CHAPITRE XXIU
qu'il n'ose regarder en face, et qui lui tend négligemment sa jambe sans lui dire un seul mot. Quand Rustaf lui a pris mesure d'une paire de babouches , Adib prend la parole, et lui dit, en déguisant sa voix : « Tu as une fille, Rustaf? — Oui, magnifique seigneur. — Est-elle belle ? — Oui , seigneur, au service de votre Hautesse. — Elle aime , dit-on, un jeune homme nommé Adib ? — Hélas , seigneur.... — Quel est cet Adib ? — Un mauvais sujet, seigneur ; un drôle, un paresseux, qui ne sera toute sa vie que le plus misérable des cordonniers. -* J'avais pourtant quelque envie de le prendre pour me faire des babouches. — Ah! seigneur! que votre Magnificence serait mal chaussée ! — Cet Adib dont tu dis tant de mal , a-t-il encore d'autres défauts ? — Ils sont innombrables , seigneur ; mais quand il serait sans défauts , je ne pourrais donner ma fille à un homme sans aveu , sans parents.... — Sans parents ! Tiens, lève les yeux et regarde autour de toi ; voilà tous les parents d'Adib. »
» Le vieux Rustaf promène autour de l'appartement des regards ébahis ; mais quand il voit tant de grands seigneurs réunis et si magnifiquement vêtus , il croit que le grand visir veut se moquer de lui : il ose le regarder en tremblant, et reconnaît Adib. A cette reconnaissance imprévue , le pauvre Rustaf tombe à la renverse , et s'écrie : « Allah ! Allah ! je suis mort !»
» Cette exclamation fit rire Adib et tous les spectateurs, a Non, non, Rustaf, tu n'es pas mort, répond Adib ; tu es mon beau-père , si toutefois tu trouves aujourd'hui ma famille assez nombreuse. Ya donc sur-lechamp me chercher ta fille , je vais donner l'ordre au cadi de venir célébrer ce mariage dans mon palais ; demain , peut-être , il ne serait plus temps ; car qui a desparents aujourd'hui, peut n'en avoir plus demain. »
» Je ne peindrai point la joie et la surprise de U^qUOi Agéli : de fille d'un pauvre cordohnior, ,e|Ie devieiit tout h coup la femme d'un ^omqie (ju'ellg ^ip[iç ? et d'un ^çancji^
&69 BARDOUG.
risir ! Son aimmir et sa vanité sont également satisfaits; et lés personnes qui ne sont pas assez sensibles pour counaitre les jouissances de Tamour le sont toujours assez ]K>ar apprécier celles de la vanité.
» Le mariage est célébré avec une magnificence digne dés deux époux. La cérémonie est suivie d'un repas somptueux auquel sont invités tous les parents du vistr. Rien , selon eux, n'est pins beau dans la nature que la belle Âgéli. On chante des vers à sa louange; on la compare aux houris , à cela près que les hoiiris ont moins de charmes. Dans cet encens prodigué par la tendresse des parents, Âdib reçoit aussi son tribu d^hommages. Cest le plus grand de tous les visirs qui jusqu'à ce jour ont tenu les rênes de TÉtat ; c'est le premier politique âa nonde. On ne sait ce que Ton doit le plus admirer, les grâces et la finesse de son esprit , ou la profondeur de ^on génie et Tétendue de ses connaissances. Déjà on le gratifie du titre de grand, on célèbre la gloire d'^df^?^- Grand, Le vieux Rustaf même n'est pas oublié, et laClatteuse poésie trouve le moyen d*en faire quelque chose : tant la poésie à de puissance ! tant la tendresse des parents est ingénieuse dans ces circonstances importantes !
» Pendant que cette famille intéressante et nombreuse s^abandonnait aux transports d'une joie si vive , et se livrait sans réserve aux doux épanchements de la confiance et de l'amitié , on annonce un envoyé do calife. Tous les parents ne doutent pas que cet envoyé n'apporte quelque magnifique présent ; leur curiosité est dans l'attente. L'envoyé est introduit; il s'avance d'un pas grave, tiré de sa poche un papier, impose silence à rassemblée , et Ut :
A De la part du commandeur des croyants , le grand ttarouYi-al-Raschild. »
» A ces mots redoutés , lés convives se prosternent la fâcfe cotitrè terre , et renvoyé continue : ^ « Moi, HiïTbuA-îîl ttaédiild , représentant du Prophète, il m'a plu dé îïotmnét Âdïbrtnon premier visir, après