‹ Œuvres du Comte de Adrien de SarrazinChapitre 40 sur 91 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

fati?ne épuise quelquefois. Dans ces moments de lassitude, le vieux bouc vient se coucher près de son maître, essaie de lui montrer la folie de son entreprise et de ses chimères; il cherche même, ce qui n'est pas bien, à lui donner quelques soupçons pen honorables sur le caractère de Zélida , et finit toujours par lui dire : « Pauvre Bardouc ! la petite vieille ne t'aurait pas soumis à une si rude épreuve; elle n'avait point de colline à aplanir, et le lit de son ruisseau était tout creusé. » Mais à mesure que les forces de Bardouc renaissent , le sage à longue bai be perd de ses droits , et la petite gazelle rentre dans tous les siens.

Enfin le ruisseau va couler dans les vergers de Zélida, fertiliser ses champs, ses praitîes, et baigner les murs de sa chaumière. La jeune fille accourt; Bardouc, tout brûlant d'amour , vole au-devant d'elle. Zélida modère Timpétuosité de ses transports, fond en larmes, et lui dit : « Ah ! cher Bardouc ! le bonheur n'est point fait pour nous. Abandonne une infortunée que le ciel se platt à persécuter. — Qu'entends-je ! s'écrie Bardouc effrayé; quel malheur nous est-il donc arrivé? — Hélas ! répond Zélida, une fée bienfaisante m'avait fait présent d'un précieux anneau : Je veux , m'avait-elle dit , que cet anneaa brille à tou doigt le jour de tes noces ; à cette condition , le bonheur habitera toujours avec toi ; mais si tu n'obéis à cet ordre du destin, ton.époux et toi vous serez accablés sous le poids de la plus cruille infortune; une horrible misère vous accompagnera jusqu'au tombeau ; vous cesserez de vous aimer pour vous haïr ; et cette haine, accrue par le temps, mettra le comble à vos maux. —Vous haîr ! s'écrie la petite gazelle ; vous haïr I impossible ! la fée la plus puissante, toutes les fées réunies voudraient en vain opérer ce changement dans vos cœurs. — Depuis longtemps, continue la tendre Zélida, je conservais, comme la prunelle de mes yeux , cet anneau , gage assuré de mon bonheur à venir ; mais enfin, dans la crainte qu'il ne me

418 BAEDOUG,

fût dérobé, j'ai voulu le soustraire à tous les regards. Je Tai enfoui dans ce champ; mais, par le plus grand des malheurs . toujours occupée de mou amour pour toi , j'ai entièrement oublié rendroit où j'ai déposé ce précieux trésor. Ce champ est si vaste! il faudrait peut>étre le retourner en entier , et je sens biens que cela u'est pas possible. Cependant... peut-être au premier coup de bêche serionsnous assez heureux... Mais non, non; pourquoi nourrir une fausse espérance? u'as-tu pas assez travaillé pour moi ? » La jeune fille accompagne ce discours d'un torrent de larmes. La petite gazelle est attendrie. « Quoi ! Bardouc ! dit-elle, tu laisserais celte jeune et intéressante personne se livrer au désespoir [)our une semblable bagatelle ! tu ne mérites guère de posséder son cœur ! Que te faut- il pour obtenir la charmante Zélida? Fouiller ees champs pour retrouver un anneau ! Tes forces » ton courage, ton amour, sQut-ils au-dessous de cette nouvelle entreprise.^ Non : après avoir rempli les volontés du génie, il faut obéir à la fée; et retrouver un anneau perdu n'est pas une chose si difficile que de percer une eolline. n

Bardouc regarde la belle Zélida , qui dans ce moment caresse la petite gnzelle. Le cœur de Bardouc est vivement ému de ce spectacle, et sa résolution est prii^e. « Allons, <dit*ii, ne pleure plus, chère Zélida; la fée sera contente. Je vais labourer ce champ jusqu'à ce que Panneau soit retrouvé. » Zélida lui donne un baiser ; et Bardouc , enflammé d'un nouveau zèle , recommence un nouveau tra« vail sur de nouvelles espérances.

A chaque coup de bêche qu'il donne, la petite gazelle lui dit : « C*est là., c^est ici. » Quelquefois, mais rarefiiént , le vieux bouc s'approche de son maître , et dit : «r pauvre insensé ! ne vois- tu pas qu'on se joue de ta orédolité.^ Comment veux-tu retrouver un anneau perdu dans un si grand espace?» Mais la petite gazelle -revient bien vite, et dit au pâtre ; « Courage I Bardouc, courage !

Page 1