CHAPITRE XXXin
HISTOIRE DES TROIS MÀHCflANDS D'ESPRIT*
« Trois vieillards, que je reconnus soudain pour des déserteurs du royaume de SImplicie, venaient d'arriver dans cette grande ville en même temps que moi j une foule immense s'était rassemblée autour d'eux. Ces vieillards avaient fait une provision assez considérable des fioliw^ qu'ils avaient trouvées dans le kiosque. Ils avaient bu quel*ques gouttes de la liqueur^ mais ils s'étaient bien gardés de l'épuiser. La vieillesse est prévoyante, et la prévoyance économe.
» L'un d'eux, qui venait de boire â4 Vt6prit de ealeuï, dit aux deux autres : « Mes chers amis, Tesprit, comme vous savez , est une marchandise rare et très-courue ; chacun veut en avoir , mais n'en a pas qui veut Si vous m'en croyez , nous nous contenterons de celui que nous venons d'acquérir , et nous vendrons , à grand prix, le reste de nos bouteilles. Oui, mettons- nous marehandi d'esprit .' c'est le moyen le plus sûr de faire en peu de temps une grande fortune. «
â8A . BARDOUG.
» Les deux autres vieilfards fout quelques objections, et répondent au premier: «Vendre de Tesprit! vous n^y pensez pas. Chacun croit en avoir assez. Nous trouverons des gens disposés à se moquer de nous, mais des acheteurs.... Que vous, jugez superficiellement les hommes ! répond le premier vieillard en souriant. Chacun dans ïe monde veut paraître content de Pesprit qu'il a reçu de la nature; mais, croyez moi, on veut en imposer. aux autres ; on ne peut guère s'en imposer à soi-même. L'homme vraiment supérieur est celui de tous qui est le moins sûr de sa supériorité. Le sot, oui , le sot même, malgré son ton tranchant et ses manières décidées, n'est pas, dans tous les moments de la vie , intimement persuadé de son mérite. On commencera par se moquer de nous, sans doute ; il faut s'y attendre. On ne viendra point nous acheter de Tesprit publiquement, comme on va prendre des glaces et du sorbet; mais peut-être chacun viendra-til nous trouver en secret et à Pinsu de son voisin. Le pisaller , d'ailleurs , si nous ne trouvons pas le débit de notre marchandise , c'est de la garder pour nous-mêmes. Yous me répondrez peut-être que si nous vendons tout l'esprit qui reste dans nos bouteilles , ceux qui l'auront ^cheté se trouveront plus spirituels que nous? J*en conviens; mais, que nous importe! nous aurons beaucoup d'or ; et quand on a beaucoup d'or, on a toujours assez d'esprit.»
» Ce discours fit une vive impression sur les deux autres vieillards; ils suivirent le conseil du premier, et tous trois se mirent en route pour Samarcande.
» Ils avaient prévu qu'on se moquerait d'eux d'abord , et ils. ne s'étaient pas trompés. Les marchands d'esprit mirent le peuple en belle humeur; des huées, des cris, des injures, de grosses plaisanteries slélèvent de tous côtés : car c'est ainsi que se déploie la belle humeur du peuple.
» Au milieu de ce tumulte général, une espèce d'imbécile, qui depuis vingt ans était l'objet de la risée publi-