‹ Œuvres du Comte de Adrien de SarrazinChapitre 13 sur 91 · ANECDOTE · texte numérisé non relu

ANECDOTE

Je voyageais dans le Bas-P^endômoU , pays délicieux que les amateurs de la belle nature ne visitent pas assez. Tandis que je me plaisais à contempler les riants paysages , les sites pitturesqucs et variés que ce vallon charmant du Loir présente sans cesse à Tadmiration du voyageur, le jour fuyait insensiblement , et je me vis surpris par la nuit dans un lieu qui m'était inconnu. Je suivis le sentier dans lequel je me trouvais engagé , ne sachant pas trop où il devait me conduire. Je n'eus pas fait un quart de lieue que j'arrivai dans un petit village entouré d'arbres et de prairies , et situé sur le penchant d'une colline. J'avais grand besoin de repos , et je cherchais de tous côtes un asile , lorsque j'aperçus vers le milieu du village une petite maison toute neuve et fort bien bâtie. Je résolus d'y entrer et d'y demander Thospitalitc. Dans une chambre très-proprement meublée , je vis une jeune persoinie qui , sans être jolie , avait une physionomie franche et heureuse. Le coloris de la jeunesse et de la santé brillait sur ses joues , et le sourire du contentement sur ses lèvres vermeilles. Un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans était assis auprès d'elle , et tenait sur ses genoux un petit enfant sur lequel il attachait un regard paternel.

Je racontai mon aventure aux jeunes villageois, et soudain le mari et la femme furent sur pied pour me recevoir. Dans un instant mon souper champêtre fut préparé et servi avec une propreté qui redoublait encom

Tappétit que l'exercice m'avait donné. Bientôt je liai conversation avec le jeune homme , qui s'était assis à côté de moi, et qui répondit à toutes mes questions avec une franchise et une ingénuité qu'on ne rencontre plus guère, même au village.

Tout en causant, je promenais mes yeux autour de moi, et je ne pus cacher mon étonnement, lorsque j'aperçus un tableau qui représentait un homme d'un certain âge, décoré de la croix de Saint-Louis. « Ah! ah ! dis-je au jeune homme, voilà un tab!e.au que je ne m'attendais pas à trouver ici. — Il ne devrait pas y être non plus , me répondit- il. — De qui est donc ce portrait ? — C'est celui d'un brave et digne militaire , de M. de Morange , propriétaire d'un château qui n'est pas bien loin d'ici. Hélas ! le pauvre homme , voilà tout ce qui reste de lui. Il est mort, et c*est bien dommage; il faisait tant de bien aux malheureux ! — Et par quel hasard , mon ami, possédez-vous le portrait de M. de Morange.^ — Je m'en vais vous conter cela pendant que vous soupez, monsieur. » Je n'avais que douze ans loisque mon père mourut. Mon père était un pauvre menuisier qui avait bien de la peine à vivre de son travail. Quelques jours après sa mort, j'allai pleurer et demander l'aumône à la porte de M. de Morange ; il prit pitié de moi , et me mit en pension pour me faire apprendre le métier de mon père. J'allais tous les dimanches chez M. de Morange ; il me comblait de bontés, et je ne sortais jamais de chez lui les mains vides. « Julien , me disait-il , sois honnête homme ^ sois laborieux, et je prendrai soin de ta petite fortune.... »

» Je profitai des conseils de M. de Morange , et je cherchai à m'instruire dans mon état. Lorsque j'eus atteint ma seizième année , ce brave homme me fit venir chez lui ; et, remettant une bourse entre mes mains , il me dit : «Julien, je suis content de toi ; tout le monde dit du bien de ta conduite. Continue à marcher dans le bon chemin, c'est le moyen d'arriver à un bon gîte. Yoilà une petite

tE PORTRAIT DE FAMILLE. S19

somme que je te donne pour faire ton tour de France. li f.iut voyager pour te perfectionner dans ton métier* Adieu, revitms honuéte homme , si tu veux être un joue un homme heureux , car le bonheur n^est fait que pour les honnêtes gt>ns »

» Je pri»> l'argent que ce bon M. de Morange me donnai je fis mon petit paquet, et dès le lendemain je me mis en marche. Je voyageai pendant quatre ans de ville en vilie^ toujours travaillant de mon mieux et cherchant à devenic bon menuisier. A vingt ans , j'eqs la maladie du pays. Je voulus revoir le village où j'étais né, et je revins en grande hâte, sans être plus riche que je n'étais avant mon départ, mais honnête homme et propriétaire d*un bon état , qqi devait m'assurer du pain pour le reste de mes jours.

» M. de \Iorange me donna de Touvrage et me recommanda dans les environs. Je vivais assez bien au jour la journée et fort content de ma situation. Je n'avais pa9 encore été malheureux ; mais, hélas ! il fallait bien que le chagrin vint me trouver quelque jour, car Ton dit que la vie ne peut se passer sans cela. Au reste, je ne me plains pas; ce que Qieu a fait est bien fait , et ce chagrin -Li m'a fait plu9 de bien que de mal. Je devins amoureux c|e Gu^ lette ; c'est ma femme, monsieur, que vous voyez. Bile

était jolie comme aujourd'hui, mais elle était riche;

son père était un gros fermier qui cultivait une ferme à lui, et qui possédait des prairies et des vignes , le tout en bon état. Pour moi , je n'avais que mon métier ; je gagnais trente sous par jour, et je logeais dans une petite cave que j'étais obligé de louer. Je ne pensais pas que j'étais pauvre , car Colette m'aimait comme si j'avais été riche. Nous nous voyions souvent^ et nous nous faisions l'amouc en tout bien tout honneur.

» Un jour, maître Sébastien, père de Colette, m'aperçut dans le moment où je donnais un baiser à sa fille. Il me prend à la gorge. « Que fais-tu là? me dit-il. -^ Tem-f brasse Colette. ^Quoi ! scélérat, tu oses te permettre..,.

2â0 CONTES NOUVEAUX ET NOUVELLES NOUVELLES.

— Sûrement, puisque Colette le veut bien. — Et tu crois que je souffrirai qu'un drôle comme toi fasse la cour à ma fille! — Pourquoi ne le souffririez-vous pas, puisqu'elle en est bien aise ? D'ailleurs je ne lui fais la cour que pour l'épouser. — Toi, l'épouser ! Ah oui , on le la garde ; c'est tout juste pour toi qu'on Ta faite. Voyez donc ce vaurien , 't\ lui faut une fille riche , à lui qui n'a pas un sillon. » Je voulus répliquer ;mais Sébastien , qui d'ailleurs est bien le meilleur homme du monde , n'attend pas ma réponse ; il lève son bâton, j'esquive le coup, et je prends bravement le parti de la. retraite.

» Rentré dans ma petite cave , je réfléchis sérieusement sur ce qui vient de m'arriver, et je sens que j'ai tort d'aimer Colette. Mais c^était un tort que je ne pouvais réparer. Bientôt je ne fus occupé que de mon amour. Le chagrin me tourna la tête ; je négligeai mon travail ; mes pratiques m'abandonnèrent , et je vis le moment où j'allais manquer de tout.

» J'étais réduit au désespoir , lorsqu'il me vint dans l'idée d'aller confier mon malheur à M. de Morange. « Il est si bon ! disais-je. Il me veut du bien, il m'en a déjà fait ; peut-être prendra-t-il pitié de moi. J'arrive au château, je demande à parler au maître, et on me répond qu'il est tombé dangereusement malade. Je m'en retourne tristement chez moi, priant Dieu au fond de mon cœur de conserver le protecteur des malheureux. Le lendemain, de très-grand matin , je cours encore au château pour savoir des nouvelles de M. de Morange ; on m'apprend qu'il vient de mourir dans la nuit. Je ne vous peindrai pas ma douleur et mes regrets , je perdais tout. Je me retirai chez moi bien affligé , et conjurant l'âme de ce brave homme de prier Dieu pour le pauvre Julien.

» Au bout de quinze jours j'apprends que les héritiers sont arrivés au château, et qu'on fait une vente de tous les meubles qui lui ont appartenu. La curiosité me conduit, comme tant d'autres, à cette vente. Je vois tous les

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