‹ Œuvres du Comte de Adrien de SarrazinChapitre 22 sur 91 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LE MIHÀGLB.

Un jeune pâtre nommé Bardouc avait établi sa demeure au sommet du mont Taurus ; sa cabane était couverte de roseaux, exposée à l'intempérie des saisons et à la fureur de tous les vents. Une peau de mouton était Tunique vêtement de ce pauvre berger } une natte de jonc était son lit. Ses repas les plus splendides se composaient de quelques fruits, du lait de ses chèvres, et des racines quUl trouvait dans le fond des rochers ; un bâton ferré lui servait de défense et d'appui. Un vieux bouc sauvage, dont la barbe épaisse tombait jusqu'à terre , et une jolie petite gazelle , qu'il avait apprivoisée ainsi que le vieux bouc, étaient sou unique société. La petite gazelle était d'une vivacité charmante , et le vieux bouc d'une gravité inaltérable, qui eût donné la plus haute opinion de son intelligence, si la gravité annonçait toujours la réflexion. Du reste , il faut dire , â la louange de ce pauvre animal , qull avait deux vertus fort rares dans son espèce : il était d'une chasteté à toute épreuve , et d'une propreté si rc«* oherchée , qu'aucun musulman n'observait plus régulièrement que lui la loi des ablutions.

Malgré tous les agréments de cette société, Bardouc ne laissait pas de s'ennuyer quelquefois. L'ennui 1 Ne pénètre-t-il pas jusque dans le palais d'un visir, au milieu des plaisirs variés que donnent les richesses, sous la pourpre des rois , dans les harems où sont réunies les beautés les plus éblouissantes de l'Europe et de l'Asie ?

388 bârdouc.

Comment donc ne se glisserait- il pas sur la natte d'un pauvre pâtre qui n^a, pour embellir sa solitude, d'autre compagnie que celle d^un bouc et d'une gazelle !

Pendant une nuit sombre et orageuse , Bardouc , assis entre son bouc et sa gazelle , regardait son feu solitaire et sa lampe qui , près de s'éteindre , jetait par intervalles de longues flammes, présage d'une prochaine obscurité; les vents sifflaient, et la pauvre cabane en était tout ébranlée. Bardouc soupirait: «O Mahomet! disait-il, pourquoi m'as-tu si cruellement traité ! pourquoi , lorsque tant d'hommes vivent dans Tabondance de tous les biens, suis- je réduit à la plus affreuse misère? Ce n'est pas que les richesses soient l'objet de mon ambition : t(»ut le monde ne peut être riche , disait mon père ; mais vivre à vingt ans dans une solitude absolue, ne pas voir un

être avec qui je puisse m'entretenir ! Depuis que j'ai

perdu les auteurs de mes jours, je n'ai pas entendu d'autre voix humaine que ma voix ; je suis forcé de m'interroger et de me répondre ; bientôt, hélas ! je ne saurai plus que me dire. Il est vrai que personne ne me contrarie; mais je m'ennuie d'avoir toujours raison. Âh ! si du moins ce vieux bouc sauvage et cette gentille petite gazelle pouvaient m'entendre et me parler , Tennui s'éioignerait de moi, et je ne serais plus malheureux.

c( £h bien, parle, parle, parlons, causons, babillons, dit soudain une voix douce et animée. — Non , non, répond, sur-le-champ une voix grave et sévère; pense d'abord si tu peux, et parle ensuite si tu veux. »

Bardouc recule d'étonnement ; il ne peut imaginer d'où partent ces deux voix qui le font frissonne;^* de crainte.

Il se lève à la hâte , et prend sa lampe presque éteinte. La jolie petite gazelle se lève en même temps que lui, bondit autour de lui ^ et dans la pétulance de ses mouvements , elle heurte la lampe , qui tombe sur le vieux bouc et le brûle. « Bardouc, » dit alors cette même voix grave qui venait de lui donner le conseil de ne parler qu'après

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