‹ Œuvres du comte de Lacépède (volume 2)Chapitre 85 sur 188 · Browne, id., ibid · texte numérisé non relu

Browne, id., ibid

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l'hiver dans un état de torpeur. Pline a écrit que les crocodiles passoient quatre mois de l’hiver dans des cavernes, et sans aourriture, ce qui suppose que les crocodiles du Nil, qui étoient les mieux connus des anciens, s’engourdissoient pendant la saison du froidf. En Amérique, à une latitude aussi élevée que celle de l'Égypte, et par conséquent sous une température moins chaude, le nouveau continent étant plus froid que l’ancien, les crocodiles sont engourdis pendant l'hiver. Ils sortent dans la Caroline de cet état de sommeil profond en faisant entendre, dit Catesby, des mugissements horribles qui retentissent au loin?. Les rivages habités par ces animaux peuvent être entourés d’échos qui réfléchissent les sons sourds formés par ces grands quadrupèdes ovipares, et en augmentent {a force de manière à justifier, jusqu’à un certain point , le récit de Catesby. D'ailleurs M. de la Coudrenière dit que, dans la Louisiane, le cri de ces animaux n'est jamais répété plusieurs fois de suite, mais que leur voix est aussi forte que celle d’un taureau ÿ. Le capitaine Jobson assure aussi que les crocodiles, qui sont en grand nombre dans la rivière de Gambie en Afrique, et que les Nègres appellent Bumbos, y poussent des cris que l’on entend de fort loin : ce voyageur ajoute, que l’on diroit que ces cris sortent du fond d’un puits; ce qui suppose , dans la voix du

1. Pline, livre VIIL, chap. 58. L’engourdissement des erecodiles paroît encore indiqué par ce que dit Pline, livre XI, chapitre 91.

2. Catesby, Histoire naturelle de la Caroline, vol. IF, page 65.

5. Observations sur le crocodile de la Louisiane. Journal de Physique ; 1782.

crocodile, beaucoup de tons graves qui la rapprochent d’un mugissement bas et comme étouffé!. Et enfin le témoignage de M. de La Borde, que nous avons déjà cité, vient encore ici à l'appui de l’assertion de Catesby.

Si le crocodile s’engourdit à de hautes latitudes comme les autres quadrupèdes ovipares , sa couverture écailleuse n’est point de nature à être altérée par le froid et la disette, ainsi que la peau du plus grand nombre de ces animaux; et il ne se dépouille pas comme ces derniers.

Dans tous les pays où l’homme n’est pas en assez grand nombre pour le contraindre à vivre dispersé, il va par troupes nombreuses; M. Adanson a vu, sur la grande rivière du Sénégal, des crocodiles réunis au nombre de plus de deux cents, nageant ensemble la tête hors de l’eau, et ressemblant à un grand nombre de troncs d'arbres, à une forêt que les flots entraîneroient. Mais cet attroupement des crocodiles n’est point le résultat d'un instinct heureux : ils ne se rassemblent pas, comme les castors, pour s’occuper en commun de travaux combinés ; leurs talents ne sont pas augmentés par l'imitation, ni leurs forces par le concert; ils ne se recherchent pas comme les phoques et les lamantins par une sorte d'affection mutuelle, mais ils Se réunissent parce que des appétits semblables les attirent dans les mêmes endroits: cette habitude d’être ensemble est cependant une nouvelle preuve du peu de cruauté que l’on doit atiribuer aux crocodiles; et ce qui confirme qu'ils ne sont pas fé-

1. Voyage du capitaine Jobson à la rivière de Gambie. Histoire générale des Voyages, livre VII.

roces, c'est la flexibilité de leur naturel. On est patvenu à les apprivoiser. Dans l'île de Bouton, aux Moluques, on engraisse quelques uns de ces animaux devenus par là en quelque sorte domestiques ; dans d’autres pays, on les nourrit par ostentation. Sur la côte des Esclaves en Afrique, le roi de Saba a, par magnificence, deux étangs remplis de crocodiles. Dans la rivière de Rio-San-Domingo, également près des côtes occidentales de l'Afrique, où les habitants prennent soin de les nourrir, des enfants osent, diton, jouer avec ces monstrueux animaux. Les anciens connoissoient cette facilité avec laquelle le crocodile se laisse apprivoiser : Aristote a dit que, pour y parvenir, il suffisoit de lui donner une nourriture abondante, dont le défaut seul peut le rendre très dangereux?.

1. « On a remarqué, avec étonnement, dans la rivière de Rio-San- » Domingo, que les caymans, ou les crocodiles, qui sont ordinairement » des animaux si terribles, ne nuisent ici à personne. Les enfants en » font leur jouet , jusqu'à leur monter sur le dos , et les battre même » sans en recevoir aucune marque de ressentiment. Cette douceur leur » vient peut-être du soin que les habitants prennent de les nourrir et » de les bien traiter. Dans toutes les autres parties de l'Afrique, ils se » jettent indifféremment sur les hommes et sur les animaux. Cepen- » dant il se trouve des Nègres assez hardis pour les attaquer à coups » de poignard. Un laptôt du fort Saïnt-Louis s’en faisoït tous les jours » un amusement qui lui avoit long-temps réussi; mais il recut enfin » tant de blessures dans ce combat, que sans le secours de ses com- » pagnons, il auroit perdu la vie entre les dents du monstre. » Voyage du sieur Brue aux îles de Bissao, etc., Hisioire générale des Voyages.

2. M. de La Borde a vu, à Cayenne, des caymans conservés avec des tortues dans un bassin plein d’eau. Ils vivent long-temps sans faire même aucun mal aux tortues. On les nourrit avec les restes des cuisines. Note communiquée par M. de La Borde.

Mais si le crocodile n’a pas la cruauté des chiens de mer et de plusieurs autres animaux de proie, avec lesquels il a plusieurs rapports, et qui vivent comme lui au milieu des eaux, il n’a pas asssz de chaleur intérieure pour avoir la fierté de leur courage : aussi Pline a-t-il écrit qu'il fuit devant ceux qui le poursuivent, qu'il se laisse même gouverner par les hommes assez hardis pour se jeter sur son dos, et qu'il n’est redoutable que pour ceux qui fuient devant luit. Cela pourroit être vrai des crocodiles que Pline ne connoissoient point, qui se trouvent dans certains endroits de l'Amérique, et qui, comme tous les autres grands animaux de ces contrées nouvelles, où l’humidité l’emporte sur la chaleur, ont moins de courage et de force que les animaux qui les représentent dans les pays secs de l’ancien continent ?; et cette chaleur

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