TROISIÈME VUE DE LA NATURE
et les seconds en s'enfoncent dans les profondeurs de l'Océan. On diroit du moins que, par le vol et la natation, les oiseaux et les poissons laissent, pour ainsi dire , entre leurs actions, une teiie distance, qu'on ne pourroit en donner une idée gu'en la comparant à, celle qui sépare le fond des mers, des plus hantes régions de | atmosphère ; et cependant, malgré cette grande dissemblance apparente, les habitudes les p^us générales et les plus remarquables des poissons et des oiseaux montrent les rapports les plus frappans. La natation et le vol ne sont, pour ainsi dire, que le même acte exécuté dans des fluides différens. Les instrument qui les produisent, les organes qui les favorisent, les mouvemens qui les font naître, les accélèrent, les retardent ou les dirigent ; les Obstacles qui les diminuent, les détournent ou les suspendent, sont semblables ou analogues ; et d'après ce rapport ai remarquable, nous ne serons pas étonnés de toutes les analogies, secondaires que nous trouverons entre les mœurs des oiseaux et celles des poissons.
En effet, l'aile de l'oiseau et la nageoire du poisson diffèrent l'une de l'autre bien moins qu'on ne le çrokoit au premier coup d'œii ; et voila pourquoi, depuis les anciens naturalistes grecs jusqu'à nous, le nom d'aile a été si souvent donné a cette nageoire. L'une et l'autre présentent une surface assez grande relativement au volume du corps, et que l'animal peut, selon ses besoins, accroître ou diminuer, en l'étendant avec force,, ou en la resserrant en plusieurs plis. La nageoire, comme l'aile, $e prête à ces différens déploiemens, ou à ces diverses contractions, parce qu'elle est composée, comme l'aile, d'une substance membraneuse, molle et souple ; et lorsqu'elle a reçu la dimension qui convient momentanément à l'animal, elle présente, comme l'aile, une surface qui résiste ; elle agit avec précision, elle frappe avec force, parce que, de même que l'instrument du vol, elle est soutenue par de petits cylindres réguliers ou irréguliers, solides, durs, presque inflexibles; et si elle n'est pas fortifiée par des plumes, elles est quelquefois consolidée par des écailles dont nous avons montré que la substance était la même que celle des plumes.de l'oiseau.
La pesanteur spécifique des oiseaux est très-r approchée de celle de l'air : celle des poissons ,es| encore mojns éloignée de la pesanteur ge l'eau> et surtout de celle de
l'eau salée que contiennent les bassins dca mers.
Les premiers ont reçu une organisation r très-propre à rendre un grand volume trèsléger: leurs poumons sont très étendus de grands sacs aériens sont placés dans leu intérieur ; leurs os sont creusés et percés d manière à recevoir facilement dans leur cavités les fluides de l'atmosphère. Les seconds ont presque tous une vessie particulière qui, en se gonflant à leur volonté, peut augmenter leur volume, et, bien loin d'accroître en même temps leur masse, la diminue en se remplissant de fluides ou de gaz d'une légèreté très-remarquable.
La queue des oiseaux leur sert de gouvernai], et leurs ailes sont de véritables rames. Les nageoires du dos et de l'anus peuvent être aussi comparées à une puissance qui gouverne et dirige, pendant que la queue proprement dite, prolongée par la nageoire caudale, frappe l'eau comme une rame, et, communiquant à l'ensemble de l'animal l'impulsion qu'elle reçoit, lui imprime le mouvement et la vitesse.
Les oiseaux précipitent ou retardent les battemens de leurs ailes : mais lorsqu'ils leur laissent toute l'étendue qu'elles peu • * vent présenter, et qu'ils veulent s'en servir pour changer de place, ils ne leur fout jamais éprouver deux mouvemens égaux de suite ; il les relèvent avec une vitesse bien moindre que celle avec laquelle ils les abaissent ; ils donnent alternativement un coup très-fort et une impulsion très foible, afin que lorsqu'ils montent, par exemple, les couches supérieures de l'atmosphère, frappées moins vivement que les inférieures, opposent moins de résistance que ces dernières, et que l'animal soit repoussé de bas en haut.
Plusieur aussi très-s< égaux et i avec la mêi c'est parce couches la mal agit ofa diagonale qu'il désire ae recevoir.
On pourrait dire que les oiseaux nagfrnt dans l'air, et que les poissons volent dans l'eau.
L'atmosphère est la mer des premiers :
la mer est l'atmosphère des seconds. Mais les poissons jouissent bien plus de leur. do» . maine que les oiseaux. Ceux de ces garnie» dont le vol est le plus hardi, les ai-
TROISIÈME VIE
gles et les frégates, ne s'élèvent que rarement dans les hautes régions aériennes ; ils ne parviennent jamais jusqu'aux dernières limites de ces régions éthérées, ou un fluide trop rare ne pourroit pas suffire à leur respiration, où une température trop froide leur donneroit bientôt l'engourdissement et la mort. Le besoin de la nourriture, du repos et d'un asile, les ramène sans cesse vers la terre.
Les poissons parcourent perpétuellement et traversent dans tous les sens l'immensité de l'Océan, dont le fluide, presque également dense et également échauffé à toutes les hauteurs, ne leur oppose d'obstacles ni par sa rareté, ni par sa température. Ils en pénètrent tous les abîmes, ils en sillonnent toute la surface ; et, trouvant leur nourriture dans une grande partie de l'espace qui sépare les profondeurs des mers, des couches aériennes qui reposent sur les eaux, si la nécessité de suspendre tous leurs efforts et de se livrer à un calme parfait les entraîne jusqu'au fond des vallées sous marines, leurs rapports avec la lumière les ramènent fréquemment vers les eaux supérieures qu'un soleil bienfaisant inonde de ses rayons.
Les vents réguliers favorisent, retardent, arrêtent ou dirigent vers de nouveaux points les voyages des oisraux : les coui ans réguliers des eaux accélèrent, diminuent, suspendent ou détournent les courses si variées et si souvent renouvelées des habitans des mers.
Les oiseaux que leur vol puissant a fait nommer grands voiliers , et qu'il faudroit plutôt nommer grands rameurs^ résistent seuls aux grands mouvemens de l'atmos-
Ïihére, bravent les orages , et surmontent es autans déchaînés : les poissons que leurs larges nageoires, leur grande queue, leurs muscles vigoureux, doivent faire appeler nageurs ou rameurs par exellence, luttent seuls contre les flots soulevés, opposent leur force à celle des tempêtes, et poursuivent leur route audacieuse au travers de ces tourmentes horribles qui bouleversent, pour ainsi dire, la masse entière des eaux.
Les oiseaux foibles ou mal armés tremblent devant le bec redoutable ou la serre ' cruelle des tyrans de l'air : les poissons dénués d'armes, ou de grandeur, ou de puissance, fuient devant les dents sanglantes des squales et des autres animaux de leur classe, qui infestent les rivières ouïes
Di< LA NATURE.
Anp-^ ? de la surface de la terre, au-dessus de laquelle s'élève son domaine aérien, l'oiseau reçoit souvent la mort des armes du chasseur, ou la trouve dans les piégea que tout son instinct ne peut parvenir à éviter.
Au plus haut de, son empire aquatique , lé poisson périt retenu par un hameçon trompeur, ou enveloppé dans les filets que le pêcheur a tendus.
Le besoin de trouver l'aliment le plus convenable, ou le désir d'échapper à la poursuite d'un ennemi dangereux, déterminent les voyages irréguliers des oiseaux.
La nécessité de se dérober à la vue ou à l'odorat des féroces géans des mers, ou celle d'apaiser une faim plus cruelle encore , produisent les mouvemens irréguliers des poissons.
Lorsque la saison rigoureuse commence de régner dans les zones tempérées, et particulièrement dans les portions de ces zones les moins éloignées du cercle polaire, les oiseaux recommencent leurs voyages réguliers et périodiques. Ils ne peuvent plus rester sur une terre que le froid envahit, où la surface des eaux se durcit en croûte glacée, où les insectes meurent ou se cachent, où les champs sont dénués de moissons et les arbres de fruits ; ils partent ; ils vont chercher vers les tropiques un séjour plus doux et plus heureux. Ils suivent la direction des méridiens ; ils parcourent, par conséquent, la longueur des grands continens. Ils se réunissent en troupes nombreuses; et, mâles femelles, jeunes ou vieux, tous rassemblés sans distinction ni de sexe ni d'âge, désertent l'empire des frimas, pour aller vers celui du soleil , jusqu'au moment où la chaleur, revenue dans leur patrie, les y ramène dans le même oidre et par la môme roule.
La diversité des saisons ne paroît pas produire dans la température des différentes parties de l'Océan des changemens assez grands pour obliger les poissons à se livrer chaque année à dés migrations régulières ; mais le. besoin de se reproduire, qu'ils ne satisfont qu 'auprès des rivages, les contraint, toutes les fois que le printemps est de retour, à quitter la haute mer pour s'approcher des côtes. Us ne nagent pas alors dans le sens des méridiens; mais, par une suite de la position des continens au milieu du grand Océan, ils tâchent de suivre presque toujours une des parallèles 4u globe, pour parvenir plus facilement et
TROISIEME VUE
plus promplemenl à la terre dont les bords doivent recevoir ou leurs œufs ou leur laite. Les femelles arrivent les premières, comme plus pressées de déposer un fardeau plus pesant ; les mâles accourent ensuite. Ils suivent le plus souvent ces mêmes parallèles, lorsqu'ils remontent les uns et les autres dans les fleuves et dans les grandes rivières, ou lorsqu'ils s'abandonnent à leurs courans pour regagner le séjour des tempêtes, parce que, à l'exception du Mississipi , de quelques rivières de la terre ferme d'Amérique, du Rhône, du Nil, du Boristhène, dû Don, du "Volga, du Sinde, de l'Aval, de la rivière de Camboge, etc., les fleuves coulent d'orient en occident, on ' d'occident en orient.
Les oiseaux sont d'autant plus nombreux qu'ils fréquentent des continens plus vastes: les poissons sont d'autant plus multipliés qu'ils habitent au milieu de rivages plus étendus.
U n'est donc pas surprenant que » de même qu'il y a plus d'oiseaux dans l'hé- ~ mispbère boréal que dans l'austral, à cause de la plus grande quantité de terre que présente la première de ces deux moitiés du globe , il y ait aussi beaucoup plus de poissons dans cet hémisphère du nord, parce que si les nabi tans de l'Océan ont un séjour plus vaste dans l'hémisphère austral, dont les mers sont trés-étendues et les continens ou les jles très peu nombreux, il y a peu de rivages où ils puissent aller déposer la laite ou les œufs destinés à leur multiplication. L'espace n'y manque pas aux individus, mais les côtes y manquent aux espèces.
Si l'on admet, avec plusieurs naturalistes, qu'à une époque plus ou moins reculée, les eaux de la mer , plus élevées que de nos jours, couvroient une partie des continens actuels, de manière à les diviser dans une très-grande quantité d'îles , sans diminuer cependant beaucoup la totalité de leur . surface, il faudra supposer, d'après les observations que nous venons de présenter, que, lors de cette séparation des continens en plusieurs parties isolées par les eaux de l'Océan, il y avoit beaucoup moins d'oiseaux qu'à présent, ainsi qu'on peut s'en convaincre avec facilité, et que néanmoins il y avoit beaucoup plus de poissons qu'aujourd'hui, parce que toutfs les divisions opérées par la mer dans les terres , augmentent nécessairement le nombre des rivages propres à recevoir les germes de leur reproduction.
Lacépède. II.