‹ Œuvres du comte de Lacépède (volume 2)Chapitre 84 sur 188 · Histoire générale des Voyages, V® partie · texte numérisé non relu

Histoire générale des Voyages, V® partie

marcher en tournoyant , il auroit été la proie de ce terrible animal. Dans l’Amérique méridionale, suivant M. de La Borde, les grands crocodiles sortent des fleuves plus rarement que les petits; l’eau des lacs qu'ils fréquentent venant quelquefois à s’évaporer , ils demeurent souvent pendant quelques mois à sec, sans pouvoir regagner aucune rivière, vivant de gibier, ou se passant de nourriture, et étant alors très dangereux.

I y a peu d’endroits peuplés de crocodiles un peu gros, où l’on puisse tomber dans l’eau sans risquer de perdre la vief. Ils ont souvent, pendant la nuit, grimpé ou sauté dans des canots, dans lesquels on étoit endormi, et ils en ont dévoré tous les passagers. Il faut veiller avec soin lorsqu'on se trouve le long des rivages habités par ces animaux. M. de La Borde en a vu se dresser contre les très petits bâtiments. Au reste, en comparant les relations des voyageurs, il paroît que la voracité et la hardiesse des crocodiles augmentent, diminuent , et même passent entièrement, suivant le climat, la taille, l’âge, l’état de ces animaux, la nature, et surtout l’abondance de leurs aliments. La faim peut quelquefois les forcer à se nourrir d’animaux de leur espèce , ainsi que nous l'avons dit ; et

1. « Les crocodiles sont plus dangereux dans la grande rivière de » Macassar que dans aucune autre rivière de l'Orient : ces monstres ne » se bornant point à faire la guerre aux poissons, s’assemblent quel- » quefois en troupes , et se iennent cachés au fond de l’eau, pour at- » tendre le passage des petits bâtiments. Ils les arrêtent, et se servant » de leur queue comme d’un eroc, ils les renversent et se jettent sur » les hommes et les animaux, qu'ils entraînent dans leurs retraites. » Description de l'ile Célèbes ; ou Macassar. Histoire générale des Voyages . tome XXXIX, page 248 , édit. in-12.

lorsqu'un extrême besoin les domine , le plus foible devient la victime du plus fort; mais, d’après tout ce que nous avons exposé, l’on ne doit point penser, avec quelques naturalistes, que la femelle du crocodite conduit à l’eau ses petits lorsqu'ils sont éclos, et que le mâle et la femelle dévorent ceux qui ne peuvent pas se traîner. Nous avons vu que la chaleur du soleil ou de l’atmosphère faisoit éclore leurs œufs; que les petits alloient d'eux-mêmes à la mer; et les crocodiles n’étant jamais cruels que pour assouvir une faim plus cruelle, ne doivent point être accusés de l'espèce de choix barbare qu'on leur a imputé.

Malgré la diversité des aliments que recherche le crocodile, la facilité que la lenteur de sa marche donne à plusieurs animaux pour l’éviter, le contraint: quelquefois à demeurer beaucoup de temps et même plusieurs mois sans manger! : il avale alors de petites pierres et de petits morceaux de bois capables d’empêcher ses intestins de se resserrer?.

Il paroît, par les récits des voyageurs, que les crocodiles, qui vivent près de l'équateur, ne s’engourdissent dans aucun temps de l’année ; mais ceux qui habitent vers les tropiques ou à des latitudes plus élevées, se retirent, lorsque le froid arrive, dans des antres profonds auprès des rivages, et y sont pendant

1. Browne dit que l’on a observé plusieurs fois des crocodiles qui ont vécu plusieurs mois sans prendre de nourriture, et au’on s’en est assuré , en leur liant le museau avec un fil de métal, et en les laissant ainsi liés dans des étangs , où ils veneient de temps en temps à la surface de l'eau pour respirer. Histoire naturelle de la Jamaïque, p. 461.

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