‹ Œuvres du comte de Lacépède (volume 3)Chapitre 10 sur 113 · Voyez le bel ouvrage de Scarpa sur le sens des animaux · texte numérisé non relu

Voyez le bel ouvrage de Scarpa sur le sens des animaux

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DES POISSONS. 05 contient trois petits sacs inégaux en volume, composés d’une membrane mince, mais ferme et élastique, remplis d’une sorte de gelée ou de lymphe épaissie, contenant chacun un ou deux petits corps cartilagineux, tapissés de ramifications nerveuses très délices, et pouvant être considérés comme autant de sièges de sensations sonores.

Les poissons osseux et quelques cartilagineux, tels que la lophie baudroie, n’ont point de fenêtre ovale; mais leurs canaux demi-circulaires sont plus étendus, plus larges et plus réunis les uns aux autres. Ils n’ont qu’un sac membraneux, au lieu de trois : mais cette espèce de poche, qui renferme un ou deux corps durs d’une matière osseuse ou crétacée, est plus grande, plus remplie de substance gélatineuse; et d’ailleurs, dans la cavité par laquelle les trois canaux demi-circulaires communiquent ensemble, on trouve le plus souvent un petit corps semblable à ceux que contiennent les petits sacs.

Il y a donc dans l'oreille des poissons, ainsi que dans celle de l'homme , des quadrupèdes , des oiseaux et des reptiles, plusieurs siége de l’ouie. Ces divers siéges n'étant cependant que des émanations d’un rameau de la cinquième paire de nerfs, lequel, dans les animaux dont nous exposons l’histoire, est le véritable nerfacoustique, ils ne doivent produire.qu'une sensation à la fois, lorsqu'ils sont ébranlés en même temps, au moins s'ils ne sont pas altérés dans leurs proportions, ou dérangés dans leur action, par une cause constante ou accidentelle.

Au reste, l’organe de l’ouie, considéré dans son ensemble, est double dans tous les poissons, comme

celui de la vue. Les deux oreilles sont contenues dans la cavité du crâne, dent elles occupent de chaque côté l’angle le plus éloigné du museau; et comme elles ne sont séparées que par une membrane de la portion de cette cavité qui renferme Île cerveau, les impressions sonores ne peuvent-elles pas être communiquées très aisément à ces deux organes par les parties solides de la tête, par les portions dures qui les avoisinent, et par le liquide que l’on trouve dans l'intérieur de ces parties solides ?

il nous reste à parler un moment du goût et du toucher des poissons. La langue de ces animaux étant le plus souvent presque entièrement immobile, et leur palais présentant fréquemment, ainsi que leur langue, des rangées très serrées et très nombreuses de dents, on ne peut pas supposer que leur goût soit très délicat; maïs il est remplacé par leur odorat, dans lequel on peut le considérer, en quelque sorte, comme transporté.

il n'en est pas de même de leur toucher. Dans presque tous les poissons, le dessous du ventre, et surtout l’extrémité du museau, paroissent en être deux sièges assez sensibles. Ces deux organes ne doivent, à la vérité, recevoir des corps extérieurs que des impressions très peu complètes, parce que les poissons ne peuvent appliquer leur ventre ou leur museau qu'à quelques parties de la surface des corps qu'ils touchent; mais ces mêmes organes font éprouver à l’animal des sensations très vives, et l’avertissent fortement de la présence d’un objet étranger. D'ailleurs, ceux des poissons dont le corps allongé ressemble beaucoup par sa forme à celui des serpents,

DES POISSONS. 65 et dont la peau ne présente aucune écaille facilement visible, peuvent, comme les reptiles, entourer même par plusieurs anneaux les objets dontils s’approchent; et alors non seulement l'impression communiquée par une plus grande surface est plus fortement ressentie, mais les sensations sont plus distinctes, et peuvent être rapportées à un objet plutôt qu'à un autre. On doit donc dire que les poissons ont reçu un sens du toucher beaucoup moins imparfait qu’on n’a pu être tenté de le croire; il faut même ajouter qu'il n'est, en quelque sorte, aucune partie de leur corps qui ne paroisse très sensible à tout attouchement; voilà pourquoi ils s’élancent avec tant de rapidité lorsqu'ils rencontrent un corps étranger qui les effraie : et quel est celui qui n’a pas vu ces animaux se dérober ainsi, avec la promptitude de l'éclair, à la main qui commençoit à les atteindre?

Mais il ne suflit pas, pour connoître le degré de sensibilité qui a été accordé à un animal, d'examiner chacun de ses sens en particulier : il faut encore les comparer les uns avec les autres; il faut encore les ranger suivant l’ordre que leur assigne le plus ou le moins de vivacité que chacun de ces sens peut offrir. Plaçons donc les sens des poissons dans un nouveau point de vue, et que leur rang soit marqué par leur activité.

Il n’est personne qui, d'après ce que nous venons de dire, ne voie sañs peine que l’odorat est le premier des sens des poissons. Tout le prouve, et la conformation de l'organe de ce sens, et les faits sans nombre consignés en partie dans cette histoire, rapportés par plusieurs voyageurs, et qui ne laissent au-

66 SUR LA NATURE cun doute sur les distances immenses que franchissent les poissons attirés par les émanations odorantes de la proie qu'ils recherchent, ou repoussés par celles des ennemis qu’ils redoutent. Le siége de cet odorat est le véritable œil des poissons; il les dirige au milieu des ténèbres les plus épaisses, malgré les vagues les plus agitées, dans le sein des eaux les plus troubles, les moins perméables aux rayons de la lumière. Nous savons, il esi vrai, que des objets de quelques pouces de diamètre, placés sur des fonds blancs, à trente ou trente-cinq brasses de profondeur, peuvent être aperçus facilement dans la mer; mais il faut pour cela que l’eau soit très calme : et qu'est-ce qu’une trentaine de brasses, en comparaison des gouffres immenses de l'Océan, de ces vastes abîmes que les poissons parcourent, et dans le sein desquels presque aucun rayon solaire ne peut parvenir, surtout lorsque les ondes cèdent à l’impétuosité des vents, et à toutesles causes puissantes qui peuvent, en les bouleversant, les mêler avec tant de substances opaques ? Si l’odorat des poissons étoit donc moins parfait, ce ne seroit que dans un petit nombre de circonstances qu'ils pourroient rechercher leurs aliments, échapper aux dangers qui les menacent, parcourir un espace d’eau un peu étendu : et combien leurs habitudes seroient par conséquent différentes de celles que nous allons bientôt faire connoître !

Cette supériorité de l’odorat est un nouveau rapport qui rapproche les poissons, non seulement de la

1. Notes manuscrites communiquées à M. de Lacépède par plusieurs habiles marins, et principalement par feu son ancien collègue le cou-

rageux Kersaint.

DES POISSONS. 67 classe des quadrupèdes, mais encore de celle des oiseaux. On sait, en effet, maintenant que plusieurs familles de ces derniers animaux ont un odorat très sensible; et il est à remarquer que cet odorat plus exquis se trouve principalement dans les oiseaux d’eau et dans ceux de rivagef.

Que l’on ne croie pas néanmoins que Île sens de la vue soit très foible dans les poissons. À la vérité, leurs yeux n'ont ni paupières, ni membrane clignotante ; et par conséquent ces animaux n'ont pas reçu ce double et grand moyen qui a été départi aux oiseaux et à quelques autres êtres animés, de tempérer l'éclat trop vif de la lumière, d'en diminuer les rayons comme par un voile, et de préserver à volonté leur organe de ces exercices trop violents ou trop répétés qui ont bientôt affoibli et même détruit le sens le plus actif, Nous devons penser, en effet, et nous tirerons souvent des conséquences assez étendues de ce principe, nous devons penser, dis-je, que le siége d’un sens, quelque parfaite que soit sa composition, ne parvient à toute l’activité dont son organisation est susceptible , que lorsque, par des alternatives plus ou moins fréquentes, il est vivement ébranlé par un très grand nombre d'impressions qui développent toute sa force, et préservé ensuite de l'action des corps étrangers, qui le priveroit d’un repas nécessaire à sa conservation. Ces alternatives, produites, dans plusieurs animaux dont les yeux sont très bons, par une membrane clignotante et des paupières ouvertes ou fermées à volonté, ne peuvent pas être dues à la même cause dans les

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