‹ Œuvres du Comte de Adrien de SarrazinChapitre 14 sur 91 · LE PORTRAIT DE FAMILLE · texte numérisé non relu

LE PORTRAIT DE FAMILLE

meubles de mon bienfaiteur passer dans des mains étrangères , et des larmes coulent de mes yeux , tandis que la nièce et le neveu de M. de Morange regardent ce spectacle avec la plus froide insensibilité. Cependant il les avait comblés de biens pendant sa vie , et leur laissait vingt mille livres de rente après sa mort. Ils vendaient tout dans la maison ; ah ! si j^avais eu un oncle aussi bon, j'aurais tout conservé par respect pour sa mémoire. ,

» Il y avait une demi-heure que j'étais là, et fallais me retirer , lorsque j'entends crier : <f A un écu le tableau ! à quatre francs ! à cinq livres !....» Je regarde ce tableau ; que vois-je ? le portrait de leur oncle , de leur bienfaiteur ! Mon coeur se serre , je pleure comme un enfant. « Je suis bien pauvre , dis-je en moi-même ; six francs, c'est tout ce que je possède ; mais, ce portrait ,' ce

portrait de Thomme qui m'a secouru , qui m'a protégé

non , non , il ne tombera point dans des mains inconnues. » Je porte l'enchère à six francs, et le tableau m'est adjugé.

» Je le détache avec transport, et je ne puis m'cmpécher de baiser cette bouche qui m'avait tant de fois souri avec bonté , ces mains qui s'étaient tant de fois ouvertes pour me secourir. J'emporte le portrait dans ma petite chambre qu'il doit embellir. Mais, en le portant , je suis étonné. de sa pesanteur ; je veux le placer à la muraille, mais le clou se brise et le portrait tombe. Je le relève avec précaution, il s'était un peu déchiré par derrière, et un rouleau sortait de la toile. Je prends ce rouleau , je l'ouvre , et jugez de mon étonnemcnt , lorsque je vois vingt-cinq doubles louis étalés devant moi. J'examine le tableau de plus près , et je vois qu'il est revêtu par derrière d'une seconde toile que je soulève , et sous laquelle je trouve une somme de mille louis , roulés comme les premiers entre les deux toiles.

» Oh ciel î m'écriai- jo en bondissant i\t joi« autour de

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mon trésor, me voilà donc riche à présent \ J 'épouser jtî Colette i quel bonheur ! ce bon M. de Murnnge ! il ne sa contente pa9 de donner pendant sa vie, il donne encorfi après sa mort. Comme ce portrait lui ressemble l ç'esl lui! ».

• Cependant une idée me tourmente. « Cet argent e9tr il bien à moi ? on m'a vendu le tableau, il çst vrai , mais Taorait-on donné pour six francs , si Ton avait su qu'il renfermait une somme de mille louis ? Non , non , ce^ argent n'est pas à moi , il faut le porter aux héritiers de M. de Morange. Pauvre Julien ! tu n'épouseras pai Colette. »

9 Tandis que je fiiis ces tristes réflexions, je vois à terr^ nn petit billet proprement ployé; je le ramasse, je l'puvre, et je lis ee ((ui suit :

(I Je connais mes héritiers, ils vendront le portrait de^ V leur bienfaiteur, ils me vendraient moi-même s'ils \^ » pouvaient. S'ils ont l'ingratitude do se défaire de cft p tableau , la somme qu'il renferme sera pour celui qui » l'aura acheté. Puisse-t-elle tomber en bonnes maips !

» Charles de Morange. »

» Ce billet me rend la vie. Je puis donc garder tout ^ela en eonscience 1 j'épouserai Colette !.. .. Le lendemaiBi dés le poipt du jour, je vqle chez Sébastien. « Que viens-tu faire ici ? me dit le fermier d'une voix dure e( ^'uRe mine rébarbative. — Je viens vous parler. — Je n'ai rien à le dire. — Vous êtes bien fier, maître Sébastien , parce que vous possédez une petite ferme. — Qu'appelles-tu une petite ferme ! un pauvre diable qui

n'a pas le sou — Vous n'avez pas compté dans ma

bourse. — * Je le crois bien î il y a long -temps que tu n'y cinpptes plus toi-même. •— Cela n'empérhe pas que si vous voulez me vendre cette ferme qui vous donne tant d'orgueil, je la paierai peut-être aussi bien qu'ui) autre. — En paroles, sans doute. — En bons louis, père Sébastien, en bons louis. ^Eh bien ! je te prends au mot, je

iE PORTRAIT DE FABaUB* SSS

te la donnerai même à bon marché. — Combien en voule;$:? vous .'-^ Une bagatelle, douze mille francs. — Allons t marché fait. — Yeux-tu venir chez le notaire? continud Sébastien en se moquant toujours de moi. — Je le veux bien : partons.

» Le bonhomme veut s^amuser à mes dépens : nous allons tous deux chez le notaire du village. « M. le notaire , dit Sébastien, voilà un jeune seigneur qui veut m'acheter ma| ferme et la payer comptant; faites-nous le plaisir. d^ dresser Pacte de vente, monseigneur le paiera. » Le notaire ne se fait pas tirer Torei le ; bientôt il lit Pacte à haute voix , et Sébastien le signe ; je le signe à mon tour , au grand étonnement de Sébastien et du notaire. « Julient pe n^est pas le tout de signer , dit le notaire, il faut payef maintenant. — Et voilà le Me, dit Sébastien en riant h gorge déployée. — Il est vrai que c'est un peu eher , dis* je à mon tour. — Il faut payer , il faut payer. — Efouze mille francs tout de suite ! accordez^moi quelques jouri^ — Non, non, point de crédit; il faut de rjargent çpmp-* tant. — Eh bien! soit; mais c'est à condition que M. lf| notaire va dresser un autre petit contrat par lequel Se-? bastien s'engagera à me donner Colette, dès Tintant qu^ j'aurai payé. — Oh ! pour cela je le veux bien, dit en riani le fermier ; je ne risque pas beaucoup.

» Alors, je tire de ma poche les douze mille francs e^ beaux doubles louis que j'étale fièrement sur la tabla. Qui fut étonné ? Sébastien et le notaire restent un instant la bouche béante. Je leur raconte Taventure du tableaU| et je leur montre le billet de M. de Morange , qui m'as« sure la propriété des vingt-quatre mille fraucs. — M. Ju-» lien , dit le notaire en m*ôtant son chapeau , je suis vrai-r ment charmé de ce qui vient de vous arriver; j'avais bien prévu qu'un jour vous feriez fortune ; ce jour est arrivé :

je suis tout entier à votre service, et j'espère que —

M. Julien, me dit le fermier en me faisant une profonde révérence , j'ai toujours eu beaucoup d'estime et de con-

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gidération pour vous, je vous assure. J'ai toujours dit que vous étiez un brave garçon^ que vous feriez quelque chose, et j'espère que

M Le contrat de mariage est dressé tout de suite , et quelques jours après j'épousai Colette. Bientôt cette nouvelle courut tout le pays , et fit plaisir à tout le monde, excepté pourtant aux héritiers de M. de Morange. Ils prétendirent que cet argent ne m'appartenait point, parce qu'ils n'avaient voulu vendre que le tableau. Ils m'intentèrent un procès ; mais le billet de mon bienfaiteur me fit gagner ma cause. Le neveu et la nièce furent condamnés aux frais et dépens , et tout le monde se moqua de leur ingratitude et de leur avarice. Voilà deux ans que je suis le mari de Colette , et il me semble qu'il n'y a pas deux jours. Nous avons laissé mon beau-père jouir de sa ferme , et nous avons bâti cette maison où nous vivons très-heureux des fruits d'un commerce qui s'étend tous les jours, parce que nous sommes honnêtes gens. ' » J'ai placé dans cette chambre le portrait de ce bon monsieur de Morange; il y restera toute notre vie. Nous apprendrons à nos enfants à chérir, à respecter l'image do l'auteur de notre petite fortune. Voyez, Monsieur, quelle bonté brille* sur sa figure ! comme il nous regarde ! on croirait qu'il m'entend , et qu'il sourit de plaisir en voyant notre prospérité , ou en écoutant les louanges quQ lui donne ma reconnaissance. »

Tel fut le récit du bon Julien. Cette histoire m'intéressa ; je désire qu'elle paraisse agréable à ceux qui la liront , et qu'elle apprenne aux héritiers à regarder derrière leurs portraits de famille avant de les mçttre à Venchère.

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