ROUGET. M
abrutis par leurs débauches, méloient à leurs dégoûtantes orgies le barbare plaisir de faire expirer entre leurs mains un des mulles rougets, afin de jouir de la variété des nuances pourpres, violettes ou bleues, qui se succédoient depuis le rouge du cinabre jusqu'au blanc le plus pâle, à mesure que l'animal, passant par tous les degrés de la diminution de la vie, et perdant peu à peu les forces nécessaires pour faire circuler dans les ramifications les pi us extérieures de ses vaisseaux le fluide auquel il a\oit dû ses couleurs en même temps que son existence *, parvenoit enfin au terme de ses souffrances longuement prolongées. Des mouvemens convulsifs marquoient seuls, avec les dégradations des teintes, l'approche de la fin des tourmens du rouget. Aucun son, aucun cri plaintif, aucune sorte d'accent touchant, n'annonçoient ni la vivacité des douleurs, ni la mort qui alloit les faire cesser. Les mulles sont muets comme les autres poissons ; et nous aimons à croire, pour l'honneur de l'espèce humaine, que ces Romains, malgré leur avidité pour de nouvelles jouissances qui échappoient sans cesse à leurs sens émonsses par l'excès des plaisirs, n'auroient pu résister à la plainte la plus foible de leur malheureuse victime : mais ses tourmens n'en étoient pas moins réels ; ils n'en étoient pas moins les précurseurs de la mort. Et cependant le goût de ce spectacle cruel ajouta une telle fureur pour le possession des mulles, au désir raisonnable, s'il eût été modéré, de voir ces animaux animer par leurs mouvemens et embellir par leor éclat les étangs et les viviers, que leur prix devint bientôt excessif : on donnoit quelquefois dé ces osseux leur poids en argent *. Le Goliodore, objet d'une des satires de Juvénal, dépensa 600 sesterces pour quatre de ces mulles. L'empereur Tibère vendit 4000 sesterces un rouget du poids de deux kilogrammes, dont on lui a voit fait présent. Un ancien consul, nommé Célére, en paya un 8000 sesterces ; et selon Suétone, trois mulles furent vendus 30,000 sesterces. Les Apicius épuisèrent les ressources de leur art pour parvenir à trouver la meilleure manière d'assaisonner les mulles rougets, et c'est au sujet de ces animaux que Pline s'écrie : « On s'est plaint de voir des euisi-