LE VOYAGE DE LA MECQUE
CONTE
Au temps du calife Ahou-GiafarAlmanzor^ il y avait à Bagdad deux jeunes gens qui s'aimaient de la plus vive et de la plus tendre amitié. Ils avaient été élevés ensemble , étaient presque du même âge , et ce sentiment si doux n'avait fait que se développer avec les années et prendre de plus fortes racines dans leurs <;Œurs. L'un d'eux se nommait Abdoul-Hassan , et l'autre Adelhamed. Adelhamed avait atteint sa vingtième année le sixième jour du ramazan , et Abdoul sa vingt et unième le second jour de la lune de sapbar. Jusqu'à ce moment aucune passion ne les avait occupés , et leurs jeunes cœurs ne connaissaient encore que l'amitié.
Un jour, ils se promenaient ensemble sur les bords du JTJgre qui baigne les murs de Bagdad , lorsqu'ils aperçurent un marchand d'Arménie qui escortait des esclavesu Le marchand s'approcha d'eux et leur dit : « Seigneurs , que l'esprit du prophète vous accompagne ! j'ai des esclaves d'une beauté éblouissante : si vous voulez vous trouver demain matin sur la place de Bagdad , vous serez libres de choisir parmi les plus belles femmes de PAsie. Les deux amis répondirent au marchand qu'ils se trouveraient le lendemain maiiu sur la place de Bagdad. Ils continuèrent quelque temps leur promenade, rentrèrent ensuite dans la ville , et se séparèrent.
Cependant Adelhamed avait remarqué , parmi les es-
claves du marchand , une jeune Géorgienne , dont la taille élégante et les grâces Tavaient vivement frappé. Elle était voilée, mais Tamour avait percé le voile, et rimagination enflammée d^Adelhamed devina les charmes que ses yeux n^avaient pu apercevoir. Dès la huitième heure du jour il se rend sur la place avec une somme d'argent ; cette somme était dans ce moment tout ce qu'il possédait. Il faisait un commerce assez considérable , mais sa fortune consistait en marchandises de toute espèce et ne lui laissait que la libre disposition d'une somme assez modique. Il trouve le marchand , Vaborde et le prie de lui montrer les belles esclaves quUl vient d^amener. Le marchand le conduit dans une maison spacieuse qu'il avait louée pour son négoce , et lui dit en chemin qu'un jeune homme était déjà venu pour voir ses esclaves , qu'il en avait remarqué une surtout pour laquelle il eût donné toutes les richesses de la Perse , mais que , n'étant pas assez riche pour acheter une beauté d'un si grand prix, il s'était retiré le désespoir dans le cœur. Adelhamed ne fait pas grande attention à ce discours du marchand ; il entre avec une vive impatience dans la salle où douze belles Géorgiennes, debout et sans voile , attendent tris* tement leur destinée. Adelhamed n'en voit qu'une seule. C'est une jeune fille à peine âgée de seize ans. Son teint est d'une blancheur éblouissante , ses traits d'une régularité parfaite et ses regards dHme douceur inexprimable ; elle baisse ses beaux yeux d'un bleu céleste , et les roses de la pudeur s'épanouissent sur le velouté délicat de ses joues. Adelhamed a bientôt reconnu la jeune beauté qu'il avait remarquée la veille ,' il ne doute pas un instant que ce ne soit elle ; son cœur le lui dit et le cœur ne trompe point. Il la contemple avec admiration. Il se croit le plus heureux des hommes s'il peut devenir le possesseur de tant de charmes , et le plus infortuné s'il faut vivre sans ce trésor pour lequel il donnerait toutes les richesses de la terre. Cependant la crainte entre dans son cœur ; il
6â LB CARAYANSEilAlL.
peose <|ue toute sa fortune ne peut payer la belle Zuléima. Le marchand , qui remarque la vive émotion du jeune homme, lui dit : « Allons, seigneur, six cents tomans; et celte belle esclave est à vous — Six cents tomans ! s'écrie Adelhamed en se frappant le front ; ah ! je donne* rais mille fois davantage ; mais six cents tomans ! je ne les ai pas; )e n'en ai que la moitié» Ah I malheureux 1 je suis perdu ; Zuléima sera pour un autre I Cependant , dit" Il au marchand , attends encore , atientls , j'ai un ami qui peut-être...* Oui, j'ai Tespolr de posséder Zuléima; je ne te demande qu'une heure, je pars, je cours, je re« viens. »
Adelhamed vole chez son cher Abdoul-Hassan ; on loi dit qu^AbJoul est sorti degraud matin, qu'il n'est ren« tré qu'un instant , qu'il était dans une violente agitation* K II vous cherchait , seigoeur, ajoute l'esclave qu'Adel-» hamed interroge , et dans ce moment il doit être ches vous. » Adelhamed ne se fait pas répéter deux fois ce discours; il vole à sa maison et y trouve son ami qui l'attend avec impatience , et se promène dans la chambre , d'un air fort agité. Eu voyant Adelhamed , Abdoul se jette dans ses bras , et s'écrie : « Ah I mon ami , sois mon sauveur ; que je te doive le bonheur et la vie. ^ Parle , dit Adelhamed , je suis à toi jusqu'au dernier soupir, jusqu'à la dernière goutte de mon sang. — Je comptai» sur toi I dit Abdoul. Écoute , j'ai le plus pressant besoin de trois cents tomans ; il me les faut , ils sont nécessaires à mon bonheur, à mon existence. Réponds-moi doue , peux-iu me les prêter.^» Adelhamed reste un instant pétriGé , il garde un morne silence et n'ose regarder en face son ami qui lui demande plus que la vie. « Ah ! lui dit Abdoul , tu ne me réponds rien; j'interprète ton silence , tu n'as point la somme que je te demande. Si tu la possédais , tu n'hésiterais pas. » Ce discours rappelle Adelhamed à lui même; il se jette dans les bras de son ami, et lui remettant entre les mains les trois cents to-
mans : «Tiens, lui dit- il, sois heureux. » Abdoul saisit promptement la bourse de son ami , et le quitte avec la précipitation de Téclair.
Cependant Adelhamed est abîmé dans une douleur profonde et sans remède. Il ne regrette pas ce qu'il vient lie faire pour Abdoul ; mais il espérait qu'Abdoul pourrait lui prêter la somme nécessaire pour acheter Zuléima, et c'est Abdoul lui-même qui vient de lui emprunter tout Targenl qu'il possédait! Quel moyen lui reste-t-il maintenant pour obtenir celle qû*il aime ? 11 n*en voit aucun ^ et tombe dans le désespoir.
Une heure s'était écoulée , lorsqu'Abdoul-Hassan , les yeux étincelants de joie , entre dans la chambre de son ami ; il est accompagné d'une jeune esclave , et s'avaqçant vers Adelhamed : « Cher ami , lui dit-il , je t'amène le trésor dont tu m*as rendu maître. Partage un bonheur qui double encore quand je pense que je te le dois. Regarde, Adelhamed, regarde cette jeune beauté, et vois combien je suis heun ux. » Adelhamed lève les yeux et reconnaît Zuléima. A ce spectacle , il reste immobile , pâlit et rougit tour à tour; il veut parler, et les mots expirent sur ses lèvres. « £h bien ! dit Abdoul - Hassan , pourquoi ce silence ? N'as-tu rien à me dire? Tu ne me félicites point ! Cette jeune Géorgienne , comment fa trouves-tu?» Adelhamed se recueille un instant, puis avec un sourire forcé : « Oui , dit il , elle est belle ; je te félicite, Abdoul , sois heureux, c'est le vœu sincère dé ton ami. Mais je f en conjure , Abdoul , laisse-moi eeiïl quelques moments , des affaires importantes m'occupent et demandent que je reste toute la Journée dans ui)e profonde solitude. » Abdoul-Hassan se retire. Une secrète inquiétude sur le sort de son ami le tourmente et empoisonne son bonheur. r< Ah! dit-il, Adelhamed m^ cache quelque chose , Adelhamed a des secrets pour moi ; il souffre et me dérobe ses chagrins; il ne sait plus que ses peines sont un bien qui m'appartient comme ses plaisirs.
64 I-E CARAVANSERAIL.
La journée s'écoule , et Adelhamed se livre seul et sans contrainte à sa douleur. Il est bien loin de se reprocher ce qu'il a fait pour le bonheur de son ami , mais il accuse la destinée , qui a voulu qu'une même passion pour un même objet vint, troubler leur repos. «Ah! se dit-il, ce sacriGce que j'ai fait pour Abdoul , Abdoul le ferait pour moi , et je serais prêt encore à le faire pour lui. Mais pourquoi, grand Dieu, n'astu pas créé deux Zuléima comme tu as créé deux Adelhamed ? »
La nuit s'écoule dans ces tristes réflexions , et le lendemain matin, vers la dixième heure du jour, Abdoul parait dans la chambre de son ami ; il est pâle , abattu ; on voit à l'altération de ses traits qu'un profond chagrin est entré dans son âme. Il s'approche d' Adelhamed et lui dit : (t Adelhamed , tu as des secrets pour moi ; ne suis-je donc plus l'ami , le tendre ami de ton enfance ? Avonsnous donc maintenant chacun un cœur, chacun une âme ? » A ce discours , Adelhamed fond en larmes et garde le silence, au lieu de répondre à ses reproches. « O cher Adelhamed , continue Abdoul , en vain tu te cachais aux regards pénétrants de Vamitié; ils ont percé le voile que tu mettais entre ton cœur et le mien. Je t'ai deviné ; une funeste passion est entrée dans ton sein, tu aimes, tu aimes Zuléima.» Adelhamed tressaille à ce nom. «Et tu as pensé, continue Abdoul , que je consentirais au sacrifice que tu m'as fait ! que je serais heureux par le malheur de mon ami ! Écoute ; j'aime Zuléima, je l'aime avec fureur ; tu l'aimes de même; eh bien ! elle n'est plus à moi. » Adelhamed recule d'étonnement. «Non, dit encore Abdoul, non, l'amour ne viendra point 5e placer entre nous deux pour nous désunir. Je ne viens point t'offrir Zuléima ; ce sacrifice eût été trop cruel pour nous deux. Ton bonheur m'aurait causé des larmes, et tu aurais eu horreur d'une félicité que j'aurais payçe si cher. Zuléima n'est plus à moi, mais elle ne t'appartiendra jamais. Oublions , s'il est possible, que vous l'avons vue, que nous l'avons aimée. — O cher ami î
dit Adelhamcd, je reconnais mon cœur à ce noble dévouement du tien. Puisque tu as pénétre ce mystère que je voulais te cacher pour ne point empoisonner tes plaisirs, je te Tavoue^ j'aime Zuléima , je Taimerai toujours; son image me poursuivra jusqu'au tombeau. Cependant , dis-moi, Abdoul, dis-moi ce qu'elle est devenue, et puisque nous ne pouvons la posséder ni Tun ni Tautre , qfieX est le mortel heureux en faveur de qui tu as pu reijoncer à tant de charmes? — Écoute , lui répond Abdoul, licier, quelque temps après t'avoir quitté, ta doulenr, que j'iavais devinée, me jeta dans une profonde rêverie ; je cherchais à pénétrer la cause de tes chagrins ]>our en découvrir le remède. Agité de mille pensées, je tourne mes pas du côté du fleuve ; je marchais à Tombre des arbres plantés sur ses bords, lorsque j'entends des plaintes et des sanglots. Je nçe retourne, et je vois un jeune homme prêt à se précipiter dans les flots. Il prononce le nom de Zuléima, et ce nom semble encore augmenter son désespoir. Je m'approche de lui, je cherche à le consoler, il ne me répond que par des larmes. Ces seuls mots entrecoupés s'échappent de sa bouche : Rendez-moi Zuléima ou laissezmoi mourir. Je fais briller à ses yeux un rayon d'espérance ; je le ramène insensiblement à une situation plus calme ; il m'apprend qu'il aime Zuléima depuis son enfance , qu'il en est tendrement aimé , que des corsaires Font enlevée à son amour, qu'il a juré de la suivre et de mourir lorsqu'il aurait perdu tout espoir de la retrouver. Je le conduis chez moi; je le prépare d'avance à une joie qui , trop soudaine , lui serait aussi funeste que la douleur, et après l'avoir fait reposer quelques instants , je lui rends une maîtresse adorée. O cher Adelhamed ! je ne te peindrai point leurs transports mutuels; ils ont déchiré mon cœur, ils m'ont fait sentir tous les tourments d'une cruelle jalousie , mais je les ai combattus ces sentiments odieux. L'amitié allégeait pour moi le fardeau de mon sacrifice : je trouvais aussi quelque douceur à pen*
66 LE GIBAYÂNSERAIL.
ser que mon action était agréable au prophète, et quMl me rendrait un jour au centuple le trésor que je venais de perdre. » Les deux amis s'embrassent avec transport, et se jurent de s'aimer toujours.
Un mois s'était écoulé depuis cette aventure. Les deux amis ne se quittaient plus , ils s'entretenaient sans cesse de Zuléima qu'ils ne pouvaient oublier. Souvent ils sç regardaient en silence , et des larmes coulaient de leurs yeux. A peine un léger sourire brillait sur leurs lèvres , comme un faible rayon du soleil au milieu d'un orage. Cette funeste passion semblait s'accroître encore au lieu de s'éteindre.
Un jour Adelhamed vient trouver son ami et lui dit : « Abdoul-Hassan , je vois qu'un chagrin terrible, qu'une passion sans espoir nous consument l'un et l'autre. La vie nous est devenue odieuse, malgré notre amitié qui devrait l'embellir; un ennui profond s'est emparé de noug. Il faut tâcher de nous guérir, de déraciner le mal qui nous tue. — Hélas! répond AbdouJ, qui peut nous rendre le repos? Nous l'avons perdu pour jamais. — Écoute, dit Adelhamed , tous les jours je prie le saint prophète d'éteindre ce feu qui nous dévore; je ne lui demande pas autre chose dans la mosquée, pendant les prières publiques et dans les moments de nos fréquentes ablutions* Cette nuit, un ange, un céleste^ envoyé de Mahomet luimême m'a apparu dans un songe. Je l'ai vu de mes yeux et je crois voir encore ses traits divins. Ses yeux étincelaient comme deux étoiles, et»son front brillait comme un météore. Je l'ai entendu : sa voix était d'une doueeur ineffable. Son haleine était parfumée comme les roses; et chacune de ses paroles était sublime et consolante. « Adelhamed, m'a-t-il dit, si vous voulez guérir de votre amour, je vous en apporte le remède. Quittez tous les deux le séjour de Bagdad, allez ensemble à la Mecque, et instruisez-vous dans votre sainte religion. La piété rétablit le calme dans les âmes bouleversées par les passions , et
verse sur les plus profondes blessures du cœur le baume * de ses consolations divines. Mais gardez-vous d'écouter une curiosité funeste et insensée , ne cherchez point A approfondir ce qu'un Dieu cache à votre faible pénétration; adorez et obéissez dans la simplicité de votre cœur^ qu'il vous suffise de savoir que Ditu seul est grand, que Aîahomet est son prophète ^et que VAlcoran est sa parole,» II dit et disparaît à mes yeux étonnés. N'hésitons pas^ Abdoul, suivons les conseils de cet ange tutélaire. Ici, tout nous retrace l'image de celle que nous avons perdue et que nous aimons toujours. L'absence, les fatigues d'un long voyage , mille objets nouveaux feront peut-être entrer dans nos cœurs de nouveaux sentiments, détruiront peut- être ceux qui nous rendent malheureux, et nous donneront une autre existence. — Oui, dit Abdoul-Hassan, nous irons à la Mecque , nous obéirons à cette voix du ciel qui t'a parlé. J'ai dans la ville de la Mecque même un saint derviche de mes parents, qui m'accueillera avec bonté, et comme il est très-versé dans la science du Coran , il fera passer ses lumières dans notre esprit. — Et moi, dit Adelhamed, j'ai à Médine un véritable mollak, frère de mon père , un des plus savants interprètes .de la loi. Il me communiquera tout ce qu'il sait, et chassera les ténèbres dont mon esprit est enveloppé. J'irai avec toi à la Mecque, jde là je reviendrai chez mon oncle le mollak. Au bout de trois mois tu me rejoind^'as à Médine, et nous retournerons ensemble à Bagdad, heureux et sanctifiés. »
Le départ des deux amis est û^é au lendemain. Ils prennent l'argent nécessaire à leur voyage , se chargent de provisions abondantes , car leur route devait être longue; ils devaient traverser les déserts de T Arabie. Ils côtoient la rive gauche d^e TEuphrate, et arrivent le dixième jour à Bassora. Le douzième, ils se remettent en route , et entrent dans le désert. La saison était brûlante, et le soleil dardait ses rayons perpendiculairement sur
^». __ <*". *-. ^ig.^ ^JSC;-iW '.a»!^ ■*! ^^WBJSr- ^"^ I ^i,l
68 LE CARAVANSERAIL.
lleurs têtes. Mais les deux amis oubliaient la longueur et les fatigues de leur marche en s'entrcteiiant dfe leurs projets, de leur amitié et quelquefois de leur amour. Cependant le chemin devient insensiblement plus difficile, et le soleil tous les jours plus ardent. Ils ne rencontraient pas un être vivant dans ces immenses solitudes ; pas un arbre ne récréait leurs regards par la verdure de son feuillage; s'ils se reposaient , c'était sous des rocs dépouillés et brûlants. Bientôt ils ne voient plus que le ciel et une mer de sables. Leurs provisions s'épuisent , et ils sont prêts à sentir les horreurs du besoin. Adelhamed avait emporté avec lui un vase plein d'une liqueur rafraîchissante. Abdoul , disait-il , aura suif dans le désert , voilà pour lui.... Abdoul-Hassan avait aussi porté une outre remplie de la même liqueur, il se disait : Adelhamed aura soif dans le désert, voilà pour le désaltérer. 3Iais déjà le vase d'Abdoul était vide, et celui d'Adelhamed est sur le point de l'être. Il n'y reste plus que quelques gouttes de cette liqueur qu'il destine à son ami. Il y avait déjà vingt jours qu'ils avaient quitté Bagdad. Adelhamed était plus robuste qu'Abdoul-Hassan ; il soutenait un peu mieux les fatigues d'une longue marche, les rayons brûlants du soleil, la faim et la soif. Au vingt et unième jour Abdoul est hors d'état de continuer sa route ; ses forces sont anéanties , il se penche sur Adelhamed qui le contemple avec une violente inquiétude. Adelhamed voit la pâleur de la mort sur le front de son ami , et la pâleur de la mort s^étend aussi sur son front. Abdoul va succomber, il ne peut plus marcher, il s'arrête, se couche sur un rocher ; une soif brûlante le dévore et consume jusqu'à la moelle de ses os. Adelhamed s'est assis à ses côtés ; il soutient sur son sein la tête défaillante de son ami , lève les yeux au ciel et pleure. Il se souvient alors de la dernière goutte de liqueur qui lui reste, et qu'il conservait avec soin pour la dernière extrémité. « Tiens, dit-il, cher Abdoul, bois cette liqueur bienfaisante, elle te rendra
tes forces épuisées. — £t toi, dit Abdoul, que te resterat-il ? — Le bonheur de t'avoir sauvé. — Je n'achèterai point la vie à pareil prix. Boire cette goutte de liqueur, ce serait boire la dernière goutte de ton sang. — Non, dit Adelhamed , j^ai des forces encore , je puis encore marcher long-temps sans mourir, et peut-être trouveronsnous bientôt quelque source ; peut-être avant la nuit la pluie tombera du ciel et viendra nous ranimer. — Peutêtre , répond Abdoul ; mais si tes vœux ne sont point exaucés , si nous ne trouvons point de source , si la pluie ne tombe point du ciel, j'aurai causé ta mort. Celte pensée est horrible. Adieu y laisse-moi mourir seul. — Mourir! ingrat, s'écrie Adelhamed, mourir quand je puis te sauver ! C'est toi qui refuses les secours de ma tendre amitié ! Ah ! si je dois expirer pour toi , laisse-moi cette félicité ; que je puisse dire : Je meurs , mais j'ai sauvé Abdoul. — Et moi, répond Abdoul^ ne m'ôte pas le bonheur de pouvoir dire : Je meurs , mais j'ai sauvé Adelhamed ^ il me survit. — Te survivre ! s'écrie Adelhamed, avec une sorte de fureur ; non , je ne te survivriii pas, et puisque tu refuses mes secours , mourons ensemble. » Il dit , et brise en éclats le vase qui contenait sa dernière espérance.
Mais quel est leur étonnement et leur joie ! tout à coup une source limpide jaillit du rocher sur lequel Adelhamed a brisé son vase. Elle roule, elle bondit de cascade en cascade aveo un délicieux murmure, et va se déployer dans un bassin sur les bords duquel s'élèvent des arbustes de toute espèce, des fleurs de tous les climats et de toutes les saisons. Ce lieu devient un séjour enchanté ; mille oiseaux l'habitent , et le font retentir de leurs chants.
Adelhamed s'élance vers cette source nouvelle; il y remplit le vase de son ami et vole à son secours. Abdoul recouvre bientôt ses forces , et tous deux viennent se reposer et passent la nuit sous la voûte ombragée qui couvre la fontaine. Ils dorment couchés mollement sur le gazon
70 LE CARVAANSERAIL.
et sur les fleurs dont ces bords riants sont étnaillés. Cette source délicieuse fut l'ouvrage d'un génie bienfaisant. Il planait dans les airs , lorsqu'il entendit le dialogue des deux amis. Il eut pitié de leur détresse, admira leur constance , et voulut récompenser leur dévouement. A peine Adelhamed eut-il brisé son vase, que le génie ordonna à cette fontaine de couler, à ce rocher de s'arrondir en bassin pour la recevoir, à ces bords de se couvrir d'arbres et de fleurs. Cette fontaine existe encore dans le désert ; on la nomme Fontaine d'ami lié. Un poète persan en a donné en vers la description suivante :
Dans tous les temps cette onde est calme et pure ,
Et ne craint point les fougueux Aquilons.
Rien ne la trouble , et le cours des saisons
Ne change rien à sa température.
Oh ! sur ces bords favorisés des cieux ,
Heureux cent fois celui qui se repose !
La main du temps ne flétrit point la rose
Que le bonheur fait éclore en ces lieux.
Si quelquefois, sous ee riant ombrage.
Le voyageur s'abandonne au sommeil.
De tous les biens, en songe , il voit Timage,
Et tous les biens entourent son réveU.
Tout lui sourit, et bientôt il oublie
Les passions , le sort et ses rigueurs.
Il croit sentir une nouvelle vie,
]Ët sur ses pas n'aperçoit que des fleurs.
Puis le poète ajoute la réflexion suivante i
Ainsi que lui , je commence un voyage Souvent pénible et toujours dangereux, La vie , hélas ! est en butte à Torage, Le voyageur n'est pas toujours heureux.
Quoi I ne pourrai-je aussi sur ton rivage, ' Fontaine i^re, un instant m'arréter!
Que je voudrais de ton onde goûter^ Et somineiller sous ton paisible ombrage! Dans ce chemin , des mortels peu connu , Toujoulf^ douteux, quoique souvent battu, Je marcherais alors plein de courage.
Fontaine heureuse où puise la vertu , Dans un désert pourquoi te caches-tu ?
Les deux amis se reposèrent deux jours dans ce lieu de délices, puis ils continuèrent leur voyage gaiement, pleins de vigueur et de sauté , après avoir fait une ample provi* sion des fruits qui couronnaient les arbres de la fontaine.
Il ne leur fallait plus qu'une demi-journée pour arriver à Médine. Adelbamed marchait quelques pas devant Abdoul , pour lui frayer le chemin, lorsqu'il aperçoit une bourse suspendue à un arbre. Il prend cette bourse, rou-vre, et y voit un diamant d'une grosseur prodigieuse^ celui du Grand-Mogol n*est rien en comparaison , et la valeur réelle de ce diamant eût absorbé toutes les richesses du monde. Adelbamed appelle Abdoul. « Quel trésor le prophète nous envoie! lui dit-il; regarde ce magnifique diamant. Nous voilà plus riches que tous les rois de la terre ensemble. » Abdoul prend le diamant , et le regarde avec admiration ; il le contemple, le retourne en tous sens , et aperçoit sur la surface polie une inscription en lettres d'or d'une extrême finesse. Il lit : J'appartiens à celui de vous qui aime le mieux. <i Ah ! ah ! dit Abdoul en souriant, Adelbamed, regarde celte inscription^ nous ne sommes pas si riches que tu Tas cru d'ahord. — Non, dit Adelbamed, ce diamant ne peut être ni pour toi, ni pour moi, il faut le laisser. » Adelbamed le remet dans la bourse qu* Abdoul rattache à Parbre, et tous deux continuent leur chemin, en s'entretenant de cette nouvelle aventure , et sans penser à revenir sur leurs pas . tant ils sont assurés que ce diamant n'est point pour eux.
Le soir môme, ils arrivent à Médine et vont descendre chez le vénérable mollak^ oncle d'Adelhamed. Le vieillard accueille avec joie les deux jeunes gens. Il ne peut se lasser de regarder le fils d'un frère qu'il a tendrement aimé. O mon fils, puisses-tu, lui dit-ii, ressembler un Jour à ton père ! puisses-tu , comme lui , marcher dans le chemin de la justice et puiser le bonheur à la source de toute vérité i dans le sublime Coran , cette lumière de
72 LE GAHAVÂNSERAIL.
Tesprit de Dieu que le grand Mahomet a fait descendre sur la terre ! Puisses-tu mériter un jour la récompense que promet le prophète à ses fidèles croyants , et vivre éternellement dans le paradis de ses élus , où les houris toujours belles, toujours pures , font les délices des justes ! •^O sage Séradi ! répond Adelbamed, ô lumière de la sagesse ! soleil éclatant de la science , toi devant qui les ténèbres de Terreur disparaissent comme les ombres de la nuit aux premiers rayons de Taurore ! nous avons entrepris ce voyage, mon ami et moi, pour nous instruire dans la loi du prophète , et pour sanctifier nos cœurs par la présence des lieux qu'il a habités , des lieux où il est mort. Je viens te demander un asile pour mon ami et pour moi. Demain nous partons ensemble pour la Mecque, où mon ami restera trois mois chez un saint derviche , son parent, qui l'instruira de notre religion , et moi je reviendrai chez toi où je resterai aussi trois mois pour profiter de tes leçons et de tes conseils. »
Séradi embrasse tendrement Adelhamed ; il offre aux deux jeunes gens un repas frugal qu*il prépare de ses mains, et après les prières et les ablutions accoutumées, il les invite à se livrer aux douceurs du repos, pour réparer leurs forces.
Le lendemain il renouvelle leurs provisions, les embrasse encore , et leur souhaite que le saint prophète les conduise dans leur voyage et prépare d'avance leurs jeunes cœurs à recevoir la vérité. Us partent , et de Médine à la Mecque leur voyage fut très-heureux.
Arrivés à la Mecque^ les deux amis y passent trois mois chez le derviche , parent d'Abdoul-Hassan. Oh ! comme ces trois jours sont saintement employés ! Ils visitent la fameuse Kaaba , ce temple qu'Abraham a bâti de ses mains ; ils en font dix fois le tour, vont ensuite baigner de leurs larmes la pierre sur laquelle montait Abraham , lorsqu'il élevait la Kaaba. Autrefois cette pierre était blanche comme la neige , dans les temps où les hommes
conservaient encore leur innocence ; elle est devenue noire quand les hommes sont devenus méchants. Ils visitèrent aussi le puits de Zemzem ; enGn ils virent tout ce qui excite la curiosité des fidèles. A Taspect des lieux saints , patrie du prophète , leur piété redoublait de ferveur. Partout ils s'arrêtaient pour prier, et chacun d'eux, s'ouhliant lui-même , priait pour son ami, ou plutôt, en priant pour son ami, croyait prier pour lui-même.
Le quatrième jour il fallut se séparer. TIélas ! combien cette séparation fut cruelle! c'était la première. Leur cœur fut déchiré. Ils se tenaient fortement embrassés, gardaient un silence expressif, se baignaient de larmes et n'osaient prononcer ce funeste iidien, toujours si douloureux pour des amis. Enfin ils se séparent, reviennent,^ s'embrassent encore et s'éloignent Tnn de l'autre en se suivant des yeux jusqu'à ce qu'ils cessent de se voir. Abdoul reste à la Mecque chez le derviche, son parent , et Adelhamcd retourne à Médine chez le sage Séradi.
Ils devaient être trois mois sans se voir ; combien ce temps leur semble long! Cependant ils cherchent à l'abrégier en s'instruisant dans la religion de leurs pères ; ils s'écrivent souvent , renouvellent dans leurs lettres le serment tant de fois répété de s'aimer toujours , et se font part de leurs progrès dans la première et la plus sublime des sciences, mais la plus dangereuse peut-être lorsqu'on s'éloigne du but qu'elle se propose , qui est d'élever nos pensées jusqu'au Irône de TÉternel , et de donner à nos sentiments cette grandeur qui nous rend dignes de le connaître et de l'aimer. Tendres amis ! le moment approche où vous allez vous réunir ; ah ! puissiez-vous ne point oublier les conseils de l'ange que le ciel vous avait envoyé pour votre bonheur !
Aussi instruit que son parent le derviche, Abdoul- Hassan quitte la sainte cité et arrive à Médine chez le mollak. Qui peindrait la joie d'Atlclhamed lorscju'il revoit çon ami ! Qui pciud-ait les transports d'Abdoul quand il
74 LE €AllAtAN8£RAIL.
revoit Adeihamcd ! Que de clioses ils ont à se dire depuis qu'ils ne se sont vus ! Leur amour, ils n'en ont plus qu'un Isibla iouTenir; il ne reste dans leurs cœurs que deux sentiments, Taoïitié et la religion.
Lorsqu'Abdoul eut pris quelques jours de repos dans fa maison de Séradi , les deux amis se remirent en marché pour Bagdad. Ils sont dans Tenchantement de leur voyage , ils se parlent avec enthousiasme de tout ce qu'ils ont tu, et surtout des deux saints personnages à qui ils doivent tous les trésors de lumières dont ils sont possesseurs. Ils se disent tout ce qu'ils ont appris, et se font pan des sublimes commentaires de leurs matires sur certains ehapitres du Coran. Quelquefois les deux amis ne sont pas absolument d'accord ; ils s'entendent bien sur tes points prineipaux et fondamentaux de la religion , mais ils dis^ putent sur des mots et même sur des lettres. Par etem^ f{e, Âdelhamed soutient qu'il y a trente mille voyelles dans le huitième chapitre du Coran, et Abdoul prétend qu'il n'y en a que vingt-neuf mille trois cient soixantesept. Tous les deux donnent des preuves convaincantes ^ ritent le texte original tel qu'ils l'ont vu chez leurs sa* vants instituteur». Quelquefois piqués de ne pouvoir se eonvaincre mutuellement , ils mettent un peu d'aigreur dans la dispute $ souvent ils finissent par ne plus disputer, et chacun se dit tout bas : Mon ami a l'eçu de fausses lumières 1 son mettre n'était qu'un ignorant.
Ils n'étaient qu'à six lieues de Médine , lorsqu'ils apcrfurenti dans une prairie, une jument magnifique qui bondissait ^ caracolait avec grâce , et abandonnait aux tenis sa crinière Aottante^ « Adelhamed , dit Abdoul , ▼oilà une superbe Jumetit^ -— Oui , dit Adelhamed , elle est de toute beauté ; on la prendrait pour la jument du prophète. — ^ Pour la jument du prophète ! répond Abdoul ; que dis-tu , Adelhamed ? Ne sais- tu pas que la jument de Mahomet était bai clair, et regarde , celle - ci M ^i-hrun, ^ Je t'en demande pardon , réi>ond Adel-
us mvx AMIS, 7S
hamcd avec aigreur, si tu avais lu les histoirej, les eom« meiitateui's , ai lu avais cnleudu les savants interprètes df U loi , tu saurais que la jument du prophète éiaîl këi* hrun. ^ Bai-hrun ! Grand Dieu ! tu oses soutenir uh« semblable impiété ! -^ Une impiété ! Cest toi , malh«u<e reux ; c'est toi qui es Timpie , e'est de ta bouche que le blasphème est sorti. — Non , non , c'est de la tienne { j'en prends le ciel à témoin. Tremble quMl ne t'écrase dt ses foudres vengeurs. — C'est toi qui dois trembler, hé* rétique } — Hérétique ! Ah ! je ne puis vivre plus long* temps avec toi , je ne puis communiquer a^eo un bomm« que réprouve le prophète, i»- Eh bien ! soit ; plus de eom* merce entre nous : tu es un Infidèle, ta raison est égarée, ten cœur est corrompu { je te hils , car l'impiété est «a toi. — Je te fuis de même , car l*impie et le btaaphémateuf sont horribles aux yeux de Mahomet. — Tu es donc un monstre devant lui , tu dois Tétre devant moi. » Alors ils ne se possèdent plus, ia colèro étincelle dans leuni re« gards ; ils tirent leurs poignards et vont 8*égorger. Le sou* venir de leur longue amitié relient leurs bras forcenée § ils s'aiTétent. « Ah ! dit Adelhamed , je me souviens d*a* voir été ton arai.-»-Bt moi aussi, dit Abdoul, je me souviens de t'avoir aimé, sans cela point de trêve entre noua, je devrais te poursuivre jusqu'au fond des enfera, eomraa un ennemi de Dieu ; mais je te laisse vivre, •*- Va , dit Adelhamed , la même pitié s*empare de mon comif, vis , et puisse le prophète te ramoner dans le chemin de la vé<» rlté ! Mais n'approche pas de mol ; ta seule présence souitt leraii un cœur ime Taspect des lieux saints vient de pu* rifier. »
A ces mots, Adelhamed et AbdoulHassan se séparent pour jamais : les voilà devenus ennemis irréooncillaMes t tous leurs lions sont brisés par une force aussi puissante que la mort mémo. «Quoi ! me diront ceux qui m'éeou* lent , deux huuimrs que Pamour, la crainte de la mot*t et la cupidité h ont pu dèiunir un instant , deviennent tout
76 LS CARÂVANSElilAIL.
à coup ennemis pour un motif aussi léger ! Votre Ah> doul-Uassan et votre Âdclhamed sont deux insensés ; le sentiment qui leur a fait faire des sacrifices presqu'audessus des forces de Thumanitc , n'était qu'une extravagance que vous décorez du beau nom de Tamitié. » Arrêtez , esprits frivoles et superficiels ; suspendez un jugement téméraire. Oh ! si le derviche de la Mecque et le mollak de Médine entendaient ces paroles imprudentes , ils s^écrieraient : «Profanes! qu'osez-vous dire? Est-ce à vous qu'il appartient de juger de ces choses toutes divines ? Elles surpassent autant votre faible intelligence que le sixième ciel est élevé au-dessus du grain de sable que vous habitez. Tout est grand , tout est sublime dans les commentateur du Coran ; tout y est d'une autre importance que vos passions , vos sentiments , votre haine et votre amour. »
Mais cet envoyé céleste qui apparut à Adelhamed avant le voyage de la Mecque, cet ange bienfaiteur qui lui donna de si sages conseils , inspirait souvent l'auteur persan dont je ne suis ici que l'interprète. Il lui raconta cette histoire , et voilà comment il la termine : « O vous qui vivez sous l'islamisme , fidèles croyants ! vous avez reçu de Dieu même la plus belle , la plus sainte des religions ; gardez-vous donc de la dégrader par ces vaines subtilités de votre esprit. Élevez- vous jusqu'à Dieu , et ne l'abaissez pas à votre niveau ; il réprouve ceux qui s'arrogent le droit d'ajouter à sa parole. N'est- elle pas intelligible pour tous les hommes.' et ce Dieu , source de toute vérité, a-t-il besoin de commentateurs ? Cet orgueil qui vous entraîne à sonder des mystères impénétrables , ne peut que vous conduire à l'erreur ; il vous fait voir en petit ce qui est grand et sublime , fait naître entre vous des disputes interminables , brise tous les liens de la société , divise les familles les plus unies et les amis les plus chers. Cet orgueil prête des armes aux ennemis de Dieu : ils jouissent de vos débats furieux pour des motifs souvent pué-
ASMOIAN. 77
rils, triomphent au milieu de vos querelles, et insultent une religion que vous avilissez et que vous livrez à leurs mépris. O hommes ! J)ieu seul est grand, Mahomet est son prophète , et l'Alcoran est sa parole ; voilà seulement ce qu'il faut croire : le reste est caché dans le sein d'un Dieu , dans les mystères de sa sagesse, ou ne mérite pas d'exciter la curiosité d'un être qui pense , d'un être immortel. »
Pourquoi Abdoul-Hassan et Adelhamed n'ont-ils pas suivi ces conseils salutaires ? Ils seraient encore unis , encore heureux ; mais hélas ! c'en est fait ; ils ne boiront plus ensemble à la Fontaine de V amitié.
ASMOLAN.
CONTE
Scha-Nessir régnait sur la Perse. Schiras, cette ville superbe , alors le séjour des rois , lui devait en partie sa splendeur et sa gloire. Scha-Nessir avait de grandes qualités, mais ternies par de plus grands défauts; il était courageux , mais quelquefois cruel et féroce ; il aimait et estimait la vertu, mais refusait de la reconnaître quand elle était en opposition avec son despotisme sans bornes Ce roi puissant avait,comme tous ses sujets, commme tous les hommes, le désir d'être heureux. Couvert dclauriers acquis par sa valeur, mattre d'un empire vaste et florissant, environné de flatteurs qui semblaient l'adorer comme un Dieu, enivré de leur encens , possesseur du plus beau sérail du monde, Scha-Nessir croyait avoir plus qu'un autre des droits au bonheur; cependant il ne le connaissait pas. L'ennui et le dégoût , compagnons des jouissances où le cœur est
78 LE GARAYANSBRAIL.
compté pour nen , s^étatent assis sur son trône et sur sei tapis de pourpre tout respletidissianls d'or et de perles. Vainement on cherchait à varier ses plaisirs; ils chan« geatent de forme , mais conservaient toujours pour lui la même physionomie. Enfin , les louanges intéressées de ses flatteurs , Téclat de sa gloire , les caresses des plus belles femmes de T Asie , ne pouvaient lui dissimuler quil n'é« tait point heureux.
Son caractère devint sombre et farouche, et la Perse gémit bientôt sous It joug d*une affreuse tyrannie. Ce beau pays fut désolé par d*odieuses vexations; le plus léger murmure ftit puni do moi*t , et des espions gagés s'insinuaient jusque dans le sein des familles, pour y pénétrer les plus secrètes pensées des cœurs. On gémissait dans le silence, on recloutnit de laisser apercevoir des larmes. Scha-Ncssir semblnit s'être dit : «Puisque je suis malheureux, je veux que tout le monde le soit. H ne sera pas dit qu'un seul de mes si^ets puisse se vanter de posséder un trésor qu'il n*est pas en mon pouvoir d'obtenir.» Mais plein d'orgueil, il ne voulait pas que cette honteuse pensée fût devinée par ses victimes ; il eût rougi de laisser voir Tétat de son cœur, et, tout en se vengeant de son malheur sur ses sujets innocents, il eut la manie de vouloir passer pour le plus heureux des hommes. Ne pouvaul se trompa lui-même, il erut pouvoir tromper les au* très. Voilà pourquoi il faisait tant de malheureux, il punissait jusqu'à l'apparence du bonheur, et si l'on n'osaii gémir en public, il fallait concentrer aussi tous les mouvements d'une joie innocente.
Cependant uu jeune homme, nommé Asmolan, comblé de tous les dons de la nature et de la fortune, possédait la plus belle maison de Schiras ; il y rassemblait de nombreux amis que lui attiraient sa libéralité, ses manières franches et nobles, sa gaieté, la bonté de son cœur, sa douceur inaltérable, et toutes les qualités qui nous font aimer. Un jour Asmolan donnait un repas somptueux à