CHAPITRE xxxm. A
que, arrive sur la place deSamarcande. Ce pauvre homme s'appelait jilani, et n'avait d'intelligence que tout juste ce qu'il en faut pour porter le nom d'hoiiime , ce qui n'est pas beaucoup dire.
» Mani s'appcoche des trois vieillards^ et les regarde dans l'attitude d'un stupide étonnement. A l'aspect de Mani, le peuple s'écrie : «Voyons, voyons s'ils disent la vérité ; s'ils parviennent à donner de l'esprit à Mani , ils pourront en vendre à bien d'autres. » On s'empare donc du pauvre Mani ; on le porte devant les vieillards, qui, profitant de cette heureuse circonstance, lui font avaler quelques gouttes de la liqueur contenue dans une de leurs fioles. Tout le peuple est dans l'attente la plus vive.
» A peine les lèvres de Mani se sont-elles iniprégnées de cette liqueur merveilleuse , qu'il demande un moment de silence, et l'on se tait. L'esprit qu'il vient de boire se trouve être, par hasard, de Vesprit des politiques. Tout à coup il monte sur une petite éminence, et fait un discours fort éloquent , dans lequel il développe les ressorts les plus secrets des gouvernements de l'Asie. Il parle des forces du sophi, des trésors du grand Mogol, delà guerre du Tibet, comme s'il n'avait jamais été occupé que de ces imposantes bagatelles.
» Je n'essaierai point de peindre la surprise et l'admiration du peuple de Samarcande ; les plus incrédules sont convertis. On ne doute plus , après une telle expérience , que l'esprit mis en vente ne soit de très-bonne qualité. Les savants, les ignorants , raisonnent et déraisonnent à qui mieux mieux. Le fait est bien avère, et les opinions ne sont partagées que sur les causes de la révolution subite opérée dans les facultés intellectuelles du pauvre Mani.
» Cependant personne n'osait encore se présenter pour éprouver Tefilcacité de la liqueur -, mais quand on eut dit sur ce sujet tout ce qu'on savait et ce qu'on ne savait pus,
les diieoun dans réflexion firent plaee aux réflexions ai-l^icieuses. Chacun retiré chez soi, se dit intérieureonent : « J*ai de Tesprit sans doute , mait s'il m'était possible d*en augmenter la dose ? Je ne vois pas quel inconvénlmiC il y aurait à cela. — Mon voisin le poète, se dit le né^ciant, me traite avec beaucoup de dédain, parce que je ne fais point de vers; je ne serais point fâché, pour rhumi'lier un peu, d Voir un talent qui lui donne tant d'orgneil. — Mon voisin le négociant» se dit le poète, me traite areo un certain air de hauteur , parce que je suis pauvre et qu*il a fait une grande fortune : comme sUl n'était pas plus difficile de faire un bon ouvrage qu'une bonne affiiire^ Il faut que je tâche de me procurer la sorte d'esprit avec laquelle on fait une brillante fortune, l'esprit du- cam^ meree ; j'aurai tout à la fois la considération attachée au mérite, et les jouissances que donnent les richesses, m
wAinsi, chacun conçoit l'espoir, non d'augmenter lapor* tion d'écrit qu'il possède et dont il a besoin , mais d'acquérir la sorte d'esprit qu'il n'a pas et dont il n'a que fliire^ Les mathématiciens, les savants, veulent être des hommee d'État, des politiques ; les avocats, des législateurs. Le musicien veut être poète , le guerrier veut être courtisan , et les courtisans veulent réunir toutes les sortes d'esprit» pour pouvoir parler de tout, suivant les ciroeoatancM. Mab, comme l'esprit se vend très-cher , les courtisans sont bien obligés de se contenter d'une trte-petite por*» tion de la liqueur contenue dans chaque fiole.
» Les femmes suivent avec avidité l'impulsion générale ; elles adiètent beaucoup d'esprit, mais non de cet esprit fin et délicat qui est l'apanage de leur sexe, et qui pro-» longe l'empire de leurs charmes : elles se croient tout» asses bien pourvues de cet esprit là; mais elles veulent que leurs pensées soient , pour le moins , au niveau de celles de leurs maris.
» L'esprit vendu par les trois marchands produit bientôt de merveilleux effets. Les oommerçatits , les ban-»