INTÉRIEUR DU PAVILLON. — BELLE DÉCOUVERTE
Bardouc s'attendait à trouver dans ce pavillon des cho-^ ses bien eitraordinaires^ bien merveilleuses. Quel est son étonnement et sa confusion, lorsqu'il n'y voit qu'un nombre considérable de petites bouteilles de toutes les couleurs, et rangées avec symétrie ! Il reste un moment immobile et la boucbe béante , et commence à se repentir de son équipée , lorsque tout à coup la petite gazelle s'écrie : « Oh ! mon cher mattre! que nous avons bien fait d'entrer ici ! quelle source de richesses j^ai mise en ton pouvoir ! ^fous n'avons d'autre embarras que celui du choix. Regarde toutes ces fioles et leurs étiquettes. Ici on lit : Fiole deVesprit, fiole de la mémoire, fiole des mathémaHgués y de la physique , de la chimie, de V astronomie,.. D'un autre côté '* Fiole de Vesprit des politiques, de Vei'prit du jeu , du génie militaire , du bon sens , des vertus ^ delà finesse , de ^imagination , etc., etc..
» Vois, mon cher maître , quel parti nous pouvons tirer de tout cela ; il ne tient qu'à toi de devenir un grand mathématicien , un grand général , un grand poète , un grand peintre, un grand physicien, un grand philosophe.... Choisis entre toutes ces fioles celle qu'il te plaira ; bois la liqueur qu'elle contient; et dans l'instant tu de» viendras un grand homme , tu excelleras dans la carrière que tu voudras parcourir. »
Le choix ne laisse pas d'être embarrassant , et demande au moins quelques minutes de réflexion ; mais le temps est précieux, la petite gazelle redoute quelque surprise; elle se décide et se prononce pour la fiole de l'imagination, « Lorsque tu sera» doué d'une brillante imagination , ditelle , que de grandes et belles pensées sortiront de ton cerveau ! Tu feras par tes ouvrages l'admiration du siècle présent et di^s siècles à venir. Ah ! mon cher maUr« l dit à
AH BARDOUG.
son tour le vienx bouc , si j'étais à votre place , je préférerais la fiole du hon sens ! •— La fiole du bon sens / dit la | petite gazelle d'un air dédaigneux ; fi donc ! une semblable qualité ne vaut pas seulement la peine de déboucher la bouteille. Il est vrai, répond le vieux bouc^ il est bien ^rai qu'avec le bon sens tu ne chercheras point à t'élever «u-dessqs du vulgaire ; mais tu sauras te conduire dans le seul chemin qui mène au bonheur; tu éviteras' bien des écueils où Timagination va souvent se briser ; to vernus les hommes tels qu'ils sont; tu les apprécieras ce qu'ils Talent ; et s'ils ne t'admirent pas , tu sauras te passer de l^nr admiration , en jugeant sainement h valeur des choses qui la font naitre , le mérite des gens qui obtiennent la gloire , et le mérite de ceux qui la dispensent. » La petite gazelle, voyant son maître indécis , donne un coup de corne sur la fiole du bon sens , qui tombe et se ))rise en éclats. Toute la liqueur se renverse et s'évapore ; le vieux bouc regarde tristement la fiole brisée , et dit : 0 Hélas I quel dommage ! Celte petite fiole contenait plus de bon sens qu'on n'en trouverait aujourd'hui dans le monde entier! — Gesse tes lamentations, dit la gazelle. Mon maître n'avait pas besoin de cette fiole ; il a reçu de h nature une assez forte dose de bon sens ; et le conseil qne tu lui donnais était une impertinence. » Ce discours flatteur décide Bardouc , il prend la fiole de rimagination et la vide jusqu'à la dernière goutte. Un changement subit s'opère dans ses idées ; sa tête fermente et se remplit de vastes projets. Ce séjour, qui lui paraissait un lieu de délices, lui semble d'une insupportable monotonie ; il ne conçoit pas comment il a pu si long-temps l'habiter. Il veut partir pour Ispahan , où l'appellent les ' plus brillantes espérances de fortune et de gloire. La petite gazelle est au comble de la joie , et se moque du vieux Voue , qui baisse la tête , secoue Toreille , et n'ose mêler sa voix au torrent de paroles qui sortent de la bouche de 90X1 maUre^