‹ Œuvres du comte de Lacépède (volume 2)Chapitre 82 sur 188 · Pline, livre X. chap · texte numérisé non relu

Pline, livre X. chap

DU CROCODILE. 197 les feux de l'amour, sont les espèces où le mâle partage entièrement avec sa compagne le soin de couver les œufs. Le crocodile devroit donc être regardé commé très tendrement amoureux, si le mâle couvoit les œufs ainsi que la femelle. Mais comment attribuer cette vive , intime et constante tendresse, à un animal qui, par la froideur de son sang, ne peut éprouver presque jamais ni passions impétueuses, ni sentiment profond ? La chaleur seule de l’atmosphère,; ou celle d’une sorte de fermentation, fait donc éclore les œufs des crocodiles; les petits ne connaissent donc point de parents en naissant; mais la nature leur a donné assez de force, dès les premiers moments de leur vie, pour se passer de soins étrangers. Dès qu'ils sont éclos, ils courent d'eux-mêmes se jeter dans l’eau, où ils trouvent plus dé sûreté et de nourriture?. Tant qu'ils sont encore jeunes, ilssont cependant dévorés non seulement par les poissons voraces, mais encore quelquefois par les vieux crocodiles qui; tourmentés par la faim , font alors par besoin ce que d’autres animaux sanguinaires paroissent faire uniquement par cruauté.

On n’a point recueilli assez d'observations sur les crocodiles, pour savoir précisément quelle est la durée de leur vie; mais on peut conclure qu'elle est très longue , d’après l'observation suivante, que M. le vicomte de Fontange, commandant pour le Roi dans

1. Cependant, suivant M. de La Borde , à Surinam , la femelle du crocodile se tient toujours à une certaine distance de ses œufs, qu’elle garde , pour ainsi dire, et qu’elle défend avec une sorte de fureur, lorsqu'on veut y toucher.

2. Catesby, Histoire naturelle de la Caroline, etc., vol. IF, page 63.

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l'ile Saint-Domingue, a eu la bonté de me communiquer. M. de Fontange a pris à Saint-Domingue de jeunes crocodiles qu'il a vus sortir de l'œuf; il les a nourris , et a essayé de les amener vivants en France; le froid qu'ils ont éprouvé dans la traversée, les a fait périr. Ces animaux avoient déjà vingt-six mois, et ils n'avoient encore qu'à peu près vingt pouces de longueur. On devroit donc compter vingt-six mois d'âge pour chaque vingt pouces que l’on trouveroit dans la longueur des grands crocodiles, si leur accroissement se faisoit toujours suivant la même proportion ; mais, dans presque tous les animaux, le développement est plus considérable dans les premiers temps de leur vie. L'on peut donc croire qu'il faudroit supposer bien plus de vingt-six mois pour chaque vingt pouces de la longueur d’un crocodile. Ne comptons cependant que vingt-six mois, parce qu'on peurroit dire que , lorsque les animaux ne jouissent pas d’une liberté entière, leur accroissement est retardé , et nous trouverons qu’un crococile de vingtcinq pieds n’a pu atteindre à tout son développement qu’au bout de trente-deux ans et demi. Cette lenteur dans le développement du crocodile, est confirmée par l'observation des missionnaires mathématiciens que Louis XIV envoya dans l'Orient, et qui, ayant gardé un très jeune crocodile en vie pendant deux mois, remarquèrent que ses dimensions n’avoient pas augmenté, pendant ce temps, d’une manière sensiblet. Cette même lenteur a fait naître, sans doute, l'erreur d’Aristote et de Pline, qui pensoient

1. Mémoires pour servir à l'Histoire naturelle des animaux, t. II.

DU CROCODILE. 109 que le crocodile croissoit jusqu’à sa mort; et elle prouve combien la vie de cet animal peut être lonque. Le crocodile habitant en effet au milieu des eaux, presque autant que les tortues marines, n’étant pas revêtu d’une croûte plus dure qu'une carapace, et croissant pendant bien plus de temps que la tortue franche, qui paroît être entièrement développée après vingt ans, ne doit-il pas vivre plus long-temps que cette grande tortue, qui cependant vit plus d’un siècle?

Le crocodile fréquente de préférence les rives des srands fleuves, dont les eaux surmontent souvent leurs bords, et qui, couvertes d’une vase limoneuse, offrent en plus grande abondance les testacées , les vers, les grenouilles et les lézards dont il se nourrit!. Il se plaît surtout dans l’Amérique méridionale?, au milieu des lacs marécageux, et des savanes noyées. Catesby, dans son Histoire naturelle de la Carolineÿ, nous représente les bords fangeux, baignés par les eaux salées, comme couverts de forêts épaisses d’arbres de banianes, parmi lesquels des crocodiles vont se cacher. Les plus petits s’enfoncent dans des buissons épais, où les plus grands ne peuvent pénétrer, et où ils sont à couvert de leurs dents meurtrières.

1. « Les crocodiles de l'Amérique septentrionale fréquentent non » seulement les rivières salées proche de la mer, maïs aussi le courant » des eaux douces plus avant dans les terres , et les lacs d'eaux salées » et d'eaux douces. Ils se tiennent cachés sur leurs bords, parmi les ro- > seaux, pour surprendre le bétail et les autres animaux. » Catesby, Histoire naturelle de la Caroline, vol. II, page 65.

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