‹ Œuvres du Comte de Lacépède: comprenant l'histoire naturelle des ..., Volume 2Chapitre 202 sur 658 · Discours sur la nature des poissons · texte numérisé non relu

Discours sur la nature des poissons

LE SCOMBRE THON

être comptés parmi ces dernières espèces.

Telles sont les particularités de la conformation extérieure et intérieure du thon , que nous avons cm com enable d'indiquer. Les couleurs qui le distinguent ne sont pas très-variées , mais agréables et brillantes : >s côtés et le dessous de l'animal présentent l'éclat de l'argent; le dessus a la r.uancc de l'acier poli; l'iris est argenté, H sa circonférence dorée ; toutes les nafeoires sont jauecs ou jaunâti es , excepté h première du dos, les thoracines et la «caudale , dont le ton est d'un gris plus ou moins foncé.

Les anciens donnoient différens noms aux scombres qui sont l'objet de cet article, suivant l'âge et par conséquent le degré de développement de ces animaux. Pline rapporte qu'on nommoit eordyles les thons très-jeunes qui, venant d^é clore dans la mer Noire , repassoient , pendant l'automne, dans l'Hellespont et dans la Méditerranée, à la suite des légions nombreuses des auteurs de leurs jours. Arrivés dans la Méditerranée, ils y portaient le nom de pélamides pendant les premiers mois de leur croissance ; et ce n'étoit qu'après un an que la dénomination de thon leur étoit appliquée.

Nous avons cru d'autant plus utile de faire mention ici de cet antique usage des Grecs ou Romains, que ces expressions de cordyU et de pétamide ont été successivement employées par plusieurs auteurs anciens et modernes dans des sens très-divers ; qu'elles servent maintenant à désigner deux . espèces de scombres, le guare et la bonite, très-différentes du véritable thon ; et qu'on ne sauroit prendra trop de soin pour éviter la confusion qui n'a régné que trop longtemps dans l'étude de l'histoire naturelle.

Des animaux marins très-grands et trèspuissans, tels que des squales et des xiphias, sont pour les thons des ennemis dangereux, contre les armes desquels leur nombre et leur réunion ne peuvent pas toujours les défendre. Mais , indépendamment de ces adversaires remarquables par leur force ou par leurs dimensions , le thon expire quelquefois victime d'un être bien petit et bien foible en apparence, mais qui, par les piqûres qu'il lui fait et les lourmens

Î|u'il lui cause , l'agite , l'irrite , le rend ùrieux , à peu près de la même manière que le terrible insecte ailé qui régne dans les déserts brûlans de l'Afrique , est le fléau le plus funeste des panthères, des tigres et

des lions. Pline savoit qu'un animal dont il compare le volume à celui d'une araignée, et la figure à celle du scorpion, s'attachoit ou thon, se plaçoit auprès Ou audessous de l'une de ses nageoires pectorales, s'y cramponnoit avec Torce , le piquoit de son aiguillon, et lui causoit une douleur si vive , que le scombre , livré à une sorte de délire , et ne pouvant, malgré tous ses efforts , ni immoler ni fuir son ennemi , ni apaiser sa souffrance cruelle , bondissoit avec violence au-dessus de la surface des eaux, la parcouroit avec rapidité, s'agitoit en tout sens, et ue résistant plus à son état aflïcux, ne connoissant plus d'autre danger que la durée de son angoisse, excédé > égaré , transporté par une sorte de rage , s'élançoit sur le rivage Ou sur le pont d'un vaisseau, où bientôt il tvouvoit dans la mort la fin de son tourment V

C'est parce qu'on a bien observé dans les thons cette nécessité funeste de succomber sous les ennemis que nous venons d'indiquer, l'habitude du succès contre d'autres animaux moins puissans, le besoin d'une grande quantité de nourriture , la voracité qui les précipite sur des alimens de différente natore , leur courage habituel, l'audace qu'ils montrent dans certains dangers, la frayeur que leur inspirent cependant quelques objets , la périodicité d'une partie de leurs courses , l'irrégularité de plusieurs de leurs voyages et pour les temps et pour les lieux, la durée de leurs migrations, et la facilite de traverser d'immenses portions de la mer, qu'on a très-bien choisi les époques, les endroits et les moyens les plus propres, à procurer une pêche abondante des scombres qui nous occupent dans ce moment.

En effet, oa peut dire, en général, qu'on trouve le thon dans presque toutes les mers chaudes ou tempérées de l'Europe , de l'Asie , de l'Afrique et de l'Amérique ; mais on ne rencontre pas un égal nombre d'individus de cette espèce dans toutes les saisons , ni dans toutes les portions des mers qu'ils fréquentent. Depuis les siècles les plus reculés de ceux dont l'histoire nous a transmis le souvenir, on a choisi certaines plages et certaines époques de l'année pour la recherche des thons. Pline dit qu'on ne pêchoit ces scombres dans l'Hellespont, la Propontide

4. Rondelet a fait représenter sur la figure du thon qu'il a publiée le petit animai dont FUm h parlé.

et le Pont-lSuxin, que depuis le commencement du printemps jusque \cis la fin de l'automne. Du temps de Rondelet; c'està-dire , vers le milieu du seizième siècle, c*étoit au printemps, en automrie , et quelquefois pendant l'été, qu'on prenait une grande quantité de thons prés des cotes d'Espagne, et particulièrement vers le détroit de Gibraltar1. On s'occupe de la pèche de ces animaux sur plusieurs rivages de France et d'Espagne voisins de l'extrémité occidentale de. la chaîne des Pyrénées, depuis les premiers jours de floréal jusqu'en brumaire; et on regarde comme assez assuré sur les autres parties du territoire français qui sont baignées par l'Océan , que

LE SCOMBRE THON

prend ad doigt *, à la eannt1, au Ubouret1,

au grand couple 4. .

Mais parlons rapidement de procédés pV:s compliques dont se composent les pérh es des scombi es-thons faites de conçoit par un grand nombre de marins. Exposons d'abord celle qui a lieu avec des thonnair.es; nous nous occuperons un instant, ensuite, de celle pour laquelle on construit des madragues.

On donne le nom de thonnaire ou tonnaire à une enceinte de filets que l'on forme promptement dans la mer pour arrêter les thons au moment de leur passage. On a eu pendant long-temps recours à ce genre d'industrie auprès de Collioure. où

l'arrivée des maquereaux annonce celle ' on le pratiquait , et 0(1 peut-être on le pra-

des thons, qui les poursuivent pour les dévorer.

Ces derniers scombres montrent en effet une si g ande avidité pour les maquereaux , qu'il suffit, pour les attirer dans un piège, de leur présenter un leurre oui en imite grossièrement la forme. Ils se jettent avec la même voracité sur plusieurs autres poissons et particulièrement sur les sardines ; et voilà pourquoi une image même trésimparfaite d'un de ces derniers animaux est, entre les mains des marins, nn appât qui entraîne les thons avec facilité. On s'est servi de ce moyen avec beaucoup d'avantage jdans plusieurs parages, et principalement auprès de Rayonne, ou un bateau allant à la voile tratnoit des lignes dont les haims étoient recouverts d'un morceau de linge, ou d'un petit sac de toile en forme de sardinç, et ramenoit ordinairement plus de cent cinquante thons.

Mais ce n'est pas toujours une vaine apparence que l'on présente à ces scombres pour les prendre à la ligne : de petits poissons réels, ou des portions de poissons assez grands, sont souvent employés pour garnir les haims. On proportionne d'ailleurs la grandeur de ces haims. ainsi que la grosseur des cordes ou des lignes, aux dimensions et à la force des thons que l'on s'attend à rencontrer; et de plus, en se servant de ces haims et de ces lignes, on cherche à prendre ces animaux de diverses manières, suivant les différentes circonstances dans lesquelles on se trouve : on les

1. On * quelquefois pris un assez grand nombre de thons auprès deConil , village voisin de Cadix, pour qu'on ait écrit que la pèche de ces animaux donnoîl au doc dé Médina Sidonia un ''cvajWwn* 8yW0 wwiMs.

tique encore . chaque année , depuis le mois de prairial jusqu'au commencement de celui de vendémiaire. Pour favoriser la prise des thons, les habitons de Collioure entretonoient, pendant la belle saison, deux hommes expérimentés qui, du haut de deux promontoires, obseï voient l'arrivée de ces scombi es vers la côte. Dès qu'ils apercevoient de loin ces poissons qui s'avancoientpar bandes de deux ou trois mille,

i. On nomme pêche au doigt celle qui se fait avec uneligne siir pie non suspendue a une perche.

2. On dit que l'on pêche h la canne, On à ta canetie, lorsqu on se sert d'une canne , au perche déliée, au bout de humelle en a empilé un kaim, c'est-à-dire , attaché la ligne » etc.

3. ],e libouret est un instrument composé d'une corde ou ligne principale, h l'extrémité de laquelle est suspendu un poids de plomb. La corde passe an travers d'un morceau de bois d'une certaine longueur, nomme avalette. Ce morceau de bois est percé dans un de ses bouts, de manière a pouvoir tourner librement autour de la corde. Cette avalette est d'ailleurs maintenue , a une petite distance du plomb, par deux nœuds que Ton fait h la corde , l'un au-de&ous et l'autre audessus de ce morceau de bois. Au bout de l'avaleltp. opposé a celui que la corde traverse on attache une ligne garnie de plusieurs empiles on pet i tes I ignés * qui portent des haims , et qui sont de différentes longueurs, pour ne point s'embarrasser les unes dans les autres. Cet instrument sert communément pour les pèches sédentaires, le poids de plomb portant toujours sur le foud de la mer ou des rivières.

4. Un couple est ni, fil de fer «n peu courbé, dont chaque bout porte une pile ou empile , ou petite ligne garnie de haims , et qui est suspendu par le milieu a uneligne principale assez longue, et tenue par des pêcheurs dont là barque va a la voile.

* Voye», dans l'article de la raie bouclé* , lion d'une empile,

LR SCOMME THOW.

Vfr

il? en avertiaseient les pécheurs en déployant an pavillon , par le moyen duquel ils indiquoient de plus l'endroit où ces animaux alloient aborder. A la vue de ce pavillon, de grands cris de joie se faisoient entendre, et annonçaient l'approche d'une pèche dont les résultats importai!» étoient toujours attendus avec une grande impatience. Leshabitans couroient alors vers le port , où les patrons des bâlimens pécheurs s'empressoient de prendre les filets nécessaires, et de faire entrer dans leurs bateaux autant de personnes que ces embarcations pouvoienl en contenir , afin de ne pas manquer d'aides dans les grandes manœuvres qu'ils alloient entreprendre.

Quand tous les bateaux étoient arrivés à l'endroit où les thons étoient réunis , on jetoit à l'eau des pièces de filets , lestées et flottées; et on en formoil une enceinte demi-circulaire, dont la concavité étoit tournée vers le rivage, et dont l'intérieur était appelé jardin. Les thons renfermés dans ce jardin s'agitoient entre la rive et les filets, et étoient si effrayés par la vue seule des barrières qui les a voient subitement environnés, qu'ils osoient à peine s'en approcher à la distance de six ou sept mètres.

Cependant, à mesure que ces scombres s'avancoient vers la plage, on resserroit l'enceinte, ou plutôt on en fornoit une nouvelle intérieure et concentrique à la première , avec des filets qu'on avoit tenus en réserve. On laissoit une ouverture à cette seconde enceinte jusqu'à ce que tous les thons eussent passé dans l'espace qu'elle embrassoit; et en continuant de diminuer ainsi . par des clôtures successives, et toujours d'un plus petit diamètre, l'étendue dans laquelle les poissons étoient enfermés, on panenoità les retenir sur un fond recouvert uniquement par quatre brasses d'eau : alors on jetoit dans ce parc maritime un grand boulier1, espèce de seine , dont le milieu est garni d'une manche. Les thons, après avoir tourné autour de ce fi-

. 4. On appelle boulier, sur la côte voisine de Narbonne , el sur plusieurs autres côt< s de la Méditerranée, un (ilei semblable à Vaissaague *, et formé de d»-ux bras qui aboutissent à une manche. Son ensemble esl composé de plusieurs pièces dont les inaillessonl de différentes grondeurs. Pour faire les bras on assemble, premièrement, douze piec<« , dites atlas , dont le* mailles sont de cinq centimètres en carré ; secondement , qua-

Ataa'igue, ou ti*nu$ua , *oi-ie i\v têtue ou de filet en ii.ij pr , «mi tisap- dans la H* diten-aiii-e , el qui i% au milieu de ta largeur. Une «apece de tan ou de poche.

let , dont le» aMea font cowfces, s'enfoaçoient dans la poche ou manche : on awnoit , à force de bras, le boulier su- > rivage ; on prenoit les petits po.&oi .> .m-f la main, les gros avec des croches : o.» les chargeoit sur les bateaux pèrhe.u.s, ci ou les transportait au port de Gollioure. Une seule pèche produisoit quelquefois plus de quinze mille myriagrammes de liions ; cl pendant un printemps dont on a conservé avec soin le souvenir, on prit dans une seule journée seize mille thons, dont chacun pesoit de dix à quinze kilogrammes.

11 est des parages dans la Médite: innée où l'on se sert, pour prendre des thons, d'un filet auquel on a donné le nom de scombriére , de combrière , de courant ile , qu'on abandonne aux cou i ans, et qui va,

Ï>our ainsi dire, au-devant de ces scombres, esquels s'engagent el s'embarrassent clans ses mailles. Mais hàtons-nous de parler du moyen le plus puissant de s'emparer d'une grande quantité de ces animaux si recherchés ; occupons-nous d'une des |>èehes les plus importantes de celles qui ont lieu dans la mer ; jetons les yeux sur la pêche poui laquelle on emploie la madrague. ISousen avons déjà dit un mot en traitant de la raie mobular ; tâchons de la mieux décrire.

On a donné le nom de madrague l à un grand parc qui reste construit dans la mer, au lieu d'être établi pour chaque pêche, comme les thonnaires. Ce parc forme nue vaste enceinte distribuée en plusieurs chambres, dont les noms varient suivant les pays : les cloisons qui forment ces chambres sont soutenues par des flottes de liège, étendues par un lest de pierres , et maintenues par des cordes dont une extrémité est attachée à la tête du filet , et l'autre amarrée à une ancre. Gomme les madragues sont destinées à

tone pièces dite* de deux doigts , dont les mailles ont trente-sept millimètres en carré ; el troisièmement, dix pièces de pousal, pouseaux , pou» ceaux, donl les mailles ont près de deux centimètres d'ouverture. Tout cet assemblage a depuis cent vmjçt jusqu'à cent quai re?vingts brasses de longuiur. Quant au corps de la maiiclie, qu'on nomme aussi bourse, ou coup , il est composé de six pièces, dites de quinze-vingts , dont chaque maille a douze millimètres d ouverture, et secondement , de huit pièces appelées de brassade, dont les mailles sont a peu près de huit millimètres.

1. Le mot de madrague, ou de mandragut, doit avoir été employé par des Mars illais descendus des Phocéens , à cause du mot grec /xoLvdpai, tnandra, qui signifie pare, enclos, enceinte.

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arrêter les grandes troupes de thons , au moment où elles abandonnent les rivages pour voguer en pleine mer, on établit entre la rive et la grande enceinte une de ces longues allées que Ton appelle chasses : les thons suivent cette allée, arrivent à la madrague , passent de chambre en chambre , parcourent quelquefois, de compartiment eu compartiment , une longueur de plus de mille brasses, et parviennent enfin à la dernière chambre, que Ton nomme chambre de la mort, ou corpon , ou cQrpou. Pour forcer ces scombres à se rassembler dans ce corpou qui doit leur être si funeste , on les pousse et les presse , pour ainsi dire , par un filet long de plus de vingt brasses * , que Ton tient tendu derrière ces poissons par le moyen des deux bateaux , dont chacun soutient un des angles supérieurs du filet, et que Ton fait avancer vers la chambre de la mort. Lorsque les poissons sont ramassés dans ce corpou , plusieurs barques chargées de pêcheurs s'en approcheut; on soulève les filets qui composent cette enceinte particulière , on fait monter les scombres très-près de la surface de l'eau , on les saisit avec la main , ou on les enlève avec des crocs.

La curiosité attire souvent un grand nombre de spectateurs autour de la madrague ; on y accourt comme à une fête ; on rassemble autour de soi tout ce qui peut augmenter la vivacité du plaisir ; on s'entoure d'instrumens de musique : et quelles sensation fortes et variées ne font pas en effet éprouver l'immensité de la mer , la pureté de l'air, la douceur de la température, l'éclat d'un soleil vivifiant que les flots mollement agités réfléchissent et multiplient , la fraîcheur des zéphyrs, le concours des bâti mens légers, l'égalité des marins, l'adresse des pêcheurs, le courage de ceux qui combattent contre d'eu ormes animaux rendus plus dangereux par leur rage désespérée, les élans rapides de l'impatience,' les cris de la joie , les acclamations de la surprise , le son harmonieux des cors , le retentissement des rivages, le triomphe des vainqueurs, les applaudissemens de la multitude ravie!

Mais nous , qui écrivons dans le calme d'une retraite silencieuse l'histoire de la Nature , nV bandonnons point notre raison au charnu» d'un spectacle enchanteur; osons, au milieu des transports de la joie, faire entendre la voix sévère de la philoso-

t. On nomme ce filet engarre.

phie ; et si les lois conservatrices de Petpèce humaine nous commandent des sacrifices sans cesse renouvelés de milliers de victimes, n'oublions jamais que ces victimes sont des êtres sensibles; ne cédons à la dure nécessité que ce qu'il nous est impossible de lui ravir; n'augmentons pas, par des séductions que des jouissances plus douces peuvent si facilement remplacer, le penchant encore trop dangereux qui nous entraine vers une des passions les plus hideuses, vers une cruelle insensibilité; effaçons, s'il est possible, du cœur de l'homme cette empreinte encore trop profonde de la féroce barbarie dont il a eu tant de peine à secouer le joug ; enchaînons cet instinct sauvage qui le porte encore à ne voir la conservation de son existence que dans la destruction; que les lumières de la civilisation l'éclairent sur sa véritable félicité ; que ses regards avides ne cherchent jamais les horreurs de la guerre au milieu de ta paix des plaisirs, les agitations de la souffrance à côté du calme du bonheur, la rage de la douleur auprès du délire de la joie ; qu'il cesse d'avoir besoin de ces contrastes horribles; et que la tendre pitié ne soit jamais contrainte de s'éloigner, en gémissant, de la pompe de ses fêtes.

Au reste, il n'est pas surprenant que, depuis un grand nombre de siècles , on ait cherché et employé un grand nombre de procédés pour la pêche des thons: ces scombres, en procurant un aliment très-abondant, donnent une nourriture très-agréable. On a comparé le goût de la chair de ces poissons à celai .des acipencères esturgeons, et par conséquent à, celui du veau. Ils engraissent avec facilité; et l'on a écrit qu'il'se ramassoit quelquefois une si grande quantité de substance adipeuse dans la partie inférieure de leur corps , que les tégumens de leur ventre en étoient étendus au point d'être aisément déchirés par de légers frottemens. Ces poissons avoient une grande valeur chez les Grecs et chez les autres anciens habitans des rives de la Méditerranée , de la Propontide , de la mer Noire ; et voilà pourquoi, dés une époque bien réculée, ils avoient été observés avec assez de soin pour que leurs habitudes fussent bien connues Les Romains ont attaché particulièrement un grand prix à ces scombres, surtout lors-( que, asservis sous leurs empereurs, ils ont voulu remplacer par les jouissances du luxe les plaisirs de la gloire et de la liberté; "et comme nous ne croyons pas inutile aux progrès de la morale et de l'économie po-

LE SCOMBRE THON

blique, d'indiquer à ceux qui cultivent ces sciences si importantes toutes les particularités de ce goût si marqué que nous avons observé dans les anciens pour les alimens tirés des poissons, nous ne passerons pas sous silence les petits détails que Pline nous a transmis sur la préférence que les Romains de son temps donnoient à telle ou telle portion des scombres auxquels cet article est consacré. Ils estimoient beaucoup la tête et le dessous du ventre ; ils recherchoient aussi le dessous de* la poitrine, qu'ils regardoient cependant comme difficile à digérer, surtout quand il n'étoit pas très-frais ; ils ne faisoient presque aucun cas des morceaux voisins de la nageoire caudale, parce qu'ils ne les trouvoient pas assez gras ; et ce qu'ils préféraient à plusieurs autres alimens, étoit la portion la plus proche du gosier ou de l'oesophage. Ces mêmes Romains savoient fort bien conserver les thons, en les coupant par morceaux , et en les renfermant dans des vases remplis de sel ; et ils donnoient à cette préparation le nom demélandrye (metfindrya), à cause de sa ressemblance avec des copeaux un peu noircis de chêne , ou d'autres arbres. Les modernes ont employé le même procédé. Rondelet dit que ses contemporains coupoient les thons qu'ils vouloient garder par tranches ou darnes, et qu'on donnoit à ces darnes imbibées de sel le nom de thonnine ou de tarentella, parce qu'on en apportoit beaucoup de Tarente.

Très- souvent, au lieu de se contenter de saler les thons par des moyens à peu prés semblables à ceux que nous avons exposés en traitant du gade morue, on les marine après les avoir coupés par tronçons, et en les préparant avec de l'huile et du sel. On renferme les thons marines dans des barils, et on distingue avec beaucoup de soin ceux qui contiennent la chair du ventre , préférée aujourd'hui par les Européens comme autrefois par les Romains, et nommée panse de thon, de ceux dans lesquels on a mis la chair du dos, que Ton appelle dos de thon; ou simplement thonnine*.

Comme les thons sont ordinairement très-gras , il se détache de ces poissons , lorsqu'on les lave et qu'on les presse pour les saler, une huile communément assez abondante, qui surnage promptement, que

1. Les anciens faisoient saler les m eslins du thon , ainsi que les œufs de ce scômbre , qui servent encore de nos jours , sur plusieurs cotes, et particulièrement sur celles de la Grèce , a faira ne sorte de poutargue.

l'on ramasse avec facilité, et qui est employée par les tanneurs.

11 est des mers dans lesquelles ces scombres se nourrissent dcmoHusques assez maifaisans pour faire éprouver des accidens graves à ceux qui mangent de ces poissons, sans avoir pris la précaution de les faire vider avec soin , et même pour contracter dans des portions de leur corps réparées pendant long-temps par des substances ' vénéneuses , des qualités très-funestes : tant il semble que sur toutes ses productions, comme dans tous ses phénomènes, la Nature préservatrice ait voulu placer un emblème, de la prudence tutélaire, en nous montrant sans cesse l'aspic sous les fleurs, et l'épine sur la lige de la rose.

LE SCOMBRE GERMON »

Cette espèce de scombre a été Jusqu'à pcésent confondue par les naturalistes, ainsi que par les marins, avec les autres espèces de son genre. Elle mérite cependant, à beaucoup d'égards , une attention particulière , et nous allons tâcher de la faire connoitre sous ses véritables traits , en présentant avec soin les belles observations manuscrites que Comme rson nous a laissées au sujet de cet animal.

Le germon , dont la grandeur approche de celle des thons, a communément plus d'un mètre de longueur; et son poids > presque toujours au-dessus d'un myriagramme , s'étend quelquefois jusqu'à trois. Sa couleur est d'un bleu noirâtre sur le dos, d'un bleu très-pur et très-beau sur le haut des côtés , d'un bleu argenté sur le bas de ces mêmes côtés , et d'une teinte argentée sans mélange sur sa partie inférieure. On voit , sur le ventre de quelques individus , des bandes transversales ; mais elles sont si fugitives, qu'elles disparaissent avec rapidité lorsque le scombre expire , et même lorsqu'il est hors de l'eau depuis quelques instans. L'animal est allongé et un pen conique à ses deux extrémités ; la tête revêtue de lames écailleuses, grandes et brillantes ; le cor^ recouvert, ainsi que la queue , (récailles petites , pentagones, ou plutôt presque arrondies.

Un seul rang de dents garnit chacune

4. Consultez , au sujet des poissons vénéneux le Discours sur lanaturê d* eu animaux,

2. Gtrmçrn , par plusieurs narigateurs français j Umgm oreiU)*, par, d'autre» navigateurs.

LE SCOMiiKE GERMON.

des deux mâchoires , dont l'inférieure est d'ailleurs plus avancée que la supérieure.

L'intérieur de la bouche est noirâtre dans son contour; la langue courte, un peu large , arrondie par-devant , cartilagineuse et rude ; le palais raboteux comme la langue; Fouveriure de chaque narine réduite à une sorte de fente ; chaque <*omruissure marquée par une prolongation triangulaire de la mâchoire supérieure ; l'œil grand et un peu convexe ; l'opercule branchial composé de deux pièces dénuées d'écaillés semblables à celles du dos, resplendissantes de l'éclat de l'argent , et dont la seconde s'étend en croissant autour de la première , et en borde le contour postérieur.

On peut voir au-dessous de cet opercule une membrane branchiale blanchâtre dans sa circonférence , et noirâtre dans le reste de sa-surface ; un double rang de franges compose chacune des quatre branchies : -l'os demi-circulaire du premier de ces organes respiratoires présente des dents longues et fortes , arrangées comme ce^cs d'un peigne; l'os du second n'en offre que de moins grandes; et l'arc -du troisième ainsi que celui du quatrième ne sont que raboteux '. Les nageoires pectorales ont une largeur égale au douzième, ou à peu près, de fa largeur totale du scombre; leur longueur est telle, qu'elles dépassent Pou\erture de l'anus, et parviennent jusqu'aux premières petit es. nageoires du dessous de la queue. Elles sont de plus en forme de faux, fortes, roides, et, ce qu'il faut surtout ne pas négliger d'observer, placées chacune au-dessus d'une fossette, ou d'une petite cavité imprimée sur le côté du poisson, de la même grandeur et de la même figure que cet instrument de natation, et dans laquelle cette nageoire est reçue en partie lorsqu'elle est en repos. Un appendice charnu occupe d'ailleurs, si je puis employer ce mot, l'aisselle supérieure de chaque pectorale.

Une fossette analogue est, pour ainsi dire , gravée au-dessous du corps , pour loger les nageoires thoracines , qui sont situées au-dessous des pectorales, et qui, presque brunes à l'intérieur, réfléchissent

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