie dont je ne me eroyais pas susceptible : ma sensibilité, plus vive et plus ▼ariée , ite portait sur une multitude d'objets à la fois y et toa pensée suivait les élans de mon cœur.

» Jusqu'à ee jour, j'avais montré une graine indifféreiiee pv>ar les vérités de la religion ; entraîné par la légèreté de mon Age, par le tourbillon de la mode, ma pensée HB sortait point do cerc^e borné de mes plaisirs , et ne 9*était jamais élevé vers le Créateur du monde. Mais lorsc^ie je me trouve au sommet de ces immenses pyramides ^ me rapprochent des cieux, mon âme, transportée dTiine joie subKme , s*éiève jusqu'nu trOne de cet 4tre in« cfQinpréhensible qui fit sortir du chaos toutes les mer-> Véilleff de la création. Je m'éloignais de mes compagnons pour méditer en silence au milieu de ces masses impo^ aantes de g'aces et de rochers? que la main du temps précipite sans ces^e les unes sur les autre?, et je me livrais â( toutes les idées nouvelles qui m'étaient inspirées par ce» dtoyantes, mait sublimes image» de la destruction.

«^ tJii joâr, ifprès «voir long-temps erté dans cet em-

.jjmLM^ffsesafisssssgfWfim^mmmmmmmmm

pire éternel des biv^s, j'éfabHP^rveiyi jm^-fni H^met du Scheideg; J9 coiUiemplais au^^qç d« mm 4ii'%aUine9d9 neiges et de rostier^, au milieu de^quifels «'éievai^u quel** que9 chalets épaç, située dans des pâturag«g f erdoyaots^ 0u bâtis sur le bond d'un précipice. La Yierg^ se perdail dans lesi|Miaps, et ^levant elle le mont Ëiger présentait le magnifique tdblean de ses giacierit, qui, frappés par len derniers rayon» du soleil, resseqfiblaient à d'iinmenses W lonnes de. feu remontant vers leur source Sous mes piedi se dessinaient eu miniature la gracieuse vallée de (^m$f^' IfrunUy de Grinéelwal4ti di"fi^$li, ainsi que les Laps de Thoun et de Brientz , dans lesquels l'Aar vient se pié" cipiter, après avoir long temps promené ses, eaux à tr^^ vers des prarries qui) h cette distance* ressemblaient à un tapis de verdure traversé par u^ réseau d*ai|feQt. Q^él^ ques nuages bornaient l'horizon et parcouraieitt le ciel a^iiré, comme des montagnes flottantes, A Taspex^t de imt de beautés , je jne livrais au sentiinont djune adf^ira^on profonde ; tontes les facnli^s de mon âme et de mm intelligence se portaient vers le ciel , et je me seqtaûi attiré vers Dieu, comme tous les êtres le sont v^rs leur centre. Je pensais qu'il avait voulu laisser ainsi siir le globe qM0l<ques images du chaos, pour mieux faire sentir i rhom0)9 la sublime harmonie de Tunivers.

» Je me perdais dans ces grandes méditations , lorsque tout à coup un roulement semblable à celui du tonnt^rre et plus terrible encore , se fait entendre dans les montagneset retentit daus les vallées. Cfi bruit effrayant aug* mente par degrés, et mille éobo» le répètent. Je crois tQa«> cher au moment où toutes ces montagnes voqt s'êbpaiilir et se précipiter les unes sur les autres ! Glacé d^épouvante, je me lève et je descends avec v.)pidité , pour éviter la chute des avalanches. J'étais hors de danger, lorsque, tout à coup , j'entends pousser des crû : je me retourne et je vois sur une éminence une jeune femme éplorée c|ui tend vers moi des bras suppliants. M'oubliant moi-môme, je

208 CONIES NOUVEAGX ET NOUVELLES NOUVELLES.

retiens sur mes pas, je vole, j*arrive auprès de rinfortnnéc qu^un moment pkis tavd Vavalanche allait engloutn*, et qui tombe évanouie dans mes bras. Quel spectacle, grand Dieu ! Tavalanche arrive et roule avec nn épouvantable fÉ*acas ; elle est déjà suspendue sur «la tête, et c'est Laure, c^est Laure qu'il faut sauver ! Je me trouve doué d'une force surnaturelle, j'emporte Laure, sans m^apercevoir da poids d'un si précieux fardeau , précipUant mes pas avec la véIoi:itédu chamois, franchissant des crevasses d'une immense profondeur, et des abîmes qui tremblent sous mes pieds. Je ne m^arréte qu'au moment où , descendu dans la vallée, je touche & la demeure de Marie. Alors je dépose mon fardeau sur le gazon et je tombe sans connaissance accablé par la fatigue d'une si longue course et par la terreur que ledianger de Laure m'a fait éprouver.

» Le bruit de ravalanche avait été si terrible et si menaçant, que les troupeaux avaient quitté leurs chalets pour descendre dans la plaine; les oiseaux de proie même avaient déserté leurs rochers, et les villages de GrindeU vald et de Lauterbrunns'é,taientvus au moment d'une totale destruction. Laure, invitée par la trompeuse sérénité du ciel , avait voulu faire une excursion dans les montagnes, ' pour y chercher des plantes salutaires, et elle avait été surprise par l'avalanche au milieu de ses douces occupations.

» Cependant la bonne Marie , une foule de pâtres des • cendus des montagnes, me prodiguent leurs secours. Je reviens à la vie, et je vois Laure en pleurs , assise à mes côtés , tenant une de mes mains dans les siennes et me nommant son libérateur. «Âh! Laure! lui dis-je, ne pleurez pas sur le pauvre Tom ; il est trop heureux. »

» Depuis ce jour, je ne quitte plus la cabane de Marie. Je conduis son troupeau avec le mien ; je cultive de mes mains le champ qu'elle possède, et je me charge seul du soin de sa récolte. Je me donne toutes les peines que je puiséviter à Laure ; mais un sourire, un remerciement de Laure, me donnent tous les plaisirs. Les dimanches et les.

fétes^ c'est moi qui la conduis au village. Après le service divin, je me mêle aux jeux de mes camarades ; je danse comme eux, j'imite leurs altitudes et leurs pas, et, le soir, je ramène Laure dans les bras de sa mère.

» C'était ainsi que s'écoulaient les plus heureux instants de ma vie. Je ne demandais au ciel d'autre bonheur que celai de voir Laure tous les jours. Je nourrissais mon cœur et mon imagination de la douce espérance d'être aimé ; mais cet espoir s'éteignait et renaissait tour à tour. Tantôt Laure fuyait ma présence pendant des semaines entières ; tantôt elle se rapprochait de moi, et semblait prendre un vif intérêt à ma conversation. Quelquefois ses regards semblaient attendre laveu de mon amour, et au moment oxS cet aveu était prêt à s'échapper de mes lèvres , ils m'imposaient silence et forçaient mes sentiments à se cacher au fond de mon cœur. Je ne pouvais Taccuser de coquetterie dans cet asile de la simplicité et de la franchise , et , je ne comprenais rien à l'inconstance d'une conduite qui jne paraissait pleine de caprices. Je voyais, avec une profonde inquiétude , sa santé décliner de jour en jour ; son teint perdait sa fraîcheur et son éclat : des larmes baignaient souvent ses paupières, et je cherchais vainement à ramener le sourire sur ses lèvres.

Siiis-je aimé de Laure .^ me demandais-je souvent à moimême. Ses regards, ses larmes, son trouble lorsque je lui parie, le soin qu'elle pn.nd de m'éviter , tout devrait me faire croire à mon bonheur. Pourquoi donc serait-elle forcée de combattre un penchant si doux dans un élat où le plaisir de pouvoir se livrer sans contrainte aux sentiments naturels, dédommage de toutes les privations? Laure serait-elle étrangère.^ Ce séjour ne serait-il pour elle qu'un lieu d'exil ? Elle parle le même langage que ses compagnes, nais elle n'a pas le même accent ; son organe est plus doux et plus flatteur , et ses idées , malgré leur sÎBjiplicilé , me semblent d'un, ordre plus élevé. L'état

ij^u'clie a \m^ n'est peut-éirc pour ^elle et pour sa mèçe

qu'un état passage. Peut-être est-elle née dans un rang qu*elle regrette, et elle rougirait de n'aimer qu'un simple pâtre. L'orgueil de son éducation et de sa naissance combat des sentiments qui peut-être feraient son bonheur, û les lois de la société lui permettaient de s'y livrer sans honte et sans remords. »

» Il ne tenait qu'à moi, sans doute; de sécher le» larmes que je faisais couler et de ramener le calme dans ce cœur agité ; mais, c'était comme un pauvre pâtre que je voulais être aimé. Toutes mes illusions, toutes mes espérances de félicité reposaient sur cette pensée. Je voulais inspirer un amour pur et vrai, dégagé de tout intérêt particulier^ et 'et ces préjugés nécessaires à la conservation de Tordre social, mais étrangers aux simples lois de la nature. Cette raison, ou plutôt ce sentiment seul m'empêchait de découvrir à Laure le secret de ma naissance et de ma for^ lune. J'avais sous les yeux l'exemple des bons paysans de Lauterbrunn ; ayant vécu comme eux , je voulais être aimé comme eux, sans autre intérêt que celui de Tamour.

» Cependant Tannée de mon exil était révolue. Ma santé était entièrement rétablie et se fortiâait de jour en jour ; un sang pur et vif circulait dans mes veines. A mes sombres idées de destruction avaient succédé toutes les illusions, toutes les espérances de Tamour et de l'amitié. Je pensais à vous, mes chers amis ; je désirais vous revoir; mais je ne pouvais me décider à quitter un pays auquel je devais le premier de tous les biens. D'ailleurs , comment abandonner Laure, Laure malheureuse et souffrante ? J'aurais plus facilement renoncé à la vie. Àh I si Laure m'avait dit : « Tom , je consens à partager ton sort, et je veux vivre avec toi dans cette douce et paisible obscurité ; » avec quel plaisir j'aurais fait le sacrifice de ma fortune pour une existence à laquelle j'étais accoutmné, et dont la tendresse de Laure eût doublé les charmes !

» Mais la plupart des événements de notre vie sont imiépendants de notre volonté. Nos projets sont ballottés |Mir

les circoDstsDces , comme une feuille légère est le jouet des venlB, J'entre un ^oir soui la cabane de Laurr it de Harie. Je les vois toutes deui en liiriDes. H.<rie presuU liBiire contre son CŒur , el s'écriait : » Oh 1 ma filk I ma chère Bile ! qu'a lions- noua devenir ? où nous réfugier, au reposer notre léle? Eneore si j'Ëlais seule , je traînerais avec résignation le peu de jours ijui me restent Aprae avoir vu ton père immolé snus mes yrux, je pour rai^ braver tous les malheurs, excepté les tiens, ma lilie >• Les caresses de Laure répondent aux rare-ses de sa mère ; et, cherchant iranimer le courage <le Marie, elle luidil, avec un doux sourire démenti parseo larmes : «Ne d^ ■espérons iias de la bonté du Ciel ; partout nous pourrons travailler , et le travail de mes mains fera vivre ma mère, jiwqa'au joiir oà des événements plus heureux nous permettront de retourner dans notre pairie et de rentrer dans nos droits. Ce moment viendra bientdtpeiilétre. Consoleï-vous donc, mèie adorée ; que v«tr8 Xtmdresse soit sans iu'juiéiude sur mou sort. Pourrai -je ne plaindre loraitue je partagerai le vAire , el ne swai-je pw trop heureuse si je imis l'adoucir? Voua savea bien que Laure n'a pas d'autre auibilion »

» Ce tablean fait sur mou cceur une in^re>sî»ri dont )e ne suis pas le maître ; t'i aanc penser à l'indi-'creiio» d'un jèle que je ne puî^ contenir , je m'élance entre Laur* «t Marie, je les conjure de me faire part du nouveau nalbeur qu'elfes vieimeiit d'ëpruuver ; , M«ours , et jusqu'à la dernière goi peindrais difOcilement l'émotion de Appuyant ses deux mains sur son vi larmes, elle s'écrie: «Ohlpauvr* quitter pour janais. — Pour jamai mourir cent tob. Non, non, je m qu'avec la vie. — Il le tant, contimM-t-elte av« eem vivacité d'une âme qui n'a plus la (orce de conlea^ hs senltments , H te faut, tout non» sépare , e( le ciel et Us

B13 CONTES NOUVEAUX KT NOUVELLES NOUVIÎLICS. hommes. Je suU obligée de Tuir cette contrée paisible , on je comunciicais à trouve)' un peu de bonheur. Oh I Tom, puisque je dois me «épaier de vous pour toujours, je Tavoue devant ce Dicii qui conualt ie fonit de mon c«ur , vous êtes l'unique objet de mes regcels. u A ces mois, je toiube aux pieds de Laure . et , pressant une do ses mains contre mes lèvres, je m'écrie hors de moiinêmc : n Laure, je le suivrai partout, je partagerai la destinée ; reçois le serment que je Tais de t'aimer toujours. — Arrêtez, dit Marie, en jetant sur I.aure et moi un regard sévère ; Tom, ma iille ne peut élre à vous. Le rang que sa famille occupait en Frailce ne lui permet pas de répondre à votre amour. Plat au ciel, ajouta-t-elle avec plus de douceur, plût an ciel que nous fussions nées dans cette vallée riante , où la même Toituiie , la même éducation rapproclient toutes les familles. Mais il n'en est pas ainsi, Tom. Laure est fHle du comte de Blanviliei le sang qui conle dtins ses veines est un sang illustre qu'elle déshonorerait, si elle voulait unir sou sort à celui d'un pauvre pâtre. Les malheurs d'une révolution terrible nous ODl expatriées et nous ont enlevé tous nos biens. J'ai vu inassacrei' M. de Blanville pai'des brigands qu'il avait comblés de ses bienfaits, et j'ai quitté la France, non pour sauveruoevieoù je n'avais plus que des larmes à répandre, mais pour arrachcrma fille au glaive des bourreaux. J'avais cru qu'en me retirant dans cette partie de la Suisse , au les rochers, je pourrais attendre en l'orage viendrait enfin à se calmer.

jr en jour, il étend partout ses raeuivie ses victimes jusque dans leurs ures. Un décret de la république de i les émigrés français de quitter la me que trois jours pour chercher un jclle partie du monde pourra nous i persécuteurs?»

versa uu torrent de larmes ; je m'^P'

pro<^ftt d'elle avec respect, et je lui dis : Pardonnez, Madame , à un pauvre pâtre des sentiments qu^il croyait légitimes. Le pauvre Tom se rend justice, il n'est pas digne d*étre répoux de Laure ; mais quel que soit le lieu de votre nouvel exil , n'oubliez pas un jeune infortuné qui va penser à vous jusqu^au dernier-soupir.

» Je m^éloigne^ n'osant jeter sur Laure un regard où mon âme se serait dévoilée tout entière. Mon cœur était dans la joie ; il m'avait fallu réunir toutes les forces de ma raison pour contenir mon bonheur dans de justes bornes. Qés le lendemain , au lever du soleil , je pars , je m'embarque sur le lac de Thoun , et remontant la rivière de VAar^ j'arrive le soir même à Berne où mes prçjets me retiennent deux jours.

» Quand je revins à Lauterbrunn, je volai à la cabane de madame de Blaiiville , pour lui offrir de nouveau tous mes secours et lui faire mes adieux. Madame de Hlanville vient à moi; la joie brille dans ses regards; elle me montre et me lit une lettre qu'elle vient de recevoir de Berne , et qui était conçue en ces termes : « Madame,

» Un homme à qui , sans le savoir , vous avez rendu le » service le plus important, vient d'apprendre votre situa- » tion cruelle , et son cœur en est profondément touche. M Permettez-lui, Madame, de vous offrir un asile dans sa » patrie. Partez sur-le-champ pour Londres ; n'y cherchez » pas d'autre maison que celle de sir Thomas Wentworth; » cette maison vous appartint ; vous y trouverez tous les » secours que la plus vive recomnaissance peut offrir au » malheur et à la vertu ; tous y trouverez de plus tous les » soins, tous les égards que le plus respectueux des fils » doit avoir pour la plus tendre des mères.

» Thomas Wentworth. »

» Quel coup du ciel ! s'écrie madame de Blanvitle ; oh ! Providence! comment ai -je pu douter un moment de ta bonté! Je checclic vainement à me rappeler ce boa

sir Thomas IFentworth , à qui j'ai rendu un %%n\i^ si important , et qu^il récompense d'une manière si gêné* reuse et si délicate. J'ai vu beaucoup d'Anglais en France, mais je n'ai point entendu parler de sir Thomas Wmt' f0orth. Il y a quelque chose de bijBn extraordinaire dans cette aventure ! Qu'en peosez-vous, Tom ? que nous eonseillea-vous?— Si vous daignez prendre conseil d'un pauvre pâtre qui n'a vu que ses montagnes , loi dis- je, vous profiterez des offres de sir Thomas Wentwor(h. Les eirconstances sont pressantes , vous n'avez pas d'autre parti à prendre ; d'ailleurs quel intérêt aurait-il à vous tromper? Je crois qu'il mérite votre confiance. C'est un honnête homme, çt un honnête homme tient toujours ce qu'il pro^ met. -— Nous ne le connaissons point.... — Quand^Vous l'aurez vu, vous le reconnaîtrez peut-être, et si vous avez oublié le service que vous lui avez rettâUf sa présence peut-être vous en fera ressouvenir. »

» Pendant cette scène , je jetais un regard sur Laure : elle ne partageait point la joie de sa mère , et seule, à l'écart, elle versait des larmes, sans prononcer un seul mot. Je m'approche d'elle, et pressant une de ses mains contre mon cœur : « Oh ! Laure ! lui dis-je , que sir Thomas Wentworth est heureux ! il peut vous ofifrir un asile et voue consoler I — Me consoler ! dit Laure : ah ! Tom I la morC de mon père et notre séparation sont deux malheurs dont je ne me consolerai jamais. »

» Ce langage porte au fond de mon âme la félicité la plus pure. Je fais mes adieux à Laure et à madame de Blanville qui doivent partir le lendemain. Je mêle des larmes de joie aux larmes de Laure, et je lui laisse croire que je pleure comme elle de regret et de douleur.

» L'instant où elles quittèrent la vallée de Lauterbrunn fut aussi le moment de mon départ. Nous prenions deux routes différentes. Ne pouvant rentrer en France sans courir les plus grands dangers , elles avaient formé le projet de traverser une partie de T Allemagne, et des^em-

barquer dans un des ports de la Hollande. La Tente qn^elles avalent faite de leur petit chalet et de leur troupeau leur donnait tout Tangent nécessaire pour leur voyage. Poin» moi , comme étranger, n'ayant encore rien & redouter de la hache révolutionnaire , et désirant arriver le plus promptement passible dans ma patrie , je traversai de nouveau la France , et j^arrivai à Londres longtemps avant elles , attendant avec une impatience inexprimable le moment où je pourrais presser sur mon cœur deux êtres qui m^étaient devenus si chers.

» Un matin que j*étais seul dans mon cabinet , pensant à Lanre , et commençant à regretter vivement qu'un excès de délicatesse m'eût empêché de la suivre, William vient €nfin m^avertir que deux étrangères demandent à me parler, et qu'il les a fait entrer dans le salon. Je me lève pour voler vers madame et mademoiselle de Blanville ; mais j'éprouve une émotion si vive que mes genoux fléchissent ; mon cœur palpite avec violence, et je suis obligé âe m'appuyer un instant sur le bras de William.

» Lorsque j'entre dans le salon , madame de Blanville et Laure s'approchent de moi avec autant de grâce que de noblesse. Les yeux de Laure étaient modestement baissés, et je voyais sur son front l'empreinte d'une tristesse profonde. Le trouble dont madame de Blanville ne peut se se défendre , la différence de mon costume , ce luxe dont flnfa fortune me permet de m'entourer, tout enfin Tempôche de Une reconnaître. Elle remet entre mes mains la ïetlre qu'elle a reçue de Berne. Je prends cette lettre, et Iqprts avoir feint de la lire : « Oui , madame , lui dis-je , c'est moi qui ose vous offrir un asile. Ma maison, ma fortune , ma vie , tout ce que je possède est à vous. J'ai promis d'avoir pour vous tous les soins , tous les égards d'un fils pour la plus tendre des mères , et je tiendrai ma parole , lors même que mademoiselle votre fille refuserait

d'unir 80ÎI sort à celui du pauvre Tom » A ce nom,

une vive rougeur s^étend sur les joues de Laure. Elle lève

216 CONTES NOUVEAUX ET PMWJVELLtS NOUVELLES.

sur moi des yeux étonnéà , et s^éccie : « Ahl^rand D\m ! C'est Tom, c'est Tom lui-même ! »> Sa surprise , celle de madame deBlanville etles transports de ma joie ne peuvent se décrire , et j^aime mieux , mes chers amis , laisser votre sensibilité deviner tout mon bonheur, que de chercher en vain des couleurs pour vous peindre des sentiments qu'aucun langage ne pourrait exprimer.

» Quelques jours après son arrivée à Londres , Laure devint lady Wentworth. Depuis trois ans je suis le plus heureux des époux. Les plus tendres et les plus vives affections de l'homme sont entrées dans mon cœur, et n'en sortiront jamais. Deux enfants sont les fruits d'une union si chère; je forme pour leur bonheur à venir des projets que je veux réaliser. Ma vie est occupée par des espérances , tout me sourit dans la nature , et grâce au savant docteur £lliot , je remercie tous les jours le ciel de m'avoir conservé une existence dont mon cœui^apprécie tous les charmes. »

Les convives avaient écouté ce récit avec beaucoup d'attention , et comme ils aimaient sir Thomas Wentworth, ils avaient pris quelque intérêt , moins à l'histoire de ses aventures qu^à celle de ses sentiments. Leurs âmes avaient été doucement émues à la peinture des sensations nouvelles d'un être qui , entraîné par le dégoût et l'ennui sur le bord de sa tombe ^ et transplanté comme une jeune fleur sous un ciel plus pur, dans un sol plus vigoureux, remonte par degrés de la mort à la vie , et du 4^spoir au bonheur. La conversation s'anime , le vin coule à grands flots ; les toasts répondent aux toasts; on boit à la santé de lady Wentworth , de madame de Blanville , du bon Tom , de tous les habitants de Lauterbrunn , et surtout à celle du docteur EUiot. L'habile médecin se trouvait présent ^ cette fête , dont il était le héros , et répondit de si bonne grâce à tous les toasts des convives , qu'il fut, dit-on, le lendemain hors d'état d'aller vititer ses malades.

Page 1