CHAPITRE XVIII
HUIT JOURS d'absence.
* Bardouc touche en6n au moment de voir son bonheur assuré par la possession d'une femme parfaite et d'une grande fortune. Olinde ne veut retarder cet heureux instant que d'un mois , et lui demande la permission de faire à Ispahan un petit voyage (|ue des affaires de famille rendent indispensable. Elle part après lui avoir donné les témoignages du plus tendre amour. Dans le premier moment de cette séparation cruelle, Bardouc ne peut cacher son excessive douleur ; il peint à son amante tous les dangers de ce voyage avec une fécondité d'imagination faite vraiment pour l'effrayer. Il la voit entourée à Ispahan de toutes les séductions. Peut-être à son retour aura-telle cessé de l'aimer ! Si elle allait être infidèle !.... Ah ! certes, il ne survivrait pas à cet horrible malheur. Avec quelle éloquence ne lui exprime -t-il pas aussi le chagrin d'être séparé de ce qu^on aime ! Elle va se trouver au milieu de tous les plaisirs , et lui il restera seul avec sa douleur dans ce palais qui, privé des charmes d'Olinde , va devenir pour lui le plus affreux désert. Enfin, si les amants pouvaient exagérer, je dirais que Bardouc outrait un peu les sombres couleurs de ce tableau ; mais quand en aime, tout ce qu'on dit est vrai ; et s'il emploie un peu
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trop le langage de la métaphore pour peindre ses sentiments, c'est qu'il y a, pour le moins, au^tant d'imagination dans son amour que d'amour dans son imagination.
Oliude , après avoir cherché vainement à le rassurer sur ses périls imaginaires, et surtout sur son inconstance, prend le chemin d'Ispahan; elle le laisse maître absolu de son palais, après avoir emmené toutes les esclaves attachées à son service , excepté une seule dont la présence n'était pas bien dangereuse. Elle se nommait Nadine : c'était une petite personne dont la taille était courte et ramassée , dont la figure était fort commune , qui n'avait pour tout esprit qu'une grosse gaieté bien franche , et pour tout charme que Tembonpoint d'une santé de dixhuit ans, des perles dans la bouche, du vermillon sur les lèvres et sur les joues. Bardouc d'ailleurs est bien loili de chercher à se consoler ; son imagination suit Oiinde, n'est remplie que d'Oliudc, que du bonheur de la revoir et de l'espérance de la posséder. IL promène toute la journée ses rêveries amoureuses dans les jardins du palais, et, pour adoucir ses regrets, tantôt il fait des vers, des contes, des romans , et tantôt il forme de vastes projets d'embellissements et de plantations nouvelles. Ces jardins qu'il trouvait si beaux à son arrivée, lui paraissent à présent dessinés sans goût. Une foule de plans superbes entrent dans sa léte, et il les exécute en imagination. La petite gazelle approuve tout ce qu'il projette, et le vieux bouc se contente de dire que le mieux est rennemi du bien.
Huit jours s'étaient presque écoulés depuis l'absence d'Olinde, et Bardouc errait, suivant sa louable coutume, entre son bouc et sa petite gazelle, lorsqu'il arrive au bord d'une jolie fontaine à demi voilée par un groupe d'arbustes odoriférants. C'était le malin ; l'air était pur et voluptueusement parfumé. La petite Nadine, qui s'était éveillée avec l'aurore pour respirer plus à son aise la fraîcheur d'une belle matinée , était couchée au bord de la