DOCTEUR ZEB
CONTE
Le docteur Zeb était Thommc le plus instruit de son temps. Son cerveau était un foyer où se rassemblaient tous les rayons de la sagesse , toutes Us lumières de la raison humaine. Il savait tant de choses, qu'il avait troyvé , dit-on , le moyen de faire de Tor et le secret de ne point mourir, quoiqu'il ait été pauvre toute sa vie , et qu'il soit mort depuis bien long- temps Mais on assure que si le fameux docteur Zeb a toujours vécu dans In pauvreté , c'est parce qu'il savait bien que les richesses sont inutiles au bonheur; et que, s'il est mort comme les autres homires , c'est qu'après avoir acquis une par-
M LE GJ^AVAllSEllAlt.
lÉTê connaissance des choses de re monde , Il a vonla s'Instniire de ceifuî se passait dans Pauire.
Cet homtne si jusiement eélèbie , ce génie supérieur ftvait un jour prolt^ndéttient et dans la sofitude. Il re« passait dans té t^e tontes les sciences (\\\'\\ avait ap^- {irises ) tous les grands secrets dont il avait (ait la ûé^^ èonterté. Quoiqu'en général il fUt aussi modeste qu*éclaire ) un peu d'or^ieil vint se glisser dans son cœur. Wiiomme le plus modeste n'a-t-il pas aussi quelifuefois ses moments d'orgueil ? Ils sont de courte durée , il est vrai , et la raison nous ramène toujours à la modestie fpA n'est que justice.
Le docteur 9^l> élevait ce jour- là son esprit JTisqu'aut spéculations les plus sublimes, il dierchait è pénétrer les mystères de la création , et dans les détails de ce magnifique ouvrage d un Dieu, il osait trouver quelques inconséquences; quedis-je? il osait même élever sa voix contre Varchitecte de ces innombrables merveilles. Il était choqué surtout de ce mélange de perfections et de défauts, de grandeur et de bassesse, qu'il remarquait dansThomme. «Pourquoi, disait-il, Dieu a-t il donné à Thomme ces passions désordonnées qui le tourmentent jusqu'au terme de sa carrière, qui sont les causes premières de tant d'erreurs et de crimes? Poui^quoi i'a-^t-il réduit à un tel degré de misère et de souffrance ? Pourquoi l'a-t-il soumis aux ilouleursdu corps, aux douleurs de Tàme ? Ah ! si j'avaiseu la puissance de créer, certes, il me semble que j'aurais fait quelque chose de mieux que Thoftime ; j'aurais Youln produire des êtres paifaits et couiplétemenl heureux. êi IHeu m'^avaii consulté quand U é créé le monde, jt ^m' aurais^ je étais, donné de bons cènseils. »
A peine le docteur avait-il pronottèé ce discours, qire foui à coup un ange de lumière descend du ciel. Le docteur ne peut supporter la splendeur ée cet envoyé du Très-Haut ; ses yeuX sont éblouis ; il se prosterne la face tentre terre ; te mintlsU^ de Dieu ^uend la purole et dit :
« Le Créateur des mondes a lu dans ton ciBur et dans ta pensée. Il rend justice à la {u'ofondcur et à l*étendne de tes connaissances , et il veut te faire participer à la gloire de la création. » A ces mots Tange prend te savant dans ses' bras , et s'élève avec la rapidité de réclair vers dea régions inconnues. Dans une seule minute, ils sont parvenus à plus de cent millions de lieues de la terre , et le docteur se voit transporté dans une planète, dont, jusqii'Ji ce jour, aucun astronome n'avait eu lidée ; car elle venait d'être créée par une seule parole de celui qui dit i Ui lumière : Soie.
Le savant promène autour de lui des regards d*étonnê«» ment et d'admiration. « Quel est ee monde nouveau? ditil. Est-ce un rêve qui le présente à mon imagination, et va-t-il disparaître à mou réveil ?«*«Non, lui dit Tange, ee mondfi est une réalité ; Dieu vient de le créer pour toi , sous la seule eondition que tu le peupleras i ear II eet encore inhabité. Dieu te donne en ee moment, et pour quinze jours , le pouvoir de créer des êtres semblables k eeux que tu as vus sur la terre, mais il exige que ees êtres soient plus parfaits et plus heureux. Anime done la |mhis« aière que tu foules sous tes pieds ; que ces rochers pren* nent la forme humaine ; donne- leur une âme, ton souffle seul aura cette propriété. Mais , je te le répète , Il faut que les hommes qui nattront à ta voix et sous tes mains soient plus parfaits et plus heureux que ceux dont la terre est peuplée. Sans ceU , crains les jugements de ee DItu quirriterait ton audacieuse faiblesse. »
A ce discours Tange disparaît et va se réunir au diesur céleste qui environne le trône de l'Étemel.
Le docteur Zeb avait été surpris dans un moment d'or« gueil. Le beau rôle qu*il va jouer n'est pas fait pour le ramener à la modesiie. Quelle im{iortante mission ! De» venir le créateur d'hommes nouvi^aux d*une société nou^ velle! Quoi ! d'un seul mot, d'un seul souffle, par la seule puissance de sa volonté, il donnerait le mouvement
88 LE CARAVANSERAIL.
et la vie à la matière, il lui donnerait une âme, nne raison, une pensée, des sentiments ! Quelle grande destinée! On a de Torgueil à moins.
Après avoir bien commenté les paroles de Tange, le docteur dit : « Me voilà donc le maître de créer des hommes à ma fantaisie ! Voyons, réfléchissons , avant de commencer ce grand ouvrage. Je serais bien ignorant si je ne pouvais créer des êtres plus parfaits et plus heureux que les faibles et malheureux enfants d'A.dam. Les menaces de range ne m^effraient pas. Cependant, voyons comment je vais m'y prendre. » Il se mit alors à réfléchir profondément.
« Oui, je veux que mes créatures vivent en société. Ce n^est qu'en société que le génie s'étend et se développe. Sans la société le génie et la vertu seraient des trésors inutiles^ Si je créais Fhomme pour la solitude, il faudrait Igi donner une humeur triste et concentrée. La gaieté^ mère des plaisirs, serait bannie du globe que je vais peupler. L'homme est heureux par les autres , et par luimême; par les autres, en profitant de leur industrie et de leurs vertus ; par lui-même , lorsqu'il fait du bien ; et comment faire «du bien lorsqu'on est seul ? Puisque je veux que mes créatures soient heureuses, il faut nécessairement qu'elles vivent en société.
Pour atteindre le bonheur, je veux que les habitants de ma planète ne puissent éprouver le mal physique ; il faut que leur constitution les mette à l'abri de tous les maux qui affligent l'humanité sur la terre... Cependant une réflexion m'arrête. Si l'homme est insensible à la douleur, comment sera-t-il sensible au plaisir? Le plaisir et la douleur viennent tous deux de la délicatesse, de la sensibilité de nos organes. En détruisant la cause de la douleur , je détruis aussi la cause du plaisir. Au lieu de produire un être heureux, je ne produis qu'un automate. Cela est plus embarrassant que je ne l'aurais cru d'aI}ord.
Si je ne puis empêcher mes créatures (réprouver le mal physique, je les empêcherai bien peut-être d'éprouver la douleur morale. On est plus heureux er plus malheureux par le cœur que par les sens. Je leur donnerai donc toutes les jouissances de Tâine, toutes les afleclions qui constituent le bonheur , et {j'éloignerai d'eux avec soin tout ce qui Taltère et le détruit ; rien de plus facile. »
Ici le docteur s'arrête encore, et^ posant une main sur son front, il se livre aux plus profondes méditations. .
« Cependant, dit-il, si je donne aux êtres qui vont sortir de mes mains tous les plaisirs de Tâme; il me parait bien difficile qu'ils en ignorent les peines. Pour jouir il faut avoir désiré ; les désirs qu'on a sentis vivement donnent bien plus de prix à la jouissance. Si les hommes que je dois créer ont des désirs, ces désirs seront mêlés de craintes et d'espérances ; leur repos sera donc troublé , et s'ils ne peuvent atteindre au bien désiré , ils seront vraiment malheureux. S'ils obtiennent ce qu'ils auront désiré, ils voudront conserver l'objet de leur jouissance, et^ s'ils viennent à le perdre, comment les garantir des regrets ? S'ils n'avaient pas de regrets , ce serait une preuve qu'ils n'auraient pas eu de jouissance. Eh bien rendons-les frivoles , légers , insouciants ; ils auront moins de peines, et leurs chagrins seront promptement oubliés. Oui ; mais aussi ne feront-ils qu'effleurer le bonheur , ils ne sauront point jouir. Réellement tout cela n'est pas facile à concilier ; mais voyons plus loin.
Les hommes que je veux créer seront donc , comme les habitants de la terre, soumis à la peine, aux douleurs du corps, aux maladies de l'âme, puisque je ne puis faire autrement, même pour leur bonheur. Mais au moins, comme je veux qu'ils vivent en société , ils posséderont toutes les vertus. Les vices n'entreront point dans ma planète ; je n'y laisserai point pénétrer l'orgueil , l'égoîsme, la cupidité. On n'y verra point d'avares, point
90 L£ GABAYANSERAIL.
de dopes, pornt de fripons^ point d^ambitictix surtout. Je ne veux point de ces gens qui ne vivent que du sang et des larme» des nations, qui ne s'élèvent que par des attentats, qui se croient grands pnrce quMIs font trembler le faible , et qui paient l'encens de la bassesse avec les dépoufll«8 de la vertu. Je veux empéclier ces guerres funestes que les pauvres enfants d'Adam se font sans savoir pourquoi. Les habitants de ma planète it*auront que des affi?otions douces, des sentiments et point de pas^ sions, car les passions sont les seules causes de toutes les erreurs et de tous les forfaits des hommes.
Point de passions ! Cependant il faut avouer qu^elles donnent une grande énergie à Tàme, un grand dévelop-* pement aux idées, une incroyable audace à Tétre qui n*en« treprendrait rien sans elles, et qui brave tous les dangers pour tes satisfaire. Si mes créatures n*ont point de passions, elles n'entreprendront rien de grand ; elles verront des inconvénients, des obstacles, des périls dans tout ce qu'elles voudront exécuter. Je ne produirai que des élrcs médiocres qui ne feront que végéter. H n^ aura point de mouvement dans la société , et jamais elto n'arrivera au degré de splendeur et de gloire où je voudrais ta voir parvenir un jour. Il faut donc absolument des passions.
IVIais II est nécessaire que mes créatures n'aient pR« toutes les mêmes passions ; jamais elles ne seraient en |>aix. Si elles portaient toutes le même caractère , elles voudraient toutes tenter les mêmes choses, se rencontre* raient toujours siir les mêmes chemins , et se nuiraient dans rexccution d«s mêmes projets. Il n'existerait point d'amis dans ma planète, et des haines violentes naîtraient d'iine éternelle rivalité. Pout>q»oi deux hommes dont l« caractère offre beaucoup d'oppositions et do contrastes) s'aiment-^ils plus que deux hommes dont le caractère se ressemble.? N'est-ce pas précisément |>arce que cette différence entre leurs caractères détruit en eux toiit«
LA PLANÈTE. ftl
espèce de rivalité , et par conséquent tout germe de dis^ corde et de haine ? Or, quand deux hommes n*ont point de raisons pour se haïr, il est bien difficile qu*ils n*en trouvent pas pour s'aimer , si quelque circonstance favo« rable les rapproche.
Les hommes qui habiteront ma planète auront donc des passions différentes, puisque je ne puis empêcher qu'ils n'aient des passions. Mais si je partage entre eux le nombre infiniment borné de passions que les hommes sont susceptihies d*é(irouYer, il faut que mes créatures les éprouvent, ces passions, dans des degrés dilféronls; car il y aurait encore une trop grande ressemblance dans les caractères , que les nuances seules des (lassiuns peuvent modifier à Tinfini. Il faut donc que dans deux milliards d'iioromes qui peupleront ma planète , se trouvent toutes les nuances du peu de passions dont ma nature ro^a donné une juste idée. Alors il y aura autant de variété dans les caractères (|uHi existe de nuances dans les passicMis , et il m'est bien prouvé que cette variété est nécessaire à la perfection et au complément de mon ouvrage.
Mais alora comment empêcher les vices de se glisser dans ma planète? Je veux en éloigner la cupidité; mais la cupidité n'e.«t elle pas une nuance de Tamour du bienêtre ? Je ne veux pas qu'il y ait des dupes et des friiMins; mais je veux créer des hommes bons , généreux et con* fiants. Comment donc em|)écher qu^il y ait des dupes et des friftons dans un monde où la bonté, la confiance et la générosité rencontreront la cupidité sur leur chemin ? Je ne veux point de Torgueil ; mais Torgueil est une nuance de ranoour de soi, mobile excellent en lui-même, etabso-^ lumeot nécessaire à la conservation de tons les êtres. Je BC veux point d'ambitieux \ cela est bien facile à dire ; mais Tambition n*est-elle pas une des modifications é% Torgueil P En créant Porgucil , je donne aussi naissance à l'ambition. Eh bien ! je veux faire en sorte que mes eréa|ui*ea comptent pour rien les richesses , les bonnenrs
92 LE CARAVANSERAIL.
et la puissance. Beau raisonnement ! D'autres objets donneront une autre direction à leur orgueil ; elles auront une autre ambition , et s^égorgeront pour autre chosei. Elles ne s-en trouveront pas mieux.
Ainsi donc je ne pourrai donner aux habitants de ma planète un autre caractère que celui des habitants de la terre .' Il faudra que ma société nouvelle soit un composé de vices et de vertus ; il faudra qu'on y trouve la bassesse et la grandeur, Torgueil et la modestie , la friponnerie et la bonne foi , comme parmi les enfants d'Adam. Je suis obligé, pour que mon ouvrage soit complet , d'employer le bien et le mal , comme un peintre habile emploie deux couleurs opposées, pour nuancer toutes les parties de son tableau.
£h bien ! si je ne puis donner à mes créatures un caractère plus parfait que celui des habitants de la terre, je puis leur donner au moins un génie plus grand, plus étendu, un jugement plus sein, une imagination plus riche et plus variée, enfin de plus grandes dispositions pour toutes les sciences et tous les arts. Alors j'aurai forme des êtres plus heureux, puisqu'ils auront un degré de perfection de plus. Cola demande réflexion. Examinons quelle sera la mesure de leur génie, et jusqu'où pourront s'étendre leui*s connaissances. Leur donnerai-je une telle aptitude aux sciences, qu'ils apprendront sans peine tout ce qu'un Dieu dérobe à la pénétration des enfants d'Adam.' Non, car dès l'instant qu'ils sauront tout, leur génie restera sans aliment; il ne leur sera d'aucune utilité, et languira dans une oisiveté semblable à la mort. Il faut donc qu'il y ait dans la nature un grand nombre de secrets ignorés dé mes créatures. Il faut qu'elles sachent précisément ce qui est utile^ pour leur bonheur, et qu'elles cherchent à apprendre le reste. Alais voilà , je crois, la mesure que le Créateur a donnée au génie des habitants de la terre. Ceux de ma planète auront un jugement plus sûr, verront mieux les choses , sauront mieux les apprécier à leur juste
valeur. Mais non ; je déraisonne. Puisqu'ils auront les mêmes passions que les enfants d'Adam, ils verront, comme eux , avec les yeux de leurs passions , et ne verront pas plus clair.
Eh bien ! ils en seront dédommagés par Timagination. Je leur donnerai le sentiment le plus exquis du beau dans les arts; ils auront de plus grands peintres, de plus grands poètes.... Mais, que dis-je.'^ Le's arts ne sout que Timitation de la nature , ils ne peuvent offrir que les images des choses naturelles. La perfection dans l'imitation de ces images dépend éminemment de la manière de sentir. Les enfants d'Adam peuvent arriver un jour à cette perfection, quand leurs ouvrages seront dans une parfaite harmonie avec leurs sentiments et leurs sensations.
Ainsi donc, les habitants de ma planète seront condamnés à n'avoir pas plus de génie , pas plus de jugement et d'imagination que les habitants de la terre ! C'est assez triste ; car ces facultés brillantes, dont ces derniers font tant d'étalage, se réduisent chez eux à bien peti de choses. Du moins, ce qui me console, c'est que dans ma planète, on ne verra point de sots. Je veux que toutes mes créatures aient de l'esprit. Je ne vois point de quelle utilité sont les sots sur la terre, et pourquoi ils s'y trouvent en si grand nombre.
Des sots? dit- il ; hélas ! il faudra bien qu'il s'en trouve aussi dans ma planète. Donnerai-je à toutes mes créatures un génie égal? Seront-elles toutes douées d'une égale faculté de penser? Si tous les habitants de ce nouveau monde ont une même portion d'esprit, cet esprit ne sera plus d'aucune valeur. Toute émulation sera détruite. Les modifications devant être infinies dans les caractères, elles doivent être infinies dans les esprits. Pour que mon ouvrage soit complet, il faut parcourir toutes fes nuances, depuis le génie jusqu'à la sottise inclusivement, comme je dois parcourir toutes celles qui existent entre le bien et le mal ; et [Puisque les habitants de ma planète ne peuvent
9h LE CARAVANSERAIL.
avoir plus d'esprit que ceux des habitants de la terre, les sots que je vais être obligé de créer seront nécessairement aussi sots que ceux du globe où je suis né.
£h bien ! du moins , je veux faire en sorte que les sots de ma création se rendent justice ! Je les dédommagerai en leur donnant la modestie. Les hommes ici n'ehtreprendront rien au-dessus de leurs forces intellectuelles. On ne verra point une multitude de gens sans esprit et sans ta* lent inonder le monde d'une foule de mauvais ouvrages , des ignorants faire des systèmes de politique, de morale, etc., des' gens sans imagination se mêler d'être poètes ou romanciers, des barbouilleurs prendre le litre de peintres, etc., etc J*y mettrai bon ordre, et chacun se tiendra à la place que je lui aurai destinée
Vain projet ! Tout cela , sans doute, arriverait, si je pouvais bannir la vanité de ma planète. Mais il faut qu'elle s'y trouve comme nuance de Pamour de soi. Comment donc puis-)e empêcher qu'elle se rencontre préciïéuient avec la sottise ? N*est-il pas trop heureux -que les petites passions aillent se loger dans les petites âmes? Et ne vaut-il pas bien mieux que la vanité soit accolée à la sottise qu'elle fait voir sous son vrai jour, qu*au génie qu'elle dégraderait.^ Ne serait-il pas dommage que la modestie fût l'apanage des sots? Elle cesserait alors d*étre ta plus belle parure des talents, et [)ersonne ne voudrait Ja pos séder.
Ainsi donc je ne pourrai créer des êtres plus parfaits et plus heureux que ces hommes auxquels je trouvais tout à rheure un si grand nombre d'imperfections! Cela est bien humiliant pour moi ! »
Le docteur Zeb passe quinze jours entiers dans ces méditations profondes. Plus il rêve, et plus il voit Timpossibilité de créer une société d'hommes sans passions et sans vice?. Il reconnait qu'il est obligé de créer des dupes et des fripons, des bons et des méchants, des prodigues, des avares, des ambitieux, des êtres vains, des sots et des
originaux de toute espèce La quinzième aurore se lèfe, et le docteur est dans une grande perplexilêt car il ii> encore rien créé.
« Quoi! dit-il, j'ai la faculté de créer, et je n'en ferai point usage ! Un instant j'ai triomphé , je me suis vu doué d'un pouvoir divin, et cela ne m'aurait servi qu*à tm faire sentir mon impuissance ■ Non, je ne veux point retoin*ner sur la terre sans avoir créé <|uel<|Qe diose , ne fàl-ce qu'une mouche Ainusmis-nous d'abord à créer uiie mouche ; mais n'oublions pas de la rendre plus parfait« ifue les mouches de la terre. C'est une condition dont je ne puis m'ccnrtcr sans encourir la disgrâce d*uii Dieu.»*
A ces mots , il réfléchit encore aussi profondément quHl Tavait fait lorsqu'il avait voulu créer des hommes. Il avait vu bien des mouches dans sa vie, il les avait exa* minées de près, avec l'attention la plus scrupuleuse, et la terre ne possédait pas un insecte dont le savant homme ne connût l'organisation. Tout à coup il s'arrête et s'éei'ie : « Une ntouche ! Moi, créer une mouclie I Suis-je fou S Rien de plus parfait qu*une mouche ! Cette merveilleuse structure d'un insecte confond la faible raison humiaine en attestant la puissance infinie du créateur. Ah ! gra«)cl Dieu ! pardonne-moi le mouvement d'orgueil qui m'a fait méconnaître un instant ta sagesse. Mon ignorance s'humilie devant toi. Je m'érigeais en censeur de tes «envres, je croyais pouvoircréer des élres plus parfaits que les hommes; et je ne puis rien imaginer de plus parfait qu'une mouche !»
A peine il achevait ce discours, qu'un cou|) de tonnerre se fait entendre. Le docteur Zcb lève , en tremblant , ses yeux vers le ciel, et il aperçoit l'ange qui l'a conduit dans cette planète inhabitée. L'envoyé céleste est porté légèrement sur un nuage transparent et nuancé d'or et d'azur. Il sourit et dit : « Relève -toi, savant docteur, et no crains rien. Dieu est trop juste , trop grand et trop bon pour ne pas te pardonner ta folie , quand tu la reconnais et te repens. 11 a voulu voir jusqu'où irait ton extrava-*
96 LE CARAVANSERAIL.
gance ; et si tu oserais te servir du pouvoir qu'il t*avait donné. Il te sait gré de ta modération. Ne cherche plus, faible et aveugle mortel , ne cherche phis à mesurer cette* chaîne immense dont tu vois isolément quelques anneaux, mais dont tu ne peux connaître ni retendue incommensurable, ni la structure merveilleuse. Pour avoir une juste idée de la sagesse d'un Dieu , ce n'est pas plus sur un homme que sur un insecte qu'il Taudrait le juger, mais sur la création tout entière, dont les mystères sont trop au-dessus de ton inrelligence. L'homme et la mouche sont imparfaits par leur nature, mais ils sont parfaits par leur destination. Si Dieu eût créé des êtres parfaits par leur nature, il eût créé des dieux. »
A ces mots, un second coup de tonnerre se fait entendre. L'ange fait monter le docteur sur son nuage. Dans un instant fa planète s'anéantit, et le docteur Zeb se trouve dans sa maison, au milieu de sa famille et de .ses amis quf^pleuraient encore^sa perte. Depuis cet événement, il fui encore plus sage qu'il ne l'avait été; il n^eut plus de mouvements d'orgueil , et ne sentit plus le désir de créer des hommes à sa fantaisie, ridicule manie de tant de philosophes.
AMÉDAIN ET ZÉILA,
ou LES MARIS BRILLANTS.
CONTE
La belle Zéila était mariée depuis deux ans au bon et modeste Ainédan. Ce mariage avait élc fait sous les plus heureux auspices ; Amédan , satisfait de la possession de Zéila, s'était bien promis de ne jamais lui donner de rivales^ et Zéila, maîtresse absolue du cœur de son mari,
• AMÉDAN ET ZÉILA. 97
Pétait aussi de toutes ses volontés. Amédan ne lui refusait jamais rien ; pour lui , les caprices mêmes de sa femme étaient des lois. Il n'était point jaloux ; aussi ne voulait' il point que Tobjet de sa tendresse fût entouré de ces gardiens méprisables d'une vertu qui n^est vertu que lorsqu'elle est libre. Zéila, escortée de ses femmes, ou seule quand elle le désirait, allait visiter ses compagnes sans en demander la permission, et parcourait les bazars où se trouvaient rassemblées les plus riches marchandises de l'Europe et de l'Inde. Elle achetait tout ce qui lui faisait plaisir. Amédan , sans être riche, avait une fortune aisée, et jamais il ne demandait à sa femme : Combien cela vous a-t-il coûté? Il pensait que tout ce qui fixait un instant les désirs de Zéila ne coûtait jamais assez cher. Telle était le caractère d'Amédan. Combien y a-t-il de maris qui lui ressemblent ?
Toutes les jeunes femmes d'Ispahan étaient jalouses du bonheur de Zéila, qui cependant n'était point heureuse. Depuis quelque temps une sombre mélancolie s'était emparée de son cœur. Elle versait des larmes , et l'ennui couvrait de deuil les riches tapis de ses appartements. Le bon Amédan avait fait de vains efforts pour dissiper les chagrins de cette femme adorée, et pour lui rendre cette douce gaieté qu^elle avait perdue, et quHl regardait comme le signe du bonheur. Chaque jour il se montrait plus attentif et mettait en œuvre , pour lui plaire», les soins les plus tendres et les plus délicats d*un amour ingénieux. Tout était inutile. Comment contenter les désirs de Zéila? Elle n'en forme plus, hors un seul qu'elle n'ose avouer, et qu'elle voudrait se cacher à elle-même.
Un jour qu'elle était plongée dans une rêverie profonde, Amédan s'approche d'elle et lui dit : « Zéila , une affaire très -importante pour mon commerce va m'éloigner de vous pendant huit jours. Je pars pour Téflis , et j'espère qu'h mon retour je vous trouverai plus heureuse. Puisse Mahomet ramener le sourire sur vos lèvres ! Ah ! je doa-
9S LE CAKATARSfiRAIL;
aérais toute ma fortune pour un sourire de Zéila. » Il dit, Tembrasse tendrement et part.
Il y avait alors à Ispahan une femme très-4lgée, qui passait pour posséder de grandes connaissances dans la magie et dans l'art de prédire Tarentr. Elle haèitait cette ville depuis trente ans, et aivait eu d'abord be»ieonp de vogue. Mats peu à peu la foule Tavait abandonnée, parée 4|«'à des préilktioRs rarement flatteuses , etiê joignait , tantôt des réprimandes, tantôt des plaisanteries, et surtout ûés conseils dont elle était plus x^odigue qoe des merveilles de son art. Ce qui l'avait encore décréditée, c'est ^>lle ne recevait «icun salaire de cg«x qui venaient la eonsttiier) d'où Ton avait conclu que ses réponses n^a* vaient aocua prix, poisqu'eile ii*osait pas les veiMke. lV)irtes ces raisons avaient empéclié Zéila d'avoir recours à eUe> quoiqu'elle y eût songé pl«K d'une fois; mais l'ab*eence de son mari kn ^ entrevoir huit jours i passer dans un ennui si insupportable, qu'elle se résolut à aller trouver la vieille, et à loi ouvrir son coewn*.
C'était dans les faubourgs d'Ispa^an , près des jardins de ZmrCsf^ que demeurait la magicienne. Zéila s'y rendit éès ifne la nuit fut close, couverte d'un voile épais ^ ot «ooompagnée d'une seule esclave. £lle fut introduite dans nwe peliie obambre, simplement a»iis proprement men» Mée, et fut tétonnée de voir que la vielle n'atant lien daiis œs traits nt dans son {justement qui inspirât cette espène d'efFKt» qu'elle avait craint d'éprouver. La vieille sVn jq^rigut et profita de cette heureuse disposition poiir ga • .gner, par des questions pleiites d'intérêt, la confiance de la belle affligée. Bientôt Z^la, tout en rongtssant, lui révéla la cause de ses diagrins. « Je suis bien à pimndre , lui dit- elle , j'ai le meilleur de tous les maris, et c'est Ini qui fait mon malheur. Il possède toutes ks vertus, c'est la bonté personnifiée, mais il n'a point assez d'éclat. Son caractère est d'une uniformité qui D>e fait mourir d'ermui ; îamais il ne s'élèveau^dessos d» comnnui des lio«iifi»es.
AMÉDAN ET ZÉILA. 99
Jamais je n'entends vanter son esprit ; aossi son esprit n*a-t-il rien de saillant. Il est vrai que son jugement est parfait, qu'il ne manque point d'une certaine instruction ; mais qu'est-ce que Tinstruction et le jugement sans Tesprit? C'est un jardin sans roses. Enfin, ma bonne, je voit avec douleur que mon mari ne jouera jamais un rôle brlt<« lant dans le monde. — Ma fille, vous avez bien raison de vous plaindre, dit la vieille. Voilà un mari détestable, et je ne conçois pas comment vos parents ont pu vous sa« enfler ainsi. Les parents sont bien durs dans le siècle où nous vivons. Une jeune personne douée, comme vous, dé tous ]e^ agréments , devrait être l'épouse d'un homme supérieur, d^un très-bel homme , d'un homme de beau« coup d^esprit , qui ferait des vers charmants à votre louange, ou d'un homme enfin qui , par son rang et ses richesses , vous environnerait des rayons de sa gloire et de sa grandeur. Je veux réparer rinjustice de vos parents. Vous désirez un autre mari , un mari de votre choix? «-^ Vous l'avez dit. — £h bien ! ma fille, je n^ai qu'à dire un seul mot , et dans Tinstant vous allez apprendre la mort d'Amédan. — O ciel ! plutôt mourir moi -môme ! Non , non , je n'achèterai point le bonheur à ce prix. Amédaa mérite toute mon amitié , toute mon estime, toute ma re-* connaissance ; qu'il vive et que je sois à jamais malhea* reuse ! — Non , dit la vieille , il vivra et vous serez heu<« reuse. Il faut, ma fille, que vous restiez avec moi pendant quinze jours seulement. Vous allez voir que ma maison est aussi belle et aussi bien meublée pour le moins que la vôtre. Tous les jours, le malin et le soif, nous irons noua promener sur la place publique , nous parcourrons les bazars, nous entrerons dans les lieux oà les jeunes gens se rassemblent. Vous serez invisible pour tons, mak vous pourrez les voir, les entendre, les apprécier et ehoi-^ sir. Lorsque Tun d'eux aura touché votre cœur, vous regarderez ce petit miroir que je vous donne , et vous y verrez l'objet de votre préférence, tel qu'il sera pour
100 LE CARAIVANSEBAIL.
VOUS après deux ans de mariage. Si cette épreuve ne vous détourne pas de l'épouser, vos vœux seront satijfails; il vous verra, vous aimera et demandera votre main. »
A ces mots la vieille, ouvrant une porte secrète, con* duit Zcila dans de magnifiques appartements , lui fait voir de vastes jardins dont les arbres et la clôture cachaient aux regards du public cette superbe habitation ; et Zéila ne doute plus de la puissance et de la sincérité de la magicienne, en voyant Topulence dont elle jouit.
Le lendemain, très-empressée de faire ^expérience du miroir, elle sort de bonne heure avec la vieille. Il y avait à peine un quart d'heure qu'elles se promenaient sur la place de TAtméidan , lorsqu'elles virent passer devant elles un jeune homme d'une taille superbe, haute, svel te, élancée. Ce jeune homme se tourne de leur côté, et leur montre la plus belle figure du monde , un teint de lis et de roses, une belle moustache noire comme du jais, des dents blanches comme de l'ivoire. Son costume relève encore ses agréments extérieurs; car il est habillé avec une recherche et une élégance extraordinaires. Zcila le compare au bon Amédan, qui n'est ni bien ni mal ; elle sent palpiter son cœur. « Oh ! mon Dieu ! le bel homme ' dit-elle à la vieille. Yoilà comme je voudrais un mari. — Eh bien! répond la vieille, consultez votre miroir. » Zéila prend aussitôt le miroir^ l'ouvre et voit ce beau jeune homme tel qu'elle Taurait vu après deux ans de mariage : « Oh, ma bonne ! s'écriat-elle avec étonnement , voyez donc, il a des oreilles d'âne l des oreilles d'âne! quel dommage ! un si bel homme î comment n'ai je pas vu cela tout de suite? — Ma fille, c'est qu'après deux ans de mariage on voit les choses telles qu'elles sont. Les oreilles d'un mari ne poussent pa^, mais après deux ans de mariage, s'il les a longues, elles se montrent. »
A chaque bel homme qu'elle voit passer, Zéila consulte le miroir magique. Elle est étonnée de la quantité d'oreilles d'âne qu'elle rencontre. « C'est bien malheu-
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reiix, dit c!lo, que tant de beaux hommes portent ce triste et singulier attribut. Est-ce qu'on ne peut être l)eau et avoir de l'esprit? — Je ne dis pas cela, ma fille; mais les beaux hommes sont rares, les gens d'esprit très-rares; il n'est donc pas étonnant que la réunion de l'esprit et de la beauté soit d'une extrême rareté. »
La pauvre Zéila était presque dégoûtée des beaux hommes , lorsqu'elle en aperçut un beaucoup plus beau que tous les autres. Elle laisse échapper un cri d'admiration , et consulte bien vite le miroir fidèle. Quel est son étonnement et sa joie ! ce bel homme n'a point d'oreilles d'âne comme les autres. Elle le voit assis nonchalamment sur un sopha : il est en contemplation devant un autre jeune homme qui lui ressemble comme deux gouttes d'eau; il le regarde avec amour, avec orgueil. Dans ce moment une jeune femme charmante, et dont les traits sont ceux de Zéila, s'approche de lui; elle a l'air de lui parler avec tendresse, et cherche à fixer son attention par le manège aimable d'une innocente coquetterie. Mais l'ingrat est insensible à tant de charmes ; à peine daignet-il la regarder, tant il est occupé de son idole, qui semble absorber toutes ses affections. « Voilà un homme bien maussade et bien impertinent, dit Zéila impatientée; il n'a point d'oreilles d'àne, mais il n'en est pas plus aimable. — Non, dit la vieille, j'aime autant la bêtise que la fatuité. Ce beau jeune homme qu'il regarde avec tant de complaisance, c'est son i.nage, c'est lui-même. Il s'aime, il s'admire, il s'adore, et le reste n'est rien pour lui. »
Le lendemain, Zéila, revenue de l'idée d'épouser un bel homme, continue ses promenades avec la vieille. Elles entrent dans un de ces lieux publics magnifiquement décorés, où les hommes les plus distingués delà ville se rassemblent pour prendre des glaces et le sorbet. Un groupe est réuni autour d'un homme qui parle à haute voix avec emphase, et gesticule avec beaucoup de
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vivacité : de nombreux applaudissements interrompent souvent roraleur. Zéila Técoute avec un vif intérêt , eu voyant TefTet qu'il produit sur ce nombreux auditoire. Elle entend répéter de tous les coins du salon : Que cela est beau ! qu'il a d'esprit ! c'est un génie ! « Yoilà, dit-elle à la vieille, voilà le mari qu'il me faut. C'est un homme d'un esprit brillant , d'un esprit supérieur. Voyez comme on l'admire ! quel bonheur que celui d'être la femme d'un tel mari! » Cependant elle jette les yeux sur Ja glace merveilleuse, et voit cet homme extraordinaire en contemplation devant une espèce de petit monstre (fui n\i ni queue, ni tête. Il Tadmirc avec une sorte d'enivrement; il le caresse de l'œil et ne peut s'en déiacUer. Une jeune femme , image encore de Zcila , cherche à le distraire de eet objet bizarre , mais il la repousse avec humeur, et revient toujours à son petit monstre. « Oh ! quelle singularité! s'écria Zéila , voyez donc , ma bonne, de quel objet ridicule cet homme d'esprit est amoureux ! — Ma chère fille, cet homme d'esprit est un poète; ce petit monstre, qui n'a ni queue ni tête, est un poème de sa composition. Il en a déjà fait une demi-douzaine de semblables ; il en fera peut-être encore une vingtaine; mais le dernier est toujours celui qu'il trouve le plus beau et qu'il aime le mieux. 11 le préfère à tout , et si quelqu'un s'avisait de lui dire que ce petit monstre-là n'a ni queue ni tête, il se mettrait dans une fureur dont vous n'avez pas d'idée... » ^éila ne put s'empêcher de rire aux éclats. « Quel singulier aveuglement! dit-elle; quoi! ne peut-on trouver des gens d'esprit qui ne soient pas poètes ? — On peut en trouver , dit la vieille, il y a des gens d'esprit qui ne sont pas poètes, comme il y a des poètes qui n'ont point d'esprit. — Eh bien! je veux épouser un homme d'esprit qui ne fasse point de vers. -^ Cela est cependant assez rare , ma fille; dans le siècle où nous vivons, tout le monde s'en mêle. Mais cherchons bien, peut-être finirons -nous par trouver ce que vous désirez. >»
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Elles cherchent en effet pendant quelques jours, et finissent par rencontrer un homme d'un esprit très-briU lant , et qui ne fait point de poèmes. Zéila est d'abord dans reuchantement ;'cet homme fait l'admiration de tous les cercles d'Ispahan ; il est accueilli partout, et toutes les sociétés se le disputent. Il sait prendre tous les tons, parle hardiment sur tous les sujets; il parait tantôt léger, tantôt profond, et sa conversation étincelle de traits qui éblouissent. Zéila sent le désir d'avoir un tel homme pour époux ; mais auparavant elle veut lui faire subir l'épreuve du miroir. Quel est son étonnement ! elle voit cet homme entouré d'une suite nombreuse de petites personnes fort laides, fort maussades, excessivement guindées et grimacières, qui toutes paraissent ne pas avoir le sens corn* mun. Les unes le battent, Tégratignent , le mordent^ tan« dis que les autres le flattent et le caressent. Chacune s'em* pare de lui tour à tour, et il se laisse conduire où bon leur semble, sans opposer la moindre résistance. Il les écoute comme des oracles, fait exactement tout ce qu'elles lui conseillent ; enGn elles exercent sur lui un empire absolu. Ah ! bon Dieu ! dit Zéila, comme ces vilaines petites créatures traitent ce pauvre homme d'esprit ! Comment peut-il se laisser ainsi mener par des femmes aussi désagréables et aussi sottes ? — Ma fille, répond la vieille, ces petites per-* sonnes, si impérieuses et si acariâtres, se nomment prétentions. Elles le suivent partout; il n'essaie pas mémo de s'en défaire. Il trouve (|u'ellcs ont toujours raison , et il met tout son bonheur à suivre leurs moindres caprices. Il n*y a i ieu qu'il ne fasse pour leur obéir. Elles le brouillent avec sis meilleurs amis ; elles lui font dans le monde une multitude d'ennemis par leur exigence et leur susceptibilité, et le rendent très-ridicule, aux yeux des gens qui le connaissent* ^- Je ne veux puint d'un tel mari , s'é-* crie Zéila; je ne veux point être l'esclave d'une douzaine de femmes dont le caractère ne me semble pas très-so« ciable. Si j'avais le malheur d'en contrarier une seule ,
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sans le vouloir, mon mari me sacrifierait à celle que j'aurais innocemment offensée. Mais quoi ! n'existe-t-il pas un homme d'un^esprit très-brillant, et qui no soit pas soumis aux caprices de ses prétentions ?» Nouvelles recherches ; mais hélas ! elles sont infructueuses. Sans doute, il existe dans Ispahaa des hommes qui joignent à beaucoup d'esprit beaucoup de modestie, mais Zéila n'a pas le bonheur d'en rencontrer un seul , ce qui la dégoûte un peu du désir d'épouser ce qu'on appelle dans le monde un homme de beaucoup d'esprit.
Cependant elle veut à toute force un mari qui satis fasse son amour- propre , im mari qui , jouant un grand rôle dans le monde , fasse rejaillir sur elle une partie de sa gloire. Elle voit un jour un courtisan , jeune encore , descendre les degrés qui conduisent au palais du grandroi. Le courtisan est escorté d'une foule nombreuse ; son costume est magnifique ; les personnes qui l'entourent hii parlent avec respect , avec Thumilité la plus profonde. Son regard est doux et caressant , et le sourire du bonheur brille sur ses lèvres. Zéila est bien tentée d'épouser ce grand seigneur. Quel rôle doit jouer la femme d'un tel homme I Quel éclat ! Quelle pompe ! Sa tête est à demi tournée lorsqu'elle regarde son miroir. Soudain le spectacle change ; le courtisan ne sourit plus ; son front est plissé j il promène autour de lui des regards inquiets et soupçonneux , et cet homme qui , tout à l'heure , semblait si gai , lui parait maintenant le plus triste et le plus malheureux des hommes. Zéila voit auprès de lui un gros serpent dont la gueule est toujours béante. Le courtisan n'est occupé que de ce serpent , et tente vainement de le rassasier. Plus le serpent engloutit, et plus il a faim. Quelques amis du courtisan arrivent ; il les reçoit de la manière la plus gracieuse et la plus amicale ; il leur fait les offres de service les plus-jdésintéressées en apparence , et tout à coup , au moment où ils s'y attendent le moins , il les précipite dans la gueule de son serpent qui les dé-
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vorc. Le monstre tourne alors ses yeux enflammés du côte de Zéila , il semble demander encore cette nouvelle victime. Le courtisan n^hésite pas un instant , il va sacrifier sa femme comme il a sacrifié ses amis , lorsque Zéila pousse un cri d'horreur et cesse de regarder le fidèle miroir qui lui représente cet afl'reux spectacle. « Grand Dieu ! dit-elle; est-il possible qu'il y ait des hommes assez dépravés pour sacrifier ainsi tous les liens de Tamour et de Tamitié à la voracité d'un serpent ? — Hélas ! oui , ma chère fille , répond la vieille. Ce serpent a toujours faim, et malheur à ceux qui tentent de le rassasier! il finit tôt ou tard par les dévorer eux-mêmes. — Quoi! tous les courtisans ont>ils un serpent aussi gourmand que celui-là ? — Hélas ! oui , ma fille. — Je me garderai donc bien d^épouser un courtisan. Cependant je vous avoue , ma bonne , que j'ai le plus grand désir d'être une dame de la cour. »
Comme elle achevait ce discours, elle aperçoit le grandvisir qui , environné d'une foule immense , traversait la rue de Scéarbach. Il montait un coursier superbe , tout couvert d'or et de pierres précieuses. Les esclaves^ les officiers de sa suite étaient magnifiquement vêtus , et cette escorte brillante déployait aux yeux de Zéila toute la pompe asiatique. Elle en est d'autant plus éblouie , que le grand-visir joignait à cet éclat emprunté tous les agréments de la nature. «Ne pourrais-je pas épouser le grandvisir ? dit soudain la jeune'ambitieuse. — Vous le pouvez sans doute , si vous le désirez, répondit la vieille. Regardez votre miroir, et faites-moi part ensuite de votre volonté. » Zéila interroge la glace prophétique qui doit lui montrer son mari tel qu'il sera dans deux années , et elle voit le grand-visir... étranglé. «Ah ! grand Dieu! dit-elle ; quel spectacle affreux ! Non , non , je ne veux point épouser un visir. »
L'impression de ce dernier tableau fut si forte que la pauvre Zéila pria la vieille de la ramener aussitôt à la
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maison. Restée seule dans son appartement , elle se livra aux réflexions que tant d'essais infructueux avaient na(u« rellement fait naître dans son esprit. « Hélas ! dit' elle , qu^ai-je fait ? Pourquoi ai-je quitté la maison de moa mari ? Pauvre Amédan ! quelle aura été sa douleur, lorsqu'à son retour il aura vainement cherché sa chère Zéila ! SU en était temps encore !.... Oui, je reconnais à présent tout ce que vaut le mari que j'ai perdu par mon im< prudence et par mon orgueil. L'expérience m'a guérie du désir d'un bonheur brillant, et me ramène aux regrets du bonheur solide dont j'aurais pu jouir toute ma vie sans ma ridicule vanité. Cher Amédan, si je pouvais revenir auprès de toi , je tomberais à tes pieds , tu me pardonnerais un instant d'égarement. Oui, tu me pardonnerais, car je connais la bonté de ton coeur.— Oui, ma chère Zéila, je te pardonne, s'écrie tout à coup Amédan. » Zéila se retourne et voit en effet Amédan lui-même qui la serre dans ses bras. Elle ne peut revenir de sa surprise. « Tu me croyais encore à Téflis , lui dit son époux ; mais je n'ai pas même poussé mon voyage jusqu'à cette ville. L'esclave qui t'avait suivie jusqu'ici me fut bientôt dépéché par la bonne vieille. Je revins sur mes pa^i , je vins loger dans cette même maison , et tous les soirs j'étais informé des épreuves de la journée. — Oui , dit la vieille^ qui se montra dans ce moment ; je savab , Zéila , que votre cœur était bon , que votre esprit seul était attaqué d'une ridicule manie. J'étais sûre de le guérir, parce qu'il est naturellement juste ; mais je ne l'aurais pas entrepris , si vous eussiez ressemblé à tous ceux qui venaient autrefois me consulter, et qui n'apportaient que des vœux cri« minels ou une curiosité fatale. Je n'ai pas besoin du s&«
cours des hommes; et ils n'ont pas reconnu le prix des miens. »
La vieille en aurait peut-être dit davantage, si elle n'eût été interrompue par Amédan et Zéila, qui ne trouvaient pas d'expressions assez fortes pour lui témoigner leur
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reconnaissance. La conversion de Zèila fut durable ; elle n^eiit plus la fantaisie d'être la femme d'un homme brillant. Elle sentit qu'Âmédan possédait les seules qualités qui puissent assurer la félicité d^une femme, la bonté , la délicatesse de Tâme , une aimable et douce indulgence, ui^e confiance fondée sur Tcstime qu'un cœur tendre et noble garde toujours pour l'objet de ses affections , et ce qu'on appelle le sens commun , trésor bien plus précieux, et qui devient tous les jours bien jjlus rare que l'esprit. £nfin , Zéila chérit d'autant plus les simples et modestes qualités d'Âmédan , qu'elle avait appris par expérience qu'une femme achète presque toujours un mari brillant plus cher qu'il ne vaut. C'est aux maris à nous apprendre à leur tour s'il n'en est pas ainsi des femmes brillantes.
CONTE
Trots Jeunes personnes habitaient un petit vilUge fiosi krin de Samarcande. L'une se nommait Kalidc , l'autre Zélimé, et la troisième Azémi. Kalide et Zélimé éta^'^ft dooées de mille attraits, et dans le canton elles étaJciiit renommées pour leur beauté , ce qui les rendait un peu vaines. Azémi n'était pas jolie , et ses deux compagnes, qu'elle aimait de tout son cœur depuis sa plus tendre enfance, ne cessaient de lui répéter : « Pauvre Azémi , tu ne te maiieras jamais , toi ; tu n'es p:)S assez belle pour faire naître l'amour, et lu n'es pas assez riche pour faire oublier que tu n'es pas belle. » La bonne A^émi
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avait pris son parti et s'était bien dit une fois pour toutes : « Elles ont raison , je ne me marierai jamais. » Cette pen sée n'avait point encore troublé la paix de ce cœur virginal. Elle avait à peine quinze ans , Tamitié , les plaisirs de son âge suffisaient encore à son bonheur.
Un jour les trois jeunes filles côtoyaient les bords ombragés d'un petit ruisseau. Kalide et Zélimé cueillaient des fleurs pour se parer; Azémi en cueillait avec elles et pour elles, car elle ne songeait guère à sa parure. Tout à coup elles aperçoivent une vieille femme couchée au bord du ruisseau ; elle dormait d'un profond sommeil , quoique les rayons du soleil tombassent à plomb sur son front dégarni de cheveux. A ce spectacle Kalide et Zélimé se mettent à rire. « Ah ! la jolie figure ! — C'est celle de TxVmour. — Le safran n'est pas d'un plus beau jaune que ce teint-là. — Vois donc quel joli nez ! Comme il descend agréablement vers le menton ! — Et ce joli menton, comme il remonte agréablement vers ce joli nez ! — Ils se touchent. » Ce dialogue était mêlé d'éclats de rire qui ne réveillaient point la bonne vieille. Azémi prend la parole à son tour et dit : « Il faut avouer, mes amies, qae c^est bien mal à vous de vous moquer ainsi de cette pauvre femme. Que vous a-t-elle fait ? Elle est vieille; estce sa faute ? Vous vieillirez aussi , du moins il faut Tespérer ; n'est-ce pas une folie de se moquer de la figure que l'on doit avoir un jour ? Rire de la vieillesse , c'est rire d'avance de soi-même. Soyons donc plus raisonnablés ) et surtout plus compatissantes. Regardez comme le soleil brûle le front de cette pauvre femme ! Plantons autour d'elle quelques branches de ces palmiers ; couvrons-la d'un petit berceau , afin qu'elle puisse dormir paisiblement et sans danger. A son réveil , elle nous bénira, elle priera pour nous, et le ciel écoute toujours la prière du pauvre ; ma mère n:e la dit. » Ce discours fait rentrer en elles mêmes les deux compagnes d'Azémi ; elles raident di ns la bonne œuvre dont elle vient de leur
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donner ridée. Bientôt le berceau est fini ; et bientôt aussi la dormeuse se réveille.
La bonne vieille, apercevant les palmes qui la couvrent de leurs ombres , cherche des yeux les êtres bienfaisants qui lui ont rendu ce service désintéressé. Elle voit les trois jeunes personnes , et après les avoir remerciées de la manière la plus touchante : « Venez , leur dit-elle , approcHez , mes enfants, je veux vous témoigner ma reconnaissance. Voilà irois ceintures dont je vous fais présent. Que chacune de vous prenne celle qui lui conviendra. >' En même temps elle les étale sur le gazon. Deux de ces ceintures étaient de la plus grande richesse. Des pieiTes précieuses , d'une grosseur extraordinaire , en couvraient presque entièrement le lissu. La troisième n'avait pas autant d'éclat, c'était un simple ruban d'une rare blancheur et parsemé de quelques violettes. Kalide et Zé- Jimé jettent à peine les yeux sur le ruban; elles ne voient que les pierres précieuses. « Cette ceinture est pour moi , dit la première. E'ic semble faite exprès pour ma taille.
— Celle-là sera donc pour moi , dit la seconde , car elle me sied à merveille. — Eh bien ! moi , dit Azcmi , je me contenterai de ce ruban. Il n'y a que deux ceintures de diamant, elles doivent vous appartenir. Vous êtes les plus belles. Avec ce ruban je serai toujours assez parée.
— Vous avez raison , ma fille, dit la vieille , en attachant elle-même le ruban autour de la taille d'Azémi ; vous avez raison. Que cetle ceinture ne vous quitte jamais, quel que soit le prix que l'on vous en offre , quels que soient les moyens que l'on emploie pour vous la ravir. • Tant que vous la préférerez à toutes les sédiiciions de l'orgueil , aucune force humaine ne pourra vous l'eulever, mais, en la perdant , vous courez le risque de perdre le bonhrur qu'elle seule doit vous assurer un jour. » La jeune fille promet de conserver toute sa vie ce modeste présent dont elle no coi'Uaîl i oint encore la valeur, et ja vie. le disparaît
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Kalide et Zélimé n'avaient rien entendu de ce discours, elles étaient trop occupées de leurs brillantes ceintures ; cependant, au départ de la vieille , elles lui adressèrent quelques remerctments. Les trois amies reprirent le chemin de leur village ; Kalide et Zélimé se donnaient le bras , Àzémi les suivait d'un peu loin , parce qu'elle s'était aperçue qu'elles' concertaient quelque projet*où ellemême ne devait j)as être admise. Arrivées au village , Kalide et Zélimé se retournèrent en riant vers Azémi. « La fée , lui dirent- elles, t'a fait là un présent magnifique. — ^on, elle a mieux connu mon goût; je n'aime pas la magnificence. ^ Elle aurait bien dû te donner quelque chose de plus beau. — J'attache toujours plus de prix à ce qu'on me donne qu'à ce qu'on me refuse. — Vois comme nos ceintures sont brillantes. — Yoyez comme la mienne est simple. — Tu n'es donc point jalouse de nous ? — Non , puisque je vous aime. Si vous êtes coi^tentes , je suis heureuse. — Tant mieux ; tu es une bonne fille , Azémi. Nous nous reverrons ce soir. Il n'est pas encore bien tard , nous allons à Samarcande acheter d'autres robes, car les nôtres sont trop simples pour des ceintures aussi riches. Le plus petit de nos diamants va nous procurer les étoffes les plus fines et la parure la plus élégante. » Aces mots elles s'éloignent; Azémi leur souhaite un heureux voyage , et rentre dans sa chaumière où elle se livre à ses travaux accoutumés , en attendant le retour de ses compagnes.
Le soir, Kalide et Zélimé reviennent comme elles l'avaient promis. Elles sont vêtues avec magnificence , et se disputent la jouissance d'un antique miroir placé sur la cheminée de la pauvre Azémi. « Ma chère , disent-elles à la jeune fille, nous revenons de Samarcande où nous avons appris une grande nouvelle. Le fils du sultan , le brave et bel Hiram , va se marier sous peu de jours, et , suivant l'usage du pays , il doit choisir sa femme parmi les plus belles personnes du royaume. Une multitude prodi-
gieuse de jeunes filles se rassemblent à Samarcande pour se disputer le cœur et la main de Théritier présomptif du trône. On nous a conseillé de nous mettre sur les rangs, et nous y sommes bien résolues. Deqaain, nous partirons pour Samarcande, nous y louerons une belle maison, nous achèterons des esclaves pour notre service. Nos ceintures fourniront à tout. Si tu veux , tu nous suivras, i\\ nous serviras ; nous te donnerons la direction de iiotre méhage , et ta assisteras à la cérémonie , qui doit être ni^ spectacle fort curieux et fort intéressant. — Je ne demande pas mieux, répond Azémi. Je vous servirai de toi|( mon cœur, et si Tune de vous remporte la victoire , spn triomphe sera le mien. »
La partie ainsi arrangée, les trois amies se séparent. Le lendemain , elles partent pour Samarcande , louent une maison richement meublée , et achètent un grand nombre d'esclaves. Kalide et Zélimé se font annoncer comme deux femmes étrangères qui viennent assister au concours , et disputer le prix des grâces et de la beauté. Le sultan, selon Tusage , envoie dix eunuques de son sérail s'assurer si elles sont vraiment dignes de concourir. Ils sont émerveillés de la beauté de Kalide et de Zélimé, et les inscrivent sur la liste du concours. Pour la pauvre Azémi, elle ne songe point à se présenter. Cette idée est bien loin de son espoir. Elle sert ses bonnes amies avec le zèle lé plus désintéressé ; elle préside à leur ménage, à leyr toilette, etnes^occupeque des moyens d'assurer leur succès.
La grande journée du concours est enfin arrivée. Le soir toute la ville est magnifiquement illuminée. Cent belles femmes, choisies entre plus de deux mille qui s'étaient présentées , sont portées en triomphe sur des lits somptueux, à la lueur d'une multitude prodigieuse de flambeaux et aux sons d'une musique enchanteresse. Les habitants de Samarcande , rangés sur deux lignes dans les rues jonchées de fleurs , se précipitent pour voir passer ce superbe cortège. Chacune des concurrentes mène avec
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elle ane jeune esclave pour veiller à son ajustement, et la bonne Azcmi remplit avec joie ce ministère auprès de Tune de ses amies.
Le cortège arrive dans une salle richement décorée , et toutes ces femmes se placent sur des gradins couverts de superbes tapis de Perse. Elles attendent en silence l'arrivée du sultan et de son fils. Je ne chercherai point à peindre Tinquiétude et Timpatience de toutes ces rivales. Elles sont toutes belles, toutes ambitieuses; elles vont disputer un trône , et ce trône est le prix de la beauié. Une musique guerrière se fait entendre ; les portes de la salle s'ouvrent à grand bruit. Le sultan, accompagné de son fils, de son grand-vish* et des principaux persounages de la cour, paraît au milieu de cette brillante assemblée, et se place sur un trône enrichi d'or et de pierreries. Le bel Hiram est à ses côtés , et promène autour de lui des regards incertains. Le cœur de toutes les concurrentes palpite avec force. La pauvre Azémi, placée derrière ses deux amies , n'est inquiète que pour elles. Cependant , par un mouvement de curiosité bien naturel dans une pareille circonstance , elle lève les yeux sur le jeune prince, et ceux du prince rencontrent les siens.Tout à coup il s'élance de son trône et s'écrie : « Mon choix est fait. Yoilà celle qui doit régner à jamais sur le cœur d^Hiram. » Kalide et Zélimé s'imaginent que ce discours leur est adressé; elles se lèvent Tune et l'autre; mais Hiram les écarte pour s'avancer vers Azémi , qui cherche en vain à se cacher. Il prend la main tremblante de la jeune fille , dont le front se couvre de la plus vive rougeur; il la conduit auprès du trône , et la fait asseoir à ses côtés. Un murmure s'élève aussitôt de toutes les parties de la salle. « Quel choix ! disent les prétendantes ; nous préférer une esclave ! » Kalide et Zélimé surtout sont furieuses, et je crois que si elles n'eussent été retenues par le respect et par la crainte , elles eussent arraché du trône celle que l'amour venait d'y placer.
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Les hommes se récriaient aussi , mais c'était d'une autre manière. « Qu^elle est intéressante! disaient-ils; que de grâce dans son maintien ! que djinnocence dans son regard! «Azémi ne pouvait revenir de sa surprise; tout ce qu'elle voyait lui semblait un songe. Elle rougit et pâlit tour à tour ; la vue du bel Uiram lui fait éprouver un sentiment qu^elle ne connaissait point encore. Son embarras, sa confusion sont extrêmes et lui prêtent encore des char« mes nouveaux.
Cependant le sultan impose silence à rassemblée : « Hiram , dit-il à son fils , j^approuve le choix que vous venez de faire. Au milieu de tant de beautés, il était difficile de donner une préférence, et vous venez de prouver la délicatesse de votre goût. Mais vous le savez ; la beauté ne suffit pas pour assurer le bonheur d'un époux. Si elle mérite nos hommages, c'est lorsqu'elle est accompagnée d'agréments plus durables. Celle que vous avez choisie l'emporte par ses charmes sur toutes ses rivales ; voyons si elle leur est également supérieure par l'esprit et par les talents. »
Ce discours fait pâlir Azémi. « Hélas ! dit-elle , je n^ai rien appris, je ne sais rien. Mon triomphe d'un moment n'aura servi qu'à mettre au jour mon ignorance. Permettez , seigneur, que je me retire. Je ne suis venue au concours que pour suivre et servir mes deux amies , et non pour m'y présenter. Laissez-moi couler mes jours dans une obscurité qui m'est chère , et dont je n'ai jamais prétendu sortir. » Ce fut en vain qu'Azémi prononça ces derniers mots avec une émotion qui répondait de sa sincérité; le roi insista, et, par son ordre, on apporta aussitôt tous les instruments de musique dont l'usage était alors connu à Samarcande.
A l'instant , vingt belles musiciennes se présentent. Elles préludent avec légèreté ; elles font entendre des accords enchanteurs, et les accents de leurs voix , unis aux sons des instruments; prpdijiseut une vive impression sur
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cet immense auditoire. Les vers qu'elles chantent tour à tour étîncelleiit de verve et d'esprit. LasaHe retentît des applaudissements qu'on leur prodigué. Personne ne se présentant après elles , le sultan prend un luth et le refnet entre lea mains d^Azémi. La jeune fille Iremblèsi fori qu*k peine peut-elle tenir Tinstrument. Elle veut encore s*«xcuser, le roi repousse ses instances , et dans ce moment elle entend bien distinctement une voix qui hii dit : « Courage, ne crains rien , je veille sur toi. Essaye cet instrument, et chante une des romances que tu appris [a- ^is de ta mère ; tu as plus de latent que tu no crois. » Cette voix, qu'Azémi fecohnaii pour celle de la bonne fée qui lui a fait présent de sa ceinture, lui donne U Pavce de surmonter une timidité qu'elle croyait invincible ; elle prend son hith , veut en tirer quelques sons ; ô miracle ! ses doigts sembknt dirigés par une fvuiss^nce supérieure ; elle (ait retentir l|i salle dc^ accord:» l«s pUis mûlodicux.' Sa voix, qu*ellc marie à ces accord» pesqu« divins, h quelque chose de céleste qui fait nailrc au fond de tous les ccgurs une foule de sensationsi délicieuses. EUe chante ces paroles qu'elle avait apprises dans son enfance, et qu'elle aimait à répéter souvent :
Rose si vermeille et si belle , Oui viens d'éclore ce matin , Cache au Jour ta grâce nouvelle, Sous cette voùie de jasmin; pe cet astre qql nous éclairç Kedoule Téclat séduclcur , J'It crois que sa vive lumière £st funeste à la jeune fleur.
Moi ! répond la rose imprudente , Me cacher aux regards du jour , Quand sur ma tige triomphante 11 me contemple avec amour?
Je veijx jouir de la victoire Que je remporte sur mes sœurs ; Et dé ce trône de ma gloire , A mes pieds voir ramper les fleurs.
Ainsi parla cette orgueilleuse.
Trop éprise de sa beauté.
Bientôt sa tête radieuse S'élève encore avec fierté ; Mais Tastre du jour la dévore , Plus de grâce , plus de fraîcheur ; Kt, dès le lendemain, T Aurore Vient pleurer cette jeune fleur.
Plaignez son sort, jeunes ûlletles ; Croyez-moi, ne Hviilez pi|s.
Cachez comme les violettes ïit vos vertus et vos appas.
De Torgueil la trompeuse ivresse Vous promet en vain le bonheur ; Trop d'éclat, nows ^\X la S^igçsw, X^i funeste à la jeune fleur.
Le contraste de ces paroles avec la situation de eelU qui les chante fait une vive impression sinM^aesembfec. Tous tes firestigos de Tart se trouvent éclipsés par le charme de la nature.
Le jeune prince, au comble de sa joie, se jette aux pieds d'Azémi : « Non, |ui dit-il, non, vous n'ôtcs point une mortelle ; vous êtes un ange descendu du ciel pour embellir les jouvs d^Hiram. — Je ne suis que la pauvre Âzémi , répondit-elle : je ne conçois rien moi-même à tout ce que je vois , à tout ce que j'entends. Une puisfiancc supérieure a sans doute fasciné vos yeux et séduit vos oreilles. Vous pie croyez belle, et je saià bien que je ne Tai jamais été ; vous admirez mes talents, et i«i n'en ai jamais eu ; voqs voulez me placer sur le trône , et je i^e suis faite que pour vivre sous une chaumière. » Mais plus Azémi cherche à s'humilier, plus elle s'élève.
Bientôt le sultan veut que toutes ces jeunes beautés se disputent le prix de la danse. Parmi les rivales d' Azémi, se trouvaient les plus brillantes danseuses de TAsie. Tantôt elles déploient les grâces les plus vives et les plus légères, tantôt les grâces les {)lus vûlu{)tueuses ; mais tous les veux sont attachés sur \zcmi. \i\\e refuse d'abord
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cette nouvelle épreuve , mais uii second encouragement de la fée la décide ; elle se lève en tremblant ; tous ses mouvements ont un charme inexprimable ; sa danse est à la fois celle de la pudeur et de la gaieté ; son aimable abandon est celui de 1 innocence qui se joue avec le plaisir : elle enlève tous les suffrages.
Cependant la nuit était déjà très-avancée. Le sultan donne le signal de la retraite. L'assemblée se dissout jusqu'au lendemain , car le concours doit avoir lieu trois jours de suite. Azémi est conduite en triomphe dans un palais magniGque et que le prince a fait somptueusement meubler pour elle. On lui donne un nombre considérable d'esclaves pour la servir , jusqu'au moment où son sort doit être irrévocablement décidé.
Laissons-la se livrer à toutes les réflexions que font naître dans son esprit une situation aussi nouvelle , un triomphe aussi imprévu. Tout occupé d'elle pendant la céréiâonie , j'ai négligé ses deux compagnes , aussi surprises qu'elle-même de tout ce qui vient de lui arriver, et dévorées d'une basse et furieuse jalousie. A peine rentrées dans leurs maisons., elles se font part de leurs réflexions et de leurs sentiments. « Nous serions^nous jamais attendues à cela ? disent-elles. Aurions^nous jamais imaginé ce que nous venons de voir et d'entendre ? Tous les hommes sont-ils devenus fous.^* Nous préférer Azémi !.... «'est une chose bien extraordinaire ; il n'est pas possible que tous les yeux aient été fascinés à ce point sans une cause secrète qu'il faut pénétrer. Cette ceinture qu' Azémi a reçue l'autre jour de la vieille ne serait -elle pas un talisman? Cette vieille, si généreuse pour nous, l'auraitelle été si peu pour Azémi? Ce présent, qui nous semblait si mesquin, vaut sans doute beaucoup plus que nos riches ceintures. Comme il brillait hier à nos yeux éblouis! les plus beaux diamants de l'Inde avaient moins d'éclat. N'en doutons pas, Azémi possède un talisman dont elle-même ignore le prix : il faut le lui ravir dès demain. Nous ver-
LES TROIS CEINTURES. il7
roiis demain si elle remportera sur nous par ses talents et sa beauté. »
Le lendemain , de grand matin , Kalide et Zélimé se rendent au parais d'Azémi. La jeune fille se jette dans les bras de ses amies^ elle les presse contre son cœur avec tendresse , et en rougissant encore de son triomphe. « Vous me voyez confuse de tout ce qui vient. de ni'arriver, leur dit -elle; ces honneurs qu'on m'a rendus devaient naturellement vous appartenir ; et je ne conçois pas la préférence qu'on m'a donnée , lors(|u'on pouvait faire un choix entre nous trois. — Nous concevons fort bien cette préférence , ma chère , lui répondent ses deux compagnes; elle est très-naturelle, et, loin d'en être jalouses, nous venons nous réjouir de votre gloire et de votre félicité. Mais perdez enfin cette heureuse ignorance où vous êtes du pouvoir de vos charmes. Nous vous répétions sans cesse que vous n'étiez pas jolie y parce que nous vous aimions trop pour ne pas craindre de vous donner de l'orgueil. Mais à présent toute feinte est inutile, puisque votre bonheur est assuré. Sachez donc, Azémi, que vous êtes la plus belle , la plus aimable et la plus in« téressante de toutes les femmes. — Moi , grand Dieu ! vous vous moquez. — Nous vous disons la vérité. Seulement nous avouerons que vous avez deux grands défauts qui peuvent vous nuire quelque jour. Vous avez une timidité qui vous empêche de tirer parti de vos avantages ; il faut la surmonter. Vous mettez dans votre parure une négligence impardonnable; il faut vous en corriger. Ce soir, il doit arriver au concours une Circassienne d'une beauté merveilleuse ; ses charmes seront relevés encore par la toilette la plus élégante, la plus riche et la plus recherchée ; prenez garde qu'elle ne vous enlève le cœur de votre amant. Vous êtes trop belle, d*ailleurs, pour être si simplement, si mesquinement vêtue, et nous vous apportons des habits qui surpasseront par leur magniflceuce ceux de votre superbe rivale.
118 LE CARAVANSERAIL.
 rinstant même , des esclaves apportent et déploient une robe toute semée de pierreries; elle est accompagnée d'une ceinture beaucoup plus riche encore. Les discours des deux amies, Taspect de ces vêtements somptueux font naître dans le cœur d'Âzémi des sentiments nouveaux pour elle. Elle se croit la plus belle femme de Saniarcande, et jetant les yeux sur son costume, elle rougit de cette simplicité qu'elle remarque pour la première fois. Les deux amies veulent qu'elle essaie la robe et la cein> ture qu'elles ont apportées. Azémi veut mettre cette belle ceinture sur le ruban de la fée; mais par malheur la riche ceinture est un peu trop étroite ; et pour qu'elle destine parfaitement la taille élégante d'Azémi, Kalide et Zelimé assurent qu'il faut sacrifier le triste ruban. Après avoir hésité quelque temps , Azcmi cède à leurs pressantes sollicitalions, et le ruban est remplacé par la ceinture nouvelle. « Quelle taille î s'écrient ensemble les deux amies, que de grâces ! La belle Circassienue n'est arrivée que pour voir triompher notre chère Azémi. Adieu , adieu, charmante Azémi, nous nous verrons ce soir au coneours. » Elles sortent, et Kalide emporte le ruban merveilleux dont elle compte se parer le soir même.
Azémi est dans renchantement de sa nouvelle parure ; elle se promène dans son appartement, et se regarde avec complaisance dans toutes les glaces qui le décoi'ent. Elle s^entretient des plus brillantes illusions, jusqu'au moment où le concours doit recommencer ; le modeste ruban est absolument oublié.
Il arrive enfin ce moment désiré. Azémi voilée, et dans )e costume qu'elle a reçu de ses amies, est portée en triomphe , au bruit de mille instruments divers , dans la salle où l'assemblée s'est tenue la veille. On place la jeune fil!e sur le trône où le bel Hiram vient s'asseoir, te sultan demande à haute voix si toutes les prétendantes sont arrivées , et bientôt il donne le signal du concours. Hiram , fier de montrer la beauté de sa jeune maîtresse,
LES tRÔiS CElNtURÈS. 119
lève lui-même le voile qui la couvre. Mais quelle est sa surprise ! Il ne reconnaît plus Azémi. « Que vois-je? diu ii. Que venez-vous chercher ici, madame, et pourquoi venez-vous occuper une place qui ne vous est point destinée ? QuVst devenue Azémi ? — Quoi ! prince, vous i^e me reconnaissez pas ? Je suis Azémi — Vous ? s'écrie le prince. Non, non, c'est une imposture; vous ne ressemblez pas à ma chère Azémi. » A ces mots, des huées s'élèvent de toutes les parties de la salle. Plus Azémi veut se dérendre, et plus on se moque d'elle. Personne ne la reconnaît. Le prince est dans la plus vive inquiétude , et cherche partout Azémi.
Le sultan veut s'amuser de cet incident extraordinaire. « Madame, dit-il à la pauvre innocente, je veux bien croirç que vous êtes cette charmante personne qui reçut liier les hommages de mon fils ; je veux croire qif un seul jour a pu vous enlever une grande partie de vos charmes; mais vos talents ont dû vous rester. Voyons donc si vous savez encore jouer du luth , et si vous êtes aussi habile musicienne aujourd'hui (jue vous Téliez hier. » Azémi est un peu rassurée par ce discours du sultan ; elle s'empare de linstrument et veut préluder ; mais quelle honte ! Elle ne fait entendre que des sons aigres et faux ; elle écorche les oreilles. Les huées, les éclats de rire recommencent de toutes parts. On fait descendre la malheureuse du trône; on la chasse honteusement de la salle ; on congédie rassemblée, et le concours est remis au lendemain.
Chercherai-je à peindre le désespoir de cette jeune infortunée ? Sa raison est un instant égarée par la douleur. Ce qui vient de lui arriver est aussi incompréhensible pour elle que son triomphe de la veille. Elle sort de Samarcande ; et quoique la nuit soit assez avancée, elle reprend le chemin de sa chaumière, qu'elle se repent d'avoir abandonnée. Après avoir long- temps erré dans les ténèbres, elle arrive devant cette malheureuse cabane ofi elle aperçoit de la lumière. La terreur s'empare àe son
120 LÉ CAllAYANSEBÂIL.
âme ; elle ne sait si elle doit entrer ; mais enfin elle se rassure, ouvre la porte et reconnaît la bonne vieille. Azémi reste immobile d'étonnement. Elle verse un torrent de larmes ; elle accuse la fée du malheur qui vient de lui arriver. <c Ah I dit-elle, c'est vous qui êtes la cause de ma bonté ; ce sont vos funestes enchantements , sans doute, qui m'ont hier placée sur ce trône , que j'étais loin d'ambitionner ; c'est vous qui m'en faites descendre aujourd'hui avec opprobre, lorsqu'un funeste amour, que vous avez allumé, commençait à me le rendre cher. Cependant, que vous ai-je fait pour mériter tant d'outrages ? Je vous ai secourue avec plaisir et sans compter sur votre reconnaissance. Voilà comme vous me récompensez ! — Jeune fille, calme ton désespoir, répond la fée avec douceur, écoule-moi, et tu cesseras de m'accuser. Lorsque je t'ai vue pour la première fois, je n'ai pu me défendre de t'aîmer. Touchée du service que tu m'avais rendu , je t'ai fait présent d'un précieux talisman. Celte ceinture , si simple en apparence , a la propriété d'embellir toutes les femmes qui la portent ; la jeune personne assez heureuse pour la posséder triomphe de toutes ses rivales. Cette ceinture lui donne un charme inexprimable qui eflace tous ses défauts, relève ses moindres attraits, et lui soumet tous les cœurs. A l'aide de ce magique rub:m, une femme réunit tout ce qui peutplaire ; elle possède toutes lesgrâccs, tous les talents. Mais sans lui, ces grâces, ces talents, cette beauté perdent toute leur puissance ; on les admire encore, mais on cesse de les aimer. Qu'as-tu donc fait de ce trésor? Tuas quille la ceinture de twode^/te pour celle de t5a«i7é. Privée du talisman auquel tu devais un si beau triomphe, tu as perdu tous les charmes qu'il t'avait donnés ; tu es devenue méconnaissable aux yeux de ton amant. — Ah ! s'écrie Azémi, combien je suis coupable î Quoi ! je devais tout à ce ruban ! Quoi ! vous m'aviez fait ce présent merveilleux ! Je l'ai perdu par ma faute , mes compagnes me Vont enlevé. Maintenant les pcvfidcs triomphe.it à ma
LES TROIS CHNTURES. 12l
place ; Tune d'elles va régner sur le cœur d'Hiram , sur ce cœur pour lequel je donnerais tous les trônes de Tunivers. » Ce discours est accompagné d'un torrent de larmes. « Console-toi , ma chère fille , répond la fée. Ton repentir me touche , et je fe pardonne une faute dont j'accuse ta jeunesse , ton inexpérience et la séduction de deux femmes jalouses de ta félicité. La voilà cette ceinture que tu regrettes. J'ai suivi Kalide et Zélimé , lorsqu'elles remportaient, dans l'espoir d'en profiter pour elîesmêmes. Bientôt je vis une dispute très-vive s'élever entre elles. Chacune voulait posséder le talisman. J'ai saisi le moment favorable, et je leur ai repris un bien dont elles n'étalent pas dignes , et qui ne doit appartenir qu'à la vertu. »
A l'instant la vieille attache de nouveau le ruban autour d'Azémi consolée. Elle donne un coup de baguette , et soudain le toit de la cabane est enlevé. Un char magnifique descend des nuages , traîné par des gazelles ailées. La fée, sous ses traits naturels, et magnifiquement vêtue, se place dans le char et y fait monter Azémi. Dans un moment elles arrivent à Samarcande. La fée veut que tout le monde ignore le retour de sa jeune protégée , et tous les esclaves qui la servent ont ordre de garder le secret jusqu'au lendemain.
Lorsque le moment du concours est arrivé, Azcmi, trèssimplement mise , entre dans la salle et va se placer derrière ses compagnes, comme le premier jour. Bicnlôt elle entend qu'elles se moquent de sa crédulité; qu'elles s'entretiennent de leurs espérances. Elle voit le jeune prince dans une rêverie profonde ; ses yeux sont baignés de larmes, et se promènent avec indilTérencc sur toutes les beautés qui se disputent son cœur on plutôt son trône. Mais , tout à coup , il s'écrie avec transport : « O ciel ! Que vois je ! Azémi, la charmante Azémi est retrouvée ! »» Il vole vers la jeune personne, la replace sur le trône, et toute la $alle retentit d'applaudissements et de ces cv\%
1^2 Le caravaNseëail.
répétés : « Vive la charmante Azémi ! » Kalide et Zélimè se regardent, et pâlissent de honte et de fureur. Toutes les femmes veulent douter encore du retour d' Azémi. Le sultan ordonne que le concours commence, et que chaque prétendante déploie de nouveau ses talents. Mais Azémi parait encore plus touchante que le premier jour. On ne peut se lasser de la voir et de Tentendre ; elle éclipse toutes ses rivales, qui ne peuvent s'empêcher de reconnaître sa supériorité. Kalide et Zclimé sont les seules qui se révoltent contre cet hommage éclatant. Cependant un héraut proclame Télévalion d' Azémi ; alors leur délire esta son comble; elles cherchent des ihoyens de troubler encore son bonheur; mais, tout à coup, elles poussent un cri d'horreur. Ces ceintures magnilitiues dont elles étaient si vaincs sont changées en deux serpents qui semblent prêts à les dévorer. L'eifroi consterne rassemblée. On garde un morne silence. Azémi s'elancc de son trône et vole au secoui*s de ses deux compagnes; elle n'a point oublié qu'elles furent ses amies ; elle veut les délivrer des reptiles qui les eulacenr, mais ses généreux elforts sont inutiles.
Soudain un grand bruit se fait entendre; la voûte de la salle est ébranlée ; une fenmie superbe parait sur uu char et s*arréte au milieu de 1 assemblée. Azémi reconnaît la fée protectrice ; elle vole à ses genoux et la supplie d arracher ses deux amies aux tourments atfreux qui les menacent. « Bonne Azémi, je leur pardonne en voire faveur, dit la fée. Ces cruels serpents sont ceux de l'envie. Si vous voulez qu'ils disparaissent, touchez-les seulement avec votre ruban. » Azémi suit les ordres de la fée. A peiue cette ceinture magique a touché les rentilcs venimeux, qu'ils s'éloignent pour ne plus revenir. Kalide et Zélimé volent dans les bras d'Âzémi; elles implorent un pardon qui leur était accordé d'avance, et redeviennent les amies de celle qu'elles avaient voulu trahir.
Alors Azémi prend la parole : « O magnifique sultan.
dit-elle , et vous , princes et seigneurs qui composez la cour de Samarcande, et vous, Jeunes beautés qui êtes venues ici dans Tespérance de régner sur le rœur d'Hîram, voilà ma hienfaitriee. Cest à cette puissante f^e que je dois mon bonheur et ma gloire. Sans elle, je serais encore la pauvre Azémi ; les yeux d'un grand prince n'auraient pas. d'-iigné se reposer sur moi , car je ne suis rien par moi-même. Ces talents, cette beauté que vous admirez en moi , c'est elle qui me les a donnés ; je les doi^ au talisman que je t'ens de sa bonté. C'est pour avoir un moment perdu ce talisman merveilleux , que je me suis vue honteusemont bannie de votre présence ; personne ne m*a reconnue, un instant d'orgueil m'a privée de tous mes charmes ; cette généreuse fée me les a rendus.
Cet aveu modeste Tembellit encore aux yeux de tous les hommes, et les femmes lui pardonnèrent aisément up. triomphe qu'elle ne devait quM la puissance d'un ta'isman. v Azémi, lui dit la fée, garde toujours un trésor que tu dois moins à ma générosité qu'à ma reconnaissance. Garde-le toujours , si tu veux être adorée de ton époux et de tes sujets, jusqu'au di'rnier instant de ta vie. Celte ceinture est le plus bel Ornement qu'une femme puisse porter ; elle leur sied à toutes , et dans toutes les situations de la vie , sous nne chaumière comme sur un trône, elle embellit tous les âges, et son éclat sera de tous les temps. »
A ces mots, la fée disparut. Le soir même Hiram devint l'époux d' Azémi. Elle conserva toujoiu's le cœur de ce prfnce, car elle suivit le conseil de la fée, et ne se sépara jamais du présent qu'elle en avait reçu. Kalide et Zélimé épousèrent deux jeunes seigneurs des plus distingués dé la cour, et n envièrent plus celle qu'on ne pouvait se défendre d'aimer. Le peuple de Samarcande, en voyant la gloire d' Azémi , ne cessa de bénir le ciel d'avoir fonné tine union qui couronnait la plus douce, là plus touchante et la plus aimable des vertus.
124 LE caravansëbâxl.
CONTE
J^aiine beaucoup les vieux auteurs, et surtout les vieux voyageurs; et métne plus ils sont vieux, plus je les aime. Il me semble que les hommes ont dû avoir besoin de beaucoup de temps pour apprendre à mentir , et surtout pour s'y accoutumer. Ainsi les premiers qui ont écrit ont dit la vérité, ou du moins peu s'en faut.
Je possède dans ma bibliothèque une certaine quantité d'anciennes chroniques dont je fais beaucoup de cas , parce qu'elles portent ce caractère de franchise antique, bien préférable, selon moi, au bel esprit. Parmi ces vieilles histoires dont je parle, et qui ne mentent jamais, il en est une surtout que je conserve avec un soin particulier. Elle est d'un voyageur bien ancien ; car il était le bisaïeul de Sanchoniathon. Je le traduirai quelque jour tout entier ; mais en attendant que ce grand ouvrage , d'ailleurs très* difficile , soit terminé, je vais vous en donner un échantillon, dans le voyage qu'il fit à l'ile des Argénites, voisine de la fameuse Atlantide de Platon.
« Il y avait bien vingt ans , dit le bon Gérimadès , qae j'avais quitté Pile des Argénites. Je désirais vivement revoir encore, avant de mourir, ce pays charmant, comblé de tous les dons de la nature. J'y avais été jadis accueilli par l'hospitalité bienfaisante , et mon hôte était devenu mon ami. A mon départ j'avais vu couler ses larmes ; ses regrets étaient sincères ; j'en jugeais par les miens et je ne me trompais pas, ce qui arrive plus souvent que l'on ne croit , lorsqu'on juge d'après son propre cœur. Mon bon hôte, mon fidèle et vertueux ami se nommait Léto-
os PHYSIONOMISTES. 125
dès. Il m'avait fait promettre de revenir, et je Tavais juré sur Tautel de Tamitié, serment aussi sacré pour moi, que s'il eût été fait sur Tautel du Dieu suprême.
» Je m'embarquai sur un vaisseau phénicien à trois rangs de rames, et j'arrivai dans l'ile des Argénitcs, après huit jours de la plus heureuse traversée.
» Avec quel empressement je marchai vers la ville qu'habitait Létoctès I Je me peignais le plaisir que lui causerait mon retour, et mon cœur tressaillait de joie. Bientôt j'entre dans la ville, maïs quel est mon étonnement ! je me vois environné d'un grand nombre d'hommes masqués; ils me regardent avec curiosité, me considèrent avec une scrupuleuse attention, et s'éloignent de moi en disant et répétant : Cest un bon homme ! &e$t un bon homme !
» J'avoue que je fus étrangement surpris de cet accueil extraordinaire et de cette mascarade. « Que veut dire cela.' me demandai -je à moi-même. Les Argénites sontils devenus fous ? Pourquoi ces masques? Pourquoi me regardent-ils ainsi et disent-ils tous : Ceit un bon Aomme.' Savent- ils donc si je suis bon ou méchant?
» Je double le pas dans une violente inquiétude. Hélas ! disais-je , si mon bon ami Léloclès était devenu fou comme ses compatriotes? J'aperçois de loin le seuil de sa porte ; je n'ose entrer , mon cœur bat avec force , mes 'genoux chancellent; enfin je me décide, j'entre, et je me trouve dans les bras de mon ami. Il n'est point masqué comme les autres ; il me presse sur son sein, me prodigue les témoignages de la plus tendre affection, pleure de la joie que lui cause mon retour , et moi je pleure du plaisir de le revoir, de le trouver en bonne santé , et de ce qu'il n'est point devenu fou.
» Nous donnâmes quelques moments à l'effusion de nos cœurs. Je m'informai soigneusement de tout ce qui le regardait. Il me montra sa famille, et me dit : « Je suis heureux. » Ce mot me suffit , et dès qu'il l'eut prononcé , je me trouvai soudain aussi heureux que lui. Je pris la pâ-
12$ i£ GARAyÀN^EQ^IL.
rôle à mon tour , je racontai à Létoclès cq que je vensas de voir et d'entendre, et je lui en demandai Texplication. Il sourit et me dit : « 0 mon cher Gérimadcs ! que d*événements se sont passés dt*puis votre départ! Que de choses extraordinaires!... Il y avait à peine deux ans que vous nous aviez quittés, lorsqu'il arriva dans notre ile ua de ces hommes possesseurs de secrets merveilleux qu'ils vont vendre dans tous les pays où la crédulité et la curiosité paient fort cher tout ce qui paraît singulier et surnatur^^l. Cet homme se nommait Té'émanlidas ; il possédait Tart de deviner Tesprit et le caractère des gens à la seule inspection de leurs traits. Il lisait dans leurs regards et sur leurs figures tontes les qualités de leurs âmes et leurs défauts les plus cachés. Ce .grand homme venait de TAtlantide ^ où toutes les sciences sont cultivées et font tous les jours de nouveaux progrès , où tous les aits sont portés à leur plus haut degré dé perfection. Il avait voulu faire part à ses compatriotes de sa sublime découverte; mais, après un mur exainen, les sages qui gouvernaient FAtlantide, l'avaient rejetée comme phis nuisible qu'utile, et avaient défendu, sous peine de mort, à l'inventeur de la propager. Mais Télémantidas ne voulut pas perdre un secret si précieux, et calculant tout le parti qu'il pouvait en tirer pour sa réputation et sa fortune , il forma le projet de fuir sa patrie, et de chercher dans d'autres contrées les honneurs et les trésors que la sagesse de ses compatriotes avait l'injustice de lui refuser.
M II vint d'abord dans l'île des Argénites. Il savait que ce peuple , doué d'une imagination vive et ardente , était disposé à recevoir favorablement toute espèce de nouveauté. Il publia un savant prospectus dans lequel il établit sa nouvelle et brillante doctrine qu'il appuya de belles phrases ; toutes les têtes furent tournées. Abissar , notre roi, le combla d'honneurs et de richesses, et voulut le premier être initié dans les mystères de celte science toute divine , qui devant, disait-il, donner une connais-
sance parfaite du cœur humain , était le trésor le plus précieux pour un roi chargé de gouverner les hommes. ''
» Abissar devint bientôt aussi savant que son instituteur. Alors Télémantidas donna des leçons publiques de son art qu'ail nommait physiognomonie. LesArgéiiites se précipitaient en foule pour entendre le philosophe qu'ils regardaient comme un dieu. En vain quelques hommes sages, lisant dans l'avenir, firent des efforts pour arrêter le torrent. C'était une fureur, une frénésie. Pourquoi, leur disait-on, pourquoi vous opposer à notre instruction dans la plus belle et la plus utile de toutes les sciences ^ Nous pénétrons vos motifs; vous craignez qu*on ne Use dans vos cœurs; qu'on n'y découvre des vices que vous cachez avec soin. Bientôt les fripons seront démasqués, les honnêtes gens seront connus. Si vous étiez aussi vertueux que vous voulez le persuader, vous seriez aussi charmés
que nous de cette merveilleuse découverte Qu'opposer
à de tels discours I Le silence et le mépris. Les fripons voulurent être physionomistes pour tromper lés honnêtes gens ; les honnêtes gens voulurent être physionomistes pour ne pas être trompés par les fripons. En moins de deux années , il y eut peu d'Argénites qui ne fussent trèsversés dans cet art, et qui ne connussent à Tair, aux traits du visage , le caractère de leurs concitoyens.
» Vous pensez bien que les femmes ne furent pas moins attentives que les hommes aux leçons de Télémantidas. Leur curiosité, excitée encore par notre exemple, les portait en foule dans le lieu où le sage par excellence débitait à grand prix les secrets de son art. Quoi! disaientelles , les hommes connaîtraient notre caractère à la seule inspection de nos traits, et nous ne jouirions pas à leur égard du même avantage, et nous ne pourrions distinguer ceux qui nous aiment de ceux qui nous trompent! Il faut que tout soit égal entre les hommes et nous. S'ils connaissent nos défauts, il est d'une indispensable nécessité pour nous de connaître les leurs. Une fois initiée?? dans la belle
128 LE CARAVANSERAIL.
science de Télémantidas , nous aurons en notre pouvoir tous les moyens de les séduire, et de conserver Tempire que nos charmes auront obtenu.
>» Tels étaient les discours des femmes : en peu de temps , elles devinrent aussi bonnes physionomistes pour le moins que les hommes.
» Mais bientôt ce que les sages habitants de TAtlantide avaient prévu , arriva dans notre lie , et nous nous trouvâmes dans une situation déplorable , dont je vais vous faire le tableau. Notre roi Abissar, devenu physionomiste, devint le tyran le plus cruel. Il connaissait d'un coup d*œU ceux qui ne Taimaient pas, et ceux qui le flattaient par un motif d'intérêt particulier. Comme ce sentiment est bleu commun à la cour des rois , Abissar, furieux de voir qu'il avait si peu de vrais amis et tant d'ennemis cachés , fit bientôt couler des torrents de sang ; mais plus il faisait périr d'Argénites, plus il inspirait de haine aux autres : ainsi, une exécution en entraînait toujours un grand nombre de nouvelles ; il fallait^ pour lui plaire, une vertu si pure, si désintéressée, tant de dévouement , d'attachement, de fidélité , qu'il lui fut impossible de trouver toutes ces qualités dans les hommes qu'il rassemblait autour de son trône. Nous étions dans la terreur, et ses regards scrutateurs faisaient trembler les cœurs les plus irréprochables.
» On ne vit plus d'intrigants parmi nous ; car l'intrigue la mieux combinée, la trame la mieux ourdie eussent été pénétrées d'un coup d'œil ; mais alors les ambitieux se montrèrent à découvert. Pourquoi auraient-ils pris une peine inutile à dissimuler leurs projets? Au défaut de la ruse , ils employèrent la force. On ne vit que des combats.
» Tous les liens de Tamilié furent brisés ; car un ami découvrit bientôt dans le cœur de son ami des défauts qu'il n'avait point soupçonnés. Les nœuds de l'amitié rompus, nous ne tombâmes pas pour cela dans une indifférence absolue. Nous conservâmes nos passions ; mais Tamour perdit toutes les illusions, toutes les espérances qui
ralîmentent et lui donnent tant de pouvoirs sur nos coeurs. Les amants n*eurent plus ni confiance, ni défiance. La certitude de leur malheur, s*ils étaient trompés , leur ôta tonte consolation; la certitude de leur bonheur, s'ils étaient aimés, les dégoûta de leur félicité. L'homme a besoin de douter un peu de son bonheur ; il faut quMl y croie à demi, avec son cœur plutôt qu'avec sa raison. S'il en est assuré comme d'une vérité mathématique, son âme se repose, s'engourdit et s'endort ; elle ne sent plus assez pour jouir : nn peu d*incertitude la tient éveillée et lui donne de l'énergie.
» Les Argénites ne furent pas plus heureux dans le sein de leurs familles. Un père se fait toujours illusion sur les défauts de ses enfants. Il les croit meilleurs qu'ils ne sont. S'il a pour fils un mauvais sujet déterminé , il espère que ce fils n'est point perdu sans ressource , qu'un jour, quand les passions effervescentes de la jeunesse seront tempérées par les années, ce fils pourra revenir à la vertu, dont il a peut-être conservé le germe. Chez nous^ adieu les douces illusions, les consolantes chimères de Tamour paternel ; elles avaient disparu devant une science qui ne permet ni le doute, ni l'exagération, et qui montre la vérité sans voile et sans fard.
» Les jeunes gens de Tun et de Tautre sexe se connaissaient tout à coup aussi parfaitement que s'ils eussent été unis depuis vingt ans. Ils se découvraient mutuellement des défauts, faits pour les dégoûter d'un lien qui doit durer toute la vie. Qu'un jeune homme voulût se marier, il lisait dans les regards de toutes les jeunes filles; chez l'une, il apercevait une certaine tendance à la galanterie ; une autre annonçait la légèreté d'une coquette; une troisième menaçait d'être acariâtre ; une quatrième semblait bouffie de vanité. Les femmes, ayant acquis la même counaissance , jugeaient de même les époux qui leur étaient présentés , et leur trouvaient toujours quelques défauts qui pouvaient compromettre le bonheur qu'elles attendent
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dans le mariage. Celui-ci devait être dirOcilé et grondeur; celui-là, jaloux; un troisième, despote ; tm quatrième, inconstant : ainsi bientôt on renonça au mari;ige. Le libertinage le plus effréné régna dans Tile. Les hoinme&, ne pouvant se cacher mutuellement leurs vires , les laissèrent voir à découvert^ dans toute leur turpide et leur grossièreté. Peut-être me direz-vous que Timpossibilité de dissimuler devait nous forcer à devenir vertueux. Hélas ! les hommes ne le deviennent point par nécessité ; mais par sentiment, par amour pour la vertu même. La crainte des jugements humains n'a jamais fait que des hypocrites, ce qui ne pouvait arriver dans notre lie , où sur- le champ ils auraient été connus ou montrés au doigt. Nous avons doue trouvé plus court, plus simple , plus Tacile de nous montrer avec tous nos vices, que d'acquérir d's vertus.
» Tous les hommes ont de l'amour-propt^e du plus au moins ; le grand nombre a de la vanité ; beaucoup ont de Forgueil. Les Argénitcs , avant Tarrivée de Telémantidas, ne se montraient ni aussi vains , ni aussi orgueilleux qu'ils Tétaient, dans la crainte d'être trouvés' ridicules. Quand ils furent devenus physionomistes, Torgucil vit Forgueil en face ; la vanité rencontra partout la vanité ; les prétentions heurtèrent les prétentions. La haine, Tenvie, des rivalités de toute espèce s'emparèrent de tous les cœurs , et boule\ersèrent la société.
» Telle était notre situation morale, ô mon cher Gérimadès, lorsqu'Abissar, notre roi, mourut généralement abhorré. Son successeur, nommé Nélador, me fit venir uo jour et me dit : Létoclès, j'ai jeté les yeux sur mon peuple , et je suis profondément affligé. Je veux tâcher de le rendre heureux, ou d'adoucir au moins ses maux. Je vous ai fait venir devant mon trône pour vous demander des conseils , pour que vous m'aidiez à resserrer les nœuds de la société , prêts à se dissoudre , pour mettre un frein à Vhorrible corruption qui règne chez les Argénites. Secondez mes soins paternels. Gomment avez-voiis fait pour
LES PHYSIONOMISTES. îàl
résister au torrent, vous et votre famille ? Comment avezvous pu conserver votre bonheur et vos amis?
» Je me prosternai au pied du trône et je dis : O prudent Nélador ! que les justes dieux récc'mpensent vos généreuses intentions! Vous me demandez quel moyen j'ai employé pour rester toujours heureux ? J'ai senti que la science de Télémnntidas ne pouvait rien ajouter à mon bonheur, mais qu'elle pouvait le détruire. Je me suis bien gardé de me faire initier dans un art qui pouvait me faire perdre les plus chères illusions de mon cœur. Je ne suis point physionomiste, et j'ai conservé mes amis, parce que j'ai conservé la confiance. Vous me demandez des conseils, et voilà celui que je crois le meilleur : Couvrez votre visage d^in masque, votre exemple sera bientôt suivi ; pour faire renaître quelque espoir du retour de la vertu, il faut cacher, à des yeux devenus trop perçants, le hideux aspect du règne de tous les vices.
» Nélador suivit ce conseil que le ciel m'avait inspiré. Bientôt ses courtisans l'imitèrent. Ils prirent des masques à peu près semblables à celui du roi. La mode de se masquer se répand en tous lieux, et toute la ville adopte des masques faits sur le modèle de ceux de la cour. Tous présentent un caractère de bonté , de bienveillance, de franchise et de loyauté; enfin ils ont la physionomie de toutes les vertus sociales. Ce n'est pas le tout; il fallut conformer ses gestes, ses manières, son langage, à l'air du visage factice que Ton s'était donné , en sorte qu'au bout de quelque temps les Argénites furent tous masqués depuis la tête jusqu*aux pieds. Ce costume les gêna d'abord un peu ; mais ils ont pris insensiblement une telle habitude de porter le masi|ue, qu'il leur est devenu comme naturel. Il semble ((u'ils soient nés ainsi.
» L'elTet du conseil que j'avais donné se Ot bientôt sentir à tous les habitants de file. Il y a encore parmi nous grand nombre de gens qui n'ont pas entièrement perdu le souvenir des leçons de Télémantidas. Voilà pour-
1^2 LE CARAVANSERAIL.
quoi , dès Tinslant de votre arrivée , vous vous êtes vu entouré d'Argénites qui vous regardaient avec curiosité , et disaient , en vous voyant : Cest ttn bon homme ! c'est un Ion homme ! Mais on oublie tous les jours une science dont la pratique est devenue impossible. On commence à croire à la bonne foi , à la franchise, à la probité , à Thonneur, enfin à toutes les vertus dont les hommes portent le masque. Nous ne jugeons que les actions. La confiance renatt dans le sein des familles. Uamour, Tamour paternel, tous les sentiments , toutes les affections qui font le bonheur de rhomme , reprennent les illusions sans lesquelles ils ne pourraient exister. Les jeunes gens se marient avec respoird*étre heureux, et nous voyons de bons ménages. »
Ainsi parla mon ami Létoclès. Je lui demandai pourquoi il n^avait point pris de masque comme les autres , et pourquoi sa figure ressemblait beaucoup à tous les masques que j^avais rencontrés. Létoclès rougit ; ma question l'embarrassait , lorsqu'un Argénite , présent à notre coU'versation, prit la parole et dit : « Pourquoi le sage Létoclès aurait-il pris un masque ? il n'avait rien à cacher. Son cœur est le sanctuaire des vertus , dont ses traits sont la fidèle image. Us ont servi de modèle aux Argénites. Tous , depuis le roi jusqu^au dernier de ses sujets , ont voulu ressembler à Létoclès.
» Ah I m'écriai-je , en me jetant au cou de mon ami , cet hommage était bien digne de toi. Cher Létoclès, puissent tes compatriotes garder ta physionomie ! Puissent-ils te ressembler toujours!... Arrêtez, interrompit Létoclès; ne parlez pas de mes vertus; elles sont bien imparfaites ; car je suis un homme. Les hommes d'ailleurs ne peuvent pas plus se ressembler par le visage que par les qualités de Tàme : il a été bon pour les Argénites de se masquer, puisqu'ils n*avaicnt que ce moyen de réparer les ravages d*un vain savoir que n'a point voulu nous donner la nature. Mais lorsqu^ls en auront oublié jusqu'à la moindre trace, il faudra qu'ils se démasquent pour jouir d^ nou-i
LE dlÉGË D'AMASÎE. 133
veau du droit que le Créate^ur leur a donné. Il peut se glisser dans les derniers replis du cœur de Tbomme tel sentiment honteux qui ne fait que passer, telle passion criminelle qui le gouverne un moment à son insu , mais qu'il réprouve dès qu'il s'aperçoit du motif qui le dirige. Voilà ce qu'un autre homme ne doit jamais apercevoir. Mais il faut aussi , pour la sécurité de la vertu et pour l'opprobre du vice , que le regard de l'honnête homme puisse toujours déconcerter l'hypocrite et le scélérat. »
LE SIEGE D'ÂMASIK.
CONTE
Les hommes se plaisent aux récits des combats ; Ils ai-* knent à voir leurs fureurs érigées en vertus. Et moi, tàn-' tôt riant de leurs folies, tantôt gémissant sur leur faiblesse et leur orgueil, je cherche dans leur histoire quelque trait qui fasse honneur à l'humanité. J'y trouve beaucoup de sang versé, peu de grandes et belles actions, beaucoup de conquérants fameux, peu de grandes âmes, beaucoup de fumée et peu de gloire. Heureux celui qui peut, au milieu de tant d'erreurs et de forfaits, rencontrer une vertu ; il se repose doucement à côté d'elle, il la contemple avec admiration; des larmes délicieuses baignent sa paupière. Tel est un voyageur égaré dans les déserts de l'Arabie ; long-temps il n'a parcouru que des plaines arides et dépouillées, long-temps il n'a vu que des lions et des tigre» : soudain il aperçoit une caravane ; son cœur palpite d'espérance et de joie ; il vole, il s'élance vers des êtres de son espèce, vers des êtres qu'il ne croyait plus revoir, et il s'écrie avec transport : « Grand Dieu ! je retrouve donc des hommes ! »,
134 t£ CâKAYANSEKAIL.
Le fameux conquérant Moèz-Eddoulat s^était emparé de toute la Caramanie, malgré les efforts d'Ali -Mohamed, le plus généreux , le plus brave et le plus vertueux des hommes, Â.li tie possédait plus que la belle ville d'Amasie , où Moèz le tenait assiégé depuis six mois. La ville était bien fortifiée , pourvue de toutes les choses nécessaires pour soutenir un siège. Ali-Mohamed avait juré de s^ensevelir sous les ruines de son dernier asile, plu tôt que de Tabandonner à ses ennemis; et quel serment qu^un serment d'Ali-Mohamed !
Moéz pressait le siège avec la plus grande vigueur ; le calire Moctafi aidait de tonte sa puissance Thomme qui devait un jour s'emparer de son trône, et lui avait envoyé une armée de cent mille combattants. Ali-Mohamed avait repoussé tous li^s assauts de cette armée formidable , et tous les jours il apprenait à Moèz quelles ressources un roi courageux trouve dans Tamour de ses peuples.
Déjà les vivres de Moèz étaient épuisés, ses soldats, pressés par là famine, commençaient à murmurer, et le sultan se vovait réduit aux dernières extrémités. Il asseml)le son conseil composé de tous ses généraux. « Fidèles compagnons de mes travaux et de ma gloire , dit-il, laisserons-nous notre ouvrage imparfait ? Une seule ville résiste à ma puissance, et ses remparts orgueilleux insultent % votre courage indigné. Abandonnerons-nous la victoire.^ Nous couvrirons-nous d'une honte immortelle? Abandonner Amasie, c'est rendre à Mohamed tout le pays 'âonl nous l'avons dépouillé, c'est fuir devant un eninemi tant de fois vaincu. Cependant, guerriers , le plus horrible des fléaux, la famine , menace de dévorer mon armée ; elle fait de rapides progrès, j'entends autour de moi les cris de la révolte, mes soldats languissants n'ont plus la force de combattre. Quel parti dois je prendre?.... »
Le conseil garde un morne silence. Aucun des généraux de Moèz n'ose ouvrir un avis; Tun craint d^étre ac-
LE SIÈGE D'AMASiœ. 13$
cnsé de lâcheté; Vautre, d'imprudence. Le çeul Nervan , jeune guerrier plein d'audace , Nervan , intime confident de Moéz et son ami dès Tenfance , se lève et dit : « Moèz, je ne connais qu'un seul parti, celui de l'honneur. » Moèz embrasse le jeune guerrier. « Je suivrai ton conseil , lui dit-il ; ton langage est celui de l'amitié. Oui ! plutôt mou* rir que de nous déshonorer ! »
Le lendemain, au lever du soleil, il fait la revue de son armée. Quel est son étonnement I les soldats , loin de murmurer, poussent au ciel des cris de joie. Yive notre jeune sultan! disent-ils avec transport; vive le protégé du prophète ! A l'assaut ! Volons à Tassaut ! Moèz demande d'où vient cette joie extraordinaire , celte ardeur nouvelle dans ces hommes qui, la veille, étaient en proie aux horreurs de la faim. Il apprend que pendant la nuit des anges sont entrés dans le camp, chargés de vivres de toute espèce, et n'ont disparu qu'après l'avoir généreusement approvisionné pour un jour. Moèz dissimule son étonnement ; il veut laisser à ses troupes une croyance si utile à ses desseins, et que , dans su surprise , il est luimême tout prêt à partager.
Il profite de ce moment d'enthousiasme, et conduit ses soldats à l'assaut. La ville est attaquée avec un courage extraordinaire; mais elle est défendue avec encore plus d'intrépidité. Moèz est obligé de se retirer dans son camp, après avoir essuyé une perte considérable. Cependant ses soldats, fatigués des travaux du jour et voyant leurs vivres épuisés, recommencent à murmurer de nouveau ; mais à peine le ciel est parsemé d'étoiles, que ces prétendus anges, qui, la veille, leur avaient apporté des vivres, reviennent encore conduisant mille chameaux chargés de toutes les choses nécessaires à la viç. Moèz , averti de ce nouveau miracle , ordonne que leur chef soit arrêté et conduit dans sa tente. Homme généreux, lui dit Moèz, d'où viens- tu? — D Amasie. — Quel est celui qui t'envoie? •— Ali-Mohamed. — Qu/ç^tfid^-je ?
1^6 LE CARATÂNSERÂIL.
Mon ennemi ! — Lui-même, seigneur. — Quel motif peut rengager à me secourir ? — L'humanité et la justice. Va , m^a-t-il dit, va conduire ces vivres au camp de Moèz ; si tu ne'peux cacher au sultan la main qui les lui donne, réponds-lui : Vous nous attaquez pendant le jour, alors nous TOUS regardons et vous combattons comme des ennemis. Pendant la nuit , Moèz , vous nous laissez tranquilles, nous vous regardons comme des voyageurs, comme des frères qui nous demandent Thospitalité ; nous avons pitié de vos souffrances, et nous venons à voire secours (1). — Esclave , répond Moèz après un moment de silence , l'âme de ton maître est noble et généreuse . mais apprends que celle de Moèz ne lui cède ni en noblesse ni en générosité. Je Tai vaincu parles armes, je veux le vaincre encore par la vertu. Trois mille prisonniers sont dans mon camp, je les rends à ton maître sans exiger de rançon ; qu'ils prennent de nouveau les armes contre moi; ils sont libres, et je ne les crains pas. Demain matin, au lever (Je Taurore, tu les conduiras toi-même à celui qui t'envoie , et les mille chameaux qui m'ont apporté des vivres rentreront dans Amasie chargés de riches présents. »
Le lendemain cet ordre est exécuté. Les trois mille prisonniers sont renvoyés , leurs armes leur sont rendues , et des richesses immenses , des tapis de Perse de la plus grande beauté, des vaisselles d'or et d'argent, les objets les plus rares et, les plus précieux sont transportés dans la ville assiégée, comme une offrande et non comme le prix d'un bienfait.
Cependant Moèz fait de nouvelles dispositions pour attaquer Ali. La garnison d' Amasie se prépare à soutenir im nouvel assaut. Les échelles sont plantées, et les soldats de Moèz , encouragés par la présence du jeune sultan qui les commande , font des prodiges de valeur. Le brave
(1) Fait historique.
LE SIÈGE D'AMASIE, 137
Nervan surtout se distingue au milieu de tous ces guerriers par son courage et par sa beauté ; il combat auprès de son maitre ou plutôt de son ami. Bientôt, entraîné rapidement par Tardeur impétueuse de son zèle , il arrive sur les remparts , il oublie qu'il n'est suivi que d^un petit nombre des siens; il renverse long -temps tout ce qui s'oppose à son passage ; mais enfin il se voit entouré ; il combat seul contre une multitude d'ennemis. Ses forces épuisées l'abandonnent, il tombe, et les soldats, témoins de la chute du jeune héros, poussent vers le ciel des ci'is de douleur. La nouvelle de la mort de Nervan porte la consternation dans l'armée ; mais qui peindrait la fureur de Moèz lorsqu'il apprend le malheur de son ami ? Il vole de rang en rang, il excite le zèle de ses soldats par l'éloquence de ses discours et de son exemple ; il ne respire que la vengeance. Mais hélas ! ses efforts sont impuissants. Les échelles sont brisées; les soldats du sultan sont précipités du haut des remparts. Ali poursuit ses avantages; il fait sortir une partie de sa garnison, et fond avec la rapidité de l'éclair sur ses ennemis fatigués. Moèz désespéré se retire en lançant sur Amasie des regards élincelants de fureur, mais il ne rentre dans son camp qu'après avoir forcé Mohamed à se réfugier derrière les murailles de la ville assiégée.
La nuit arrive, et ses ténèbres bienfaisantes viennent suspendre les combats. L'air est pur et silencieux ; les étoiles brillent dans l'immensité, et la lune éclaire de ses doux rayons cette région délicieuse , cette contrée favorisée du ciel, où la nature se plaît à prodiguer les trésors de ses fruits et de ses fleurs , où la paix devrait établir son trône éternel, si elle pouvait régner toujours dans les lieux habités par des hommes. Moèz est sorti de sa tente ; il se promène lentement sur les bords du Casalmach , dont les eaux fraîches et limpides roulent auprès de son camp. Il pense à son ami. « Hélas I dit-il, je Vai perdu pour jamais. Cher Nervan , je t'ai vu tomber sous les
138 LE GAEATANSEEAIL.
coups de Tennemi, et je n'ai pa te venger ! Ah ! quç n^ suis-je mort avec toi! Nos pensées, nos sentiments étaient, les mêmes, pourquoi n' avons-nous pas eu le même destin ! Je t'aimais... comme la gloire. Zoraïde, la seule Zoraïde partageait avec toi les affections de Moèz. Gloire , amour, puissance , vous ne me consolerez jamais de la perte de mon ami. » Il dit, et tout à coup il croit apercevoir dans Vobscurité un jeune homme dont la taille , Tatlitude et la démarche retracent à ses yeux étonnés Timage de Nervan. <f Malheureux ami , s'écrie Moéz , est-ce ton ombre que je vois ? — Non, non, c'est Nervan lui-même. — Nervan !
Juste ciel ! Par quel prodige? Oui, c'est Nervan, c'est
mon ami que je presse sur mon cœur. »
Ce dialogue est interrompu par l'arrivée d'une escorte nombreuse. Un envoyé de Mohamed s'approche du sultan, et lui dit : « Brave sultan , Ali-Mohamed mjenvoie vers toi pour te dire : Je te remercie, Moèz, du présent inestimable que tu m'as fait : tu m'as renvoyé trois mille prisonniers qui languissaient dans ton camp , loin de leurs familles et de leurs amis. Ce sont mes enfants que lu m'as rendus ; car je regarde tous mes sujets comme mes enfants. Ah ! si tu avais pu voir les transports de leur joie lorsqu'ils ont etnbrassé leurs pères , leurs frères , leurs épouses, les gages chéris de leur amour. J'ai été témoin de ce spectable, et mon cœur a été touché. Malheur, ai-je dit, malheur aux hommes qui déclarent la guerre aux plaisirs les plus délicieux de la nature. Moèz est mon ennemi parce qu'il a voulu Tétre ; mais je ne combats que son ambition, car c'est elle qui m'attaque, et non son amitié. Que Nervan, l'ami de Moèz , retourne donc auprès de lui. Paix aux hommes qui s'aiment ; ne leur enlevons pas le plus grand bienfait du ciel, ce serait un grand crime. En même temps, Mo^z , je te renvoie les richesses immenses dont tu veux me faire présent. Que m'importent à moi tous les trésors de l'univers ? Si je dois conserver Amasie, ne serai -je pas assez riche? et si je dois perdre Amasie ,
LE SSÈGB D'AHASIE. \Si
n^ai-je pas juré de m'enseTislir sous ses ruines avec le peuple que le ciel m*a couGé?
» Esclave , dit Moèz, comment puis-je récompenser la générosité de ton maître ? — Sa récompense n'est pas en ton pouvoir, seigneur. — Se croit-il donc plus grand que moi ? — Il est grand et ne croit pas Tétre. — J'admire sa vertu, mais elle ne peut m*étonner ; je Timiterai, je la surpasserai peut-être. — La surpasser ! non , seigneur , car vous êtes un homme. — Ton maître me redoute. — Il ne craint que le ciel. — Il cherche à me désarmer. — Vous êtes trop grand pour le croire. — Que ne consent-il à devenir mon sujet ? — Il ne doit Tétre que du dieu qui tient dans sa main la destinée des rois. — Esclave , dit Moèz, j'aime tes réponses, elles sont nobles, elles sont dignes de celui qui t'envoie. Viens célébrer avec nous le retour de mon ami ; et toi , cher Nervan, livrons-nous à tous les transports de la joie la plus pure. J'ai retrouvé le plus grand de tous les biens; que tout ce qui m'environne partage jna félicité.... »
Le sultan ordonne les apprêts d'une fête magnifique. Ses tentes sont illuminées, les mets les plus exquis s'offrent aux regards des convives.- Cent musiciens habiles font entendre les accords les plus mélodieux. La belle Zoraïde préside à cette fête qu'elle embellit; elle en fait les honneurs avec autant de grâce que de noblesse. Moéz, entre sa maîtresse et son ami, jouit de tout ce que l'amitié a de plus tendre et Tamour de plus délicat.
Lorsque le repas est fini, la belle Zoraïde se lève ; elle donne le signal ; un groupe de jolies danseuses s'avance et voltige au milieu d'un nuage de parfums. Zoraïde prend un luth, et, dans le moment où ses jeunes compagnes se reposent , elle chante ce gazel qu'elle vient de composer :
Tendre amitié , vierge céleste , Tout Ici chante tes faveurs,
140 LE CARAVANSERAIL.
Et l'amour timide et modeste
Te dit, les yeux baignés de pleurs :
« Je ne demande point l'empire » De ce cœur, à tes lois enchaîné sans retour ; » Permets, tendre amitié, qu'auprès de toi respire » Le dieu d'amour.
» Mes doigts tresseront la couronne » Qui doit parer ton front charmant, » Si tu veux garder sur ton trône » Une place pour un enfant. » Je ne demande point l'empire, etc.
» Souvent, amitié consolante, .
» Ta douce voix sécha mes pleurs; » Souvent, d'une main caressante, » Sous tes pas j'ai semé des fleurs.
» Je ne demande point l'empire, etc.
» Je suis léger comme l'enfance; » Toi, constante comme le temps.
» Chaque jour accroît ta puissance, » Et la mienne dure un printemps.
» Je ne demande point r«mpire, etc.
» Le jeune oranger que l'aurore
» De ses larmes vient d'embellir,
» Près de son fruit qui se colore
» Laisse des fleurs s'épanouir.
» Je ne demande point l'empire » De ce cœur, à tes lois enchaîné sans retour ; » Permets, tendre amitié, qu'auprès de toi respire » Le dieu d'amour. »
C'est ainsi que la belle Zoraïde exprime sa tendre inquiétude. Elle craint que Tamitié ne remplisse rame tout entière de Moéz. Le sultan la rassure, et, pressant tour à tour contre son cœur sa maîtresse et son ami : « Ne crains rien , dit-il , chère Zoraïde , ce cœur peut suffire à vous aimer tous les deux. La plus forte des passions peut y ré-* gner avec le plus doux et le plus pur de tous les sentie ments. »
La fêle est terminée, et les convives fatigués se retirent dans leurs tentes pour jouir des douceurs du repos. Moèz veut que renvoyé d'Ali reste dans son camp jusqu'au len-
LE SIÈGE D'AMASIE. 1^1
deAiain. Il ordonne à ses esclaves de lui préparer un lit de Tédredon le plus délicat, et le couvrir des tapis les plus précieux.
Ses ordres sont exécutés. Tout sommeille autour de lui, et lui seul ne peut fermer la paupière.
La vertu de son ennemi le tourmente ; il cherche en vain dans son cœur les moyens de surpasser Mohamed en générosité. « Quoi , se dit-il , il existerait dans Punivers un homme plus grand que moi^ et cet homme serait Ali- Mohamed ! lui que j'ai vaincu , lui que j'ai presque dépouillé de ses États ! On écrirait un jour sur sa tombe : Ici repose un homme hien plus grand que son vainqueur.,,. Pourquoi fais-je la guerre? Pour immoler des hommes ? Non, c'est pour obtenir la gloire, digne récompense des actions nobles et généreuses. Cherchons donc à la mériter. Un nouveau combat s'élève entre mon ennemi et moi. Il triomphe. O ciel I fais que je puisse triompher à mon tour. »
Les premiers rayons du soleil viennent d'éclairer les remparts d'Amasie. Déjà les troupes de Moèzsonten mouvement; ses généraux viennent prendre ses ordres, et renvoyé de Mohamed lui demande la permission de ren* trer dans la ville. Moèz lui dit en rougissant : » Je te renvoie auprès de ton maître. Dis-lui que j'admire sa vertu, et que mon plus grand supplice est de ne pouvoir l'imiter. »
L'ambassadeur s'éloigne. Tout à coup un homme d'une physionomie sombre et farouche s'approche du sultan, et demande à lui parler en secret. Moèz ordonne à sa suite de s'éloigner, et l'étranger, se prosternant à ses pieds, lui dit : a Sublime sultan, que la victoire suive toujours tes étendards! Je suis un habitant d'Amasie. Ton ennemi m'a donné depuis long-temps sa confiance, mais je suis las de le servir. Le bruit de ta générosité m'a conduit à tes pieds. Je veux être le plus dévoué de tes esclaves. — Quoi! s'écrie Moèz avec étonnement, tu pourrais abandonner
149 tE GARAYANSERAIt.
Mohamed ! — Non-sealement je le quitte, mais Je veux le livrer entre tes mains. — Comment ? Par quel moyen ? — Je connais une secrète issue pratiquée au fond d'un rocher ; elle conduit dans la ville, et même jusqu'au palais de Mohamed. Il m'a conGé ce secret important , connu d'un petit nombre de ses sujets. — Juste ciel! s'écrie Moèz avec une joie inexprimable, que ne te dois- je pas ? Tu aâ lu dans mon cœur, tu viens à mon secours. Attends, attends, dit-ii à Tincontiu, je vais te récompenser comme tu le mérites. Tu ne sais pas quel service tu viens de me rendre. » Il sort de sa tente ; il ordonne que l'ambassadeur d'Ali soit rappelé sur-le-champ, et lui dit : «Prends ce traître, et dis à celui qui t'envoie : Tu as généreusement rendu à Moèz Fami de son cœur; Moèz reconnaissant remet entre tes mains ton plus cruel ennemi , un homme qui voulait abuser de ta confiance pour te trahir. Demain, si Moèz l'eût voulu, tu tombais en sa puissance, mais il dit : Opprobre éternel à ceux qui, pour vaincre leurs ennemis, se servent de la bassesse et de la perversité des hommes. La perfidie ne peut être l'instrument du courage, la lâcheté seule peut se servir du lâche. Accueillir le traître, c'est descendre aussi bas que lui ; employer la trahison, le plus infâme de tous les crimes, ce n'est pas combattre, c'est assassiner. »
A peine l'ambassadeur est rentré dans Amasie, que les trompettes annoncent le moment des combats. Au sommet des hauteurs qui couronnent la ville, le sultan voit étinceler des armes et flotter des étendards. Il apprend qu'une armée de dix mille hommes est venue au secours d'Ali- Mohamed, et qu'elle s'est emparée des montagnes. Il sent la nécessité d'enlever à son tour ce poste avantageux. Quelque difficile que soit une telle entreprise, Moèz n'hésite pas un instant ; il dirige presque toutes ses forces de ce côté, et ne laisse qu'un petit nombre de soldats pour la garde de son camp.
L'armée ennemie défend les passages av^ç autant de
LE §IÉG£ B'AMÂSIE. 143
valeur que de constance; cependant elle est forcée de ployer. Moèz domine une partie des hauteurs , mais la nuit vient suspendre une entreprise à demi couronnée. Il revient dans son camp ; mais qui peindrait son etonnemeut et sa douleur ? Les gardiens de ses lentes sont immolés, les tentes sont pillées. Une horrible terreur s'empare de son âme, un sinistre pressentiment glace son sang dans ses veines. Qu'est devenue Zoraïde? Il l'appelle en vain ; Zoraïde ne lui répond point. Il ne voit qu'un vieil esclave couvert de blessures, qui se traîne auprès de lui et lui dit : « O mon seigneur et mon maître 1 celle que tu cherches est tombée entre les mains de tes ennemis. Tandis que tu étais occupé à Vattaque des montagnes, ils sont venus fondre sur nous : ils ont immolé ou emmené prisonniers tés fidèles soldats, trop peu nombreux pour défendre ton camp. Ils ont enlevé la belle Zoraïde et les jeunes esclaves destinées à la servir. O mon maître ! j'aurais préféré la mort à la douleur de l'annoncer urie nouvelle qui doit déchirer ton cœur. — Quoi î s'écrie Moèz, avec une fureur inexplicable, Zoraïde entre leurs mains, et je ne pourrais l'en arracher! Tout ce que j'ai de plus cher , Zoraïde, mon amante, mon épouse, est au pouvoir d' Ali-Mohamed, et j'existe encore ! Que n'aije plutôt perdu tous mes États ; je pourrais recouvrer mon trône; mais Zoraïde..,. Ah ! barbares ! vous paierez cher ce triomphe d'un moment. Yous faites couler une larme ! je ferai couler des flots de votre sang. Oui , le jour où J'entrerai dans cette ville abhorrée, je veux la réduire en cendres sur les cadavres de ses habitants. »
C^est ainsi que Moèz s'abandonne à la violence de son désespoir. Ses généraux, ses courtisans le regardent en tremblant. Le seul Nervan ose s'approcher de lui, et cherche à calmer sa douleur. Moèz le repousse, et, promenant à Tentour des regards sombres et farouches : « Allez, ditil, allez ; j'ai perdu tout ce que j'aimaid, je n^aiplus besoin de tous: n
1A4 LE CARAVANSERAIL.
Cependant les flots de sa colère s'apaisent par degrés, et Tespérance vient un instant verser un baume consolateur sur la profonde blessure de son âme. « Ne connais-tu pas Mohamed? se dit- il à lui-même. Que de preuves ne l'a-t-il pas données de sa générosité! il tenait en sa puissance le brave Nervan , un de ses plus redoutables ennemis , il a su quels liens t'unissaient à Nervan, et il te Ta
rendu. Peut-être quand il* saura que Zoraïde Mais
que dis-je, insensé.^ Quand il aura vu Zoraïde^ serat-il encore le maître de me rendre un trésor si précieux ? Pourra-t-il se défendre de brûler pour elle du plus ardent amour ? Peut-être, dans ce moment, il est auprès d'elle il lui parle avec une douceur perfide, il cherche le chemin de son cœur pour en bannir mon image. Il emploie toutes les séductions , toutes les promesses , toutes les menaces Ah ! que ne puis-je pénétrer dans son palais ,
arriver jusqu'à lui, et plonger ce poignard dans son cœur ! »
Le soleil se lève, et Moèz n*a pas fermé Tœil. Il se promène avec une sorte d'égarement autour de ses tentes. Personne n'ose l'approcher ; on connaît trop, et l'on redoute avec raison l'impétuosité des passions de cette âme indomptée. Toute l'armée attend des ordres qui ne sont point donnés. Moèz oublie son armée, son ambition, sa gloire. Plusieurs passions satisfaites peuvent exister à la fois dans une âme tranquille ; mais quand une de ces passions est irritée, son domaine n'est pas assez grand pour la contenir. Tel est un fleuve grossi par les orages ; il s'enfle, se déborde et rejette avec fureur tout ce qui vivait dans son sein , lorsque ses flots paisibles ne s'élevaient point au-dessus de ses rivages.
Le soleil a parcouru sa carrière, et le sort de Moèz n^a pas changé. Une nouvelle ambassade de son ennemi n'est point venue remettre entre ses mains Tobjet de son amour. S'il s'est un instant flatté que Mohamed serait assez généreux pour lui reodre Zoraïde, il a perdu cette espérance.
LE SIÈGE D'AMASIE. 1^5
Il s^abandonne à toute sa fureur et ne respire plus que la vengeance. Il forme la résolution, d'entrer lui-même dans Amasie pendant la nuit. Il quitte les riches vjgtements qui pourraient le faire recoiinaftre des ennemis, prend le costume d^un marchand arménien, et se fait suivre par deux e»iclaves et quatre chameaux chargés de précieuses marchandises. Après un long circuit, il parvient à la route qui conduit de Bagdad à la ville, et bientôt il. arrive ^ux portes d'Amasie. Les sentinelles le hissent entrer. Conduit par un de ses esclaves qui connaît parfaitement la ville, il dirige ses pas vers. un. superbe caravansérail^ voisin du palais de Mohamed.
A peine entré dans ce lieu, il brûle d^en sortir pour errer autour du palais qui renferme Zoraïde, résolu à périr ou à Tarracher des mains de son rival. Mais bientôt il voit entrer un officier de Mohamed, escorté d'une suite nombreuse. L'officier s'approche du sultan et lui dit : « Mon maître vient d'apprendre qu'un étranger est arrivé dans Amasie. Ali-Mohamed sait tout ce qu'on doit aux étrangers; il s'empresse de remplir envers eux les devoirs de l'hospifaliié, quels que soient leur rang et. leur fortune. Il m'envoie vers vous, seigneur, pour vous prier de venir honorer son palais de votre présence. — Si telle est la volonté de ton maître, dit Moèz étonné, j'y souscris; marche, je vais te suivre. »
Le sultan monte les degrés qui conduisent au palais. Il traverse de vastes appartement^ décorés avec la plus grande magnificence, et il arrive dans le lieu que Mohamed a choisi pour donner audience aux étrangers. Il s'avance vers le trône où siège son ennemi^ et cherche à dissimuler la fureur qui le dévore. Il lève les yeux sur cet homme qu'il déteste et qu'il voit pour la première fois ; mais à peine l'a-til aperçu, qu'il sent, sa colère s'éteindre par degrés; il reste iuunnbile ; un respect.religicux entre dans, son cœur. 11 est prêt à ployer les genoux devant celui quQ tout â riiQure IL youUi^ im.mo.lçr<.U ne peut s'm*-
il^e LE CÂRAYANSEBAIL.
pécher d'âtlmirer cette noble figure où respirent à la fois le courage et la douceur , la grandeur et la simplicité, la sensibilité d'une belle âme, jointe au calme inaltérable de la force.
Mohamed l'aperçoit ; il descend de son trône, et, 8*ap^ prochant de lui avec bonté , il lui dit, avec un gracieux çonrire*: « Etranger, sois le bien- venu. Je ne demande ni ton nom , ni ta patrie. Tu es un homme , et je suis ton i^ère. Sans doute les projets qui te conduisent dans cette ville où je régne sont de» projets innocents, car je né t'ai jamais fai( de mal, et je ne te veux que du bien. »
Moèz , interdit et confus, garde un profond silence. Mohamed ordonne à une troupe d'esclaves de le conduire dans un riche appartement et de le revêtir d'habits somptut'iix ; en môme temps , il l'invite à partager sou repas du soir. Moèz se retire un instant , et bientôt , dans un costume plus conforme à son rang, il arrive dans une salle fnagntflt|ue où Mohamed, entouré des grands de sa cour, est prôt à s'asseoir avec eux autour d'une table couverte des mets les plus exquis. La place d'honneur est donnée  l'étranger , dont la figure noble , l'attitude imposante ^xent tous les regards et fout naître l'étonnemeut et l'admiration.
Bientôt la gaieté là plus douce et la plus franche préside au festin. L'esprit se montre avec cette noble indépendance qui lui donne taiit de diarmes. Les courtisans de Mohamed ne ressemblent en rien à des courtisans. Ce sont des amis à qui des vertus éprouvées donnent le droit de dire tout ce qu'ils pensent, tout ce qu'ils sentent.
Mohamed remarque Tétonnement de l'étranger. IL prend la parole et lui dit ; « Tu es surpris de voir la franchise et l'amitié s'asseoir à la table d'un roi ? de me voir, sur le trône, aussi heureux que si je ne régnais pas ? — Tu es heureux, Ali! s'écrie Moèz; tu es heureux, lors«iu'un ennemi redoutable est à tes portes; lorsque, dans peu dé jèura^ peut*étre, ton trône va tomber et t'en-
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traîner dans sa chute, lorsque ton sort dépend de Mo('2. — Étranger, dit Mohamed , mon sort est entre les maiiH de Dieu. Ce Dieu pouvait, il y a dix ans, renverser mon trône d'un souffle, et cependant j'étais heureux. Mon destin n'a point changé, je suis toujours sous la dépendance du même maiire, et Moèz eU, comme Mohamed, soumis aux décrets éternels de celui qui peut tout. Mais, crois-moi , éloignons un sujet de conversation qui , sans troubler la paix de mon âme , ne me semble pas fait pour égayer un festin. »
A Tinstant la table est couverte des fruits les plus exquis et des fleura les plus brillantes. Des vases d*une forme élégante et d'un cristal éblouissant sont rempli» des vins les plus délicieux. Au milieu de la table, un paon artificiil montre aux yeux étonnés les richesses de son beau plumage tout piirsemé d'émérauries. Tout à coup , par une ingénieuse mécanique , l'oiseau développe une roue majestueuse, et tous les parfums de l'Arabie, jaillissant de chacune de ses plumes, tombent en pluie sur les fleurs et sur les fruits embaumés. Une harmonie enchanteressic se fait entendre, et les plus charmantes danseuses viennent déployer toutes les grâces au milieu d'une fête on Mohamed étale toute la magnificence du luxe asiatique. La gaieté des convives s'anime de plus eu plus, et Mohamed , sans rien perdre de sa dignité , s^ livre sans eontrainte à l'enjouement le plus aimable et le plus naturel. Moôz le considère dans un morne silence. Il pense è Zo* raïde; sa fureur renaît par degrés, et sa main presse avec force le poignard qu'il tient caché sur son sein. Alors Mohauied lui adresse la parole. « Étranger, lui dit-il^ cVst pour toi que celte fête est donnée, et tu refuses de parti* cipcr â nos plaisirs. Pourquoi celte sombre tristesse empreinte sur le visage de mon hôte? — AU, répond Moè9, une passion terrible règne dans mou cœur et le dévore. Mon ennemi m'a ravi Tobjet du plus tendre amour, une femme dont j'étais aimé et que j'allais élever au rang dt
j/i8 L£ GARAVÂNSËRÂIL.
mon épouse. Il la tient captive dans son pérail. Elle gémit de rnoti absence , et sans doute des persécutions de son ravisseur. Je viens dans Amasie, conduit par la vengeance. Je viens pour plonger un poignard dans le cœur de Tennemi qui m'outrage , pour mourir ou délivrer celle que j'aime! — Quoi ! dit Mohamed, tu prétends te faire justice toi-même ! As-tu pehsé qu'Amasie était gouvernée par un barbare , et que les lois qui défi ndent le faible contre les usurpations du fort nous étaient inconnues? Ne viens point usurper le plus beau de mes droits; si les tiens sont justes, je te rendrai ta maîtresse, et je punirai le ravisseur du bien d'autrui. — Toi, Mohamed , s'écrie Moèz avec la plus vive émotion , toi, me rendre justice, lorsqtr après avoir enlevé à Moèz une frmme adorée, la belle Zoraïde, tu la liens enfermée dans ton sérail comme une esclave destinée à tes plaisirs ! — IVloi ! dit Mohamed. — Toi même, tu brûles pour Zoraïde, tu veux usurper un cœur où Moèz règne tout eniier. — Étranger, dit Mohamed en rougissant, j'ignore comment tu as découvert le secret d*tine passion naissante que je me cachais à moimême. Oui, je n'ai pu voir Zoraïde sans l'aimer. Pour la première fois mon cœur s'est senti troubler à l'asprct d'une femme JVi même formé le projet d'unir Zoraïde à mon soft. — Tu ne l'exécuteras pas ce projet insensé. Moèz viendra lui-même t'arracher ta proie. Il n'est pas loin, et la vengeance le suit. — Je ne le crains pas, répond Mohamed avec calme^ il le sait bien. S'il vient comme ennemi, je saurai le combattre; comme ami, je lui ouvrirai mon cœur et mes trésors.... Mais je ne lui rendrai pas Zoraïde. — Te voilà donc ! homme noble et généreux ! Voilà ces vertus dont tu cherches à te parer ! — Pour me tenir un semblable langage, dit Mohamed en souriant, il faut bien que tu comptes sur elles. Mais toi qui prétends me donner des conseils de noblesse et de désintéressement, réponds-moi sans détour. Si Moèz , après m'a voir enlevé une esclave aussi belle que Zoraïde , en était de-
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Vf au ép^rdument amoureux , eût-il été a.«sez généreux pour me la rendre? Tu gardes le silence. Réponds encore. Moèz a-t-il cru *]ue je lui rendrai Zoraïde? — Un moment il Ta pen^é, mais bientôt cette espérance est sortie de son cœur. — Eh bien ! il é^ait injusie. Apprends à me connaître , et ne me crois pas un vil esclave de mes passions , tout prêt à leur sacrifier la justice et la vertu. J'ai aimé Zoraïde, jeTaime encore, et maintenant elle est sons la tente de Moèz. — Juste ciel ! Qu'entends- je ? Zoranle!... O le plus grand , le plus généreux des hommes! Quel nom te donner? £s-tu un ange, es-tu-un dieu ? Connais tu celui que tu viens de recevoir à ta table? Sais-tu bien que je suis Moèz? — Je le savais. — Comment?...— Un homme tel que Moèz ne peut se déguiser. Il n'a pas be>oin de s'entourer des marques de sa puissance, pour montrer qu'il est fait pour commander aux autres hommes. Un de mes officiers t'a reconnu , et sans lui je t'aurais recoimu moi-même Cependant la nuit est avancée ; tu ne peux retourner aujourd hui à ton camp. Demain, au lever du soleil , tu sortiras d'Amasie ; une escorte fidèle te conduira jusqu'aux postes avancés de ton armée. Permets que, pour cette nuit, mon palais suit ton asile. Dors tranquillement sous le toit de Mohamed. La bonne foi va veiller à ta porte ', je n'ai jamais eu d'autre garde. »
On conduit le sultan dnns Tappartement le plus rîche du palais. Il se couche sur un lit somptueux, et s'endort avec cette douce sécurité que Ton goûie sous le toit d'un ami. Le lendemain, à son réveil, une nombreuse et brillante escorte le conduit hors des murs d'Amasie, et ne l'abandonne qu'à l'eut, ée de son camp.
Moèz trouve son armée dans la plus violente agitation. Les chefs, inquiets du sort de leur sultan, ont tout préparé pour un assaut général. Ils ne doutent pas que Moèz ne soit retenu prisonnier par Mahomed , ou n'ait péri dans Amasie. Ils brûlent du désir de le délivrer ou
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de le venger. Cinqiiaate mille bomines , envayéi par le calife Moctaû , viennent d'arriver sous les remparts d\\* masie , et quel que soit le courage des habitants de cette ville assiégée , il est impossible qu'elle résiste plus longtemps à tant de forces réunies contre elle. Moèz, en voyant ce nouveau secours, sent palpiter son cœur d'une noble joie. Il rassemble tous les chefs, et s*adressant au jeune Nervan : « Demain, dit-il, demain je veux entrer dans Amasie. Mais je veux, Nervan, que tu pénètres avant moi dans les murs de cette ville. Va trouver Mohamed de ma part et dis-lui : Le sultan Moèz est venu t'assiéger avec une armée formidable , mais tu Tas vaincu avec ta seule vertu. Il avoue sa défaite, et proclame la victoire.; il se croyait grand parce qu'il était fort ; il reconnaît qua tu es plus grand que lui , parce que tu es vertueux ; sa grandeur est hors de lui , elle e«t dans Tarmée qui le seconde ; la tienne est eu toi , dans ton âme. Elle ne dépend ni des hommes, ni des événements, et Mohamed, sous le diaume , serait plus grand encore que le phi» puissant des rois. Moèz te demande la paix et ton amitié. Faire la guerre à Mohamed, c'est la déclarer au dieu dont il est rimage. Qu'il conserve la ville d' Amasie et toute la contrée délicieuse qui porte ce nom : heureux, mille fois heureux les peuples soumis à sa puissance !.. .. a
Qui peind ait l'étonneincnt des chefs ? quel est celui qu'ils doivent le plus admirer, ou de Moèz ou de Mohamed ? ou de l'homme qui vient de remporter ce. te subliuie victoire, on de celui qui publie si hautement la gloire de son vainqueur P
Nervan part pour Amasie, et dès le soir même, les portes de la ville sont ouvertes aux soldats de Moèz. A l'accueil qu^ils reçoivent, on croirait qu'ils rentrent dans leur pairie, après une longue absence. La ville est illuminée pendant quinze jours de suite ; les fêtes les plus variées succèdent aux combats , et les font oublier. Moèz et Mohamed f^e jui'cnt une éternelle amilié. Ils sont trop
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grands tous deux pour ne pa9 tenir ce serment ; ecr Ionique deux belles âmes se haïssent, c'est qu'elles ne se eon* naissent pas.