CHAPITRE XXIII
nité qui compte l'argent pour rien. Il célèbre partout la manière affectueuse dont le vîsir accueille ses parents ; ce qui fait bientôt éclore pour Adib une foule de cousins, tant germains qu'issus de germains, dans les rangs les plus élevés de la société.
» Il dit au second parent qui se présente : « Pas le moindre doute; nous sommes parents et même très-procbes parents ; je connais tous les titres dont vous me parlez : n'y avez-vous pas vu que nos deux grands-pères ont eu ensemble un terrible procès?^ Oui, seigneur, je crois me souvenir.... — Que le vôfre avait tort dans cette afaffaire, n^est-il pas vrai ? Mais comme il était beaucoup plus riche que le mien , il a eu raison devant le tribunal du cadi , et le mien s'est trouvé ruiné de fond en comble. Je veux faire reviser ce procès ; et comme me voilà plus riche et plus puissant que vous , j'aurai ma revanche , à moins pourtant que vous n'aimiez mieux réparer par un petit sacrifice cette injustice révoltante. Le procès perdu par mon grand -père lui a coûté quatre cents bourses; je veux bien partager le différend par la moitié. Donnezmoi seulement deux cents bourses; je vous fais grâce des frais de la procédure et des intérêts.
» Il dit à un autre : « Je me souviens fort bien de tout ce que vous me dites. Vos titres sont incontestables. Vous devez y avoir lu qu'un de mes aïeux avait déposé entre les mains de Tun des vôtres une somme de cent mille tomans, tant il avait de confiance dans la probité de ce parent , qui passait pour le plus honnête homme de la Perse. — Oui , seigneur, je me souviens parfaitement de cette circonstance. — Vous voyez bien que je sais sur le bout du doigt toutes les anecdotes de ma famille ; mais vous ignorez peut-être ce que sont devenus les cent mille tomans déposés chez votre aïeul ? — Seigneur, je crois que.... ^- Vous croyez que.... mon cher cousin; mais moi, je suis sûr que.... je n'ai rien touché de ce dépôt » dont vous avez sans doute hérité. Ainsi, je vous prie de
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me restituer une somme qui m'est si légitimement due : vous réparerez par là une injustice qui , si elle était connue , nuirait certainement à la réputation de notre famille, dont la probité n'a jamais été mise en doute. »
» Adib accompagne ces discours des plus belles promesses , et jure à tous ses parents que, dans huit jours , il leur accordera toutes les places et dignités qui sont à leur convenance, ou qu'il perdra plutôt sa place de grand visîr.
» En peu de temps il se voit un si grand nombre de cousins, qu'il en est embarrassé : car pour prouver il faut payer, et il s'en trouve beaucoup qui ne peuvent Taire leurs preuves. Mais il dit à tous ceux dont les titres ne sont pas douteux : « Vous êtes riches , vous avouez que nos aïeux communs ont toujours été riches ; il faut donc que j'aie éprouvé de votre part une grande injustice, puisque , sans la magnificence du calife Haroun-al-Rascbild , qui sait distinguer le mérite dans quelque situation qu'il se trouve , je serais forcé de mendier mon pain ou ôe travaillep à la sueur de mon front. »
» Il y avait peut-être quelque réponse à faire à cet ar-* gument : mais comme l'argent était la meilleure de toutes , en peu de jours Adib se vit possesseur d^une fortune considérable.
» Alors il envoie chercher le père de la belle Agéli , aGn de lui commander une paire de babouches. Lorsque le vieux cordonnier Rustaf apprend qu'il vient d'être choisi pour avoir l'honneur de chausser le grand visîr, il est prêt de mourir de joie : tant il faut peu de chose pour faire mourir un homme ! Il arrive au palais du visir, après avoir pris ses plus beaux habits et s'être coiffé d'un turban tout neuf. Il entre dans l'appartement magnifique où se tenait Adib , qui était entouré d'une centaine de personnes richement vêtues , couché sur une ottomane , et fumant des aromates. Rustaf tremble comme une feuille agitée par le vent. Il se met à genoux dès la porte de l'appartement , et s'avance ainsi jusqu'aux pieds du visir,