‹ Œuvres du comte de Lacépède (volume 3)Chapitre 11 sur 113 · Consultez Scarpa, Gattoni, et d’autres observateurs · texte numérisé non relu

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poissons; et peut-être, d’un autre côté, contesterat-on qu'au moins, dans toutes les espèces de ces animaux, l'iris puisse se dilater ou se resserrer, et par conséquent diminuer ou agrandir l’ ouverture dont il

est percé, que l’on nomme prunelle , et qui introduit lalumière dans l'œil, quoique l’ inspection de la con-

texture de cet iris puisse le faire considérer comme

composé de vaisseaux susceptibles de s’allonger ou de se raccourcir. On n'oubliera pas non plus de dire que

la vision doit être moins nette dans l'œil du poisson

que dans celui des animaux plus parfaits, parce que,

l'eau étant plus dense que l'air de l'atmosphère,

la réfraction , et par conséquent la réunion que peu-

vent subir les rayons de la lumière en passant de l’eau

dans l’œil du poisson, doivent être moins considéra-

bles que celles que ces rayons éprouvent en entrant

de l'air dans l’œit des quadrupèdes ou des oiseaux:

car personne n'ignore qüe la réfraction de la lumière,

et la réunion ou l’image qui en dépend, est propor-

tionnée à la différence de densité enire l'œil et le

fluide qui lenvironne. Mais voici ce que l’on doit

répondre.

Le cristallin des poissons est beaucoup plus convexe que celui des oiseaux, des quadrupèdes et de l'homme; il est presque sphérique : les rayons émanés de ces objets et qui tombent sur ce cristallin, forment donc avec sa surface un angle plus aigu : ils sont donc, tout égal d’ailleurs, plus détournés de leur route, plus réfractés, plus réunis dans une image ; car cette déviation, à laquelle le nom de réfraction à été donné , est d’autant plus grande que l'angle d’incidence est plus petit. D'ailleurs le cristallin des pois-

DES POISSONS. 69 sons est, par sa nature, plus dense que celui des animaux plus parfaits; son essence augmente donc la réfraction. De plus, on sait maintenant que plus une substance transparente est inflammable, et plus elle réfracte la lumière avec force. Le cristallin des poissons, imprégné d’une matière huileuse , est plus combustible que presque tous les autres cristallins; il doit doric, par cela seul, accroître la déviation de la lumière.

Ajoutons que, dans plusieurs espèces de poissons, l'œil peut être retiré à volonté dans le foud de l’orbite, caché même en partie sous le bord de louverture par laquelle on peut lapercevoir, garanti dans cette circonstance par celte sorte de paupière immobile; et ne manquons pas surlout de faire remarquer que les poissons, pouvant s’enfoncer avec promptitude jusque dans les plus grandes profondeurs des mers et des rivières, vont chercher dans l'épaisseur des eaux un abri contre une lumière trop vive, ét se rvéfugient, quand ils le veulent, jusqu’à cette distance de la surface des fleuves et de l'Océan où les rayons du soleil ne peuvent pas pénétrer.

Nous devons avouer néanmoins qu’il est certaines espèces, particulièrement parmi les poissons serpentiformes, dont les yeux sont constamment voilés par une mernbrane immobile, assez épaisse pour que le sens de la vue soit plus foible dans ces animaux que celui de l’ouie, et même que celui du toucher ; mais, en général, voici dans quel ordre la nature a donné aux poissons les sources de leur sensibilité : l’odorat, la vue, l’ouie, le toucher et le goût. Quatre de ces

seurces, et surtout les deux premières, sont assez LAGÉPÈDE. V. 5

To SUR LA NATURE

abondantes. Cependant le jeu de l'organe respiratoire des poissons leur communique trop peu de chaleur ; celle qui leur est propre est trop foible ; leurs muscles l’emportent trop par leur force sur celle de leurs nerfs; plusieurs autres causes, que nous exposerons dans la suite, combattent, par une puissance trop urande, les eliets de leurs sens, pour que leur sensibitilé soit aussi vive que l’on pourroit être Lenté de le croire d’après la grandeur, la dissémination, la division de leur système nerveux { Il en est sans doute de ce système dans les poissons comme dans les autres animaux; son énergie augmente avec sa division, paree que sa veriu dépend du fluide qu'il recèle, et qui, très voisin du feu électrique par sa nature, agit, comme ce dernier fluide, en raison de l’accroissement de surface que produit une plus grande division; mais cetle cause d'activité est assez contre-balancée par les forces dirigées én sens contraire que nous venons d'indiquer, pour que le résultat de toutes les facultés des poissons, qui constitue le véritable degré de leur animalité, les place, ainsi que nous ayons annoncé au commencement de ce discours, à une distance à peu près égale des deux termes de la sensibilité, c’est-à-dire de l’hommeé et du dernier des animaux. C’est donc avec une vivacité moyenne entre celle qui appartient à l'homme et celle qui existe dans l'animal qui en diffère le plus, que s'exécute dans le poisson ce jeu des organes des sens qui reçoivent et transmettent au cerveau les impressions des

1. Les fibres de la rétine, c'est-à-dire les plus petits rameaux du nerf optique, sont ; dans plusicurs poissons, 1,166,400 fois plus déliés

qu'un cheveu.

DES POISSONS. Gal

objets extérieurs, et celui du cerveau qui, agissant par les nerfs sur les muscles, produit Lous les mouvements volontaires dont les diverses parties du corps peuvent être susceptibles.

Mais ce corps des poissons est presque toujours paré des plus belles couleurs. Nous pouvons maintenant exposer comment se produisent ces nuances si éclatantes, si adimirablement contrastées, souvent distribuées avec tant de symétrie, et quelquefois si fugitives. Ou ces teintes si vives et si agréables résident dans les téguments plus où moins mous et dans le corps même des poissons, indépendamment des écailles qui peuvent recouvrir l'animal; où elles sont le produit de la modification que la lumière éprouve en passant au travers des écailles transparentes; ou il faut les rapporter uniquement à ces écailles transparentes ou, opaques. Examinons ces trois circonstances.

Les parties molles des poissons peuvent par elles-. mêmes présenter toutes les couleurs. Suivant que les raiifications arlérielles qui serpéntent au milieu des musclés et qui s’approchent de la surface extérieure , sont plus ou moins nombreuses et plus ou moins sensibles, les parties molles de lParimal sont blanches ou rouges. Les différents sucs notrriciers qui cireulent dansles vaisseaux absorbants, ou qui s’insinuent dans le tissu cellulaire, peuvent donner à ces mêmes parties molles la couleur jaune ou verdâtre que plusieurs de ces liquides présentent le plus souvent. Les veines disséminées dans ces mêmes portions peuvent leur faire présenter toutes les nuances de bieu, de violet et de pourpre; ces nuances de bleu et de vio-

let, mêlées avec celles du jaune, ne doivent-elles pas faire paroître lous les degrés du vert? Et dès lors les sept couleurs du spectre solaire ne peuvent-elles pas décorer le corps des poissons, être disséminées en taches, en bandes, en raies, en petits points, suivant la place qu'occupent les matières qui les font naître, montrer toutes les dégradations dont elles sont susceptibles selon l'intensité de la cause qui les produit, et présenter toutes ces apparences sans le concours d'aucune écaille ?

Si des lames très transparentes, et, pour ainsi dire, sans couleur, sont étendues au dessus de ces teintes, elles n’en changent pas la nature; elles ajoutent seulement, comme par ane sorle de vernis léger, à leur vivacité ; elles leur donnent l'éclat brillant des métaux polis, lorsqu'elles sont dorées ou argentées; et si elles ont d’autres nuances qui leur soient propres, ces nuances se mêlent nécessairement avec celles que l’on aperçoit au travers de ces plaques diaphanes, et il en résulte de nouvelles couleurs, ou une vivacité nouvelle pour Îles teintes conservées. C’est par la réunion de toutes ces causes que sont produites ces couleurs admirables que l’on remarque sur le plus grand nombre de poissons. Aucune classe d'animaux n’a été aussi favorisée à cet égard; aucune n’a reçu une parure plus élégante, plus variée, plus riche : et que ceux qui ont vu, par exemple, des zées, des chétodons, des spares, nager près de la surface d’une eau tranquille et réfléchir les rayons d’un soleil brillant, disent si jamais l'éclat des plumes du paon et du colibri, la vivacité du diamant, la splendeur de l'or. le reflet des pierres précieuses, ont été mêlés à plus de

SI e Le

feu, et ont renvoyé à l’œil de l'observateur des images plus parfaites de cet arc merveilleusement coloré dont l'astre du Jour fait souvent le plus bel ornement des cieux.

Les couleurs cependant qui appartiennent en propre aux plaques transparentes où opaques, n'offrent pas toujours une seule nuance sur chaque écaille considérée en particulier : chacune de ces lames peut avoir des bandes, des taches, ou des rayons disposés sur un fond très différent : et en cherchant à concevoir la manière dont ces nuances sont produites ou maintenues sur des écailles dont la substance s’altère, et dont, par conséquent, la matière se renouvelle à chaque instant, nous rencontrons quelques difficultés que nous devons d'autant plus chercher à lever, qu’en les écertant nous exposerons des vérités utiles aux progrès des sciences physiques.

Les écailles, soit que les molécules qui les composent s ’étendent en lames minces, se ramassent en plaques épaisses, se groupent en tubercules, s’élèvent en aiguillons, et que, plus ou moins mélangées avec d’autres molécules, elles arrêtent ou laissent passer facilement la lumière, ont toujours les plus orands rapports avec les cheveux de l’homme, les poils, la corne, les ongles des quadrupèdes, les piquants du hérisson et du porc-épic, et les plumes des oiseaux. La matière qui les produit, apportée à la surface du corps ou par des ramifications artérielles, ou par des vaisseaux excréteurs plus ou moins liés avec le système général des vaisseaux absorbants, est tojours très rapprochée, el par son origine, et par son essence , et par sa contexture , des poils, des on-

gles, des piquants et des plumes. D’habiles physiologistes ont déjà montré les grandes ressemblances des cheveux, des ongles, des cornes, des piquants et des plumes, avec les poils. En comparant avec ces mêmes poils les écailles des poissons, nous trouverons la même analogie. Retenues par de petits vaisseaux, attachées aux téguments comme les poils, elles sont de même très peu corruptibles ; exposées au feu, elles répandent également une odeur empyreumatique. Si l’on a trouvé quelquefois dans l’épiploon et dans d’autres parties intérieures de quelques quadrupèdes, des espèces de touffes, des rudiments de poils, réunis et conglomérés, on voit autour du péritoine, de la vessie natatoire et des intestins des argentines, des ésoces, et d’autres poissons, des éléments d’écailles très d'stincts, une sorte de poussière argentée, ur grand nombre de petites lames brillantes et qui ne diffèrent presque que par la grandeur des véritables écailles qu'elles sont destinées à former, Des fibres, ou des séries de molécules, composent les écailles ainsi que les poils; et enfin, pour ne pas négliger au moins tous les pelits traits, de même que, dans l’hemme et dans les quadrupèdes, on ne voit pas de poils sur la paume des mains ni des pieds, on ne rencontre presque Jjamais d’écailies sur les nageoires, et on n’en trouve jamais sur celles que l’on a comparées aux mains de l'homme, à ses pieds, ou aux pattes des quadrupèdes.

Lors donc que ces lames si semblables aux poils sont attachées à la peau par toute leur circonférence, on conçoit aisément comment, appliquées contre le corps de l’animal par toute leur surface inférieure.

DES POISSONS. 75 elles peuvent communiquer dans les divers points de celte surface avec des vaisseaux semblables ou diffé: rents par leur diamètre, leur figure, leur nature et leur force, recevoir par conséquent dans ces mêmes points des molécules différentes où semblables, et présenter ensuite une seule couleur, ou offrir plusieu rs nuances arrangées symétriquement, ou disséminces sans ordre. On conçoit encore comment lorsque les écailles ne tiennent aux téguments que par une partie de leur contour, elles peuvent être peintes d’une couleur quelconque, suivant que les molécules qui leur arrivent par l'endroit où elles touchent à la peau, réfléchissent tel ou tel rayon, et absorbent les autres. Mais comme dans la seconde supposition, où une partie de la circonférence des plaques est libre, et qui est réalisée plus souvent que la première, on ne peut pas admettre autant de sources réparatrices que de points dans la surface de la lame, on ne voit pas de quelle manière cette écaille peut paroîlre peinte de plusieurs couleurs répandues presque toujours avee beaucoup d'ordre. On admettra bien, à la vérité, que lorsque ces nuances seront dispersées en rayons, et que ces rayons partiront de l'endroit où l’écaille est, pour ainsi dire, collée à la peau, il y aura dans cet endroit plusieurs vaisseaux diflérents lun de l’autre; que chaque vaisseau, en quelque sorte, fournira des molécules de nature dissemblable, et que la matière jaillissante de chacun de ces tuyaux produira, en s’étendant, un rayon d’ane couleur qui contrastera plus ou moins avec celle des rayons voisins. Mais lorsque les couleurs présenteront une autre distribution; bersque, par exemple, on verra sur lécaille des taches

répandues comme des gouttes de pluie, ou rapprochées de manière à former des portions de cercle dont les ouvertures des vaisseaux seront le centre, comment pourra-t-on comprendre que naissent ces régularités?

Nous ne croyons pas avoir besoin de dire que l’explication que nous allons donner peut s'appliquer, avec de légers changements, aux poils, aux cornes, aux plumes. Quoi qu'il en soit cependant, voici ce que la nature nous paroît avoir déterminé.

En montrant la manière dont peuvent paroître des taches, nous exposerons la formation des portions de cercle colorées : en effet, il sufht que ces taches soient toutes à une égale distance des sources des molécules, qu’elles soient placées autour de ces sources, et qu'elles soient si nombreuses, qu’elles se touchent l’une l’autre, pour qu'il y ait à linstant une portion de cercle colorée. Il y aura un second arc, si d’autres taches sont situées d’une manière analogue, plus près ou plus loin des vaisseaux nourriciers; et l’on peut en supposer plusieurs formés de même. Nous n’avons donc besoin que de savoir comment un jet de matière, sorti du vaisseau déférent, peut, dans sen cours, montrer plusieurs couleurs, offrir plusieurs taches plus ou moins égales en grandeur, plus ou moins semblables en nuance.

Ne considérons donc qu’un de ces rayons que l’on distingue aisément lorsqu'on regarde une écaille contre le jour, et qui, par le nombre de ses stries transversales, donne celui des accroissements ou des réparations successifs qu'il a éprouvés; réduisons les différents exemples que l’on pourroit citer, à ur de

DES POISSONS. gl, ceux où l’on ne trouve que deux nuances placées alternativement : l'origine de ces deux nuances étant bien entendue, il ne resteroit aucun doute sur celle des nuances plus nombreuses que l’on rencontreroit dans le même jet. ‘

Supposons que ces deux nuances soient le vert et le jaune; c'est-à-dire, ayons sous les yeux un rayon vert deux fois taché de jaune, ou, ce qui est la même chose, un rayon d’abord vert, ensuite jaune, de nouveau vert, et enfin Jaune à son extrémité. Les vaisseaux nourriciers qui ont produit ce jet ont d’abord fourni une matière jaune par une suite de leur volume, de leur figure , de leur nature, de leur affinité : mais pourroit-on croire que, lors de la première formation de l’écaille, ou à toutes les époques de ses accroissements et de son entretien , le volume, la figure, la nature ou l’affinité des vaisseaux déférents ont pu changer de inanière à ne donner que des molécules vertes après en avoir laissé jaillir de jaunes ? Pourroit-on ajouter que ces vaisseaux éprouvent ensuite de nouveaux changements pour ne laisser échapper que des molécules jaunes? et enfin admettra-t-on de nouvelles altérations semblables aux secondes, et qui ne permettent plus aux vaisseaux de laisser sortir que des molécules modifiées pour réfléchir des rayons verts? N’ayons pas recours à des métamorphoses si dénuées de preuves et même de vraisemblance. Nous savons que, dans les corps organisés, les couleurs particulières et différentes du blanc ne peuvent naître que par la présence de la lumière, qui se combine avec les principes de ces corps. Nous le voyons dans les plantes, qui blanchissent

lorsque la lumière ne Îles éclaire pas; nous le voyons dans les quadrupèdes, dans les oiseaux, dans les reptiles, dont la partie inférieure du corps, comme la moins directement exposée aux rayons du soleil , est toujours distingnée par les teintes les plus pâles,; nous le voyons dans les poissons, dont les surfaces les plus garanties de la lumière sont dénuées des riches couleurs départies à ces animaux ; et nous pouvons le remarquer mème, au moins le plus souvent, dans chaque écaille en particulier, Lorsqu'en effet les écailles se recouvrent comme Îes ardoises placées sur les toits, la portion de la lame inférieure , cachée par la supérieure, n'est pas peinte des nuances dont le reste de la plaque est varié, et on voit seulement quelquefois, sur la surface de cette portion voilée, des agglomérations informes et brillantes formées par ces molécules argentées, celte poussière éclatante, ces petites paillettes, ces vrais rudinents des écailles que nous avons vus dans l'intérieur des poissons, et qui, portés et répandus à la surface, peuvent se trouver entre deux lantes , gènés , etinème bizarrement arrêtés dans leurcours. La nature, la grandeur et la figure des molécules écailieuses ne suffisent donc pas pour que telle ou telle couleur soit produite; il faut encore qu’elles se combinent plus où moins intimement avec une quantité plus ou moins grande de fluide lumineux. Cette combinaison doit varier à mesure que les molécules s’altèrent; mais plus ces molécules s’éloignent des vaisseaux déférents, plus elles se rapprochent de la circonférence de l’écailie, plus elles s’écartent du principe de la vie, et plus elles perdent de l'influence de cette force animale et conservatrice sans laquelle

elles doivent bientôt se dessécher, se déformer, se décomposer, se séparer même du corps du poisson. Dans l'exemple que nous avons choisi, les molécules placées à l’origine du rayon et non encore altérées ont la nature, le volume, la figure, la masse, la quantité de fluide fumineux convenables pour donner la couleur verte ; moins voisines des vaisseaux réparateurs, elles sont dénaturées au point nécessaire pour réfléchir les rayons jaunes ; une décomposition plus avancée introduit dans leur figure, dans leur pesanteur, dans leur grandeur, dans leur combinaison, des rapports tels, que la couleur verte doit paroître une seconde fois; et enfin des changements plusintimes ramènent le jaune à l'extrémité de la série. Quelqu'un ignore-t-il, en effet, que plusieurs causes réunies peuvent produire les mêmes effets que plusieurs autres causes agissantes ensemble et très différentes, pourvu que dans ces deux groupes la dissemblance des combinaisons compense les différences de nature ? et, d’un autre côté, ne remarque-t-on pas aisément qu'au lieu d'admettre sans vraisemblance des changements rapides dans des vaisseaux nourriciers , dans des organes essentiels, nous n’en exigeons que dans des molécules expulsées, et qui, à chaque instant, perdent de leur propriété en étant privées de quelques unes de leurs qualités animales ou organiques ?

De quelque manière et dans quelque partie du corps de l’animal que soit élaborée la matière propre à former ou entretenir Îles écailles, nous n’avons pas besoin de dire que ses principes doivent être modifiés par la nature des aliments que le poisson préfère.

On peut remarquer particulièrement que presque tous les poissons qui se nourrissent des animaux à Coquille, présentent des couleurs très variées et très éclatantes. Et comment des êtres organisés, tels que les testacés, dont les sucs teignent d’une manière très vive et très diversifiée l’enveloppe solide qu'ils forment, ne conserveroient-ils pas assez de leurs propriétés pour colorer d’une manière très brillante les rudiments écailleux dont leurs produits composent la base?

L'on conclura aussi très aisément de tout ce que nous venons d'exposer, que, dans toutes les plages où une quantité de lumière plus abondante pourra pénétrer dans le sein des eaux, les poissons se montrercnt parés d’un plus grand nombre de riches nuances. Et en effet, ceux qui resplendissent comme les métaux les plus polis, ou les gemmes les plus précieuses, se trouvent particulièrement dans ces mers renfermées entre les deux tropiques, et dont la surface est si fréquemment inondée des rayons d’un soleil régnant sans nuage au dessus de ces contrées équatoriales, et pouvant, sans contrainte, y remplir l'atmosphère de sa vive splendeur. On les rencontre aussi, ces poissons décorés avec tant de magnificence, au milieu deces mers polaires où des montagnes de glace, et des neiges éternelles durcies par le froid, réfléchissent, multiplient par des milliers de surfaces, et rendent éblouissante la lumière que la lune et les aurores boréales répandent pendant les longues nuits des zones glaciales, et celle qu'y verse le soleil pendant les longs jours de ces plages hyperboréennes.

Si ces poissons qui habitent au milieu où au dessous de masses congelées, mais fréquemment illuminées et resplendissantes, l'emportent par la variété et la beauté de leurs couleurs sur ceux des zones tempérées, ils cèdent cependant en richesse de parure à ceux qui vivent dans les eaux échauffées de la zone torride. Dans ces pays, dont l'atmosphère est brûlante, la chaleur ne doit-elle pas donner une nouvelle activité à la lumière, accroître la force attractive de ce fluide, faciliter ses combinaisons avec la matière des écailles, et donner ainsi naissance à des nuances bien plus éclatantes et bien plus diversifiées? Aussi, dans ces ciimats où tout porte l'empreinte de la puissance solaire, voit-on quelques espèces de poissons montrer jusque sur la portion découverte de la membrane de leurs branchies, des éléments d’écailles luisantes, une sorte de poussière argentée.

Mais ce n’est qu'au milieu des ondes douces ou salées que les poissons peuvent présenter leur décoration élégante ou superbe. Ce n'est qu'au milieu du fluide le plus analogue à leur nature, que, jouissant de toutes leurs facultés, ils animent feurs couleurs par tous les mouvements intérieurs que leurs ressorts peuvent produire. Ce n’est qu’au milieu de l’eau qu'indépendamment du vernis huileux et transparent élaboré dans leurs organes, leurs nuances sont eimbellies par un second vernis que forment les couches de liquide au travers desquelles on les aperçoit.

Lorsque ces animaux sont hors de ce fluide, leurs forces diminuent, leur vie s’afloiblit, leurs mouveraents se ralentissent, leurs couleurs se fanent, le sue visqueux se dessèche; les écailles, n'étant plas

QD) à SUR LA NATURE

“amobies par cette substance huileuse , ni humectées par l’eau, s’altèrent ; les vaisseaux destinés à les réparer s’obstruent, et les nuances dues aux écailles ou au corps même de fl’animai changent et souvent disparoissent, sans qu'aucune nouvelle teinte indique la place qu’elles occupoient.

Pendant que le poisson jouit, au milieu du fluide qu’il préfère, de toute l’activité dont il peut être doué, ses teintes offrent aussi quelquefois des chansemerts fréquents et rapides, soit dans leurs nuances, soit dans leur ton, soit dans l’espace sur lequel elles sont étendues Des mouvements violents, des sentiments plus ou moins puissants, tels que la crainte ou la colère, des sensations soudaines de froid ou de chaud, peuvent faire naître ces altérations de couleur, très analogues à celles que nous avons remarquées dans ie caméléon, ainsi que dans plusieurs autres animaux; mais il est aisé de voir que ces changements ne peuvent avoir lieu que dans les teintes produites, en tout ou en partie, par le sang et les autres liquides susceptibles d’être pressés ou ralentis dans leur cours.

Maintenaat nous avons exposé les formes exiérieures et les organes intérieurs du poisson; il se montre dans toute sa puissance et dans toute sa beauté. Il exisle devant nous, il respire, il vit, il est sensible. Qu'il obéisse aux impulsions de la nature, qu'il déploie toutes ses forces, qu'il s'offre dans toutes ses habitudes.

À peine le soleil du printemps commence:t-il de répandre sa chaleur vivifiante , à peine son influence renovatrice et irrésistible pénètre-t-elle jusque dans

DES POISSONS. 55 les profondeurs des eaux, qu'un organe particulier se développe et s'agrandit dans les poissons mâles. Cet organe, qui est double, qui s'étend dans la partie supérieure de l'abdomen, qui en égale presque la longueur, est celui qui a reçu le nom de laite. Séparé, par une membrane, des portions qui l’avoisinent, il paroît composé d’un très grand nombre de petites cellules plus distinctes à mesure qu’elles sont plus près de la queue ; chacun de ses deux lobes reuferme un canal qui en parcourt la plus grande partie de la longueur, et qui est destiné à recevoir, pour ainsi dire , de chaque cellule, une liqueur blarchâtre et laiteuse qu'il transmiet jusqu'auprès de l'anus. Cette liqueur, qui est la matière séminale où fécondante , se reproduit périodiquement. À mesure qu'une nourriture plus abondante et la chaleur active de la saison nouvelle augmentent cette substance, elle remplit les cellules de l’ergane que nous décrivons, les gonfle, les étend, et donne aux deux lobes ce grand accroissement qu’ils présentent, lorsque ie temps du frai est arrivé. Ce développement successif n’est quelquefois terminé qu'au bout de plusieurs mois; et pendant qu'il s'exécute, la matière dont la production l’occasione , n’à pas encore toute la fluidité qui doit lui appartenir : ce n’est que graduellement, et même par parties, qu'elle se perfectionne, s’amollit, se fond, müûrit, pour ainsi dire, devient plus blanche, liquide, et véritablement propre à porter le mouvement de la vie dans les œufs qu’elle doit arroser.

C’est aussi vers le milieu ou la fin du printemps que les ovaires des femelles commencent à se remplir

S4 SUR LA NATURE d'œuis encore presque imperceptibles. Ces organes sont au nombre de deux dans le plus grand nombre de poissons, el réduits à un seul dans les autres. Renfermés dans une membrane comme les laites, ils occupent dans l'abdomen une place analogue à celle que les laites remplissent, et en égalent à peu près la longueur. Les œufs qu'ils renferment croissent à mesure que les laites se tuméfient ; et dans la plus grande partie des familles dont nous faisons l'histoire, leur volume est très pelit, leur figure presque ronde, et leur nombre si immense, qu'il est plusieurs espèces de poissons, et particulièrement des gades, dont une seule femelle contient plus de neuf millions d'œufs! Ces œufs, en grossissant, compriment chaque jour davantage les parties intérieures de la femelle, et la surchargent d'un poids qui s'accroît successivement. Cette pression et ce poids produisent bientôt une oène, une sorte de malaise, et même de douleur, qui doivent nécessairement être euivis de réactions involontaires venant d'organes intérieurs froissés et resserrés, el d'efforts spontanés que l'animal doit souvent répéler pour se débarrasser d’un très grand nombre de petits corps qui le font souffrir. Lorsque ces œufs sont assez gros pour être presque mûrs, c'est-

1. Comme ces œufs sont tous à peu près égaux quandils sont arrivés au même degré de développement, et qu'ils sont également rapprochés les uns des autres, on peut en savoir facilement le nombre, en pesant la totalité d'un ovaire, en pesant ensuite une petite portion de cet vrgane , en comptant les œufs renfermés dans cette petite portion de cette organe, en comptant les œufs renfermés dans cette petite portion, et en mullipliant le nombre trouvé par cette dernière opération, autant de fois que le poids de la petite portion est contenu dans celui de l'ovaire.

DES POISSONS. 8 à-dire assez développés pour recevoir avec fruit la liqueur prolifique du mâle, ils exercent une action st vive et sont devenus si lourds, que la femelle est contrainte de se soustraire à leur pesanteur et aux effets de leur volume. Ils sont alors plus que jamais des corps, pour ainsi dire, étrangers à l'animal; ils se détachent même facilement les uns des autres : aussi arrive-t-il souvent que si l’on tient une femelle près de pondre dans une situation verticale et la tête en baut, les œufs sont entraînés par leur propre poids, coulent d'eux-mêmes, sortent par lanus; et du moins on n’a besoin d'aider leur chute que par un léger frottement qu'on fait éprouver au ventre de la femelle, en aliant de la tête vers la queue f,

C'est ce frottement dont les poissons se procurent le secours, lorsque la sortie de leurs œufs n'est pas assez déterminée par leurs efforts intérieurs. On voit les femelles froisser plusieurs fois leur ventre contre les bas-fonds, les graviers, et les divers corps durs qui peuvent être à leur portée; et les mâles ont aussi quelquefois recours à un moyen semblable pour comprimer leur laite, et en faire couler la liqueur fécondante qui tient ces organes gonflés, gêne Îes parties voisines, et fait éprouver au poisson des sensations plus ou moins pénibles où douloureuses.

À celte époque voisine du frai, dans ce temps où les ovaires sont remplis et les lailes très tuméfiées, dans ces moments d’embarras et de contrainte, il n'est pas surprenant que les poissons aient une partie de leurs forces enchainée, et quelques unes de leurs

1. Noles manuscrites envoyées à Buffon, en 1758, par J. L. Jacobi,

lieutenant des miliciens du comté de Lippe Detmold en Westphalie. LACÉPEDE. V. 6

facultés émoussées. Voilà pourquoi il est alors plus aisé de les prendre, parce qu'ils ne peuvent opposer à leurs ennemis que moins de ruse, d'adresse et de courage ; et voilà pourquoi encore ceux qui habitent la haute mer, s’approchent des rivages, ou remontent les grands fleuves, et ceux qui vivent habituellement au milieu des eaux douces, s'élèvent vers les sources des rivières et des ruisseaux, ou descendent au contraire vers les côtes maritimes. Tous cherchent des abris plus sûrs; et d’ailleurs tous veulent trouver une température plus analogue à leur organisation, une nourriture plus abondante ou plus cervenable, une eau d’une qualité plus adaptée à leur nature et à leur état, des fonds commodes contre lesquels ils puissent frotter la partie inférieure de leur corps de la manière la plus favorable à la sortie des œufs et de la liqueur laiteuse, sans trop s'éloigner de la douce chaleur de la surface des rivières ou des plages voisines des rivages marins, el sans trop se dérober à l'influence de la lumière, qui leur est si souvent agréable et utile.

Sans les résultats de tous ces besoins qui agissent presque toujours ensemble, il écloroit un bien plus petit nombre de poissons. Les œufs de ces animaux ne peuvent, en eflet, se développer que lorsqu'ils sont exposés à tel ou tel degré de chaleur, à telle ou telle quantité de rayons solaires, que lorsqu'ils peuvent être aisément retenus par les aspérités ou la naiure du terrain contre des flots trop agités ou des courants trop rapides; et d’ailleurs on peut assurer, pour un très grand nombre d'espèces, que si des matières altérées et trop actives s’attachent à ces œufs,

DES POISSONS. 07 et n’en sont pas assez promptement séparées par le mouvement des eaux, ces mêmes œufs se corrompentet pourrissent, quoique fécondés depuis plusieurs jours À.

L'on diroit que plusieurs femelles, particulièrement celles du genre des salmones, sont conduites par leur instinct à préserver leurs œufs de cette décomposition, en ne les déposant que dans des endroits où ils y sont moins exposés. Ou les voit, en effet, se frotter à plusieurs reprises et en différents sens contre le fond de l’eau, ÿ préparer une place assez grande, en écarter les substances molles, grasses et enctueuses, n’y laisser que du gravier ou des cailloux bieu nettoyés par leurs mouvements, et ne faire tomber leurs œufs que dans cette espèce de nid: Mais, au lieu de nous presser d'admettre dans ces ani: maux une tendresse maternelle très vive et très prévoyante, croyons que leur propre besoin les détermine à l'opération dont nous venons de parler, et que ce n’est que pour se débarrasser plus facilement et plus complètement du poids qui les blesse, qu'elles passent et repassent plusieurs fois sur le fond qu’elles préfèrent, et entraînent, par leurs divers frottements, la vase et les autres matières propres à décomposer les œufs.

Ils peuvent cependant, ces œufs, résister plus longtemps que presque toutes les autres parties animales et molles à la corruption et à la pourriture. Un habile observateur? a, en effet, remarqué que quatre ou cinq jours de séjour dans le corps d’une femelle

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