CHAPITRE YI
Wâ^kXt DBS TROIS VOYàGEtlRS. LA VAKIX<É.
La 4^ite gaselle avait écoaté celte histoire avee aUentiQD; mais., ioTAqiie sa curiosité fut satisfaite » eUe entra dans nue violente eolére contre le ôonteur, «< Quoi , malheunenl lui dit-elle , lu oses insulter ton maître , et comparar à «a Ane Je plus spirituel de tous les hommes? » Le vénérable docteur veot répliquer; mais liardonc Itû impose stkmee avec humeur '. car, avant même de Jiiî demaaderson avis, il avait formé la résolution d'abandonner le mont Taurus , et de se livrer à la destinée que la petite gaaelle liii montrait sous une si riante perspective. Les trois voyageurs «e mettent donc en chemin. Le;; premiers jours M passent sans événements bien remarquables : tantôt ils coiicheai à la belle étoile , tantôt ils reçoivent rho^talité sous te toit des pâtres et des labourears qu ils rencontrent sur la roule. La |)etite gazelle mai*cbe et bondit toujours en avant ; elle est dn la gaieté la plus foUe, et ne cesse de divertir son maître par sa pétulance et ^n bavardage. Pour le pauvre bouc» il aoarcbo toujours derrière Bardouc sans dire un seul m«»t ; à sa contenance , on le pi^^ndrait pour uu bouc ordinaire , et personne ne se douterait de son savoir.
ÎJu jour le pâtre se reposait au pied d^nn arbre; le vieux bouc dormait profondément à ses côtés ^ mais la petite gaaelle ce dormait plus depuis le moment du départ* Elle vient se placer aussi à côté de son maître , et le regardant avec admira ion : « Que ta iiguiv , lui dit-elle , est vermeille et gradeusel Quel malheur que tant de beauté soit cachée sous des vêtements si grossiers ! Hélas , dans le monde , on ne juge les hommes que sur les apparences, et on te jugera sur tes habits. On dira : Ce n'est qu'un pauvre pâtre ; eusses-tu le cœur d'un roi , ou te tournera
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le dos. Il me semble te voir avec an vêtement magnifique ; «n superbe turban s^elève au-desbus de ta tête ; un riche nianteau de cachemire, tout $>emé de pierres précieuses, se déploie sur tes épaules Tous les hommes se rangent sur ton passage , et disent : C'est un prince ! Tous les cœurs volent au-devant de toi , et toutes les femmes disent en te regardant avec amour : Yoihà le phis bel homme de la Perse! »
A ces mots , le pauvre Bai*douc jette les yeux sin* son costume et soupire, il se lève et se remet tristement en chemin avec ses deux compagnons de voyage, lllais à peine a-t-il fait une centaine de pas , qu*il aperçoit un gros paquet enveloppé soigiieusemeui d*un beau tapis de Perse. Il le regarde avec étounement. L'ouvrira-t-il? La petite gazelle dit oui; le vieux bouc dit non. « Pourquoi ne Pouvriraît-il pas? dit la gazelle. — Parce quHl n'est point à lui. — Peut-être est-ce un bienfait du Prophète , et nous ne devons point le dédaigner. — Le Prophète blâme la curiosité, et nous défend de nous approprier le bien d^antruû — Ce paquet n'est peut-être à personne;. d*ailleurs . tais-toi : le scrupule est Ois de la sottise. > Le vieux bouc allait répondre, et il ne manquait certainement pas de bonnes raisons ; mais la gazelle donne un coup de corne dans le paquet ; il s*ouvre , et présente aux yeux de Bardouc un riche vêtement tout couiplet. Il tourne et retourne dans ses mains un superbe turban surmonté d*une aigrette de saphirs; il le pose sur sa tête, jette avec dédain son misérable costume de pâlie, et revêt avec orgueil un manteau écarlate semé de fleurs d'or et d*argent. A chatiue déioiaiion nouvelle, lé vieux bouc essaie de murmurer, mais les paroles expirent sur ses lèvres , tandis que la flatteuse gazelle bondit de joie , vante réiégance et la bonne mhie de son maître , et Téntrafne vers une fontaine voisine. Le vénérable bouc ne les suit pas , et s^endort de nouveau. Bardouc ne peut se lasser de s'admirer dans le cristal de la fontaine. « Est-ce
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bien moi? dit-il ; moi , Bardouc? Quoi ! je serais ce pauvre berger du moût Taurus ! impossible! Je suis au moins un des proches parents du grand-vislr. Oh ! ma chère petite gazelle ,. tu avais bien raison de vanter ma beauté. Que ma taille est noble et bien prise! Quelle différence pourtant Pliabit met entre un homme et lui-même ! Je ne me reconnais plus ; je m'admire , je me respecte comme si j'étais une autre personne bien supérieure à moi. Quel effet je vais produire à Ispahan , dans cette ville superbe , la plus riche de Tunivers et le digne séjour des rois ! »
A peine achevait-il de se rendre une justice aussi éclatante , qu il entend rire au fond d'un petit bois dont la fontaine est ombragée. Il se retourne avec surprise , et voit quatre bergers qui, Tayant examiné et entendu, s'égayaient à ses dépens. « Seigneur Bardouc , dit l'un , nous sommes les très-humbles esclaves de votre hautesse...
— Votre beauté , dit un autre, est si éblouissante, que je ne puis la regarder en face : c'est le soleil en plein midi. — Votre grandeur, dit un troisième , est bien modeste ! vous vous dites tout simplement proche parent du grand-visir, et je gage que vous descendez de Mahomet.
— Quoi ! seigneur, dit le quatrième , votre magniûcence voyage à pied sans autre suite qu'un bouc et une gazelle! Sans doute vous aurez laissé votre équipage, vos chevaux, vos esclaves et votre harem sur le mont Taurus. » Tous ces brocards sont accompagnés de longs éclats de rire que la petite gazelle trouve très-indécents. Elle frémit de colère ; « Quoi, Bardouc! lui dit-elle tout bas^ un homme comme toi se laisserait insulter par ces insectes! c'est trop longtemps souffrir de semblables. outrages, et... » Bardouc ne lui donne pas le temps d'achever; il répond aux éclats de rire par des injures qui ne restent pas long-lem[)S sans réponse; il ne se possède plus, et, pretiant son bâton noueux à deux mains , il tombe avec fureur sur les impertinents qui ont l'audace de se moquer de lui. Il était jeime et plein de vigueur; mais il était