‹ Œuvres du Comte de Adrien de SarrazinChapitre 20 sur 91 · NOUVELLE · texte numérisé non relu

NOUVELLE

La gaieté des vieillards fait TéToge de leur jeunesse. Elle annonce que pour eut le passé e^^t sans reproche, et Tavenir sans terreur. Chez les jeunes gens, cette aimable qualité tient souvent à ta légèreté de leur âge. Un jeune homme rit de tout , parce qu'il n^attache d'importance à rien. Mais le temps amène les passions , les passions amènent la réflexion , souvent la tristesse et quelquefois le remords. Quand je vois un vieillard qui a su conserver la gaieté de Tadolescence , je me dis : « Voilà un honnête homme, il Ta toujours été ; il a marché d'un pas ^gal dans le sentier de la vie ; le souvenir de ses erreurs , s'il en a commis quelques-unes^ le rend indulgent pour celles d'autrui. Ses passions ont été doures, puisque les traces qu'elles ont dû laisser dans son cœur n'en altèrent point le repos Jamais il ne jeta un œil dVnvie sur le bonheur des autres, puisqu'après avoir perdu le premier de tous les biens, la jeunesse^ il veut bien souffrir qu'il y ait: des jeunes gens.

Un tel caractère, qui, dans une femme, a peut-être encore plus de charme, était celui de madame de Bermond. Mariée de bonne heure à un époux de son choix , douée d'une belle fortune et d'une jolie figure , elle aVait su plaire sans coquetterie, avoir des amis sans manquera ses devoirs, et jouir sans orgueil âe tous les succf^s d'un esprit aimable , naturel et sans prétentions. Frivole dans ses goûts , mais constante dans ses affections , elle avait su varier ses plaisirs sans altérer son bonheur. Aussi avait-

t5Ô GONt£S NOUVEAUX Et NOUVELLES NOUVELLES.

elle vieilli presque sans s'en apercevoir et presque sans que Ton s^en aperçut; car elle avait pris insensiblement les goûts qui convenaient à son âge. Si nous savions renoncer à nos prétentions à mesure que nous perdons nos agréments , nous regretterions bien peu de chose.

C'était ainsi que madame de Bermond avait atteint ses quatre-vingts ans. Elle avait concentré dans Tintérieur de sa famille, et dans un petit nombre d'amis véritables, cette gaieté vive qui long-temps avait fait le charme de sa nombreuse et brillante société. Yenve depuis longties finnées ^ elle avait porté toutes ses affections sur le jeune Furluiiges, son petit -fils ^ et sur la jeune Amélie de Vil* lareé, qoi tous deux vivaient au|)rès d'elle.

Amélie était une orpheline sans fortune. Madame ût Yillarcé, en mourant, Tavait confiée aux soins de madaioe de Bermond, qui l'avait élevée avec toute la sollicitude de U mère la plus tendre. Madame de Bermond aimait Amélie comme sa propre fille , et déjà même lui en donnait le nom ; car elle avait formé depuis long-temps le projet de l'unir à son petit-fils. Les deux jeunes gens« élevés ensemble avec cette douce perspective , s'étaient livrés sans eontrainte à des sentiments qui leur promettalent le bonheur. Forlaoges n'avait que vingt ans. Amélie en avait seiae. Rien , jusqu'à ee jour, n'avait troublé la l»»x de leur tendresse ipuiuelle ; mais l'amour que rien n^inquiète finit par devenir une babitude^» par reasentbler à Tamiiié ; on s'aime sans y penser, sans se le dire ; c'est W sentiment qui remplit Tàmesans occuper l'imaginalton, et malheureusement l'imagination de Forlanges avait be^ soin d'être occupée ; elle était vive, ardente^ romanesqoe i l'excès. Il aurait fallu qu'un obstacle imprévu le séparAt d'Amélie par une barrière presque insurmontable , pour lui faire sentir combien il l'aimait.

Telle était la situation de cette intéressante famille^ lorsque tout à coup Forlanges parut inquiet et rêveur. U a'ab^entait fréqueomient et ne rentrait que fort tard» avec

une tristesse quHl ne cherchait point à dissimuler. Il parlait peu à la jeune Amélie, et ne lui témoignait plus cette confiance à laquelle le cœur s^accoutume si vite, et dont il ne peut plus se passer lorsqu'une fois il en a jouié Amélie pleurait en secret. « Forlauges ne m*aime p'us ^ disait-elle , puisqull me cache quelque «lK)se. » Pour madame de Bermond, elle était dans un mouvement, danï une agitation continuelle, u Que fait-il? où est-il P où va-* t'il? C'est singulier ; nous ne le voyons plus. Pourquoi ne me parle-til plus d'Amélie? ne veut-il plus Tépouser? il faut le marier, et cela le plus tôt possible ; si je diffère Taccomplissement de mon projet, quelque coqnette s*emparera de ce jeune fou, tournera cette tête sans cervelle ^ le détachera de ma chère Amélie, et puis adieu toutes les espérances que je formais pour son bonheur. »

Un matin que Forlanges se préparait à sortir, elle Tap^ pelle et lui dit : «Je veux, moucher ami, avoir avec voug dans ce moment un tête à tête, r- Ah! Madame! répond Forlanges avec un air d'impatience , il faut que je sorte { une aiïaire importante.... — Importante ! dit madame dd Bermond en riant ; elle ne saurait l'être plus que celle dont je veux vous entretenir, et qui semble être sortie de votre mémoire. Ah çà , mon cher petit-fils, vous ne voulez dono plus vous marier ? ^ Ah ! Madame 1 ne m'en parlez plus i Je n'ai pas vingt ans. — Et tant mieux i Faut-il donc en avoir cinquante ? Ce langage est tout nouveau dans votre bouche; à vous entendre, il aurait fallu vous marier à quinze ans. Mais aujourd'hui monsieur a des affaires plus

importantes Cependant Amélie est si douce, si bonnOi

si intéressante !.... —Vous avez raison, Madame, je rende justice à ses excellentes qualités, mais... — Elle n'a point ce goiU de luxe, de dissipation qui tourne la tête de toutes nos jeunes personnes. Elle est modeste, ce qui est trè9<* rare ; elle prenrira soin de son ménage, ce qui ne Test pas moins; elle élèvera bien ses enfants, ce qui Pest encore davantage ; elle n'aimera que son mari, chose que Tonne

voit presque plus. Qu*avez-vous doue de plus pressé^ qùb de vous assurer une telle compagne? — Je suis de votre avis, Madame. Amélie réunit toutes les vertus qui font le bonheur ; mais.... — Je ne veux point de mais ; il faut quehi te maries. J'ai quatre-vingts ans passés; je brûle du désir de voir encore autour de moi de petits marmots qui m'amuseront de leur babil, me feront des niches, casseront mes lunettes, me feront rire et gronder tout à la fois. Tu te marieras, tu épouseras Amélie. — Que vous 0tes impatiente ! — Oh ! la patience n'est pas la vertu des vieillards; ils n'ont pas le temps d'attendre. » Cette dernière raison parut toucher Forlanges « Je voudrais , ditil, je voudrais combler dès aujourd'hui tous vos désirs ; mais , puisqu'il faut vous l'avouer, je suis éperdument amoureux d'une autre personne. — D'une autre personne.^ — Charmante! Comment se nommc-t-elle? — Je n'en sais rien. — Où demeure t-elle? — Je l'ignore. — Quelle est sa famille, sa furiiuie ? ^ Je n'en sais rien non plus. — Oi*i l'as-tu vue ? — Nulle part. — Tu en auras sans doute entendu parler? «— Jamais. — On t'aura fait un éloge si pompeux de son esprit, de sa figure?... — Jamais, vousdiS'je, on ne m'a parlé d'elle. — Mon petit-fils, mon petit-fils, je ne vous presse plus de vous marier. Ce n'i st pas une femme qu'il vous faut, mais une place aux Petites-Maisons. Adieu, je vous quitte, car je suis d'une colère î.... »>

A ces mots elle sortit, et Forlanges ne put se dissimuler que cette colère était légitime. «Hélas! !^e dit-il, rien n'est plus vrai , je suis fou. Sur le point d'épouser une jeune personne douée de mille vertus, que j'aimais depuis soa enfance, et dont je suis aimé , je la sacrifie à une femme que je ne connais pas , et dont Texistence pourrait bien n'être qu'une chimère ! Oui ; mais, s'il existe, cet être enchanteur: que de charmes il doit posséder!.... Quelle physionomie, ajoute-t-il, en regardant avec avidité un portrait qu'il presse mille fois contre ses lèvres, que d'esprit.

de finesse et de sensibilité dans ce regard ! Que les contours de cette figure sont gracieux et délicats ! Quel aimable enjouement dans ce sourire ! Âh ! je donnerais toute ina fortune , la moitié de mon existence , pour trouver Toriginal de ce portrait.» Ce discours de Forlanges est interrompu [lar Tarrivée d'Olivier , son valet de chambre. Olivier était un homme intelligent , (|ue madame de Bermond avait placé près de son (»etit-fils. Serviteur plein de zèle et de fidélité, il avait son franc parler dans la maison , et donnait queh|uefois des conseils dont ou se trouvait bien. Olivier s'était aperçu de Pintiuiétude et de la tristesse de son jeune maître ; il avait vu, avec chagrin, le refroidissement du jeune homme pour Amélie, et pensait à la douleur ({u'éprouverait madame de Bermond, si ce mariage venait à manquer. Il voudrait arrachera Forlanges un secret d'où dépend le bonheur de toute sa famille; maiscomment obtenir une semblable confidence.^ La solliciter, c'est féloiguer peut-être pour jamais. Mais à vingt ans, le secret de nos passions est toujours sur le bord de nos lèvres , et Forlanges avait grand besoin d un confident. Depuis quelques jours il formait le projet de mettre Olivier dans ses intérêts. Il lui raconta, après un peu d'hésitation, qu*un jour, en se promenant aux Champs Élysées avec madame de Bermond , Amélie et quelques amis , il avait aperçu sur le gazon quelque chose qui brillait aux rayons du soleil. « Je m'approche, dit-il, de cet objet qui pique vivement ma curiosité, et je trouve la plus charmante miniature. Je ne puis t'exprimer, Olivier, l'effet que cette figure angéliqiie produisit sur mon cœur. Je cachai bien vite mou trésor ; et tout entier au désir de le contempler sans témoins , j^oubliai fuuivers. Depuis cet instant^ mon imagination n'est plus occupée que de cet objet divin. Plus je le regarde, plus j'y découvre de charmes. Je vais me promener tous les jours dans le lieu où je l'ai trouvé : je fréquente tous les spectacles , toutes les pcomenade& publiques.^ dans l'espoir de rencontrer la

femme adorée que ce portrait représente ; mais jiisqu^à ee jour mes espérances ont été trompées , et je suis le plus malheureux des hommes. »

Le bon Olivier connaissait trop son maitre pour le heurter de front. Il eut Tair de le plaindre; et, après avoir admfré la beauté du portrait mystérieux , il promit à For* langes d'employer tout son zèle et toute son industrie pour en découvrir Toriginal.

Sa première démarche fut d'aller tout confier à ma* dame de Berroond. Il ne crut pas que ce fût trahir son maitre, mais servir ses véritables intérêts; car, qui pouvait mieux que madame de Bermond soulager le cœur et guérir la fête de Fortanges ? Toute fâcheuse que fût une telle découverte, le premier mouvement de cette femme , aussi gaie que sensible, fut d'en rire aux éclats. <* Quoi ! s'éeria-t-elle , mon petit-fils amoureux d'un portrait ? Voyez si nous autres vieillards nous n'avons pas raison de rire des folies de la jeunesse. Mais, dis-moi , Olivier^ ce portrait au moins csi-il joli ?— Joli, Madame ? hélas ! il ne Test que trop ! Je n'ai jamais rencontré d'aussi charmante physionomie. Mademoiselle Amélie en approche peutêtre; mais cependant.... Comme il interrompait cette phrase, Amélie, qui était entrée depuis quelques moment» dans la chambre sans qu'on l'eût aperçue, et qui avait tout entendu sans rien dire , ne put retenir ses sanglots. Madame de Bermond n'eut plus envie de rire ; elle chercha d^abord à consoler l'aimable orpheline par tous les raisonnements que l'on peut aisément deviner ; elle songea en* suite à combattre sérieusement la passion extravagante qui tournait la tête de son petit-fils , et vit bientôt que la première chose à faire était de se procurer la vue du fatal portrait. Elle chargea donc Olivier de le tirer, pour quelques instants , des mains de Forlanges. L'entreprise était difficile ; mais le zèle du vieux serviteur lui en siig* géra les moyens.

Dès le lendemain matin ^ il entra dans b flbankred*

fi^*llW I

YIEILLESSB ET GAIETÉ. $M

son maître avec Vair d'une vive émotion. « Ah ! Monsieur, lui dit-il, quelle bonne nouvelle je viens vous apprendre ! Réjouissez -vous, Monsieur, réjouissez-vous.-^Quoi donc ! que veux-tu dire ? as tu découvert Toriginal?.... —Ouii Monsieur, je connais.... Foriginal. Levez-vous; vite! 1«<^ vez-vous. » Forlanges saute à bas de son lit. « Parle, dit«« il, parle, mon cher Olivier; je meurs d'impatience.-* Attendez un moment. Je suis tout essoufflé.... Je n'en puis

plus Je n'ai fait qu'une course depuis -^TumA

fais mourir -* Elle était dans une superbe voiture i

traînée par quatre chevaux. J'ai suivi la voiture josqu^an moment où elle est entrée dans un h6tel magnifique. Ah ! Monsieur, quelle belle personne vous aimez ! quelle taille ! quelle figure ! j'en suis encore tout ébloui. Elle est brune $

elle a des yeux les plus beaux yeux du monde. -^

Quel plaisir tu me fais ! s'écrie Forlanges dans le délire de la joie. Gomment se nomme -t-elle.^ — Elle se nomme

mademoiselle mademoiselle.... de.... de.... Bomain"

viih. Oui , je suis presque sur.... «^ Quoi ! tu n'as pas )» certitude ?.... — Non , Monsieur, et c'est voire faute; — Comment? — Si vous m'aviez confié le portrait, j'aurais pu le confronter avec l'original. — Moi, te confier ce tré^ sor ! —- £h ! non, non ; gardez-le. Monsieur, si vous ev^U gnez qu'il ne se perde entre mes mains. — Examine- le bien attentivement, cela doit te suffire , et tu te souvien* dras.... -— Moi , me souvenir ! Ah ! Monsieur ! je n^ai ja-« mais eu de mémoire. J'oublie souvent jusqu'à mon pro^ pre nom. — Eh bien ! apprends par cœur ce que je vais te dicter. — Impossible. — Essayons. » Alors Forlanges fait le détail de tous les charmes du portrait , et le bon Olivier répète mot à mot sa leçon comme on écolier. Fron$ éteviy hlane comme l'ivoire, uni comme une glace; tour-» eih noire et bien arquée y lêê plue hemix cheveux âw menée; des yeux noirs, pleine d'esprit et de seneibiHU;^ Jolipelitnez retroussé; lèpres couleur derose; unpetit tte^déM el^uéj^w»; mu mwUon hen arrmM, eoféâ

une fossette dans le milieu, h Mais voilà qui est nnc incrveille , dit Forlanges ; tu répètes fort bien ta leçon. — Oui, Monsieur, répond Olivier. J'ai plus de mémoire que je ne le croyais. Voyons, je vais répéter seul ce quej*ai si bien répété avec vous. • £n effet, Olivier recommence ; mais, soit malice, soit inadvertance, il confond tout le si-> gnaleiiieni : les yeux deviennent bleus , les cheveux châtains, le front élevé comme de Tivoire et blanc connine une glace ; le menton retroussé avec une petite fossette pleine d'esprit et de sensibilité. Forlanges est furieux ; mais Olivier observe fort sensément que la mémoire ne se donne pas. « Sans le portrait, dit-il, je ferai quelque bé- \ue, et jamais vous ne saurez à quoi vous en tenir. » Forlanges cède, quoiqu'à regret^ à des raisons qu'il ne peut s'empêcher d'approuver, il remet son cher portrait entre les mains d'Olivier, qui lui promet de lui rapporter avant peu de bonnes nouvelles.

Dès le soir même , Olivier, fidèle à sa promesse, vient annoncer à son maître qu'il n'a plus de doutes, qu'il a con> fronté le portrait avec l'original. Il lui raconte comment, par le moyen d'une soubrette qu'il a connue autrefois, il est parvenu à s'introduire auprès de mademoiselle de Bomainville; il fait le portrait le plus brillant de cette jeune personne, d'autant plus intéressante qu'elle est aussi malheureuse que belle. £lle dépend d'un tuteur, l'homme le plus dur, le plus cruel, le plus jaloux, le plus affreux. Ce tuteur se nomtne Durocher, nom qui peint parfaitHment son caractère ; il veut épouser sa charmante pupille, et, pour parvenir à ce but , il la tient dans une solitude absolue, et la traite avec une telle rigueur qu'elle finira certainement par mourir de chagrin. Pendant ce récit, Forlanges pleure * se réjouit, se met en fureur. Olivier continue et raconte comment , par l'adresse de la jeune soubrette, il s'est introduit auprès de ce terrible Durocher, comment il a su gagner la. confiance de cet homme ijnpitoyable en flattant sa.pas9ioi\ dopaipante^J^jalou^Mif

rzr;]

« Je lui aï fait entendre, ajoute Olivier, que le quartier de Paris qu'il habite est beaucoup trop bruyant , qu'il y passe toujours du monde I et qu'il serait plus prudent à lui de se Oxer dans notre rue, que Ton peut appeler un vérita* ble désert. Notre jaloux a donné dans le panneau plus promptemeni. que je ne l'aurais imaginé, et, chose incroyable, il m'a quitté sur-le- champ pour venir louer cette maison dont les fenêtres donnent précisément sur notre cour, et qui, grâce à Dieu , se trouvait vacante. — Qu'en- ^ teuds~je ! s'écrie Forlanges ivre de joie ; grand Dieu l elle viendrait demeurer près de moi ! je pourrais lavoir, l'entendre , lui parler, lui jurer un amour éternel ! — Oui , JMonsieur, vous voyez que je ne vous sers pas à demi. »>^ Forlanges Tembrasse et lui dit avec transport : « Je ne te regarde plus comme un domestique, Olivier; dès ce mo* meut , tu es un ami. — Oui , Monsieur, un ami , dit Olivier; mais permeitez-moi de continuer mon récit; vou» ne connaissez pas encore tout votre bonhem*. Votre maltresse vous aime pour le moins autant que vous Taimez.

— Elle m'aime ! quelle folie ! elle ne m'a jamais vu. — Pardonnez-moi, elle vous a vu un jour aux Champs-Ély-^ sées^ et dès le premier moment elle a senti pour vous un& pas<:ion qui ne s'éteindra jamais. — Serait-il possible ? — Elle s'est retirée, le désespoir dans le cœur, parce que vous ne l'aviez pas même regardée. -^ Malheureux que je suis! où donc avais-je les yeux? — Mais en s'en allant , et même en passant fort près de vous , elle a laissé tomber tout exprès son portrait — Exprès! — Dans l'espérance qu'il serait aperçu de vous et que peut-être voua tenteriez de l'affranchir du joug qui l'opprime , si toutefois ses traits faisaient quel(}ue impression sur votre cœur.

— Quelque impression ! ils y sont gravés d'une manière inelTaçable. — Enfin, Monsieur, le tuteur est revenu après àe\Y\ heures d'absence; il a loué définitivemfnt la maison ; il a signifié devant moi à votre maîtresse que dès le lendemain elle changerait de domicile. Ainsi calmez votre

Impatietice jusqu'à demaiu , et croyez que je ne négligerai rien pour assurer la réussite de tous vos projets. »

Un jeune homme de vingt ans modérer son impatience lorsque, emporté par une grande passion, il croit toucher au moment du bonheur ! Bon Olivier, ce conseil est plus facile à donner qu'a suivre ; on voit bien que vous n'êtes pas amoureux. Forlange tourne cent fois autour de la maison qui va renfermer bientôt Tobjel de ses désirs. Il en examine les fenêtres avec une scrupuleuse attention , et cherche dans sa tête les moyens de tromper la surveillance de ce tuteur abhorré. Il passe la nuit dans la plus vive agitation , et se livre à tous les rêves d'une imagination exaltée par l'espérance du succès et par les obstacles qu'il prévoit. Tantôt il pleure sur le sort de cette jeune infortunée qui, douée de tous les charmes et sans doute de toutes les vertus , se voit livrée sans secours aux per* sécutions d'un tuteur barbare ; tantôt il sourit en pensant qu'il sera son libérateur ; car il ne se propose rien moins que de l'enlever. Il rassemble tout ce qu'il possède en argent comptant, c'est-à-dire une centaine de louis que madame de Bermond lui avait donnés la veille. Avec cette somme rien ne lui paraît difficile à exécuter.

Le lendemain, à sou réveil, il fait faire une échelle de corde, et donne l'ordre à Olivier de tenir vers minuit uns chaise de poste à quelque distance de la maison ; il est aux aguets toute la journée, et ne perd pas un instant de vue la fenêtre de l'appartement que sa maîtresse doit occuper. Enfin, Olivier vient lui apprendre que le nouveau ménage est installé dans la maison. Forlanges prête une oreille attentive et croit entendre quelque bruit ; il espère que la fenêtre va s'ouvrir; son impatience est au comble : son sang bouillonne dans ses veines , sa tête brûle, son cœur palpite. Après une heure d'attente, la fenêtre s'ouvre en eiïot, et une lettre tombe aux pfeds du jeune amant. Avec quelle avidité il se précipite sur ce papier mystérieux ! avec quelle ardeur il le presse sur

ses lèvres ! Il rouvre en tressaillant et lit ce qui suit i ff J'espère, Monsieur, que la situation horrible dans la* » quelle je me trouve vous fera excuser la légèreté i^ppa^ n rente de ma conduite La démarche que je me permets » est blâmable , sans doute , mais elle m'est inspirée pit i> le désespoir le plus légitime et par Tamour le plus teo» » dre. Oui^ Monsieur, je vous aime depuis que le ha>w4 M vous a conduit sur mon passage aux Champê-Élyëéû* » J*ai cru remarquer dans votre physionomie rexprestioB M d'une âme noble , généreuse et faite pour sympaibiier X» avec la mienne. Voilà mon libérateur ! me suis-je dit en » vous voyant ; venez , venez donc à mon secours ; f im<> » plore votre noble pitié, si je ne puis réclamer un senti* M ment plus doux. Mon tyran est obligé de nous quitter >» ce soir à onze heures. Nous avons, ma femme de chadi* » bre et moi ^ la permission de nous promener dans li » petit jardin qui dépend de notre maison ; mais les murs » de ce jardin sont élevés.... la porte, je crois, est solide^ 9 ment fermée* et mon tyran seul a la clef de notr« pri* » soQ. Puisse le ciel vous inspirer les moyens de m^arra** » cher à ce monstre, et de munir jku seul homme qu'il mt » soit possible d'aimer! »

Q Quelle charmante lettre ! s'écrie Forlanges ave^ w enthousiasme sans bornes. Quel style ! que d'esprit ! i^oa d'éloquence I Ah! mon cher Olivier, le sentiment 4e kl pitié suffirait seul pour me faire tout entreprei»4re« J*aivie, je suis aimé! quels obstacles pourraieat ïfii'i^né^ ter ! — £h, eh, dit Olivier en secouant la tête « ces ipiif| sont bien élevé».... Nous les escaladerons, mm ami. -^ Oui, vous, Mousieur ; mais votre maîtresse ne peut sorltf que par la porte , et cette maudite porte est bien feri^ée. — Nous renfoncerons. — Oui; mais en l'enfonçant aoos ferons beaucoup de bruit, et M. Durorher viendi'a....— • Nous le tuerons. ^ Fort bien ! nous le tuerons ; mais ai nous pouvions trouver un moyen plus doux pour nous et pour lui \ si noua pouvions entrer dans ce jardin

360 CONTES NOUVEAtJX ET NOUVELLES NOUVELLES.

coup férir, cela serait pins prudent et plus sûr. Il faudrait nous procurer la clef du jardin. — C'est impossible. — Je ne le crois pas. Il ne faut pour cela que vous introduire auprès de M. Durocher ; mais comme il est excessivement jaloux et soupçonneux , que vous êtes jeune et d'une agréable figure, il sera nécessaire de vous vieillir. Tenez, parbleu!.... il me vient une bonne idée! f)renez Thabit de noce de votre grand père, M. de Bermond, couvrez votre tête d'une de ses larges perruques à marteau, voûtez bien votre dos, arquez vos jambes, appuyez-vous sur une longue canne à pomme d'or, toussez à chaque parole; M. Durocher n'a pas la vue très-bonne , et je vous promets la clef du jardin. » Forlanges hésite quelque temps. Comment paraître aux'yeux dune jeune et belle personne dans ce coslume ridicule ? elle se moquera de lui. Olivier le rassure : «Ne craignez rien, Monsieur, lui dit-il, votre maîtresse est pleine de sens et de raison, et n'altarhe pas grande importance aux caprices de la mode. Souvent même elle critique en riant le costume des jeunes geus, et trouve que dans le dernier siècle on était vêtu d'une manière bien plus noble et plus décente qu'aujourd'hui.^»

Forlanges se décide et va choisir le costume le plus antique de la garde -robe de son grand-père. 01 vier préside à sa toilette, lui donne des éloges sur la bonne grâce avec laquelle il porte Phabit de velours cramoisi brodé, leâ longues manchettes à dentelle et la perruque à marteaux. « En vérité, Monsieur, lui dit-il, on croirait voir l'ombre de votre grand père : c'est lui-même ; et si madame de Bermond vous voyait, elle en aurait peur, je gage. Fort bien ! vous toussez avec une grâce toute particulière , et Ton jurerait que vous avez sur la poitrine une douzaine de catarrhes pour le moins. »

Le moment de la visite est arrivé; Forlanges , annoncé d^avance par le bon Olivier, se laisse conduire chez M. Durocher. Il n'était pas cependant sans inquiétude : il •craignait qu'en dépit de son costume sa figure ou sa voix

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ne le trahit. Mais Du rocher n'y fit pas la moindre attention, et reçut notre étourdi avec tout le respect qu'inspire un vieillard de quatre-vingts ans. « Vous êtes enrhumé , Monsieur, lui dit-il avec un air d'intérêt, r- Oui, Monsieur, fort enrhumé, très-enrhumé ; à mon âge, les catarrhes Mais j'oublie tous mes n)aux en pensant au

plaisir que j'aurai de cultiver une connaissance telle que la vôtre. — Ce plaisir sera réciproque , j'aime les voisins de votre tournure. — Âh ! vous me faites trop d'honneur, Monsieur, et l'accueil flatteur que je reçois de vous

m'engage à vous présenter une petite requête — Une

requête , parlez , je n'ai rien à refuser à an homme d'un âge aussi rei^pectable. — J'avais autrefois, continue. Forlanges, la faculté de me promener dans ce petit jardin qui touche votre maison. J'ai besoin d'un peu d'exercice pour ms^sanlé, et à mon âge on ne peut aller bien loin. Me refuserez-vous une jouissance qui m'est devenue nécessaire.? » Durocher garde le silence ; il hésite , et Forlanges, inquiet, continue sur le même ton. « Je vous, promets. Monsieur, de ne pas déranger un chou. — , £h! Monsieur, répond Durocher, si j*ai des inquiétudes , ce

n'est pas pour mes choux; mais — Je ne cueillerai

pas une fleur. — Bon Dieu ! elles sont toutes à votre service; mais — Je fermerai soigneusement la porte ,

toutes les fois que j'entrerai dans le jardin. — £h ! Monsieur, quand vous y serez entré , je serai sans crainte ; mais.... — Je la fermerai à triple tour toutes les fois que j'en sortirai. — Je crains que vous ne négligiez quelquefois cette petite précaution , et que par étourderie —

Âh ! Monsieur , répond Forlanges , pensez donc que j'ai quatre-vingts ans ; et qu'à cet âge on n'est plusun étourdi. — Quatre-vingts ans ! Oui , oui , c'est l'âge de la sagesse. Je cède à votre prière. Tenez, Monsieur, je vous donne la clef de mon jardin ; j'ai une confiance entière dans la prudence d'un homme de quatre vingts ans. » Forlanges prend la clef avec empres2>einent, il lève le siégé et se pré-

862 CONTES NOUTEAinC ET NOmTELtEf; NOUVELLES.

pare à descendre les escaliers quatre à quatre; et si M. Durocher ne lui eût pas offert le bras par politesse , et

ne lui eût dit : « Prenez garde, Monsieur marchez

doucement vous allez tomber » mon jeune étourdi

oubliait déjà les quatre-vingts ans.

Il trouve dans la rue son fidèle Olivier qui Tattend avec impatience. « Victoire ! victoire ! s'écrie Forlanges ; la clef du jardin est à nous. Ah ! mon cher Olivier ! quel plaisir que celui de duper un tutein* vieux et jaloux ! qu'il est crédule ! Il est vrai que j^ai divinement joué mon rôle : le plus rusé des hommes y eût été trompé. »

Dans ce moment Forlanges et Olivier entendent âa bruit , ils se cachent tous deux, et voient M, Durocher qui sort de sa maison , après avoir promené à Tentour des regards observateurs, «c Bon, dit Olivier, voilà notre ennemi dehors; il nous cède la place. J'entends ofize heures sonner : c'est le moment du rendez-vous. Tout est prêt pour votre départ, Monsieur ; les chevaux sont atte* lés, la voiture est à deux cents pas. — Profitons du moment, dit Forlanges : va faire le guet, mon cher Olivier, tandis que je vais entrer dans le jardin. » Olivier obéit ; Forlanges s'approche de la porte. Il croit entendre marcher dans le jardin. « Est-ce vous, dit-il à voix basse; est-ce vous , chère amante ? — Oui , c'est moi, cher Forlanges , ouvrez la porte , et sauvez-moi. > A cette voix dont la douceur le fait tressaillir d'amour, Forlanges | lace la clef dans la serrure, et la pot te allait s'ouvrir lorsque deux importuns qui se querellent viennent tout à coup l'arrêter. C'était un poète comique et un poète tragique * qui tous deux, sortant du spectacle , se disputaient sur la prééminence de leur art. « Yoilà qui est inouï, disait le poète comique , vouloir soutenir que la tragédie est audessus de la comédie, de Tart que Molière a illustré! — Oui, Monsieur, répondait l'auteur tragique, j'ose affirmer que la tragédie est le plus beau de tous les arts. — La comédie est infiniment plus difficile. — Je soutiens le con*

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traire. Tout homme raiscmnable sera de mon avis. --Tout homme sensé pensera comme moi. — Prenons pour juge la première personne qat nous trouverons sur notre che* min. -— Siùt ; voilà un petit vieillard qui pourra juger la question. S'il est aussi vieux que son' costume nous i^n* nonce , il <loit avoir vu jouer bien des comédies et des tra^* gédies, tant au thé&tre que hors du théâtre. »

A ces mots tous deux s*approcheiit de Forlanges y le saluent avec respect en lui exposant le sujet de leur querelle. Foi-langes les reçoit assez brusquement , et leur répond qu'il n'a pas le temps de s^occuper d'une semblable bagatelle. « Une bagatelle. Monsieur ! s^écrient ensemble les deux poètes; la plus belle question littéraire. — Je irentends rien à la littérature. » Forlanges a beau s'en défendre , lés deux poètes entament à la fois leurs arguments : il s'impatiente , il menace ; on lui répond par un sourire moqueur^ et par ces deux vers que prononce le poète tragique :

Je respecte votre Age, et sans vos cheveux blancs, Cette main punirait vos diseours Insolents.

Forlanges ne peut plus se modérer , il devient furieux : il fond sur les deux poètes et les pousse par les épaules aveo une vigueur qui parait les étonner. « Ce petit vieillard, dit le poète comique en s'en allant, est encore bien vert! — ^ Ah! dit le poète tragique :

gortOM. SI fécotttais une Juste colère «

Je le ferais soudain rentrer dans la poussière.

Grâce à Dieu, Forlanges est enfin débarrassé de ces deux importuns; mais è peine posait-il la main sut* la clef, qu'un nouveau bruit l'arrête encore. Il entend chanter à ses oreilles un air de bravoure fort joli, fort brillant, mais fort déplacé dans les circonstances. Le musicien exécute les roulades les plus difficiles , et parcourt tous les tons avec une volubilité merveilleuse : il ne s'interrompt que pour se donner des éloges. « Délicieux I eucban*

teur! ravissant ! divin ! Cet air-là doit faire une

grande fortune. Je voudrais trouver quelque amateur à qui le chanter. Puis apercevant Forlanges : «< Ah ! voilà précisément ce que je cherche. Monsieur, j'ai Thonneur de vous saluer très-humblement. Il faut que je régale votre oreille délicate du nouvel opéra que je viens de composer Vous allez entendre la musique la plus mélodieuse! J'arrive tout récemment dltalie avec cinq

opéras eu porte-feuille, et si le premier vous fait plaisir, je vous les chanterai tous les cinq. Vous allez être en extase : j'éclipse tous les musiciens présents , passés et futurs. — Je suis sourd, s'écrie Forlanges avec une voix de tonnerre. — Sourd ou non, vous m'entendrez, répliqua le musicien ; et il commençait un prélude, lorsque notre amoureux , poussé à bout, fit un geste tellement significatif, que le nouvel Orphée prit la fuite.

Forlanges respire enfin ; il en est temps. Jamais amant ne fut plus malencontreux. S'il touche au moment du bonheur, on peut dire qu'il l'a bien acheté. Il est près de minuit ; M. Durocher peut revenir à chaque instant , il faut saisir le moment favorable. Forlanges tourne la clef, la porte s'ouvre , mais ne voilà-t-il pas qu'un malheureux ivrogne vient le heurter et tombe presque sur lui. « Que fais-tu là, dit l'ivrogne en jurant et en balbutiant ; retiretoi de mon chemin, il n'est pas trop large pour moi seul. » Forlanges le repousse et lui dit : « Passez, mon ami , passez vite. — Passe toi-même, répond l'ivrogne. Voyez donc le drôle de corps , il veut que je passe ! Je reste-là , moi. — Vous n'y resterez pas. — J'y resterai, et si tu dis un seul mot , je te fais trancher la tête. — Je ne pourrai jamais me défaire de cet homme ; il est gris. — Porte plus de respect à mon excellence. — Son excellence ! — Je suis le grand-turc. — Le grand- turc ? — Ces jardins sont à moi , ce palais m'appartient , et je veux entrer dans mon sérail. » A ces mots l'ivrogne veut s'introduire dans le jardin i miiis Forlanges lui défend le passage. Le grand-turc

VI£lLtESSE ET GAIETÉ. 365

imaginaire appelle ses eunuques , ses janissaires , et leur donne Tordre d'étrangler sur-le-champ raudacieux qui veut Tempécher d'entrer dans sou sérail.

Olivier accourt à ces cris répétés. L'homme ivre l'aperçoit et lui dit : ti Mon grand-visir, fais arrêter cet insoient; qu'on lui applique cent coups de bâton , et qu'il . soit empalé sur-le-champ. — Ah ! cher Olivier ! dit Forlanges, je suis au désespoir. Deux poètes, un musicien et cet ivrogne, sont venus m'assaillir. J'en al chassé trois ; au nom du ciel, délivre-moi du quatrième ! » A ces mots, Olivier se prosternant aux pieds de Thomme ivre : « Je vais, dit-il, exécuter les ordres de votre hautesse; mais eu même temps je l'avertis que j'ai fait préparer pour elle un excellent souper chez le restaurateur voisin. Elle y trouvera du vin délicieux à discrétion. — Du vin ! du vin! dit le grand-turc ; tu es un brave visir. Tu sais à merveille comment il faut gouverner un royaume. Dn vin ! je cours.... Je meurs de soif. » A l'instant l'ivrogne disparaît.

Dès que Forlanges est seul avec son fidèle Olivier, il enti'e dans le jardin. Pour cette fois il n'a plus d'importuns à redouter, il. est auprès de sa maîtresse , il baise avec transport celte main chérie. .. Mais qui pourrait peindre sa félicité* il sort du jardin, il est dans la rue ; les voilà sauvés. « Venez , charmante inconnue , dit Forlanges à voix basse ; ma voiture n'est (]u'à deux pas. Nous allons partir pour Lyon. — Pour Lyon ! » dit l'inconnue enlevant le grand voile qui la couvre. «Non, vraiment, s'il vous plaît; à mon âge on ne voyage pas si loin. » Forlanges , étonné de ce langage , jette les yeux sur la jeune personne qu'il vient d'enlever, et à la lueur des réverbères, il reconnaît.... sa respectable aïeule. Il recule et reste frappé d'un étonnement inexprimable. Bientôt des éclats de rire se font entendre de tous côtés. Amélie arrive avec cinq amis de madame de Bermond. « Quoi: Madame, s'écrie Forlanges , c'est vous.'... — Oui, mon

cher fils ; e^etl moi que tu viens d'enlever ! Cet enlève«> ment t'ê donné bien de la peine ; mais, grAee au ciel , ta voilà bien récompensé. -« Quoi ! ce portrait!.... -^ Est Ib mien. -^ Le vAtre I -^ Oui« te roien^ et Je vais ^expliquer ce mystère. J*avais envoyé ce portrait ehez un bijoutier pour le faire encadrer dans le. nouveau goût. Je foulais en faire un présent de noce à ma «shôre Amélie. Le bijou* tier me l'avait renvoyé le jour même de notre promenade auK (^mpi^Éiyséei ,' je l^avais mis imprudemment dans ma poche, et le soir même je me suis aperçue que je Favais perdu. J'ai cru qu'on me Tavait volé» et je n'aurais jamais imaginé qu'il fût tombé en si bonnes mains« -^ Ge« pendant ce costume est trés«»modeme. ^ II est antique et moderne tout à la fois \ cela ne doit pas te surprendre ^ mon ami ; la mode est un cercle qui tourne toujours sur lui-même. C'est le phénix qui renaît de ses cendres , et pour peu qu'une femme de quatre-vingts ans ait eu de l'économie, elle est sûre, en furetant dans sa vieille garde-^ robe, d'y trouver toujours quelque chose de nouveau. D'ail-* leurs, si tu ne me crois pas sur parole, ce portrait s'ouvre par un secret qui u*est connu que de moi, et Ton trouve^ sous r ivoire de la miniature , le nom de l'original. Ce portrait*là n'est pas jeune, ni le peintre npn plus , je t'en réponds. »

A ces mots, madame de Bermond ouvre, en riante le portrait, et Forlanges lit ces mots écrits fort distinctement t ff Madame de Bermond , peinte en 1750 , i Tége de ^ingt ans. -^ Parbleu ! dit torlanges, je ne reviens pa» de mon étonnement! ^ Dis plutôt de ton bonheur S Ne sommes-nous pas bien faits l'un pour l'autre? Regardemoi : je te jure que dans ce costume tu ressembles comme deux gouttes d'eau à M. de Bermond, tdn grànd^père^ le voilà tel qu'il était le jour de ses noce^. -^ Ah ! Madame, vous avez bien raison de vons moquer de moi; je suis an gi*and fou! -«^Oui, je suis de ton avis; mais console^toi, ceue figure e tourné, dans son temps, bien des têtes qui

JhBi*«»«»

YIiatESSE ET GklETi. 367

valaient encore roieax que la tienne. J^étais jolie et trèsjolie à l*àge de vingt ans. — Voyez donc, dit le bon Olivier, comme une toixaotaine d'années changent une jeune personne! -- Es^-Hi encore amoureux de ta grand'mère ? — Ah ! Madame, pardonnez-moi!... — Cela ne lui arrl* vera plus, dit encore Olivier. — Oui, répond madame de Bermond, je te pardonne de tout mon cœur une extravagance qui flatte mon amour propre, et qui m'a fort amusée, grâces aux soins et à la complaisance de mes bons amis que voilà. Ils ont bien voulu prendre des rôles dans cette petite comédie , dont j'ai moi seule conçu le plan. — Goaiment ! dit Forlanges avec une surprise nouvelle, ces Messieurs?..*. Mais oui! voilà le terrible M. Durocher, les deux poètes, le virtuose et le grand- turc! Je les vois près |ue .tous les jours ici, et je ne les ai pas reconnus 1 Comme ils ont joué leur rôle ! Ah ! j'étais fou, vraiment fou!.... Chère Amélie i pardoiine2-raoi un écart, un caprice d'imagination... -*- Allons, Amélie , dit madame de Bermond , je te cède tous mes droits sur le coaur de cet aimable fripon. Je suis généreuse ; car, selon toute appa« rence, je t'abandonne ma dernière conquête. » Amélie tend la main à Forlanges; elle sourit, et une larme baigoe sa paupière. « Quoi ! dit Foi'latiges , vous me rendez votre cœur? — Non, je ne vous le rends pas; vous ne l'avez jamais perdu. '-- Charmante Amélie ! je jure à vos pieds que si jamais je vous fais une infidélité... — Cela ne sortira pas de la famillei » interrompt gaiement la bonne madame de Bermond.

Dès le lendemain , Forlanges devint l'époux d'Amélie« Son imagination de vingt ans se calma par degrés sans se refroidir. En lui montrant Amélie comine un chef-d'œuvre de grâce , d'es^H-it et de vertus , elle ne fît qu*embellir à ses yeux la réalité. Cette riante faculté de l'âme quand elle est bien dirigée, nous attache à nos devoirs^ qu'elle pare de tous ses charmes , et tious donne le bonheur, en prêtant à nos vertus les brillantes couleurs de ses iilusiotts.

L'ILE D'ÂLMÂREDO

FRAGKEIfT (l).

A ces mots, le roi remet une bourse pleine d'or entre mes mains et m'ordonne de me retirer. Loin de murmurer contre cette sentence cruelle qui m'exilait de ses États et me livrait à de nouveaux dangers, je m'estimai fort heureux d'en être quitte à si boj marché. Je pensai avec douleur à tout le mal que j'avais involontairement proiluit et qui semblait irréparable. J'avais détruit, par une philosophie hors de propos , l'innocence et le bonheur d'une nation tout entière. Ma conscience était irréprochable , il est vrai ; mais une bonne conscience peut nous consoler des maux que nous souffrons et non de ceux que nous avons faits. Je me promis bien, si je pouvais échapper aux périls sans nombre dont j'étais menacé, de ne jamais chercher à endoctriner les peuples, bien persuadé qu'une erreur qui conserve la paix vaut mieux que cent vérités qui la détruisent. Le lendemain matin, je montai seul sur la barque fragile qui m'avait été préparée, et que le vent pouss abieu loin du rivage.

Le premier jour je rencontrai un grand nombre de petites fies presques nues et entièrement désertes. Je passai la nuit sur un de ces rochers dépouillés. J'y dormis asseï; mal, comme il est facile de l'imaginer. Je voyageai ainsi

(1) Ce morceau est extrait d'un petit ouvrage Inédit, intitulé; Voyage (VApdoulqki, o\l le picw et le Mal,

l'île o'almaredo. 369

pendant sept jours d'écueils en écueils, car je n^ose donner le nom d'îles à ces petites éminences qui se montraient de temps en temps à la surface des flots. J'étais accablé de fatigue, mes provisions étaient presque épui- . sées, et dans deux jours j^allais me voir exposé aux angoisses de la faim. Avec quelle ferveur je conjurais Mahomet de prendre pitié de moi ! Sans doute il entendit ma prière, car à peine était-elle achevée que j'aperçus un vaisseau qui cinglait à pleines voiles de mon côté. Je place mon turban à l'extrémité d'une de mes rames, je Télève en Tair, et bientôt une barque, montée par quatre hommes, est envoyée pour me recueillir et pour me conduire au vaisseau. Quels furent mon étonnement et ma joie ! Ce navire appartenait à un riche commerçant de Bagdad , mon parent et mon ami. Le capitaine m'était connu; je lui racontai mes aventures et je lui demandai par quel hasard il se trouvait dans ces parages que les plus hardis navigateurs n'avaient encore jamais fréquentés. Il me répondit qu'un orage terrible l'avait éloigné de sa route ,* après avoir menacé vingt fois de l'engloutir; qu'il ignorait à quelle distance nous étions de Bagdad.

Nous voguions depuis quinze jours environ , avec beaucoup d'incertitude , lorsque nous apercevons de loin une île qui nous présente un port vaste et commode. Nous dirigeons notre bâtiment vers cette ile, dans Tespoir d'y trouver quelques jours de repos , des rafraîchissements et des provisions nouvelles pour un voyage de long cours. Le port s'ouvre et se dessine noblement devant nous ; une immense cité le domine comme un riche et brillant amphithéâtre. Nous débarquons sur le rivage , mais à mesure que nous avançons l'aspect change , nos espérances s'évanouissent. Cette ville , vue de plus près , n'est qu'un monceau de ruines au milieu desquelles s'élèvent encore quelques temples , quelques palais déserts et dégradés par la main toute-puissante du temps. Tout à coup , nous voyons sortir de ces déblais un homme dans la force de

870 CONTES N0UVSAI7X ET NOUVSUfS NOUVELLES.

r^ge , mais à demi ou > et portant «ir ses traits rempreinte de la misère et de la douleur. Il se précipite vers nous , se jette à nos pieds et nous supplie , au nom du ciel , de Tarracher aux ennuis de eette profonde solitudeci Yoilà trois cents ans^ nous dit-il , que j'attends avec impatience un vaisseau qui me délivre du plus horrible des tourments. Tous les jours » depuis trois cents ans » je côtoie ee rivage dans TespiNr que le ciel m^enverra des libérateurs , et jusqu*à ee moment mes v<bux ont été tnimpés. Bons voyageurs I prenes pitié de moi ! ne rejetez pas mon humble prière { oonduisez-moi dans votre patrie , que je puiise vivra et mourir avec des hommes mor* tels] »

Surpris de ce discours, nous prenons ce pauvre homme pour un insensé , et nous ne lui répondons que par un sourire. Mais bientôt reprenant la parole avee Ténergie du désespoir, fil s'écrie : « Non , vous ne m'abandonnerez pas aux borreurs d'une éternelle solitude ! «^ Gomment veux-tu que nous te répondions? lui dia^je; infortuné» tu n'as pas Tusage de ta raison. — Ah! plût au ciel, dit-il , je ne sentirais pas mon malheur. — ^ Qui es-tu? -— Je suis un malheureux immortel. — Immortel ? •- Je vis depuis plus d» douze cents ans, et tant que je resterai dans dette tle, je ne dois point mourir. » Mes compagnons se mettent à rire et veulent continuer leur chemin. Je les arrête et je leur dis : a Que cet homme soit fou , qu'il soit dans son bon sens , peu nous importe. Écoutons le réeit qu'il va nous faire ^ sans doute il nous apprendra des choses curieuses. » Alors je priai le malheureux de nous dire quel était le pays où nous venions de débarquer, et pourquoi cette ville qui, de loin , semblait le séjour de l'opulence et des arts , tombait en mines.

Il prit la parole et me dit : « Vous êtes mortels; votre existence ne s'étend guère au-delà d'un siècle ; vous derea donc être étonnés de m'entendre dire que j'ai vi^cu douze cents ans y et que je suis immortel. Rien , malheureuse-

ment, n^est plus vrai. Je vais vous raconter t*hi9toir« des habitants de cette tle, qui se iiomwe Almarédo. Yous visiterez ensuite celte ville qui Tut si florissante autrefois. Ses ternîmes, ses palais, tous les monuments de nos arts, détruits par le temps , se lèveront pour attester la vérité de mon réeit.

» Le roi des génies avait condamné à Texil Vtm des plus poissants génies de son empire. Ce dernier vint de** mander un asile à notre roi, qui, pendant vingt ans, lai omrit généreusemeni son palais , lui prodigua ses trésors et lui donna les fêtes les plus brillantes.

» Quand Fexil du géuie disgracié fut terminé , il vint trouver le roi et lui dit : « Je te remercie de Thospitalité que tu m*as donnée , je veux te témoigner ma reconnais^ sance: demande, et tes vœux seront exaucés. » Le roi lui répondit : « Puisque ta reconnaissance veut se mani* tester d*une manière si éclatante , réserve pour mes peuples tes généreuses intentions. Fais pour leur bonheur ce que tu voulais faire pour le mien; ton but sera rempli. — - J'y consens , répond le génie ; assemble les sages de ta nation , et que , par leur organe , je sadie quel est le voeu général des habitants dk cette fie. »

» Les vieillards sont assemblés : « Que pouvons-ntras désirer? dirent-ils, un roi vertueux règne sur nous; ses lois justes nous gouvernent; notre commerce est florissant; Tabondance règne au milieu de nous; les arts et la nature nous prodiguent à l*envi leurs trésors ; que pouvons-nous donc demander au génie? »

» Alors le vieillard le plus âgé, le plus respectable de cette auguste assemblée, se lève et dit: <rOhl mes frè^ res J toutes ces jouissances , tous ces trésors qui font aujourd'hui notre bonheur, il nous faudra les quitter demain. L'homme peut-il être heureux tant qu'il est soamis aux infirmités, à la vieillesse et à la mort? Que le génie nous accorde la faculté de ne point mourir ; qoMl rende la jeunesse et la vigueur à ceux qui les

ont pei'dueâ; qu'il conserve éternellement ses biens â ceux qui les possèdent encore , et rien ne manqaera à noire félicité. »

» Dans cet instant, le génie entre avec le roî dans la salle où se tient rassemblée. A son aspect , tous les sages vieillards se lèvent et s'écrient : « Accordez-nous Timmortalité; accordez-nous une éternelle jeunesse. — J'y consens , répond le génie ; tous les habitants de cette île conserveront une vigueur et une santé inaltérables. Sages vieillards , revenez à Tàge de trente ans. Les jeunes gens de Tun et de Tautre sexe qui ne sont pas arrivés à cette heureuse époque de la vie , ne la passeront jamais; jamais la vieillesse n'affaiblira leurs organes , ne courbera leur corps et ne flétrira leurs attraits. Cependant , habitants hospitaliers d'Almarèdo , je dois mettre une condition à ce bienfait. « Vous n'aurez aucun commerce , au- » cune relation avec les hommes mortels. Le jour où Pun » de vous quittera sa patrie pour communiquer avec eux , » il deviendra comme eux sujet aux infirmités de la » vieillesse et à la mort. j> Nous y consentons, s'écrient tous les sages d'une voix unanime.

» Un des vieillards prend la t)arole et dit : « Gomment, ô bon génie! pourrons-nous te témoigner notre reconnaissance pour le plus grand de tous lés bienfaits.' Cependant , permets-moi de faire mes observations. Cette ile est déjà considérablement peuplée. Dans peu de temps, sa population deviendra si prodigieuse , que notre territoire ne suffira plus pour nous nourrir. Les hommes se presseront comme les grains de sable entassés sur les bords de la mer. Ne pourras-tu remédier à cet inconvénient? — Rien de plus facile , répond le génie, et, dès ce jour, les progrès de la population sont arrêtés. » A ces mots , il disparait à nos yeux.

» Comment , ô voyageurs , comment vous peindre le délire de noire joie , lorsque nous apprîmes que i'arrét fatal prononcé contre tous les hommes venait d'être révo-

j/lLE d'almarèdo. 373

que pour nous ! Quelle longue perspective de félicité ! L'idée d'une jeunesse éternelle entraînait naturellement celle des plaisirs sans fin. Nous pourrons désormais nous livrer à tous nos goûts , à tous nos penchants, à toutes nos passions , sans craindre les maladies , sans redouter une vieillesse anticipée et la mort. Nous n'aurons plus rinquiétude de perdre les objets de notre tendresse ; plus de larmes à verser sur la tombe d'un père, d'un frère , d'un enfant , d'un ami; Le pauvre peut concevoir l'espérance de s'enrichir un jour ; le riche , celle de centupler un jour sa fortune; le prodigue croit pouvoir dissiper la sienne, et sera bien maladroit si dans mille ans il ne peut la recouvrer. L'ambitieux nVt-il pas tout le temps nécessaire pour supplanter ses rivaux et parvenir à son but? Les artistes, pour atteindre le dernier degré de perfection dans les arts ; et les savants , pour étendre le cercle de leurs idées et pour augmenter jusqu'à l'infini les trésors de leurs connaissances ?

» Telles étaient nos brillantes espérances. Nous étions prêts à révérer comme un dieu le vieillard qui le premier avait eu la pensée de demander pour nous l'immortalité. Ce présent devait avoir une grande inûuence sur nos mœurs , sur nos goûts , sur nos passions , nos lois et nos arts.

» Nos sages imaginèrent bientôt qu'il fallait à des hommes immortels une sagesse toute différente de celle dont ils nous avaient donné le précepte et l'exemple. Ils jugèrent que la vertu serait une duperie pour des êtres qui n'auraient jamais de compte à rendre de leurs actions. La crainte des jugements d'un Dieu ne pouvait plus rete* nir des hommes qui ne devaient jamais comparaître devant ce terrible tribunal. Notre santé , notre vigueur, notre jeunesse devant être éternelles comme notre vie , les excès de tout genre n'étaient plus pour nous des excès , puisque la souffrance ne pouvait plus naître de l'abus des plaisirs. L'amour de notre propre conserva -

374 CONTES NOtVEàDt Et NOUVELLES NOUVELLE^.

tion et la crainte des jugements d'un Dieu , telles sont les bases fondamentales d'un grand nombre de vertus humaines. Ces bases une fois renversées, nous méprisâmes la tempérance et la modération ; nous nous livrâmes sans inquiétude et sans scrupule à tous les penchants que nous regardions autrefois comme des vices.

» Le riche perdit ce noble sentiment qui le rapproche du pauvre, (^and un homme opulent vit un malheureux privé de tout, il dît: <c Cet homme est immortel; peutêtre fera-tHl un jour &a petite fortune. D'ailleurs , il est bien sûr de ne pas mourir de faim, de froid* et de misère. Une loi manque que des jouissances; encore il ne 8*en porte pas plus mal. » Cette funeste pensée glaçait le cœur de Thomme riche. Il eût été plus compatissant pour nne misère qui aurait pu conduire au tombeau ; car chez des hommes mortels, une crainte vague de la mort tient souvent lieu de la pitié.

» Il y avait cent cinquante ans que notre bon roi était monté sur le trône , où toutes les vertus s'étaient assises avec lui. Nous nous lassâmes bientôt d'avoir toujours le même maître , de voir la même figure. Les hommes aiment à changer, même de fers. Nous étions prêts à nous révolter contre notre roi pour le détrôner, lorsque lui-même, dégoûté d'une grandeur qu'il devait soutenir éternellement, déposa un fardeau que chaque jour lui rendait plus pesant. L'orgueil de l'homme peut porter un sceptre pendant trente , quarante , cinquante et même soixante ans ; mais pendant un nombre de siècles indéterminés , mais toujours , Torgueil de l'homme n'est pas assez fort pour cela. Nos vices sont bornés comme nos vertus.

<« Une foule d'ambitieux se mirent sur les rangs pour occuper ce trône abandonné ; mais nous ne voulûmes reconnaître aucune autorité. Tous immortels , nous nous crûmes tons égaux ; nous crûmes pouvoir nous gouverner nous-mêmes. Les lois que nous avions imaginées pour panir les crimes , ne pouvant condamner les coupables à

L'IIB D'ALBiABÀDO. ITt

la mort, nous parurent faibles et impuissantes. Nous lea tournâmes en ridicule , et comme il nous était impossible d'en créer de répressives , nous nous accoutumâmes è vivre sans lois.

» Nous ne pouvions nous égorger les uns les autres t grâce à notre immortalité ; mais nous ne vécûmes pas en meilleure intelligence. Onrcombattitavecla ruse, et le plus fripon devint le plus fort. Les hommes étudièrent à fond Fart de faire des dupes , et parvinrent dans ce genre au plus haut degré de perfection. Des haines violentes s'éle-* yèrent entre les dupes et les fripons. Nous étions désespérés de ne pouvoir nous faire réciproquement tout le mal que nous aurions voulu. Chacun était bien aise d'être immortel , mais détestait Tlmmortalité de son ennemi,

» Ces haines devinrent éternelles. Chez vous , sei* gneurs , elles finissent par se calmer et s'éteindre. Vous ne voulez pas emporter au tombeau ce sentiment pénible et coupable ; vous pardonnez â un ennemi qui bientôt ne pourra plus vous nuire ; et d'ailleurs votre vengeance satisfaite meurt avec sa victime. Chez nous, Timpossibilité de nous défaire de nos ennemis , Tidée accablante qu^ils seront toujours sous nos yeux , qu'ils pourront éternellement traverser nos projets , triompher de nos inquiétu* des et de nos peines , devint un supplice insupportable , qui nous les rendit tous les jours plus odieux. Ne pou* vaut les faire mourir, nous aurions voulu les enterrer tout vivants.

» Les charmes de Tamitié, direz- vous, devaient voua dédommager au moins des tourments de la haine. Ce nœud devait prendre tous les jours de nouvelles forces dans vos cœurs. Quel plaisir ! ne jamais quitter ee que Ton aime , jouir éternellement des qualités et des vertus de ses amis 2 voilà comme doivent raisonner sans doute des êtres dont l'existence est bornée. Dans une vie de courte durée, de petits défauts sont racheiés par de grandes vertus ; si on les voit , on les excuse ; mais dans

une existence sans bornes, les petits défauts se font sentir à la longue ; la somme des torts légers s'accroît tous lés jours et devient insupportable. Vous me direz que la somme des vertus , des services rendus , doit s'accrottre dans la même proportion. Hélas ! il faut Tavouer, elle diminue à mesure que la première augmente. Il est de la nature de Phomme de sentir plus vivement le mal que le bien , et d'oublier le bien dont il jouit pour ne penser qu'au mal dont il souffre. Ainsi , les amis les plus chers finissent par se haïr et se séparer.

» Les liens des familles ne tardèrent pas non plus à se dissoudre. Chez vous, heureux mortels, la piété filiale est nourrie, entretenue par la crainte de perdre les êtres qui vous ont donné le jour. Vous les voyez s'éteindre par degrés et marcher vers leur tombe. Il est de votre devoir de soutenir leurs pas chancelants, d'adoucir Tamertume de leurs regrets, d'émousser les traits aigus de leurs souffrances, et de semer de fleurs le reste de leur carrière. La nature bienfaisante a voulu que ce devoir sacré eût des charmes pour vos cœurs. La reconnaissance d'un côté , l'espérance de l'autre forment les aimables liens qui, chez vous, unissent le fils au père , le père au fils. La différence des âges fait naître entre eux des goûts , des penchants différents; lorsqu'une passion commence à naître dans le cœur des enfants, elle commence à s'éteindre dans le cœur des pères. Ainsi , par la sage prévoyance d'un Dieu, nulle rivalité ne vient repousser Tun de l'autre, deux êtres qui ont besoin, l'un d'un conseil , l'autre d'un appui. Mais chez nous , dés que nos pères eurent recouvré leur vigueur et leur jeunesse, ils ne virent en nous» et nous ne vîmes en eux que d'éternels rivaux. Après un siècle écoulé , nous nous crûmes aussi sages que nos pères. Nos égaux en force et en santé, ils ne nous inspirèrent plus une tendre pitié. Ils voulurent conserver leur autorité ; nous cessâmes de les aimer. Nos passions heurtèrent leurs passions. Assurés de vivre toujours jeunes,

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l'île d'alharèdo. 377

ils ne sentirent plus le besoin de notre appui. Le temps ouvrit leurs yeux sur nos défauts , et lorsqu'ils n'eurent plus de raisons pour nous aimer, ils n'en manquèrent pas pour nous haïr.

» Heureux mortels ! si la pensée de la mort a quelque chose de douloureux et d'effrayant , au moins elle fortiûe vos affections , elle vous rend utiles les uns aux autres. Vous aimez plus tendrement ce que vous craignez de perdre, tandis qu'on se dégoûte d'un bien que Pon est sûr de posséder toujours. Ainsi , nous perdîmes peu à peu les affections, les sentiments qui constituent le bonheur.

» Nés comme les autres hommes , avec un nombre borné de passions , nous eûmes bientôt épuisé toutes les jouissances naturelles; nous nous en créâmes de factices; nous tombâmes dans la plus honteuse débauche , et nos cœurs , blasés sur les plaisirs vrais , se livrèrent à toute la dépravation de notre imagination et de nos sens.

» Nos savants et nos artistes s'étaient trompés dans leurs spéculations. Le ciel n'a donné à chaque individu qu'une certaine étendue d'imagination et de jugement. Les inventions d'un homme ajoutées aux inventions d'un autre homme sont les degrés par lesquels les arts arrivent à la perfection. Il faut un nouveau génie pour trouver des aperçus nouveaux, et le même homme vivrait des millions d'années , sans faire autre chose que tourner autour du cercle d'idées qu'il a reçues de la nature. Nos poètes , nos artistes, après avoir atteint un certain degré de perfection , sentirent qu'ils ne pouvaient le passer. La connabsance de leur faiblesse leur inspira le dégoût de leur art; et, fatigués de l'inutilité de leurs efforts, ils s^aban* donnèrent à la paresse.

» D'ailleurs , quel mobile puissant les eût dirigés danis leurs travaux ? La pensée de la mort vous fait désirer de vous survivre à vous-même dans la mémoire de vos successeurs. Ce sentiment sublime ne pouvait exister parmi ii$U9^i puisque nous ne devions point mourir. Ajoulfiz à

cela , qu6 nos poètes finirent bientôt par se répéter ; que nos artistes nous offriront toujours les mêmes imitatiotis de la nature. Quel homme pourrait pendant mille ans créer des choses toujours nouvelles ? Les arts tombèrent altial dans la mépria.

» Les laboureurs, les aimples artisans, tous ees hommes laborieux et utiles qui ne travaillaient que pour gagner leur vie » assurés de ne jamais mourir , d*étre toujours jeunes et bien portants , s^abandonndrent à Tindolenee. Le travail est enfont de la néeessité, et Thomme ne craint la néeeasité que parce qu*elle conduit à la soufiF^anee et à la morL Nos champs restèrent en friche ; rindustrie fut entièrement paralysée , et le riche se vit bientôt aussi misé* rable que le pauvre.

» Tous ces maux, seigneurs, ne firent qu'augmenter avec les années , et bientôt ils arrivèrent à leur comble. Nous reconnûmes Textravagance de nos vieillards qui avaient demandé pour nous Timmortallté. ^ons détestânies ce présent funeste qui, après avoir détruit notre bonheur, ne nous donnait qu'une éternelle perspective de maux.

» Le désespoir réunit les habitants d*AlmarèdO) ils cherchèrent les moyens d'échapper à l'horrible destinée dont ils étaient menacés, et résolurent de renoncer à lent immortalité, en passant dans des régions habitées par dea hommes mortels. Ce projet , une fois eonçu , fit tressaillir leur c<Bur d^espéranee et de joie, et les rendit plos heureux encore quMIsne Tétaient, lorsqu'on vint leur a»'* noneer pour la première fois qu'ils ne feraient pins aou* mis à ta «tort.

>» £n peu de temps ils équipèrent un nombre pmdi* gîëujf de vaisseaux , les chargèrent de tous les trésors qa^ila purent emporter, et s'éloignèrent pour jamais de ce rivage. Que ne les ai-je «uivls î hélas ! Tamour de la Vie n'était pas encore éteint <iana mon ctÈuv ; il se raitima au moment où j'allais m^expotei' à mourir. Je pensai qu^ je^

l'ilb d'aiaiarèdo. 379

serais le maître de cette Ile , que Je posséderais à moi seul tout€8 leâ richesses qu*elle renferme. Combien je déteste aujourd'hui mon avance et ma pusillanimité « ei je dois trouTer vos âmes insensibles à ma peine ! mais non, elles ne le seront pas ) vous m*emmènerez avec vous ; voue me délivrerez de cette immortalité dont je ne puis plus sup** porter le fardeau. t>

Ainsi parla cet infortuné. Mes compagnons et moi iious Pavions écouté avec un vif intérêt. Son récit nous fit faire de profondes réflexions sur nous-mêmes. Nous aoeédâmee à sa prière. Lorsqu'il entendit la promesse que nous lui fîmes de remmener dans notre patrie , ses yeux étincelè» rent d'une joie que ses lèvres tremblantes ne pouvaient exprimer.

Bientôt il nous conduisit dans cette grande tille depuis si long-temps abandonnée. Nous visitâmes les solitudes de ces temples, de ces palais. Nous admirâmes les chefs* d'œuvre des arts que la main du temps avait respectés. <( Ces beaux monuments de notre architecture^ noos dit notre guide , ces statues qui semblent douées de la vie , ces tableaux qui représentent les événements mémorables de notre histoire, le jeu des passions humaines, ou les scènes variées de la nature, tous ces ohef^'oauvre enfla existaient avant l'arrivée du génie qui nous rendit immortels. Depuis cette funeste époque ^ nous n'avons rien produit de grand, et nos arts ont toujours marclié vêts leur décadence. »

Nous visitâmes Tancien palais du roi, et nous trouvâmes dans les archiver de Tempire le récit détaillé de Tévéne-* ment qui accordait Timmortalité aux habitante d'Alma» rédo. Nous connûmes alors que n(>tre guide ne nous avait point trompés. Nous chargeâmes notre vaisseau de tout ror, de toutes les pien*eries que les habitants de nie n'avaient pu emporter dans leur émigration volontaire. Nous p<irtagoîWncs lous ces objets avec une scrupuleuse exactitude. Il ne $e (i ouvait pas un seul homme de Tequi»

page qui , en arrivant à Bagdad avec sa portion de tant de richesses , ne pût jouir dans cette ville des douceurs de la fortune.

Le lendemain nous rotmes à la voile. Pendant une longue et pénible traversée, nous essuyâmes une tempête assez violente. Il fallait voir notre pauvre immortel, devenu mortel comme nous, trembler de tous ses membres et s^écrier à chaque bourrasque nouvelle : « Nous sommes perdus!... nous allons. mourir!... » Mais lorsque le ciel se fut épuré , quand les flots eurent calmé leur fureur, il fallait le voir encore parcourir le vaisseau en bondissant de plaisir, nous embrasser tour à tour, et Tentcndre s'écrier avec le transport de la joie : <c Oh ! mes amis! nous sommes sauvés ! nous Pavons échappé belle ! » tant la crainte de la mort le rattachait à la vie.

Nous arrivâmes enfin dans le port de Bassora. De cette ville nous nous rendîmes à Bagdad, escortés d^un grand nombre de chameaux qui portaient nos richesses. Mes amis me croyaient mort depuis long-temps ; ils me donnèrent les fêtes les plus brillantes pour célébrer mon retour. Je leur présentai le malheureux que nous avions sauvé de l'immortalité, et qui ne pouvait assez me témoigner sa reconnaissance pour un aussi grand bienfait.

Le bon habitant d'Almarèdo semblait jouir de la vie pour la première fois. Son âme se rouvrait par degrés à une foule de sentiments délicieux dont elle avait depuis plusieurs siècles perdu le souvenir. Quoiqu'il eût vécu un si grand nombre d'années , son corps avait conservé toute la vigueur de la jeunesse. Il devint amoureux , et cette passion , qu'il n'avait pas connue depuis plus de mille ans, eut pour lui tous les charmes de la nouveauté. Il se maria et fut le plus heureux des pères et des époux. Souvent je vais le voir dans Tintérieur de son ménage. Il me parle de sa femme , de ses enfants avec la tendresse la plus touchante. <« Une épouse adorée , me dit-il , fait le buuheur de ma vie. Nous vieillissons easemble sans noDS

l'île D*ÂLMAR£D0. Ô81

en apercevoir Ciel ! si la mort venait nous séparer!...

si f avais le malheur de la perdre un jour !... Et mes enfants , mes chers enfants , quelle jouissance ils me donnent ! Tant que je serai jeune, je veux travailler à leur éducation , je formerai leurs cœurs et leur esprit. Je veux leur laisser un jour une fortune honnête. Ils rendront à ma vieillesse les soins que je prodigue à leur enfance , et quand je ne serai plus, ils verseront des larmes de regrets sur ma tombe. En disant ces mot« , il les presse tour à tour sur son cœur ; il les couvre de baisers et répète avec effusion : « Que je suis heureux ! »

Ainsi donc, mortels, ne nous plaignons plus de la brièveté de notre existence ; ne murmurons point contre ce Dieu qui nous refusa Timmortalité. La pensée de la mort est nécessaire à notre bonheur; elle nous excite au travail, à la gloire ; elle entretient nos sentiments , nos vertus et nos plus douces espérances. Je ne parle ici que de nos espérances terrestres. Le jour de notre immortalité n'est pas loin; mais ce présent ne sera funeste qu'au coupable. Les hommes vertueux, dégagés de leur enveloppe grossière , ne seront plus tourmentés par ces passions mensongères qu'ils auront combattues pendant leur vie. Leurs âmes revêtiront un corps pur comme l'azur des cieux , brillant comme les rayons du soleil. Ils jouiront de leur immortalité comme Dieu jouit de la sienne ; car alors ils ne seront plus des hommes, mais des anges

FIN DES CONTES N0I7YEAUX ET IfOVVELLES ITOUVELLES.

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BARDOUC,

OU

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