J. L. Jacobi
morte ne suffisoient pas pour que leur altération commencât. 1 a pris les œufs mûrs d’une truite morte depuis quatre jours et déjà puante; il les a arrosés de la jiqueur laiteuse d’un mâle vivant; il en a obtenu de jeunes truites très bien conformées. Le même physicien pense que la mort d'un poisson mâle ne doit pas empêcher le fluide laiteux de cet animal d’être prolifique, tant qu'il conserve sa fluidité. Mais, quoi qu'il en soit, à peine les femelles se sont-elles débarrassées du poids qui les tourmentoit, que quelques unes dévorent une partie des œufs qu'elles viennent de pondre , et c'est ce qui a donné lieu à l'opinion de ceux qui ont cru que certaines femelles de poissons avoient un assez grand soin de leurs œufs pour Les couver dans leur gueule : d’autres avalent aussi avec avidité la liqueur laiteuse des mâles, à mesure qu'elle est répandue sur des œufs déjà déposés, et voilà Forigine du soupçon erroné auquel n'ont pu se soustraire de modernes et de très grands naturalistes, qui ont cru que les poissons femelles pourroient bien être fécondées par la bouche. Le plus grand nombre de femelles abandonnent cependant leurs œufs dès le moment qu’elles en sont délivrées : moins contraintes dans leurs facultés, plus libres dans leurs mouvements, elles vont, par de nouvelles chasses, réparer leurs pertes et ranimer leurs forces.
C'est alors que les mâles arrivent auprès des œufs laissés sur le sable ou le gravier : ils accourent de très loin, attirés par leur odeur; un sentiment assez vif paroît même les animer. Mais cette scrte d’aflection n’est pas pour des femelles déjà absentes : elle ne les entraîne que vers les œufs qu'il$ doivent féconder.
DES POISSONS. 09 lis s'en nourrissent cependant quelquefois, au lieu de chercher à leur donner la vie ; mais le plus souvent ils passent et repassent au dessus de ces petits corps organisés, Jusqu'à ce que les fortes impressions que les émanations de ces œufs font éprouver à ieur odorat, le premier de leurs sens, augmentant de plus en plus le besoin qui les aiguillonne, ils laissent échapper de leurs laites pressées le suc actif qui va porter le mouvement dans ces œufs encore inanimés. Souvent même l’adeur de ces œufs est si sensible pour leurs organes, qu'elle les affecte et les attire, pendant que ces petits corps sont encore renfermés dans lé ventre de la mère ; on les voit alors se mêler avec les femelles quelque temps avant la ponte, et, par les différents mouvements qu'ils exécutent autour d'elles, montrer ua empressement dont on pourroit croire ces dernières l’objet, mais qui n’est cependant dirigé que vers le fardeau qu'elles portent. C’est alors qu'ayant un désir aussi vif de se débarrasser d’une liqueur laiteuse très abondante, que les femelles de se délivrer des œufs encore renfermés dans leurs ovaires, ils compriment leur ventre, comme ces mêmes femelles, contre les cailloux, le gravier et le sable, et, parles frottements fréquentset variés qu'ils éprouvent contre le fond des eaux, paroiïssent, en ne travaillant que pour s’exempter de la douleur. aider cependant la mère auprès de laquelle ils se trouvent, et creusent en effet avec elle, et à ses côtés, le trou dans lequel les œufs seront réunis.
Ajoutons à ce que nous venons d'exposer, que l’agitation des eaux ne peut empècher que très rarement ja liqueur séminale du mâle de vivifier les œafs, parce
qu'une très petite goulte de cette liqueur blanchâtre suffit pour en féconder un grand nombre. D'ailleurs les produits de la même ponte sont presque toujours successivement, ou à la fois, l’objet de l’empressement de plusieurs mâles.
Nous n’avons pas besoin de réfuter l’erreur dans laquelle sont Llombés plusieurs naturalistes très estimables, et particulièrement Rondelet, qui ont cru que l’eau seule pouvoit engendrer des poissons, parce qu’on en a trouvé dans des.pièces d’eau où l’on n’en avoit jeté aucun, où l'on n'avoit porté aucun œuf, et qui n’avoient de communication ni avec la mer, ni avec aucun lac ou étang, ni avec aucune rivière, Nous devons cependant, afin d'expliquer ce fait observé plus d’une fois, faire faire attention à la facilité avec laquelle des oiseaux d’eau peuvent transporter du frai de poisson, sur les membranes de leurs pattes, dans les pièces d’eau isolées dont nous venons de parler.
Mais si nous venons de faire l’histoire de la fécondation des œufs dans le plus grand nombre de poissons, il est quelques espèces de ces animaux parmi les osseux, et surtout parmi Îles cartilagineux, qui présentent des phénomènes différents dans leur reproduetion. Faisons counoître ces phénomènes.
Les femelles des raies, des squales, de quelques blennies, de quelques silures, ne pondent pas leurs œufs : ils parviennent dans le ventre de la mère à tout leur développement, ïls y grossissent d'autant plus facilement qu’ils sont, pour ainsi dire, couvés par la chaleur intérieure de la femelle, ils y éclosent, et les petits arrivent tout formés à la lumière. Les poissons dont l’espèce se reproduit de cette manière ne doi-
DES POISSONS. O1 vent pas cependant ètre comptés parmi les animaux vivipares ; Car, ainsi que nous l'avons fait observer dans l'Histoire des serpents, on ne peut donner ce nom qu’à ceux qui, jusqu'au moment où ils viennent au jour, tirent immédiatement leur nourriture du corps même de leur mère, tandis que les ovipares sont, jusqu'à la même époque, renfermés dans un œuf qui ne leur permet aucune communication avec le corps de la femelle, soit qué ce même œuf éclose dans le ventre de la mère , ou soit qu'il ait été pondu avant d’éclore : mais on peut distinguer les poissons dont nous venons dé parler par l'épithète de V’iperes, qui ne peut que rappeler un mode de reproduction semblable à celui qui leur a été attribué, el qui appartient à tous les serpents auxquels là dénomination de Vipère a été appliquée.
Dans le plus grand nombre de ces poissons vipères, les œufs non seulement présentent une forme particulière que nous ferons connoître dans cette histoire, mais montrent encore une grandeur très supérieure à ceile des œufs des autres poissons. Devant d’ailleurs atteindre à tout leur volume dans l’intérieur du corps de la mère, ils doivent être beaucoup moins nombreux que ceux des femelles qui pondent; et en effet leur nombre ne passe guère cinquante. Mais si ces œufs, toujours renfermés dans l’intérieur de la femelle, contiennent un embryon vivant, ils doivent avoir été fécondés dans ce même intérieur; la liqueur prolifique du mâle doit parvenir jusque dans les ovaires. Les mâles de ces animaux doivent donc rechercher leurs femelles; être attirés vers elles par une affection bien plus vive, bien plus intime, bien
02 SUR, LA: NATURE plus puissante, quoique peut-être la même dans son principe que celle qui porte les autres poissons mâles auprès des œufs déjà pondus; s'en approcher de très pres, s'unir étroitement à elles, prendre Ja position ja plus favorable au but de ce véritahle accouplement, et en prolonger la durée jusqu’à l'instant où leurs désirs sont remplis. Et tels sont , en effet, les aëtes qui précèdent ou accompagnent la fécondation dans ces espèces particulières. Il est même quelques unes de ces espèces dans lesquelles ie mâle a reçu une sorte de crochets avec lesquels il saisit sa femelle, et la retient collée, pour ainsi dire, contre la partie inférieure de son corps, sans qu'elle puisse parvenir à s'échapper
Dans quelques autres poissons, Lels que Îles synynathes et le silure ascite. les œufs sont à peine développés qu'ils sortent du corps de la mère; mais nous verrons, dans la suite de cet ouvrage, qu'ils demeurent attachés sous le ventre ou sous la queue de la femelle, jusqu'au moment où ils éclosent. [ls sont done vivifiés par la liqueur séminale du mâle, pendant qu'ils sout encore retenus à l'intérieur, ou du moins sur la face inférieure du corps de laimère ; il n’est donc pas surprenant qu'il y ait un accouplement du mâle et de la femelle dans les syngnathes et dans le silure ascite, comme dans les raies, dans les squales, dans plusieurs blennies, et dans quelques autres poissons.
Le temps qui s'écoule depuis le moment où les œufs déposés par la femelle sont fécondés par le mâle, jusqu’à celui où les petits viennent à ja lumière, varie suivant les espèces; mais il ne paroît pas qu'il aug-