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AMESTAN ET MÉLÉDTN. 29
AMESTAN ET MELEDIIN,
ou L'EXPÉRIENCE A L'ÉPREUVE.
CONTE
ti Pétais dans ma jeunesse d'an caractère ardent et passionné. J'aimais les femmes avec fureur. Je croyais de bonne foi à leurs discours, à leurs caresses. Elles me disaient que j'étais le plus bel homme de la Perse, et je rae croyais beau ; elles vantaient mon 'esprit extraor^dinafre, et je me croyais un esprit supérieur. Avec leurs éloges séduisants, leurs propos flatteurs, elles m'ont conduit à ma perte. J'étais autrefois très-riche, et à peine me reste-t-il de quoi terminer tranquillement mes jours. O Mélédin! que la jeunesse est extravagante ! Si j'avais su dans mon printemps ce que je sais aujourd'hui, je serais encore un des plus riches commerçants d'Ispahan ; et je suis bien pauvre. — Oui, sans doute, répond Mélédin, si nous avions su l'un et l'autre à vingt ans ce que nous savons à quatre-vingts, que de sottises nous aurions évitées! Quelle différence dans notre fortune ! En vérité, l'expérience vient bien mal à propos, lorsqu'on n'a plus besoin de ses conseils. A quoi bon savoir, quand on n'a plus le temps de mettre à profit ? Pour moi, mon cher Amestan, c'est la vanité qui m'a perdu. Je n'étais pas un sot, je le savais bien, mais j'avais un tel désir de briller, de jouer un rôle par mon esprit, que je n'ai jamais su modérer ma maudite langue. C'est mon indiscrétion qui m'a empêché de parvenir au faîte des grandeurs. Si je pouvais revenir à vingt ans ! Certes, avec l'expérience que j'ai acquise, je ne ferais plus de semblables étourderies. Je sau-
aO lE GARAVAMSEItAU.*
rais tempérer mon orgueil , attendre le moment de par-» ler, et donner de la prudence même à mes regards. »
Ainsi , deux bons vieillards à Tombre d'un palmier solitaire, à rentrée de la grotte de Maaran, s'entretenaient des erreurs de leur jeunesse. Tous deux étaient devenus sages à leurs dépens. « G puissant Mahomet ) s'écriaientils ensemble, il est donc vrai que nous ne reviendrons plus à vingt ans I Nous ne pourrons profiter de nos malheurs, de nos fautes, et de cette sagesse que le temps nous a donnée. »
Comme ils parlaient ainsi, un bruit léger se fait entendre à rentrée de la grotte; le bruit approche, ils lèvent les yeux et aperçoivent un génie qui s'avance vers eux, et leur dit avec une douoeiîr inexprimable : « Âmestan , Mélédin , ne craignez point ma présence. Je ne viens ici que pour vous rendra heureux. J'habite depuis longtemps cette grotte solitaire , et j'étais sur le point d'en sortir pour parcourir le monde, lorsque j'ai entendu vos plaintes. Elles m'ont paru justes ; j'ai pris pitié de vous, ^l est sûr quet le ciel vous traite avec une extrême rigueuri U vous donne la sagesse quand elle ne vous est plus bonne à rien ; il vous apprend à vivre lorsque vous n'avez plus qu'à mourir. Je veux réparer cette injustice, et, si vous le désirez, vous rendre Ids jours brillants de votre jeunesse, votre vigueur première, votre première beauté. Parlez, quel âge voulez-vous avoir? -^Vingt ans, vingt ans, s'éci*ieut à la {ois les deux vieillards. — - Je le crois bien, répond le génie. £h bien ! soit, vous n'avez que vingt ans. »
JSn effet, quelle subite rnéiamorphose ! A peine le génie a*^U parlé, qu'un sang plus vif coule dans leurs veines^ leurs jarrets tremblants reprennent leur force et leur élasticité ; leurs corps usés se redressent ; leurs fronts dtauv^a se garnissent de beaux cheveux qui flottent en longs anneaux sur leiu's épaules; leurs longues barbes disparaissent, et font place à un léger duvet. Le.génie leuip présente un miroir ^m^ lequel Us se regardent ayee «^
AMxgtiM m MâuÉDiM. ai
iniratioDf avec orgueil. lia sautent de joie» ils ne ee poi<* sèdent plue, et ne peuvent ee lasser de contempler la beauté de leurs traits, la richesse de leur taille, et la sou* plesae de leurs mouvements.
Ils tombent ensemble aux pieds du génie bienfalunl qui les relève, et leur dit en souriant t « Écoutez, mes amis ; avant de me remercier , il but voir si voua aauvM profiter de mes dons) a'ils vous seront utiles ou nuisiblea. Mélédin, prenei cet anneau merveilleux; toutes les fois que voua le porterez à votre doigt , vous connaîtrez le secret de Thomme que voua regarderei en face. Partei pour Ispahan avec ce précieux trésor. Pour vous , Ames^ tan, vous resterex ici. Pendant mon absence, vous serei rintendant de mon palais, dont cette grotte forme ren-« trée, et le gardien de mes immenses richesses. Vous trou^ verex ici tous les biens, et vous n*aurezqu*à désirer pour voir tous vos désirs accomplis. Je n^exige de vous qu'une seule chose, qui u*est ni bien pénible, ni bien difficile ^ c'est de veiller attentivement sur un jardin magnifique que j'aime par-dessus tout. Faites qu'aucun mortel n'y porte un pied téméraire, et songez que vous êtes perdu vous-même, si voua avez rimprudenœ d'y pénélrw, Si, au bout de L'année , je suis content de votre cèle et de votre fidélité, je comblerai le plus cher de vos vœux; vous retournerez à Ispahan , et vous serez le plus riche et le plus puissant seigneur de cette superbe cité. »
Les deux nouveaux jeunes gens tombent encore aux pieds du génie. Ils ne peuvent contenir If s expressions de leur joie , de leur ivresse. Le plus brillant avenir ae déploie devant eux. Ils se séparent, et Mélédin prend la route d'Ispahau, muni du merveilleux anneau. Amestan reste avec le génie qui le conduit ^dana sa grotte. Après avoir erré pendant quelque temps dans robsourité, AmesT tan découvre le palais du génie. Ce |)alais est de la plus noble et de la plus élégante architecture ; il repose sur (J'iqsmcnaes colonnades de pierres précieuses. Las degrés
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qui y conduisent sont de Tor le plus pur. Amestan , ébloui d'un si vif éclat, ne peut proférer une parole. « Yoiià ta demeure , dit le génie ; commande dans ces lieux. Tes ordres seront exécutés comme les miens , par mille esclaves tout prêts à obéir à tes moindres volontés. Adieu , je te quitte pour quelques jours ; songe à mon jar* din , et souviens-toi de Tordre que je t'ai donné. »
A ces mots le génie s'éloigne^ et Amestan reste seul mattre de ce séjour fortuné. Une multitude d'esclaves se rangent autour de lui pour recevoir ses ordres , et lui donnent à peine le temps de désirer. On lui sert un repas magnifique ; et, pendant qu'il goûte les mets les plus exquis , une musique enchanteresse se fait entendre ; des esclaves dansent dans une salle voisine du lieu du festin , et lui font admirer les grâces et la souplesse de leur corps dans une variété infinie d'attitudes. Bientôt un concert de voix harmonieuses célèbre la beauté d' Amestan qui savoure en même temps les vins les plus recherchés : car le génie était un gourmet ; il avait la cave la mieux fournie de l'univers. On sait que les génies ne sont pas soumis, comme les mortels , aux lois sévères du Coran , et que le prophète n'a défendu le vin qu'aux enfants d'Adam , faibles créatures , toujours prêtes à abuser des plus grands bienfaits de la divinité.
Le repas fini , d'autres esclaves portent eh triomphe des cassolettes de vermeil , et dans un instant l'intendant du bon génie se voit entouré d'un nuag« de parfums. On le porte sur un lit d'un duvet plus élastique et plus fin que l'édredon , et là , il se livre aux douceurs d'un sommeil paisible , bercé par d'aimables songes, enfants légers et riants du jour qui vient de finir.
Au lever de l'aurore , on le fait entrer dans une salle de bain décorée de mille tableaux voluptueux. Au sortir du bain , deux esclaves le posent sur des coussins, pétrissent mollement sels muscles dilatés, assouplissent ses membres, puis enveloppent sa tête dans un sachet d'aro-
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mates. La volupté circule dans toutes ses veines-; il respire avec délice , et se croit transporté dans le sixième ciel.
Ghaciue jour amène de nouveaux plaisirs , et le bon Amestan ne conçoit pas comment ses esclaves peuvent dans le même instant deviner et exécuter ses moindres désirs. Cependant aucune femme ne s^était encore présentée à ses regards. Il s^en est bien aperçu. « Pourquoi cette précaution du génie ? dit-il ; s'est-il donc défié de ma sa* gesse et de ma prudence ? Certes , il a grand tort. Il aurait pu remplir son palais des plus belles femmes de TEurope et de T Asie ; leurs charmes ne m'auraient point séduit ; j*ai été trop long-temps leur dupe pour ne pas les connaître et pour les redouter. J^ai de Texpérience à présent , f ai de Texpérience ; et si je suis jamais amoureux... Mais non , je devine Tintention du génie ; il n'a pas voulu que la vue de ce sexe trompeur troublât mes jouissances, en me rappelant d'importuns souvenirs. Il me juge mal ; je ne sens pour les femmes ni haine ni colère ; la plus belle ne me ferait pas sortir de mon heureuse insensibilité. »
Cependant quelquefois il se disait : « Au milieu de tous les plaisirs que le génie me procure , il me semble quUl manque quelque chose à mon bonheur. A présent que la jeunesse et la beauté me sont rendues , je voudrais savoir ce que les femmes penseraient de moi ; sans doute elles feraient tous leurs efforts pour me plaire : ce manège m'amuserait beaucoup , et m^amuserait sans danger, grâce à mon expérience. Toutes réflexions faites, j'aimerais mieux qu'il y eût des femmes ici. »
Il était dans cette disposition d'esprit depuis cinq ou six jours , lorsqu'il lui prit, envie de visiter. le jardin confié à sa garde. Après avoir parcouru le plus beau vallon de l'univers, «il arriva au penchant d'une colline , il aperçoit une enceinte fermée par des murs d'argent d'une prodigieuse épaisseur. Cette enceinte renferme le jardin du génie ; une grille d'or massif en laisse apercevoir les
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beauMs , mais en défend rentrée. Amestan y parvient sans peine , et regarde aveo admiration un séjour qui semble être le modèle ou la copie du paradis de Mabo** met
«Oh! le beau lieu ! dit Amestan. Quel dommage que le génie m'en ait interdit l'entrée ! » Bientôt il aperçoit A travers la grille un essaim de jeunes filles belles comme les bouris , qui s'avancent vers lui, Elles sont sans voile , et un vêtement léger dessine élégamment les contours de leur taille. La gaieté , le désir de plaire brillent dans leurs yeux. A Taspect d*Amestan elles semblent étonnées, elles se regardent, elles se parlent en secret, elles semblent lui sourire , et bientôt elles l'invitent, par des signes » à venir partager leur charmante demeure. Amestan reste immobile , et l'une d'elles prend enfin la parole pour lui adresser, au nom de ses compagnes, la même invitation. Elle y mêle les louanges les plus flatteuses pour Amestan; et, dès qu'elle a fini de parler, ses jeunes amies marient leurs voix au son de divers instruments qu'elles manient aveo autant de grâce que de légèreté , et forment en même temps des danses animées et voluptueuses.
Amestan prend plaisir à ces tableaux variés. Son amourpropre jouit des efforts que ces jeunes beautés font pour le séduire, mais il n'est point séduit; il est trop sage, il a trop d'expérience ; il rit et s'amuse de toutes ces tentatives inutiles.
Cependant il aperçoit dans un lieu solitaire, sous un bo8<iuet de myrtes , une jensefiUe séparée de ses oompa* gnes i elle est assise au bord d'un misaean qui coule aveo lenteur. Ses regards «ont.altaehés txislmnent sur ces eaux hn^iides et fictives; elle simpirei lève .ses beaux yeux vers le ciel « et dans^M^tsiicbaiiltt jndimeolie semble [ovt* Um tout Vunivers.
Amestan remarque qu^elle ne daigne pas même le re« garder ; et, sans le vouloir, sans y penser, il ne regarde quelle } il suit , il épie tous ses mouvements » et ne s'éloi^
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gne de la grille qu'au moment où cette jeune et iutà'w* santé beauté s'enfonce sous la voûte la plus sombre du bocage, et disparaît. Amestan regarde encore pendant quelque temps la place qu'elle vient d^occuper, et retourne an palais du génie en pensant au spectacle dont ses yeux viennent d'être témoins. «Ah ! ah ! se dit-i! à lui-même , je ne suis plus étonné que le génie n^ait point voulu placer des femmes auprès de moi , pour égayer ma solitude. C'est un plaisir qu'il a voulu réserver pour lui seul. Il a le plus beau sérail du monde, et c^est moi qu'il a choisi pour en être le gardien! Fonctions bien flatteuses pour l'amour-propre d'un homme de vingt ans, tout rempli du feu de la jeunesse ! Je rougis ^ en vérité , de penser qu'il m^ait cru digne de jouer un pareil rôle. Quel honneur pour mol lorsque , de retour à Ispahan , j^entendrai le peuple dire : Ce jeune homme a bien mérité la fortune dont il jouit, il a été le gardien fidèle du plus beau sérail de l'Asie. On rira , on se moquera de moi , et je n'oserai me montrer au milieu des jeunes gens de mon âge. »
Le sommeil vint suspendre ces tristes réflexions. Mais ce ne fut point un sommeil paisible. Amèstan voit en Bonge cette jeune beauté solitaire et pensive ; elle verse des larmes , et celles d' Amestan ne tardent pas à couler. Il voudrait voler vers elle pour la consoler, mais une funeste barrière s^oppose & ses désirs. Il croit secouer la grille du jardin, il l'ébranlé , elle va s*ouvrir, lorsqu'une voix terrible lui crie : «Arrête, insensé, que fais- tu ? souviens-toi des ordres qui te sont donnés. » A ces mots, Amestan se réveille. Une sueur brûlante coule sur ses joues, un feu subtil circule dans ses veines. Il se lève en tremblant, il se promène avec une violente agitation ^ en attendant le réveil du jour.
Dès le premier rayon de Taurore , il vole au jardin du génie. Il s'approche de la grille , et bientôt il voit venir toutes les jeunes beautés de la veille. Elles sont parées avec coquetterie ; la gaieté brille dans leurs yeux , et leur
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sourire a tout à la fois quelque chose de doux et de malicieux. A Taspect d'Amestan elles se mettent à rire , et disent en le saluant : « Bonjour, beau gardien du sérail. Avez-vous bien dormi cette nuit ? Que votre teint est frais ce malinl Oùle génie a-t-il pris un si bel eunuque? » D'autres disaient , en regardant Amestan du coin de l'œil : « Quel dommage ! » A ces mots , elles s'éloignent et laissent Amestan, qui rougit de honte et frémit de colère.
Cependant il n'a point vu celle qui l'occupe tout entier. C'est en vain qu'il la cherche des yeux; elle ne reparait point ; le plus profond silence règne dans l'enceinte du jardin. Après avoir attendu vainement plus de six heures , il prend le parti de retourner à son palais. « Je reviendrai ce soir, dit-il , je la verrai , je l'entendrai peut-être. Le génie ne m'a point défendu de la voir, de l'entendre , de l'aimer et de m'en faire aimer. La seule chose qu'il m'ait interdite , c'est l'entrée de ce beau jardin confié à mes soins. Oh ! si j'étais aimé ! Mais que dis- ]e , malheureux !.... Moi, j'aimerais encore.? Qui me dit que la plus profonde perfidie n'est pas cachée sous ces traits ingénus ? Mais non ; sa vertu , sa candeur égalent sans doute sa beauté céleste. Elle n'a point cherché à me séduire comme ses compagnes ; elle n'a point fait parade, comme elles , de ses talents et de ses grâces ; elle a trop de pudeur ; son âme est le sanctuaire de l'innocence et de la vertu, comme son front en est l'image. La grille )Eatale me sépare d'elle. Qu'importe ? cherchons toujours à lui plaire , possédons son cœur, n'est-ce pas le premier de tous les biens ? Quand Tannée sera révolue , quand le génie voudra exécuter les brillantes promesses qu'il m'a faites , je lui dirai : « Gardez , gardez tous vos trésors, et donnez- moi seulement celle que j'aime. »
Vers la sixième heure du jour, il se lève , et retourne au jardin du génie ; il arrive à la grille ; et , promenant au loin ses avides regards , il cherche partout celle dont il est si vivement épris. Mais le jardin lui semble dé-
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sert. On n'entend que le chant des oiseaux qui Thabitent. Amestan reste long-temps dans Tattente ; déjà la nuit approche, et il commence à se désespérer. Tout à coup^ il entend , assez près de lui , des soupirs et des sanglots. ]1 écoute , il regarde , et reconnaît la maîtresse de son cœur sons un groupe de citronniers et d^aloès. Elle est appuyée sur une de ses compagnes , et toutes deux semblent être dans une profonde méditation. Enfin , Tamie de cette jeune beauté prend la parole et dit : « Âh ! ma chère Améline ! pourquoi vous abandonner à la douleur ? Que pouvez-vous regretter dans ce lieu de délices ? Que manque-t-il à votre félicité? Le génie vous aime avec passion ; il ne tient qu'à vous de régner ici , de partager toute sa puissance et ses richesses , si vous consentez à partager son amour; et vous pleurez lorsque toutes vos compagnes envient votre destinée ! Confiez vos peines à ramitié,et puisse Mahomet m^accorder cette éloquence qui console , ce baume qui calme la douleur et guérit les plus profondes blessures de Tàme. — Hélas ! c'est en vain, répond Améline , que tu chercherais à me consoler. Mon sort est affreux , et la mort seule peut me rendre le repos. Je suis fille unique d'une mère qui m'adore , qui , dans sa pauvreté , n^avait que moi pour soutien de son existence. Ce génie puissant m'a vue , il m'a aimée , il m'a arrachée des bras de cette mère si tendre et si chérie. Je crois la voir dans les larmes , dans le désespoir, privée de son unique appui , de celle qui faisait tout son bonheur. Peut-être n'a-t-elie pu résister à sa douleur, peut-être ma mère n'est plus ! Que me font à moi ces ' richesses, cette puissance dont tu me parles? J'étais heureuse dans ma pauvreté ; je ne demandais au ciel que ma mère. Si j'étais restée près d'elle , peut-être un jour un époux pauvre comme moi , mais choisi par mon cœur, eût partagé avec moi les soins que je lui pro;.!iguais ; nos jours auraient coulé dans ia paix et rinnocence. Ce génie barbare m'a tout ravi. »
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A CCS mots, la jeune et belle Atnéline sort du bosquet et passe devant la grille où Tamoureux Amestan était immobile , avide de t ecueillir les moindres paroles qu'elle Uissait échapper. £n la voyant si près de lui , il ne peut contenir ses transports , et il s'écrie : « Améline , Amé-^ line, douce et angélique créature! Je taime, je brûle pour toi du plus tendre et du plus violent amour ! » La jeune fille se détourne, regarde Amestan , et ses joues se couvrent d'une vive rougeur. « Améline, continue Amestan , ne t'éloigne pas , reste encore près de moi , ton absence me ferait mourir. » Améline regarde encore le beau jeune homme qui lui parle ; elle voudrait marcher plus leutement , mais sa compagne l'entraîne, en lui di$:ant : « Fuyons , fuyons le nouveau gardien de ce sérail ; il vient ici pour nous épier. Peut-être a-t il entendu nos discours. » Ces mots portent IVpouvante dans le cœur d'Améline, qui s'éloigne avec rapidité.
Amestan n'est pas mécontent de sa soirée. Il a vu Améline , il Ta entendue , il lui a parlé , elle connaît Tamour qu'elle a fait naître. « Qu'elle est belle, dit-il , et que son histoire est touchante ! Au sein des grandeurs, elle regrette l'humble chaumière où sa piété filiale trouvait en ellemême toutes les jouissances ! Que de vertu ! que dlntiocence! Ah! sans doute, Améline est bien supérieure à tout son sexe. Ce n'est pas une femme , c'est un ange ! Son cœur est pur comme le ciel même. Elle ne petit tromper. »
Cependant une triste réflexion vient Taffliger. Il se rappelle le discours de la compagne d'Améline. « Elle me méprise , dit-il en lui-même ; elle me croit le vil gardien de ce sérail ! » Il se rappelle encore que le génie est amoureux d'Améline , et il désespère d'obtenir un pareil trésor d'un rival.
Troiâ jours entiers se passent sans qu^Amestan puisse revoir la belle Améline. Qui peindrait son inquiétude? Qu'est elle devenue ? Le génie l'aurait-il enlevée de ces
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lieux? Aucait-eUe succombe à sa douleur?... Les idées les plus lugubres remplissent la tôle et le cœur du pauvre Aniestan. Enfin, le quatrième jour, vers la septième heure du soir, il revoit celle qu'il aime. Elle est près ds lui, elle ne peut le voir, mais il peut la regarder et l'entendre. Elle paraît moins abattue, et jamais elle n'avait été »i beli«. Amestan la contemple avec admiration, mais quelle est son ivresse lorsqu'il entend les discours qu'elle adresse à son amie ! « C'est en vain , chère Nirza , disaitelle, que tu veux me prévenir contre ce jeune homme qu« nous avons aperçu Pautre jour. Non, il ne venait point ici pour nous épier et pour nous perdre. As-tu remarqué sa beauté? Gomme ses traits sont nobles et tou*chants! avec quelle tendresse s s regards étaient attachés sur moi! Il m'aime, je n'eu doute pas; il me Ta dit avec cet accent du cœur que le mensonge ne saur.iit imiter. De^ puis ce jour , je n£ vois plus , je n'entends plus qpe lui. Je sens que je Taime pour la vie. »
Oh ] comme le cœur d'Amestan est ému ! comme son sang bouillonne dans ses veines ! Il est aimé , il ne peut en douter. Amélinene cherche pointa le tromper; elle le croit bien loin : elle épanche son cœur dans le sein die la confiance et de l'amitié. Elle continue : p Oui, depuis ee moment, mon existence est changée; l'espérance est entrée dans mon cœ^r; car s'il est vrai qu'il m'aime comme il me Ta dit, comme il l'a juré , comme je le crois, tu sais , mou amie, qu'il ne tient qu'à lui de nous rendre à jamais heureux. »
C'est ici que Tattention d'Amestan redouble encore s'il est possible. Que di$-je? toute son âme est comme suspendue aux lèvres d'Améline qui f)oursuit : « Oui, s'H osait, dit elle, il pourrait nous rendre heureux! » Tu sais, ma chère Nirza, que le pouvoir du génie ne tient qu'à un événement qui détruirait tout son empire sur nous. Tu sais que nous serons libres lorsqu'un jeune iiomme aura mis le pied dans ceslieux^etque ce3 jardins^ ce palais magni-
AO LE CARAVANSERAIL.
fique doivent être la récompense de notre libérateur. Oh ! puissent tous ces biens appartenir à celui que j'aime !
« Grand dieu ! serait-il vrai ? s'écrie soudain Amestan , dans un transport, de joie inexprimable. Je posséderais Améline ! je la rendrais maîtresse de ce beau séjour ! » A ces mots , il ébranle fortement la grille d'or qui n'était qu^à demi fermée. Elle s^ouvre , il s*élance, il tombe aux
pieds d' Améline; mais ciel! Quel étonnement!
Améline a disparu : ces jardins, ces palais, il n'en reste pas même de trace ; ils se sont dissipés comme de légers nuages, et le bon Amestan se trouve à l'entrée de la grotte de Maaran , sous le palmier solitaire , dans le lieu même où le génie s'est offert à ses yeux pour la première fois. Qui peindrait son étonnement, sa confusion et sa douleur? Ses forces sont épuisées, son corps est courbé presque jusqu'à terre et chancelle sur ses genoux arqués et tremblants ; une longue barbe blanche descend sur sa poitrine ; des rides profondes sillonnent ses joues creuses et livides, et son front, dégarni de cheveux, ne peut supporter les faibles rayons du soleil couchant. Il a vu tout d'un coup s'envoler sa jeunesse, sa vigueur, sa beauté. De vin^ans, le voilà revenu à quatre-vingts. Il reste long-temps plongé dans un morne silence et dans une immobile stupeur. Ses regards sont fixés sur la terre ; il n'ose les promener autour de lui de crainte de rencontrer quelque fâcheux témoin de sa honte. Sa triste rêverie est bientôt interrompue ; il entend marcher auprès de lui , il lève les yeux et reconnaît... Mélédin, son ami Mélédin, qui revient aussi vieux , aussi cassé que lui.
Les deux vieillards se regardent long-temps sans oser rompre le silence. Cependant leur réunion les console un peu. Mélédin prend ^ le premier, la parole et dit : « Te voilà donc, bel Amestan ? — Te voilà donc, beau Mélédin ? ^- Hélas! oui, me voilà. Notre jeunesse n'a pas duré long temps. — C'est notre faute. — Qu'avons-nous fait ? — Des sottises. — Je le vois bien. » Alors Amestan ra-
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conte son aventure à Mélédin , qui lui dit , à son tour , comment il a su proGter des bienfaits du génie.
« Tu n^as pas oublié, mon cher Amestan, que le génie me mit au doigt un anneau précieux à Faide duquel je devais connaître tous les secrets des hommes que je regarderais en face. Beau , rajeuni , plein de vigueur et de santé , je retourne à Ispahan , formant d'avance les projets les plus brillants. Je me voyais riche, puissant, considéré. Quel moyen, disais-je, pour faire , en peu de temps, une immense fortune ! Je vais bien m'assurer du spectacle de toutes les passions, de toutes les petitesses ^ de toutes les ruses, de toutes les fourberies des hommes. Si je veux, il ne tiendra qu^à moi de passer pour Thomme le plus savant de la terre , pour un être doué d*un esprit supérieur. Je pourrai même prédire Tavenir, et presque toujours à coup sûr.
» Comme je réfléchissais à toutes ces choses, j'arrive à Ispahan, par les jardins de Zurfa^ et je traversais la grande et belle rue de Scéarbach , lorsque je vois venir une petite vieille, enveloppée d'une longue mante, et portant une corbeille sous le bras^ avec un air mystérieux. Je soulève le voile de cette vieille, je la regarde en face, et je lui dis en riant : « Ah ! ah ! ma bonne ; ce n'est pas moi que vous cherchez; le magnifique seigneur Jkélibé serait bien content s'il savait de quelle jolie commission vous vous chargez. » La vieille panit interdite et très-effrayée. « Au nom du prophète ! ne me trahissez pas , dit-elle ; il est vrai qu'une des femmes du seigneur Akèlibé est éperdument amoureuse d'un jeune homme de cette ville, elle lui a donné rendez- vous dans le lieu où je porte celte corbeille pleine de fruits et de vins délicieux. Je vous en conjure, seigneur, n'abusez pas du secret que vous avez su découvrir. » Je mourais de faim et de soif, et je dis à la vieille : « Ne craignez rien, ma bonne ; je serai discret si vous voulez me laisser cette corbeille , car je n'ai ni bu , ni mangé d'aujourd'hui. » La
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vieille n^bésita pas ; elle laissa tomber la coi4}eille et s'en-* fuit. Je m'emparai des provisions destinées anx deux amants, et j'entrai dans un beau caravansérail , où je fis un excdient souper, riant de cette aventure et bénissant le génie dont le merveilleux anneau me procurait un si bon repas. Je pensai à toi , je bus à ta santé , et je priai le propbète de 4e contiauer sa protection.
» Je n'avais pas encore achevé mon souper, que je vois quatre jeunes gens entrer dans le caravansérail. Ils se placent auprès de moi , se font servir des glaces , et se mettent à raconter quelques aventures galantes qui excitèrent ma curiosité. Je veux m'égayer avec ces aimables convives , et je crois leur faire le plus grand plaisir en leur racontant Thistoire du soigneur Akèlïbè. Je cherche à mettre dans mon récit beaucoup d'esprit et de gaieté ; je l'assaisonne d'une foule de traiis plaisants que me fournissent le bon vin , ia bonne humeur et le désir de briller. Je suis assez content dii rôle que je joue , lorsque le plus jeune de mes quatre auditeuris se lève, m'interrompt brusquement , et dit à ses compagnons : « Voilà l'homme que nous cherchons , celui qui connaît le secret de mon amour. Amis, il faut nous assurer de son silence , et pour cela je ne vois qu'un seul moyen , c'est de nous défaire de sa personne. » A Finstant , les qnaîre inconnu^ fondent sur moi avec impétuosité ; ils étaient armés de gros barons , ils me frappent avec tant de violence qu'ils m'auraient bientôt assommé, si mes cris n'eussent attiré à mon secours tous les esclaves employés au service du caravansérail. Les quatre inconnus s'éloignent précipitam'» ment et me laissent plus mort que vif. Heureusement mes blessures n'étaient pas dangereuses , et grâces aux soitis qui me fui ent prodigués , je fus guéri en peu de jours.
» Je n'avais pas encore mis le pied dans ma maison depuis le jour de ma nouvelle métamorphose , et je voulais y rentrer ; mais j'éprouvais une grande difficulté. « Comment , disais-je en moi-même , comment parviendrai-je à
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me faire rccounaitre de 019 famiUe et de mes escUivcsP Me voilà plus jeune que mes enfjmts ; si je dis que je sujs U'ur père , ils se moqueront de moi et me oh?sseront honteusement de jiia propre maison. » JMmagii;^e un moyen qui doit me réussir. J'écris au chef de mes esdaves, et je lui mande qu'un voyage indispensable doit me tenir pen* dant long-temps éloigné dlspahan. Je lui enjoins de rece voir 1« porteur de cette lettre comme un autre moi' même , et de lui obéir en toutes choses jusqu'à mon retour, dont je ne fixe point le moment. J arrive chez moi muni de (et ordre , qui est aussitôt exécuté ; je me vois intror duit dans ma maison , j'y dispose de tout comme à mon ordinaire., et seulement sous un nom emprunté. Cependant je crus m'apercevoir que Tabsence de leur père n$ déplaisait pas à mes enfants ; ils se livraient snns con«trainte et sans calcul à toutes leurs fantaisies. Mon fils aine voulut m'enlever une jeune et belle esclave que je venais d'acheter pour moi ; je le surpris même un jour aux genoux de cette jeune beauté. Je me permis des remontrances essez vives; on me répondit par un sourire moqueur; je perdis patience, on me manqua de respect. J'oublie le rôle que je dois jouer , mon sang s'allume et bouillonne dans mes veines; je me mets en fureur, mon fils me rêl»ond par des injures. Je veux employer la menace pouf rappder ce jeune téméraire à la raison ; toute la famille se révolte contre moi. Je déclare à mes enfants que je sois leur père ; ils me déclarent que je suis un fou e4;me met* tant à la porte.
» Ne pouvant réclamer un titre et des droits que per* sonne n'aurait crus légitimes, j'allai m'établir dans une petite maison située sur Ja place de TÂtméidan. Tous les matins je me promenais sur cette belle place où les marchands de toutes les nations viennent étaler leurs immenses richesses. Là , je pouvais contempler à mon aise le tableau mouvant de toutes les passions humaines. Je voyais les acheteurs , les vendeurs, les curieux , les hon-
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nétes gens et les fripons. Je portais à mon doigt Tanneaii du génie, et je m'amusais à découvrir les plus secrètes pensées de tous les hommes qui passaient et repassaient devant moi ; je lisais sur la figure de tous les marchands le véritable prix de chaque chose , et j'acquérais une instruction qui pouvait m'étre fort utile un jour, si je n'avais mieux aimé montrer mes connaissances que de les mettre à profit. Je donnais d^excellents conseils aux acheteurs ; je leur indiquais le prix réel des objets dont ils étaient ten*< tés ; mais ce rôle ne me réussit pas, les dupes furent toujours dupes en dépit de mes conseils , et doutèrent d'une science qui contrariait leurs désirs. Je vis bientôt que les caprices et les passions des honnêtes gens font une grande partie de l'adresse des fripons , et que l'homme qui désire vivement est déjà à demi trompé.
» Cependant, après avoir recueilli un bon nombre d'observations neuves et piquantes, je cherchai à me produire dans les grandes assemblées, dans les jeux et les fêtes publiques. Je me fis connaître , et sans laisser deviner le secret de mon anneau , je disais sur tous les gens que je rencontrais des choses si curieuses et qui se trouvaient si confoi^mes à la vérité , que je passai bientôt pour un homme extraordinaire : je triomphais , je jouissais avec orgueil de l'éclat d'une brillante réputation , lorsqu'inscnsiblement je vis chacun s'éloigner de moi , même jceux que mes discours avaient d'abord amusés. On me fuyait comme un homme dangereux ; tous ceux à qui j'avais fait part de mes observations sur les autres les avaient trouvées si justes ,<|u'ils craignaient aussi d'être démasqués à leur tour. J'entendis plusieurs fois bourdonner à mes oreille» que j'étais un homme perfide et méchant , et je vis sur quelques figures le projet à demi formé de me jeter dan» la rivière du Sanderon.
» Jusqu'ici je n'avais songé qu'à satisfaire ma vanité ; je n'avais rien fait encore pour ma fortune. Un jour que je me promenais, selon ma coulMmç^ sur la place de VAt\
AMESTÂN ET MÉLÉDIN. Zi5
méidai) , un grand bruit se fait entendre. On dit autour de moi que le grand roi Scha-Séfi sort de son palais , et quMl va traverser la rue de Scéarbach pour se rendre ayee toutes ses femmes dans les jardins de Zurfa. Bientôt s'ouvrent les portes du palais ; on étend sur tes degrés de marbre blanc les plus riches tapis de la Perse , et Scha-Séfi descend escorté de tous les grands de son empire.
» Il monte un superbe coursier arabe , tout resplendissant de perles , de diamants et de pierres précieuses. Les courtisans, les seigneurs de sa suite sont aussi montés sur des chevaux d'un grand prix Cette magnifique cavalcade traverse au pas toute la rue. Les femmes sont portées dans des litières couvertes de riches tapis et d'étoffes de soie et d'argent. Le visir est auprès du roi , qui lui parle avec familiarité. « Le grand-visir est plus que jamais en faveur, » disent plusieurs politiques qui se trouvent près de moi. Je regarde attentivement le grand roi , et , fier de pouvoir montrer ma pénétration , je dis , assez haut pour être entendu de ceux qui m'environnent : « Demain , le grand-visir tecevra le fatal cordon. » Tout le monde se regarde en souriant ; on me montre au doigt , on se mOr que de ma prédiction.
» Cependant la foule se dissipe , chacun se retire chez soi, et le lendemain , au lever du soleil , on apprend que le grand-visir a perdu la vie. Cette nouvelle circule dans tout Ispahan avec ma prophétie. Chacun se dit : Quel est cet homme qui possède ainsi le talent de deviner.^ Certes, il faut quMl soit inspiré par le prophète ou qu^il soit doué d'un esprit supérieur à celui des autres hommes. » Dans tous les cercles , on ne parle que de moi. Si je parais , on s'attroupe pour me voir, et je deviens l'objet de la curio* site générale. Le roi , le grand Scha-Séfi lui-même , me fait appeler; il veut me voir, m'interroger, m'entendre. Quel bonheur ! quelle gloire 1 que je vais bien profiter de cette audience ! Je monte au palais du roi , je suis introduit auprès de sa personne auguste et sacrée /je puis le
l IWI
46 LE CÂHAVANâËRAIL.
CQntemp]erfape à face dans tout l^cclat de sa puissance. 3e me prosterne à ses pieds ; il nVordoiinc de me relever, et me dit : « Qjui es-(u , toi qui prédis Tavenir ? Qui fa dit que mon grand-visir mourrait aujourd hui? — O le plus sage et le plus puissant des rois ! lui répondis-je , roi plus liriUant que cet astre qui dispense la lumière au monde , je te dirai |a vérité. Je puis te rendre les plus importants services, car je puis lire d'un seul regard dans les replis les plus profonds du cœur humain. Je puis distinguer eeux qui t^aiment dé ceux qui te haïssent, et déjouer les cpmplots des ennemis de ta grandeur. Aucun secret ne mVst caché. — Aucun secret ! me répond le roi ; je veux réprouver. Réponds-moi donc : pourquoi ai-je fait mouirir mongrand-visir.^ — Parce qu'il a l'u l'imprudence de vous rappeler la loi du prophète qui défend aux croyants de boire du vin. — Qu'ai-je fait hier au soir, avant de m'endormir ? — Yous avez fumé des aromates , et vous 9vez vidé six coupes de vin de Schiras. — Quel rêve ai~ je fait pendant mon sommeil? — Yous avez rêvé, sei> gneur, que vous étiez le soleil ; que la mer roulait le vin le plus délicieux, et que vous la pompiez de vos rayons. — A qui ai-je donné audience ce matin? — A Tambassadeur de la Chine. — Qu'ai-je fait à cette audience ? — Yous vous êtes endormi , seigneur. — Il suffit, dit le grand roi en fronçant le sourcil d'un air terrible. Allez , sortez de ma présence. Je ne veux pas qu'il existe sur la terre un homme qui connaisse mes pkis secrètes pensées , et qui puisse lire jusqu'au fond de mon cmur. Allez. — O mou cher Amesian ! quelle fut ma surprise ! quelle fut ma terreur ! Je m'attendais aux plus biiliantes récompenses , et le roi venait de prononcer Tarrét de ma mort ! Je sors du palais, }e descends les degrés avec précipitation ; mais à peine suJs-je dans la rue, que je sens mes genoux s'alTaibliret chanceler, mou corps s'afliaisse, une longue barbe effleure ma poitrine; je me retrouve à quatre-viugts ans, et Tanneau merveilleux a disparu,
AMËSIaN Et MÉLÈDIN. kl
» A peine avais-je fait une centaine de pas dans la me, qne je vois arriver les gardes du roi. L'un d'eux me saisiÉ fortement parle bras et me dit : « Vieux barbon , aurais-* tu rencontré par hasard un jeune homme de vingt ans ^ dont la figure est belle, le teint coloré, les cheveux blonds , les yeux pleins de feu ? Il sort dans ce momeiit du palais de Scha-Séfl , et sans doute il a pris le même chemin que loi. — Que voulez-vous faire de ce jeutié homme? demandai-je en tremblant. — Nous voulons lui couper la tête. » Ces paroles me font frémir de terreur, mon sang se glace dans mes veines, le peti de cheveux que je possède se dresse sur mon front ; la crainte du danger me fait perdre la raison. Je me jette à genoux , et je m'é^ crie : Ah ! seigneurs, prenez pitié de ttioi ; grâce ! grâce ! le suis ce jeune infortuné que vous cherchez.» Les gardes étaient loin de s'attendre à cette réponse. A|a figure ne ressemblait guère à celle dont on leur avait donné le si-> gnalement. Ils se mettent à rire et s'éloignent. Ma terreut* se dissipe par degrés ; je recouvre assez de raison pour penser que ma nouvelle métamorphose me meta Tabri des poursuites de mes ennemis. Je traverse toute la Ville, et je reviens en ce lieu avec l'espérance de t'y rencontrer; elle n'a pas été déçue. »
(t Hélas! non, dit Amestan, nous n^avonspas été plu§ sages l'un que l'autre. Qu'avons-nous fait des présents dtt génie .î* Ah! s'il voulait encore nous les rendre ! — NouS nous conduirions mieux, dit Mélédin; nous étions si jeunes! — Vous vous trompez , leur répond une voix extrêmement douce, qu'ils reconnaissent pour celle de leur génie protecteur ; vous vous trompez , ô bons vieillards ! ce vœu que vous formez encore prouve que l'expérience ne peut vous corriger. Ce n'est ni l'expérience , ni la raison qui manque aux hommes dans leur jeunesse. L'ignorance n'est point la cause de leurs erreurs et de leurs folies, mais leurs passions , qui font taire la raison et oublier les leçons de l'expérience. Après vingt naufrages, le pi-
/iS LE GAK^VANSERAIL.
lote met encore à la voile ; il s'embarque de nouveau sur cette mer orageuse qui a pensé vingt fois devenir son tombeau. Les enfants ont Texpérience des folies de leurs pères, et n'en sont ni meilleurs ni plus sages. £n vain les générations passées instruisent les générations à venir ; les guerres les plus funestes , les révolutions les plus terribles couvriront de deuil , de sang et de larmes, ce petit globe où vos passions s'agiteront jusqu'au dernier des jours. Rendre à la vieillesse sa vigueur première et ses penchants, c'est lui rendre toutes les erreurs de la jeunesse. Vous, Mélédin, vous étiez vain , indiscret, léger, inconsidéré ; vous avez été mille fois dupe de votre indiscrétion et de votre vanité. Redevenez jeune encore, vous serez encore dupe des mêmes défauts. Vous , Amestan , vous aimiez passionnément les femmes , vous avez été cent fois dupe de cette passion ; qu'on vous rende vos belles années , vous serez trompé cent fois , mille fois encore. La dernière femme que vous aimerez vous paraîtra toujours plus belle, plus tendre et plus vertueuse que toutes les autres, et vous direz d^elle ce que vous disiez d'Améline : Cest un ange; son coswr est pur comme le ciel même; elle ne peut tromper,
» Cessez donc d'accuser le ciel d'injustice et de rigueur. L'expérience est le réveil qui dissipe les erreurs de vos songes ; elle est moins douce , moins riante que vos illusions , mais il faut en jouir comme de la vérité. »
CONTE
Le sultan Achraet régnait depuis dix aiinccs sur le vaste empire du croissant; il avait des vertus; il était plein de courage, déloyauté et de bonté: on le nommait
LES XUNETTES MAGIQUES. 49
U bon Achinet. Cependant il avait aussi de grands défauts : sujet à des préventions, il était fou de ce quil aimait, et détestait ce qu'il n*aimait pas. Sa haine et son amitié n'étaient le plus souvent que des caprices. Il aimait la flatterie, et croyait de bonne foi à la vérité des éloges que lui prodiguaient ses flatteurs et ses courtisans, comme à la sincérité des caresses de toutes les belles femmes dont son sérail était rempli. L'amour-propre est crédule, il se défie plus souvent de lui-même que des autres, il croit facilement à la franchise de ceux qui le flattent; et en cela il ressemble à toutes nos passions.
Si Achmet trouvait un grand plaisir à se voir, encensé, en revanche la contradiction lui était insupportable ; la vérité qui contrariait ses penchants et ses volontés lui paraissait dure et offensante, il la repoussait comme un mensonge. Il était intraitable alors comme presque tous les rois, comme presque tous les hommes. Il n'aimait les conseils que lorsqu'ils se trouvaient d'accord avec ses caprices et ses goûts. On voit qu'il devait être facilement trompé par tous ceux qui voulaient s'en donner la peine ; et à la cour des rois on trouve toujours quelqu'un qui veut bien se donner cette peine-là.
Le bon Achmet avait cependant un visir, nommé Rustan, qui le servait depuis son avènement au trône. Rustan . était d'une figure imposante; une longue barbe que les années avaient blanchie , donnait à sa physionomie quelque chose de rude et de sévère. Comme il avait une profonde connaissance des affaires, une grande expérience et soixante et dix ans , il se croyait le droit de tout dire. Quand le sultan voulait former quelque folle entreprise, le visir lai montrait sans détour l'extravagance d'un tel projet; quand Achmet faisait des dépenses excessives, Rustan ne manquait pas de lui représenter qu'il ruinait le trésor. Enfin, le visir contrariait souvent le sultan, car^ ie sultan était toujours très-disposé à faire des folies ,
&Ô LE GABAVAteEftAlt.
disposition qui, je croiâ, serait celte de bien des genâ, s'ils étaient à la tête du vaste empire du croissant.
Achinet avait un jeune favori et une suliane favorite qu'il aimait à Tidolâtrie, et qui avâit^nt, dans le gouvernettient, bien plus d'influence que le visir. Dans les affaire» les plus importantes, Achmet ne consultait que son cher Méissour et la belle Fotmé ; il ne prenait un parti que d'après leurs décisions. Le favori , comblé de ses bienfaits , lui arrachait tous les jours de nouveaux dons, et disposait de toutes les places de Tempire, de toutes les charges du sérail, de tous les emplois de Par* mée. Achmet ne savait point lui résister , il se disait t « Nétssour m'aime tant ! pourrais-je lui refuser quelque chose? D'ailleurs, il ne désire que ma prospérité et ma gloire. » La confiance est la compagne de l'âmitié.
11 croyait de même à tous les discours de Fatmé ; il: volait au-devant de tous ses désirs qui étaient infinis, et sans doute il eût bientôt ruiné jusqu'au dernier de ses sujets i -pour satisfaire les caprices toujours renaissants de sa belle sultane. Il se disait : « Fatmé a tant d'amour pour moi! comment lui refuser quelque chose PD'aiU. leurs, elle ne veut que ma prospérité et ma gloire. » Les sultans ) comme le commun des mortels, sentent le besoin de se croire aimés.
On voit bien qu'avec un tel caractère Achmet ne pouvait pas être souvent d'accord avec son grand-visir. Ils avaient ensemble des querelles très-vives du côté du sultan;. car, pour le visir, il ne sortait jamais des bornes du respect qu'il devait â son maître ; il lui disait toujours la vérité avec ce calme inaltérable qui appartient à la droiture et à la raison. Mais Achmet , éperdument amoureux de la sultane, et engoué, jusqU^à la passion, de son favori, ne regardait Rustan que coilame un homme 4ur, sévère, ombrageux, qui se faisait une sorte de plaisir de le contrarier jusque dans ses jouissances les plus vires^ '
dans ses penchants les plus doux et («s plus raisonnables. Aussi, depuis quelque temps, ne sentait-il pour lui que du dégoût ; il ne lui conservait le titre de visir que par égard pour ses anciens services, en attendant une occasion favo^rable pour Yen dépouiller, et pour en revêtir son chev Bféissour.
Une nuit, le bon Achmet était couché près de la belle Fatmé. Elle sommeillait paisiblement, et le sultan, ivre d iroour et de joie, la regardait dormir sans oser trour bler son repos. «Qu'elle est belle! pensait-il; le paradis de Mahomet renferme-t<-il une seule houri que Ton puisse iBomparer à Fatmé ? Quelle fraîcheur ! que de lis ! que de roses I et Rustan voudrait que je refusasse quelque chose à Fatmé! Ah! je voudrais posséder dans un seul diamant toutes les richesses de Tunivers pour les lui of« frir! Ce Rustan prétend m'aimer, et il déteste tout ce que j*aioM ; il calomnie sans cesse auprès de moi Fatmé et JVéissour ; il voudrait me persuader qu^ls me trompent , afin de posséder seul ma confiance et de jouir de tout mon pouvoir. L'autre jour encore il me disait t O sqblime sultan ! que vous êtes aveugle ! Puisse Mahomet vous envoyer des lunettes, à Taide desquelles vous lisiez dans le cœur de tous ceux qui vous environnent. Ah ! si je les possédais, ces précieuses limettes, que d'amour pour moi je verrais dans le cœur de Fatmé \ Je gage que, dans ce moment, elle rêve i moi ; elle ne voit que moi dans ses songes, comme elle ne peme qu*à moi lorsqu'elle veille : elle me l'a dit. Oh! que je voudrais acquérir ces lunettes dont n»e parlait Rustan I Je serais le plus heureux des hommes, et la certitude qu'elles me donneraient de mon bonheur le doublerait encore. Il faut que je tâche, à queU que prix que ce soit, de posséder cet instrmnent mer-r vei lieux, ne fût-ce que pour faire enrager Rustan et le confondre. « Achmet jette encore un regard sur la belle sultane, et s'endort en rêvant aux lunettes dont le visir lui avait donné Tidee, dans un de ces momenls d'impa*
53 LE CARAVANSELAIL.
tience où nous laissons souvent échapper des paroles dont rèxpériencc seufe nous fait trop tard sentir le danger.
Il y avait alors à Coustanlinople un fameux mathématicien. C^était un Arabe qui , par la science des nombres , s'était élevé jusqu'à Tastrologie , prédisait l'avenir , et savait tant de choses que le peuple de Gonstantinople, et métîie beaucoup de gens instruits de ce temps, doutaient si Dieu même était plus savant que lui. Dès le lendemain matin , Achmet ordonife qu'on lui amène cet homme vraiment extraordinaire et justement renommé : «Sage Ezraïm, dit Achmet, le bruit de ton savoir est venu jusqu'à moi ; tu possèdes , dit-on, des secrets merveilleux, et rien ne t^est caché dans l'univers ; j'ai voulu te voir pour te demander de me rendre un service important....» Ezraïm se prosterne devant le sultan, et lui dit: «Parlez, magnifique seigneur, vous voyez à vos pieds le plus humble et le plus dévoué de tousvos esclaves. — Écoute, dit le sultan, je voudrais des lunettes dont la propriété fût de me faire lire dans les plus profonds replis du cœur humain. Réponds- moi , peux -tu fabriquer ces lunettes admirables ! — Sublime sultan, répond Ezraïm, dès demain vous serez possesseur de ce trésor. La composition de semblables lunettes est pour moi la chose la plus simple, une bagatelle en comparaison des secrets divins que ma science m'a révélés. » On voit que les mathématiciens n'étaient pas modestes au temps du sultan Achmet.
Dès le lendemain, Ezraïm tint la parole qu'il avait donnée. Achmet se trouva possesseur des merveilleuses lunettes. Il était au milieu de sa cour lorsqu'il les reçut. Son premier mouvement fut de les mettre sur son nez» et de regarder tous ses courtisans qui l'enivraient de leurs flatteries ; mais soudain il recule épouvanté. «Que vois-je? dit-il; retirez-vous, perfides; vous êtes tous des scélérats, des monstres; vous me faites horreur ! >'
Les courtisans étonnes, effrayés, s^approchent de lui.
« Qu'avez- VOUS, seigneur? lui disent-ils, quelle fureur vous anime contre nous? ne sommes-nous pas vos sujets fidèles? — Fidèles! grand Dieu! s'écrie Achmet, fidèles! Je ne vois dans vos cœurs que la trahison, la jalousie, la haine , Fenvie armée de tous ses poisons. Fuyez , fuyez ma présence. » A ces mots, il s'élance sur eux, et, le cimeterre levé sur leurs têtes, il allait les égorger tous depuis le premier jusqu'au dernier, s'ils n'avaient pris le parti de la fuite.
Quand le sultan se trouva seul : «Voilà donc, dit-il, voilà ces hommes qui m'accablaient sans cessé de protestations de dévouement, d'amour et de fidélité ! J'ai choisi, pour m' entourer, les êtres les plus dépravés de mon empire ; je vis au milieu de mes ennemis, et je ne me sauve de leur fureur que parce qu'ils se détestent trop pour s'entendre et se réunir contre moi. Ils voudraient, dans leur lâche avidité , sucer jusqu'à la dernière goutte de mon sang; et je croyais à leurs flatteries, et je savourais leur encens empoisonné ! Grâce au ciel, je ne serai plus leur dupe ; je ne serai plus trompé. A l'aide de ces admirables lunettes, je saurai bien distinguer ceux qui me haïssent de ceux qui m'aiment. Par exemple Néissour; il m'aime celui-là, il est bien loin de me trahir; son cœur est pur comme un beau ciel, et sa bouche n'a jamais menti. Je veux essayer sur lui le pouvoir de mes lunettes, non pour connaître ce qui se passe dans son âme , je le sais aussi bien que lui, il ne me cache rien ^ mais pour me dédommager, par le tableau de ses vertus et de son amitié, du chagrin que vient de me causer une première et cruelle expérience !
Il fait appeler Néissour; le favori se présente aux yeux d' Achmet. «Viens, mon cher Néissour, dit le sultan, viens me consoler de la perfidie de mes courtisans. Je les onnais maintenant; j'ai lu jusqu'au fond de leur cœur. Quels monstres j'avais auprès de moi! Je les ai tous chassés de ma présence , et je veux renouveler toute ma cour.
54 LE CARAVANSERAIL.
— Quoi ! dit le favori, vous les avei bannis, seigneur ! Ah ! combien j'approuve votre sagesse î combien j'admire voire prudence et votre pénétration ! Vous les avez enfi^ démasqués ces hommes faux et menteurs ! Vous connaissez, vous avez vu ce qu'est un courtisan ! Non , seigneur , vous n'aviez point d'ennemis plus dangereux. Je m'en doutais, mais je n'osais vous le dire ; vous preniez tant de plaisir à les écouter! D'ailleurs, me disais-je, Achmet est si bon, quil ne croit le mal que lorsqu'il le voit de ses propresyeux. Ahî seigneur, que l'attachement de Néissour, que son dévouement sans bornes... — Tais-toi, traître, interrompit le sultan qui, pendant ce discours, avait remis ses lunettes. Tais -toi, ne les accuse point, ils valent encore mieux que toi. Infâme î je lis dans ton cœur; j'y vois la fourberie lapins indigne, j'y vois que tu me détestes dans le fond de l'âme, et que, lorsque lu me caresses, tu voudrais m'immoler... Jesuis bien malheureux ! je ne suis donc aimé de personne ! » Néissour se jette aux pieds du sultan ; il se récrie : il ne conçoit pas que Ton puisse douter de son zèle, de son inviolable attachement..... «Non, non, je ne doute point, reprend Achmet ; tn me traliis, misérable. Tes discours séducteurs, ton laugage mielleuse sont aujourd'hui sans pouvoir. Tu ue peux démentir ces lunettes infaillibles que je tiens du savant Ezraïm. Avec elles, je lis dans Ion cœur, je te vois tel que tu es, et je ne suis pas assez heureux pour douter encore de ton ingratilude.
— Quoi ! seigneur, ditNéissour, c'est au magicien Ezraïm que vous ajoutez foi ! Ces lunettes sont fausses, n'en doutez pas. Vous lisez trahison et mensonge dans ce coeur où vous ne devriez voir que franchise, amour et fidélité. Ah! seigneur, si pour preuve de mon attachement, il faut vous donner ma vie, tout mon sang va couler à vos yeux. — C'est assez, dit le sultan, sortez ; je vois bien, à l'aide de mes lunettes, que vous ne parlez pas sérieusement, et que vous n'avez aucune envie de vous tuer. »
Le favori s'éloigne , et le malheureux Achmet passe
dans rappartement de la snUane. « Hélas ! dit-il , elle seule me seî*a restée fidèle ! Chère Fatmé î je trouverai du moins dans ton cœur tout Famoiir que tfi m*as inspiré. » Il entre, la sultane est négligemment couchée sur des coussins d'édrcdon ; elle se lève, et s'avance vers lui avec un sourire [)lein d^amour et des yeux où brillent la - joie et la volnpié. Mais quel est son élonnemcnt ! le sultan la repousse avec un mouvement d'indignation et de fureur. Il a lu flans Fàme de Fatmé ces mo<s cruels, dégoût^ haine^ infidélité. Le malheureux Achmet ne se possède plus; son désespoir ne peut se dépeindre; il brise tout ce qui se trouve sous sa main, et tombe bientôt dans un profond accablement. De grosses larmes échappent de ses yeux^ et coulent sur ses joues enflammées. Il brûle du désir de se venger, mais il veut rendre sa vengeance éclatante, terrible. Il sVsied sur un sopha ; ses lunettes sont dans ses mains; il regarde Fatmé qui vient se placer à ses pieds, baisse les yeux, garde le silenee et verse des pleurs. Achmet la contemple et dit: «Est-il possible, grand Dieu ! de réunir tant de charmes et de perfidie ! H est donc vrai, Fatmé, tu as pu trahir tant d'amour î Oh ! comme je t'aimais, ingrate ! je t'aurais donné le monde, et tu m'as trompé ! — Le plaisant caprice ! dit Fatmé en riant. Vous êtes jaloux ! du soupçon contre moi î vous me rassurez ; je croyais qu'il était arrivé quelque grand malheur à mon cher Achmet , et je venais partager ses peines, avant même d'en connaître la cause. Mais ce n'est que de la jalousie ? ah ! ah ! ah !... — Quoi ! tu ris, perfide ! tu ris de mes chagrins! tu insultes aux towments de ton maître irrité ! tu joins la raillerie à l'offense, quand la foudre de la vengeance plane sur ta tête coupable ! — La foudre I oh ! je ne la crains pas. Il tonne à présent , mais bientôt le ciel va s'épurer. Qu'ai-je donc fait, seigneur ? ajoute-t-elle en entourant le sultan de ses jolis » bras plus blancs , plus éblouissants que la neige. Parle,
^ qu'ai-je fait pour mériter tant de colère ? — Ce que tu as
56 LE CARAVANSERAIL.
fait ? dit Achmet, peux-tu le demander ? Lorsque lu m'accables de tes caresses , lorsque tu me prodigues les noms les plus doux, tu n'as pour moi que du dégoût et de la haine. Voilà, voilà ce que j'ai lu dans ton cœur. — De la haine, répond Fatmé ; je crois que tu as raison. Je t'en ai donné tant de preuves .î* hier encore, cette nuit même î... Achmet, tu as raison, je crois que je te hais de toutes mes forces. » Elle accompagne ces discours de caresses si vives , d'un accent si persuasif et si naturel que le bon Achmet ne se possède plus. « Quoi ! dit-il , tu ne me trahis pas! Oh! s'il était possible ! —Moi, te trahir! peuxtu le croire.^ Le crois-tu, cher Achmet? » En même temps elle presse le sultan contre son sein ; elle sourit et laisse échapper une larme qui tombe sur le front d'Acbmet. «Ah ! grand Dieu ! s'écrie le sultan hors de lui ; si Néissour avait raison ! si le magicien m'avait trompé ! si ces lunettes étaient fausses ! — Que dites-vous? demande Fatmé^ de quelles lunettes me parlez-vous, et qu'y a-t-il de commun entre ces vilaines lunettes et votre amante? » Alors le sultan raconte à Fatmé comment il se trouve possesseur de ce talisman, et quelles en sont les propriétés prétendues.
A ces mots, les larmes de la belle et tendre Fatmé s'échappent par torrents. Elle s'écrie : « Ah ! cruel î c'est à présent que je connais toute l'étendue de mon malheur. J'ai perdu pour jamais toute votre tendresse, puisque j'ai perdu votre confiance. Vous en croyez plutôt un vil magicien que mes caresses et que mes pleurs. Voilà donc le digne prix de mo^i amour! Pourquoi m'avoir épargnée dans votre colère? pourquoi ne m'avoir pas arraché une existence que vos soupçons odieux viennent d'empoisonner pour toujours ! » Elle dit, et, suffoquée par sa douleur et ses larmes, elle tombe sans connaissance aux pieds du sultan. Achmet se précipite vers elle, et lui prodigue des secours avec la plus vive inquiélude. Elle revient enfin à la vie ; le sultan cherche à la calmer, et lui jure de l'ai-
mer toujours ; car il ne sait déjà plus s'il doit en croire ses lunettes.
Fatmé, qui le voit ébranlé , lui porte un dernier coup qui doit assurer sa victoire ; elle lui dit que les lunettes d'Ezraïm ne sont qu'un stratagème du visir, et lui propose d'abord d'en faire l'expérience. « Vous savez, ditelle, combien l'orgueilleux Rustan vous déteste, puisqu'il vous contrarie en tout : eh bien ! faites sur lui l'épreuve fatale que vous venez de faire sur Néissour et sur moi ; je suis sûre que vous lirez dans son âme tout ce qu'il veut que vous y lisiez, tout le contraire de ce qu'elle renferme. »
Le sultan saisit avidement ce conseil adroit et perfide; il embrasse la belle Fatmé , et va promener ses chagrins et ses soupçons dans une partie de ses jardins , où il sait que le visir se trouve souvent à cette heure. Il le rencontre, en effet, qui venait lui faire une leçon nouvelle avec sa rudesse ordinaire ; mais Achmet n'était guère en état de l'écouter. A peine le visir a-t-il commencé son discours, que le sultan prend ses lunettes et lit jusqu'au fond de l'âme du sévère ministre. Quel est son étonnement ! il n'y voit que zèle, attachement, inviolable fidélité. A ce spectacle il s'écrie : «Non, je n'en doute plus; Fatmé avait raison, mes lunettes sont fausses, elles m'ont fait lire des trahisons dans le cœur de tout ce que j'avais de plus cher au monde ; elles ne me montrent qu'amour dans le cœur de celui de mes sujets qui m'aime le moins. Où en étais-je , grand Dieu ! si Fatmé ne m'eût dévoilé cette imposture ? Heureuse découverte ! tu me rends le repos que j'avais perdu ! et toi , scélérat de magicien , tu vas payer bien cher ta fourberie. » Il dit, brise ses lunettes , chasse le visir, et donne l'ordre d'arrêter le traître Ëzraîm. Mais bientôt on vient lui annoncer qu'Ëzraïm a quitté Constantinople. L'habile magicien avait prévu tout ce qui se passerait au sérail , et avait pris sagement le parti de la fuite. A celte nouvelle, Àchmet ne doute plus
58 LE GâRÀYâNSERÀIL.
de la perfidie d'Ëzraïna. Nélssoiir est rappelé; Achmetle comble de biens et de caresses ; il veut lui faire oublier des soupçons injurieux qui n'existaient plus. Néissour achève bientôt de, le convaincre que le visir était compliee d*£zra!m. On ne songe qu'à faire arrêter Rustan ; on le condamne à une prison perpétuelle et à la perte de tous ses biens. Mais Rustan a disparu comme Ëzraïm, et c*est vainement qu'on se met à sa poursuite.
Pendant que ces événements se passaient au sérail , un bruit sourd et confus se répandait dans la ville. On assurait tout bas que le sultan était devenu fou , et qu'avant peu il serait détrôné. Les plus hardis publiaient hautement qu'Âchmet n'était plus digne de régner, et qu'il lui fallait un successeur. Les esprits sont vivement agités : bientôt l'inquiétude se propage , le tumulte s'accroît par degrés et remplit enfin la capitale. Une partie des janissaires prend les armes et assiège le sérail. On crie de tous côtés qu il faut détrôner Âchmet, et on nomme Néissour pour le remplacer. En efi'et , Néissour lui-même est à la tête de cette révolte dont il est le premier moteur. Il anime les rebelles par l'espérance des plus brillantes récompenses. Achmet veut armer le sérail, mais une partie des eunuques se refuse à prendre les armes contre Néissour, contre l'amant de la belle Fatmé. La sultane ellemême exhorte ceux qu'elle a gagnés par ses largesses à lui apporter la tête du sultan. Achmet se défend en héros avec un petit nombre de parti-^ans qui lui sont restés fidèles; mais il va bientôt succomber. La révolte est an dehors et au dedans ; le sérail est sur le point d'être forcé par les janissaires rebelles , lorsqu'une autre troupe de janissaires, encore dévoués au sultan, fond sur les traîtres qui ont jnré sa mort. Le combat s'engage et devient terrible ; les murs du sérail sont baignés du sang des deux partis qui s'en disputent l'entrée avec un égal acharnement. Enfin la vertu l'emporte ; le perfide Néissour est tué, les rebelles sont mis en fuite, et Rustan, le généreux
et brave Bustan , qui depuis long-temps connaissait les projets de INélssour et prévoyait sa révolte , entre victorieux dans le sérail , à la tète des fidèles guerriers qu'il avait rassemblés pour la défense de son maître. A son aspect, le petit nombre de soldats qui combattaient encore dans rintérieur, se disperse, et le sultan est délivré de tous ses ennemis. Tout rentre dans le calme, et Fatmé paye de sa tête sa lâche trahison.
Qui peindrait Tétonnement et la reconnaissance d'Achmet ? Ce visir qu'il vient de condamner, est celui qui le sauve; il lui doit le trône et la vie. « O sage Rustan, lui dit il, pnurrai-je assez reconnaître un aussi grand bienfait ? Malheureux que j'étais ! je repoussais tes con<« seils !]e me livrais à mes plus cruels ennemis, et je détes** tais dans le fond de ràine le seul homme qui m'était sin^ cèrement al tache. O Rustan , Rustau , dis-moi toujours la vérité .' M
Quelques jours s'étaient écoulés depuis cette révolution. Le bon Achmet se promenait un soir avec le visir qui Ivait pris enfin sur son maître lascendaiit de la sagesse et de la verîu. Le sultan lui demande ce qu'est devenu le savant Ëzraïm. « Il est mort, seigneur, lui répond Rustan. — Il est mort ! dit Achmet , combien je le regrette l Hélas ! je possédais le trésor le plus précieux, et je n'ai pas su l'apprécier ; et , dans mon extravagance , je Tai, brisé de mes propres mains. Quelle perte ! et comment la réparer? — Magnifi<|ue seigneur, lui répond le visir, pourquoi vous livrer à d(;s regrets superflus? L'expé'* rience a dû vous apprendre que vous avez brisé un in»* truroentau moins inutile. Les meilleures lunettes ne servent à rien pour celui qui ne voit que par ses passions, et celui qui ne voit qu'avec les yeux de la raison n'a pas besoin de lunettes. »
60 LE CARAVANSERAIL.
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