‹ Œuvres du Comte de Adrien de SarrazinChapitre 50 sur 91 · GRAND COMBAT ENTRE LE BOUC ET LA GAZELLE · texte numérisé non relu

GRAND COMBAT ENTRE LE BOUC ET LA GAZELLE

Bardouc vivait le plus heureux de tous les hommes, sans inquiétude pour le présent, sans crainte pour Pavenir, et sans mémoire du passé; mais, depuis quelque temps, la petite gazelle commençait à paraître mélancolique et rêveuse. Elle soupirait souvent; elle errait au ha-

430' BAR0ODG.

sard, sans projet et sans guide : ses discours étaient va*giiejs, ses idéps étaient décousues. Queii|uefois elle prenait la parole ets^arrétait tont court, comme sielleélait accablée sous le poids d'un secret important. Bardonc , en voyant Tétat de sa jolie gaselle , devient comme elle , inquiet et rêveur : il craint quelle ne tombe malade. S'il rinCei*roge pour connaître la cause de ses chagrins , el'.e lui repond d^unc manière évasive et par monosyllabes. « Qu'^as-- tu? — Je IMgiiore. — Que désires- tu?— Tout, et nien. — Où sou(fires-tu<? — Partout, et nulle paît. » Le pauvre jeune bomme ne peut en tirer plus d'éclaircissements, et fait de vains efforts pour deviner la fantaisie de sa gazelle.

Cet état d'incertitude et de langueur durait depuis un mois environ. Elle était fort douce, caressait beaucoup son maître, surtout lorsqu'elle approcliait du kiosque dont rentrée lui était ittterdite. Enfin, un jour qu'il Hmerrogeait plus vivement quà Tordinaire, elle lui dit : '« Puisque vous exigez impérieusement que je vous dévoile ce qui se passe en moi , je vais vous obéir. Pourquoi cette fée qui nous traite si bien nous défendelle Penirée de ce joli pavillon? Je soupçonne que ce cabinet renferme des choses extrêmement curieuses, des secrets merveilleux, tels qne celui de ne jamais vieillir ni

mourir. — Quoi! dit Bardouc, tu pourrais croire.^ —

Oui , si j'en crois mes rêves, qui ne m'ont jamais trompée, Simplicie veut que nous soyons heureux ; mais en même temps elle veut nous tenir sous sa dépendance; elle veut que notre bonheur vienne d'elle seule : c'est cette dépendance qui me pèse. Mon maître esclave ! un homme comme Bardouc ! Cette pensée me révolte. Je suis sûre que ce

pavillon renferme \ei moyens de conserver notre hot< heur et de briser nos chaînes. —Mais... cela poutrait bien être. Je brûlç d'en voir rintcrieur. — Et moi aussi, ne fût-ce qu'au travers de la serrure. Suivez-moi donc , mon cher maître , suivez-moi ; nous allons nous affranchir

GHAI>ifB£ XIV. 431

pour jamab d'an honteux esclavage, et sons seroas nous-mêmes les artisans de noire propre félicité. »

Le vieux bouc était éJoigné pendant oe dta'ogue , car jUmagine qu'il Peut inierrouipu. Lorsqu'il voi< sou tnftiU« et la petite gazelle prendre le chemin du kiosque , il prévoit qu'ils vont faire quelque sottise. Il arrive à la porl« du pavillon autour duquel r6de la petite gazelle, cherchant si elle trouvera une issue où elle puisse appuyer un œil observateur. « Vois- tu quelque chose? ditBardouc — IVon ; mais cette porte n^est pas solidement fermée , et si nous avions un peu de courage... — Que dista? malheureuse I s^écrie le vénérable houe. C'est donc ainsi, perfide , que tu cherches à séduire ton maître pour le perdre, sans retour ! *-^ Laisse-nous, répond la gazelle ; ce que nous faisons ici ne te regarrie pas. — Je ne vous laisserai point commettre une telle imprudence, pour ne pas dire un tel crime. Ah ! Batdouc ! combien de fois cette extravagante abusa de ta faiblesse et de ta crédulité pour te rendre malheureux ! — Moi, dit Bardouc, je ne me souviens pas de cela ; jamais elle ne m'a trompé. — Quoi ! ta ne te souviens plus du diamant ? Tu as oublié les vêtements du jeune prince et ce qu ils t'ont coûté? Tu as oublié les immenses travaux auxquels tu t*es livré pour donner Zélida^ son amant?... — Ma foi , mon cher, tu me parles d'événements qui se sont passés depuis si long-temps, que je m'en souviens à peine. - J'ai été malheureux, oui ; j'ai un peu souffert ; mais c'est l'effet du hasard et non la faute de c. tle bonne petite gazelle —Ne nous artétonspos aux discours de <'e vieux pédant, dit la gazelle ; il est jaloux des excellents conseils que je te donne. Si tu l'en crois, mon cher maître, i) te conduira tout seid ; il s'opposera bientôt à tous les projets que tu voudras foi mer; ou, pour mieux dire , tu ne formeras plus de projets ; à peine oseras-tu changer de place : plus de plaisirs , plus de fortune, plus de bonheur. Il a peur de tout, voit des obstacles à tout, et perd à raisonner le temps qui nous est donné pour agir.

A32 BARDODC.

Je suis prompte dans mes résolutions, moi; je brave des dangers réels , au lieu de trembler pour des dangers imaginaires, et j'ai pour principe que Thomme qui ne risque rien n'a rien. — Ce princi|ie est fort bon , dit le vieux bouc; mais il y a de la folie à risquer tout poar ne rien avoir, et c'est ce que vous faites. — Nous allons voir, I répoud la gazt*lle. Commençons d*abord par enfoncer cette porte. — Arrêtez ! je m*y oppose. — Je me moque de ton opposition. » A ces mots , Timpaiienie gazelle vole vers la porte du pavillon. » Le sage a deviné son projet; il se place devant elle et lui présente un front d'airain. La gazelle se met en fureur, elle fond sur le brave défenseur du kiosque , et lui applique un violent coup de corne. Le bouc riposte avec courage ; mais la gazelle, plus agile, esquive le coup et revient à la charge avec un nouvel emportement. Il se livre entre eux deux un grand combat, dont Bai'douc reste spectateur, très-indécis du parti qu'il doit prendre. Son cœur penche cependant pour sa petite gazelle; il désire quelle remporte la victoire. Plus elle combat , plus elle acquiert de vigueur, tandis que le vieux bouc s'épuise en vains e£forts. Elle le serre de si près, tourne autour de lui avec tant de vélocité, lui donne tant de coups avec ses pieds et avec ses cornes , qu'elle finit par le culbuter sur le gazon. Elle ne lui donne pas le temps de se relever ; et , profitant de sa victoire , d'un seul coup de téie elle ouvre la porte du pavillon. Bardouc suit la gazelle triompb»nte , qui entre dans le kiosque comme un général entre à la tête de ses troupes dans une ville forte qu'il tenait depuis long temps assiégée. Enfm, le vieux bouc se relève, un peu honteux de sa défaite , et se trahie lentement auprès de son maître pour Taider de ses conseils ^ si tout(;fois il daigne encore les écouter.

Page 1