‹ Œuvres du comte de Lacépède (volume 2)Chapitre 83 sur 188 · Catesby, vol. IT, page · texte numérisé non relu

Catesby, vol. IT, page

Ces bois aquatiques sont remplis de poissons destructeurs, et d’autres animaux qui se dévorent les ans les autres. On y rencontre aussi de grandes tortues ; mais elles sont le plus souvent la proie de ces poissons carnassiers, qui, à leur tour, servent d’aliment aux crocodiles, plus puissants qu'eux tous. Ces forêts noyées présentent les débris de cette sorte de carnage, et l’on y voit flotter des restes de carcasses d'animaux à demi dévorés. C’est dans ces terrains fangeux que, couvert de boue, et ressemblant à un arbre renversé, il attend immobile, et avec la patience que doit lui donner la froideur de son sang, le moment favorable de saisir sa proie. Sa couleur, sa forme allongée, son silence, trompent les poissons, les oiseaux de mer, les tortues, dont il est très avide. Il s’élance aussi sur les béliers, les cochons!, et même sur les bœufs : lorsqu'il nage, en suivant le cours de quelque grand fleuve, il arrive souvent qu'il n’élève au dessus de l’eau que la partie supérieure de sa tête ; dans cette attitude, qui lui laisse la liberté des yeux, il cherche à surprendre les grands animaux qui s’approchent de l’une ou de l’autre rive; et lorsqu'il en voit quelqu'un qui vient pour y boire, il plonge, va jusqu’à lui en nageant entre deux eaux, le saisit par les jambes, et l’entraîne au large pour l’ÿy noyer. Si la faim le presse, il dévore aussi les hommes?, et particulièrement les Nègres , sur lesquels on a écrit qu'il

1. Catesby, Histoire naturelle de la Caroline, vol. IT, page 63.

2. Dans l'Égypte supérieure, ils dévorent très souvent les femmes qui viennent puiser de l’eau dans le Nil , et les enfants qui se jouent sar ke bord du fleuve. Hasselquist. Voyage en Palestine, page 843.

DU CROCODILE. 201 se jette de préférence. Les très grands crocodiles surtout, ayant besoin de plus d'aliments, pouvant être aperçus et évités plus facilement par les petits animaux, doivent éprouver plus souvent et plus violemment le tourment de la faim, et par conséquent être quelquefois très dangereux, principalement dans l’eau. C’est en effet dans cet élément que le crocodile jouit de toute sa force, et qu'il se remue avec agilité, malgré sa lourde masse, en faisant souvent entendre une espèce de murmure sourd et confus. S'il a de la peine à se tourner avec promptitude , à cause de la longueur de son corps, c’esl toujours avec la plus grande vitesse qu'il fend l’eau devant lui pour se précipiter sur sa proie; il la renverse d’un coup de sa queue raboteuse, la saisit avec ses griffes, la déchire , ou la partage en deux avec ses dents fortes et pointues, et l’engloutit dans une gueule énorme, qui s'ouvre jusqu’au delà des oreilles pour la recevoir. Lorsqu'il est à terre , il est plus embarrassé dans ses mouvements, et par conséquent moins à craindre pour les animaux qu'il poursuit; mais, quoique moins agile que dans l’eau , il avance très vite quand le chemin est droit etle terrain uni. Aussi, lorsqu'on veut lui échapper, doit-on se détourner sans cesse, On lit dans la description de la Nouvelle-Espagne?, qu'un voyageur anglois fut poursuivi avec tant de vitesse par un monstrueux crocodile sorti du lac de Nicaragua, que si les Espagnols qui l’accompagnoient ne lui eussent crié de quitter le chemin battu, et de

1. Observations sur le crocodile de la Louisiane, par M. de la Coudrenière, Journal de Physique, 1782.

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