‹ Œuvres du comte de Lacépède (volume 2)Chapitre 11 sur 188 · Conrad Gesner, Quadrup. ovip., Zurich, 1554, page · texte numérisé non relu

Conrad Gesner, Quadrup. ovip., Zurich, 1554, page

bles, tandis qu'aux pieds de devant, les deux doigts intérieurs sont terminés par des ongles aigus, et les trois autres par des ongles membraneux : au reste, il se peut que la forme , le nombre et la position des ongles varient dans la tortue franche!; mais il n’y en a jamais qu'un d’aigu aux pieds de derrière , et c'est un caractère distinctif de cette espèce.

La tête , les pattes et la queue sont recouvertes de petites écailles comme le corps des lézards, des serpents et des poissons, et de même que dans ces animaux, ces écailles sont un peu plus grandes sur le sommet de la tête que sur le cou et sur la queue. L'on a prétendu que , malgré la grandeur des tortues franches, leur cerveau n'étoit pas plus gros qu’une fève?; ce qui confirmeroit ce que nous avons dit de la petitesse du cerveau dans les quadrupèdes ovipares. La bouche, située au dessous de la partie antérieure de la tête, s'ouvre jusqu’au delà des oreilles; les mâchoires ne sont point armées de dents, mais elles sont très dures et très fortes ; et les os qui les composent sont garnis de pointes ou d’aspérités. C’est avec ces mâchoires puissantes que les tortues coupent l'herbe sur les tapis verts qui revêtent les bas-fonds de certaines côtes, et qu'elles peuvent briser des pierres, et écraser les coquillages dont elles se nourrissent quelquefois.

Lorsque les tortues ont brouté l’algue au fond de la mer, elles vont à l'embouchure des grands fleuves chercher l’eau douce dans laquelle elles paroissent se

à. Linn., Amohib. rept. Testudo Mydas.

2. Voyez les Mémoires pour servir à l'Histoire naturelle des animaux, article de la Tortue de terre de Coromandel.

DE LA TORTUE FRANCHE. 69 plaire, et où elles se liennent paisiblement la tête hors de l’eau, pour respirer un air dont la fraîcheur semble leur être de temps en temps nécessaire, Mais n’habitant que des côtes dangereuses pour elles, à cause du grand nombre d'ennemis qui les y attendent, et de chasseurs qui les y poursuivent, ce n’est qu'avec précaution qu'elles goûteut le plaisir de humer l’air frais et de se baigner au milieu d’une eau douce et courante. À peine apercçoivent-elles l'ombre de quelque objet à craindre, qu'elles plongent et vont chercher au fond de la mer une retraite plus sûre.

La loriue de terre a de tous les temps passé pour le symbole de la lenteur; les tortues de mer devroient ètre regardées comme l'emblème de la prudence. Cette qualité, qui, dans les animaux, est le fruit des dangers qu'ils ont courus, ne doit pas étonner dans ces tortues, que l’on recherche d'autant plus, qu'il est peu dangereux de les chasser, et très utile de les prendre. Mais si quelques traits de leur histoire paroissent prouver qu'elles ont une sorte de supériorité d'instinct, le plus grand nombre de ces mêmes traits ne montreront dans ces grandes tortues de mer que des propriétés passives, plutôt que des qualités actives. Rencontrant une nourriture abondante sur les côtes qu'elles fréquentent, se nourrissant de peu, et se contentant de brouter l'herbe, elles ne disputent point aux animaux de leur espèce un aliment qu'elles trouvent toujours en assez grande quantité ; pouvant d’ailleurs, ainsi que les autres tortues et tous les quadrupèdes ovipares , passer plusieurs mois, et

même plus d’un an, sans prendre aucune nourriture, LACÉPEDE, Il. 6

elles forment un troupeau tranquille; elles ne se recherchent point, mais elles se trouvent ensemble sans peine, et y demeurent sans contrainte; elles ne se réunissent pas en troupe guerrière par un instinct carnassier, pour s'emparer plus aisément d’une proie difficile à vaincre, mais conduites aux mêmes endroits par les mêmes goûts et par les mêmes habitudes, elles conservent une union paisible. Défendues par ume carapace osseuse, très forte, et si dure que des poids très-lourds ne peuvent l’écraser, garanties par cette sorte de bouclier, mais n'ayant rien pour nuire, elles ne redoulent point la société de leurs semblables, qu'elles ne peuvent à leur tour troubler par aucune offense.

La douceur et la force, pour résister, sont donc ce qui distingue la tortue franche, et c’est peut-être à ces qualités que les Grecs firent allusion lorsqu'ils la donnèrent pour compagne à la beauté, lorsque Phidias la placa comme un symbole aux pieds de sa Vénusi.

Rien de brillant dans ses mœurs, non plus que dans les couleurs dont elle est variée : mais ses habitudes sont aussi constantes que son enveloppe a de solidité; plus patiente qu'agissante, elle n’éprouve presque jamais de désirs véhéments; plus prudente que courageuse, elle se défend rarement, mais elle cherche à se mettre à l’abri; et elle emploie toute sa force à se cramponner , lorsque , ne pouvant briser sa carapace, on cherche à l’enlever avec cette couverture.

La constance de ses habitudes paroît se faire sen-

x, Pausanias in eliacis.

tir jusque dans ses amours. Non seulement le mâle recherche sa femelle avec ardeur, mais leur union la plus intime dure pendant près de neuf jours; c’est au milieu des ondes qu'ils s’'accouplent plastron contre plastron {. Ils s’'embrassent fortement avec leurs longues nageoires; ils voguent ensemble, toujours réunis par le plaisir, sans que les flots amortissent la chaleur qui les pénètre; on prétend mème que leur espèce de timidité naturelle les abandonne alors; ils deviennent, dit-on, comme furieux d'amour; aucun danger ne les arrête ; et le mâle serre encore étroitement sa femelle, lorsque poursuivie par les chasseurs, elle est déjà blessée à mort, et répand tont son sang ?.

Cependant leur attachement mutuel passe avec le besoin qui l’avoit fait naître. Les animaux n’ont point, comme l’homme, cette intelligence, qui, en coimbinant un grand nombre d'idées morales, et en les réchauffant par un sentiment actif, sait si bien prolonger les charmes de la jouissance, et faire goûter

1. Mémoires manuscrits sur les tortues, rédigés par M. de Fougeroux.

2, « J'ai pris des mâles dans le temps de leur union avec leurs fe- » melles ; on perce facilement le mâle, car il n’est pas sauvage. La fe- » melle, à la vue d’un canot, fait des efforts pour s'échapper ; maïs il » la retient avec ses deux nageoires ( ou pattes) de devant. Lorsqu'on » les surprend accouplés, le plus sûr est de darder la femelle : on est » sûr alors du mâle. » Dampier, tome I, page 118.

M. de La Borde, médecin du roi à Cayenne, et correspondant du Cabinet d'Histoire naturelle, soupçonne que la forme des parties sexuelles du mâle contribue à ce qu'il demeure uni à sa femelle, quoi-

qu'on les poursuive , les prenne ; Les blesse, etc. Note communiquée par ce naturaliste.

72 HISTOIRE NATURELLE encore des plaisirs si grands dans les heureux souvenirs d’une tendresse touchante.

La tortue mâle, après son accouplement, abandonne bientôt la compagne qu’elle paroissoit avoir tant chérie; elle la laisse seule aller à terre, s’exposer à des dangers de toute espèce, pour déposer sur le sable les fruits d’une union qui sembloit devoir être moins passagère.

It paroît que le temps de l’accouplement des tortues franches varie dans les différents pays, suivant la température, la position en deçà ou au delà de la ligue, la saison des pluies, etc. C’est vers la fin de mars où dans le commencement d'avril, qu'elles se recherchent dans la plupart des contrées chaudes de l'Amérique septentrionale; et bientôt après les femelles commencent à pondre leurs œufs sur le rivage ; elles préfèrent les graviers, les sables dépourvus de vase et de corps marins, où la chaleur du soleil peut plus aisément faire éclore des œufs, qu’elles abandonnent après les avoir pondusfi.

Ilsemble cependantque ce n’estpaspar indifférence pour les petits qui lui devront le jour, que la mère tortue laisse ses œufs sur le sable : elle y creuse avec ses nageoires, et au dessus de l'endroit où parviennent les plus hautes vagues, un ou plusieurs trous d’environ un pied de largeur, et deux pieds de pro-

3. Ce fait est contraire à l'opinion d’Aristote et à celle de Pline; maïs il a été mis hors de doute par tous les voyageurs et les observateurs modernes; il paroît que Pline et Aristote ont eu peu de renseignements exacts relativement aux quadrupèdes ovipares, dont ils ne

connoissoient qu'un très petit nembre.

DE LA TORTUE FRANCHE. 73 fondeur : elle y dépose ses œufs au nombre de plus de cent!; ces œufs sont ronds, de deux ou trois pouces de diamètre , et la membrane qui les couvre ressemble, en quelque sorte , à du parchemin mouillé?. Ils renferment du blanc qui ne se durcit point, diton, à quelque degré de feu qu’on l’expose, et du jaune qui se durcit comme celui des œufs de poule #. Rien ne peut distraire les tortues de leurs soins maternels : uniquement occupées de leurs œufs, elles ne peuvenl être troublées par aucune crainte; et comme si elles vouloient les dérober aux yeux de ceux qui les recherchent, elles les couvrent d’un peu de sable , mais cependant assez légèrement pour que la chaieur du soleil puisse les échauller et les faire éclore. Elles font plusieurs pontes, éloignées l’une de l’autre de quatorze jours ou environ, et de trois semaines dans certaines contrées 6; ordinairement elles en font trois7. L'expérience des dangers qu'elles courent, lorsque le jour éclaire les poursuites de leurs ennemis, et peut-êlre la crainte qu'elles ont de la chaleur ardente du soleil dans les contrées torrides , font qu’elles choisissent presque toujours le temps de la nuit pour aller déposer leurs œufs, et c’est apparemment d’après leurs petits voyages noc-

1. Mémoires manuscrits sur les tortues, rédigés par M. de Fougeroux.

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