‹ Œuvres du comte de Lacépède (volume 3)Chapitre 15 sur 113 · Articles des Squales et des Salmones · texte numérisé non relu

Articles des Squales et des Salmones

Lorsqu'elles s'étendent jusque vers la nageoire caudale , elles augmentent la surface de la queue, et par conséquent eiles concourent à la vitesse de la natation; elles peuvent aussi changer sa direction, en se déployant où en se repliant alternativement en tout ou en partie, et en mettant ainsi une inégalité plus ou moins grande entre l'impulsion communiquée à droite , et celle qui est reçue à gauche.

Si les nageoires dorsales règnent au dessus de la queue , elles influent, comme celles de l'anus, sur la route que suit l'animal et sur la rapidité de ses mouvements; elles peuvent aussi, par leurs diverses ondulations et#par les différents plans inclinés qu'elles présentent à l’eau et avec lesquels elles frappent ce fluide, augmenter les moyens qu'a le poisson pour suivre telle ou telle direction; elles doivent encore, lorsque le poisson est exposé à des courants qui le prennent en travers, contre-balancer quelquefois l’effet des nageoires de l'anus, et contribuer à conserver l’équilibre de lanimal : mais le plus souvent elles ne tendroient qu’à détruire cet équilibre , et à renverser le poisson , si ce dernier ne pouvoit pas, en mouvant séparément chaque rayon de ces nageoires, les rabaisser el mème les coucher sur son dos dans leur totalité, ou dans celles de leurs portions qui lui offrent le plus d'obstacles.

Je n’ai pas besoin de faire remarquer comment le jeu de la queue et des nageoires, qui fait avancer les poissons, peut les porter en haut ou en bas, indépendamment de tout gonflement du corps et de toute dilatation de la vessie natatoire, lorsqu'au moment de leur départ leur corps est incliné, et leur tête éle-

106 SUR LA NATURE | vée au dessus du plan horizontal, ou abaissée au dessous de ce même plan. On verra, avec la même facilité, que ceux de ces animaux qui ont le corps très déprimé de haut en bas, tels qne les raies et les pleuronectes, peuvent, tout égal d’ailleurs, lutter pendant plus de temps et avec plus d'avantage contre un courant rapide, pour peu qu'ils tiennent la partie antérieure de leur corps un peu élevée, parce qu’alors ils présentent à l’eau un plan incliné que ce fluide tend à soulever; ce qui permet à l’animal de n’employer presque aucun effort pour se soutenir à telle ou telle bauteur, mais de réunir toutes ses forces pour accroître son mouvement progressift, Et enfin on observera également sans peine que sile principe le plus actif de la natation est dans ia queue, c’est dans la trop grande longueur de la tête, et dans les prolongations qui l'étendent en avant, que se trouvent les principaux obstacles à la vitesse; c'est dans les parties antérieures qu'est la cause retardatrice; dans les postérieures est au contraire la puissance accélératrice ; et le rapport de cette cause et de cette puissance détermine la rapidité de la natation des poissons. De ceite même proportion dépend par conséquent la facilité plus ou moins grande avec laquelle ils peuvent chercher l'aliment qui leur convient. Quelques uns $€ contentent, au moins souvent, de piantes marines, et particulièrement d'algues; d’autres vont chercher dans la vase les débris des corps orgaaisés ; et c’est de ceux-ci que l’on a dit qu'ils vivoient de limon ; il en est encore qui ont un goût très vif

1. Il est à remarquer que ces poissons très aplalis manquent de vessie nataloire. \ 3

DES POISSONS. 107 pour des graines et d’autres parties de végétaux Lerrestres ou fluviatiles : mais le plus grand nombre de poissons préfèrent des vers marins, de rivière ou de terre , des insectes aquatiques, des œufs pondus par leurs femelles, de jeunes individus de leur classe, et en général tous les animaux qu'ils peuvent rencontrer au milieu des eaux, saisir et dévorer sans éprotver une résistance trop dangereuse.

Les poissons peuvent avaler, dans un espace de temps très court, une très grande quantité de nourriture; mais ils peuvent aussi vivre sans manger pendant un très grand nombre de jours, même pendant plusieurs mois, et quelquefois pendant plus d'un an. Nous ne répéterons pas ici ce que nous avons déjà dit sur les causes d’un phénomène semblable, en traitant des quadrupèdes ovipares et des serpents, qui quelquefois sont aussi plus d’un an sans prendre de nourriture. Les poissons, dont les vaisseaux sanguins, ainsi que ceux des reptiles et des quadrupèdes ovipares, sont parcourus par un fluide très peu échauflé, et dont le corps est recouvert d’écailles ou de téguments visqueux et huilés, doivent habituellement perdre trop peu de leur substance, pour avoir besoin de réparations très copieuses et très fréquentes : mais non seulement ils vivent et jouissent de leur vivacité ordinaire malgré une abstinence très prolongée, mais ces Jongs jeùnes ne les empêchent pas de se développer, de croître, et de produire dans leur tissu cellulaire cette matière onctueuse à laquelle le nom de graisse a été donné. On conçoit très aisément comment il suffit à un animal de ne pas laisser échapper Beaucoup de substance pour ne pas diminuer très sen-

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siblement dans son volume ou dans ses forces, quoiqu'il ne reçoive cependant qu'une quantité extrèmement petite de matière nouvelle : mais qu'il s’étende, qu'il grossisse, qu'il présente des dimensions plus grandes et une masse plus pesante, quoique n'ayant pris depuis un très long temps aucuu aliment, quoique n'ayant introduit depuis plus d’un an dans san corps aucune substance réparatrice et nutritive, on ne peut le comprendre. Il faut donc qu’une matière véritablement alimentaire maintienne et accroisse la substance et les forces des poissons pendant le temps plus ou moins long où l'on est assuré qu'ils ne prennent d’ailleurs aucune portion de leur nourriture ordinaire ; cette matière les touche, les environne , les pénètre sans cesse. Il n’est en effet aucun physicien qui ne sache maintenant combien l’eau est nourrissante lorsqu'elle a subi certaines combinaisons; et les phénomènes de la panification, si bien développés par les chimistes modernes, en sont surtout une très grande preuve, Mais c’est au milieu de cette eau que les poissons sont continuellement plongés; elle baigne toute leur surface ; elle parcourt leur canal intestinal ; elle remplit plusieurs de leurs cavités ; et, pompée par les vaisseaux absorbants, ne peut-elle pas éprouver, dans les glandes qui réunissent le système de ces vaisseaux, ou dans d’autres de leurs organes intérieurs , des combinaisons et décompositions telles, qu’elle devienne une véritable substance nutritive et augmentative de celle des poissons? Voilà pourquoi nous voyons des carpes suspendues

1. Nous citerons particulièrement les travaux de notre confrère M. Parmentier.

hors de l’eau, et auxquelles on ne donne aucune nourriture, vivre long-temps, et même s’engraisser d’une manière très remarquable, si on les arrose fréquemment, et si on les entonre de mousse ou d’autres végétaux qui conservent une humidité abondante sur toute la surface de ces animaux.

Le fluide dans lequel les poissons sont piongés peut donc non seulement les préserver de cette sensation douloureuse que l’on a nommée soif, qui provient de la sécheresse de la bouche et du canal alimentaire, et quiparconséquent ne doit Jamais exister au milieu des eaux, mais encore entretenir leur vie, réparer leurs pertes, accroître leur substance ; et les voilà liés, par de nouveaux rapports, avec les végétaux. Îl ne peut cependant pas les délivrer, au moins totalement , du tourment de Îa faim : cet aïguillon pressant agite surtout les grandes espèces, qui ont besoin d'aliments plus copieux, plus actifs et plus souvent renouvelés; et télie est la cause irrésistible qui maintient dans un état de guerre perpétuel la nombreuse classe des poissons, les fait continuellenent passer de l'attaque à la défense, et de la défense à l'attaque, les rend tour à tour tyrans et victimes, et convertit en champ de carnage la vaste étendue des mers et des rivières.

Nous avons déjà compté les armes offensives et dé-

1, On pourroit expliquer de même l'accroissement que l’on à vu prendre pendant des jeûnes très prolongés, à des serpents et à quelques quadrupèdes ovipares, qui, à la vérité, ne vivent pas dans le sein des eaux, mais habitent ordinairement au milieu d’une atmosphère chargée de vapeurs aqueuses, et qui auront puisé dans l'humidité de

l'air une nourriture semblable à celle que les poissons doivent à l’eau douce ou salée.

fensives que la nature a départies à ces animaux, presque tous condamnés à d'éternels combats. Quelques uns d'eux ont aussi reçu, pour atteindre ou repousser leur ennemi, une faculté remarquable : nous l’observerons dans la raie torpille, dans ua tétrodon, dans un gymuote, dans un silure. Nous les verrons atteindre au loin par une puissenee invisible, frapper avec ; PP la rapidité de l'éclair, mettre en mouvement ce feu électrique qui, excité par l’art du physicien, brille, ; : :

éclate, brise ou renverse dans nos laboratoires, et qui, condensé par la nature, resplendit dans les nuages et lance la foudre dans les airs. Cette force merveilleuse et soudaine, nous la verrons se manifester par l’action de ces poissons privilégiés, comme dans tous les phénomènes connus depuis long-temps sous le nom d’électriques, parcourir, avec vitesse tous les 2 1 SEC L4 2 A corps conducteurs d'électricité, s'arrêter devant ceux qui n’ont pas reçu cette qualité conductrice, faire jaillir des étincelles!, produire de violentes commotions, et donner une mort imprévue à des victimes éloignées. Transmise par les nerfs, anéantie par la soustraction du cerveau, quoique l’animal*conserve encore ses facultés vitales, subsistant pendant quelque temps malgré le retranchement du cœur, nous ne serons pas étonnés de savoir qu’elle appartient à des poissons à un degré que l’on n’a point observé en- 1. Depuis l'impression de l'article de la Torpille, nous avons appris, per un nouvel ouvrage de M. Galvani, que les espérances que nous avons exposées ‘ans l'histoirefde cette raie sont déjà réalisées, que le gymuote électrique n’est pas le seul poisson qui fasse naître les étincelles visibles, et que. par le moyen d’un microscope, on en a disliraué de produites par l'électricité d’une torpiile. Consultez les Mémoires de Galvani adressés à Spallanzani, et imprimés à Bologne en 1797.

DES POISSONS. 111 core dans les autres êtres organisés, lorsque nous réfléchirons que ces animaux sont imprégnés d’une grande quantité de matière huileuse, très analogue aux résines et aux substances dont le frottement fait paître tous les phénomènes de l'électricité !,

On a écrit que plusieurs espèces de poissons avoient recu , à la place de la vertu électrique, la funeste propriété de renfermer un poison actif. Cependant, avec quelque soin que nous ayons examiné ces espèces, nous n'avons trouvé ni dans leurs dents, ni dans leurs aiguillons, aucune cavité, aucune conformation analogues à celles que lon remarque, par exemple, dans les dents de la couleuvre vipère, et qui sont propres à faire pénétrer une liqueur déléière jusqu'aux vaisseaux sanguins d’un animal blessé ; nous n'avons vu, auprès de ces aiguillons ni de ces dents, aucune poche, aucun organe contenant un suc particulier et vénéneux ; nous n'avons pu découvrir dans les autres parties du corps aucun réservoir de matière corrosive, de substance dangereuse ; et nous nous sommes assurés, ainsi Qu'on pourra s'en convaincre dans le cours de cette histoire, que les accidents graves produits par la morsure des poissons, ou par l’action de leurs piquants, ne doivent être rapportés qu’à la nature des plaies faites par ces pointes ou par les dents de ces animaux. On ne peut pas douter cependant que, dans certaines contrées, particulièrement dans celles qui sont très voisines de la zone torride, dans la saison des chaleurs, ou dans d’au-

1. Voyez l’article de la Forpille, et surtout celui da Gymnote électrique.

ires circonstances de temps et de lieu, plusieurs des animaux que nous étudions ne renferment souvent, au moment où on les prend, une quantité as$ez considérable d'aliments vénéneux et même morteis pour l’homme , ainsi que pour plusieurs oiseaux ou quadrupèdes, et cependant très peu nuisibles ou innocents pour des animaux à sang froid, imprégnés d'huile, remplis de sucs digestifs d’une qualité particulière, et organisés comme les poissons. Cette nourriture redoutable pour l’homme peut consister, par exemple, en fruits du mancenillier, ou d’autres végétaux, et en débris de plusieurs vers marins, dont les observateurs connoiïssent depuis long-temps l’activité malfaisante des sucs. Si des poissons ainsi remplis de substances dangereuses sont préparés sans précaution, s'ils ne sont pas vidés avec le plus grand soin, ils doivent produire les effets les plus funestes sur l’homme, les oiseaux ou les quadrupèdes qui en mangent. On peut même ajouter qu'une longue habitude de ces aliments vénéneux peut dénaturer un poisson, au point de faire partager à ses muscles, à ses sucs, à presque toutes ses parties, les propriétés redoutables de la nourriture qu'il aura préférée, et de le rendre capable de donner la mort à ceux qui mangeroient de sa chair, quand bien même ses intestins auroient été nettoyés avec la plus grande attention. Mais il est aisé de voir que le poison n'appartient jamais aux poissons par une suite de leur nature; que si quelques individus le recèlent, ce n’est qu'une matière étrangère que renlerme leur intérieur pendant des instants souvent très courts; que si la substance de

DES POISSONS. LS ces individus er est pénétrée, ils ont subi une altération profonde; et il est à remarquer, en conséquence , que lorsqu'on parcourt le vaste ensemble des êtres organisés, que l'on commence par l’homme, et que, dans ce long examen, on observe d’abord les animaux qui vivent dans l'atmosphère, on n’aperçoit pas de qualités vénéneuses avant d’être parvenu à ceux dont le sang est froid. Parmi les animaux qui ne respirent qu’au milieu des eaux, la limite en deçà de laquelle on ne rencontre pas d'armes ni de liqueurs empoisonnées est encore plus reculée ; et l’on ne voit d'êtres vénéneux par eux-mêmes que lorsqu'on a passé au delà de ceux dont le sang est rouge.

Continuons cependant de faire connoître tous les moyens d'attaque et de défense accordés aux poissons. Indépendamment de quelqües manœuvres particulières que de petites espèces mettent en usage contre des insectes qu'elles ne peuvent pas attirer jusqu’à elles, presque tous les poissons emploient avec constance et avec une sorte d’habileté les ressources de la ruse ; il n'en est presque aucun qui ne tende des embüûches à un être plus foible ou moins attentif. Nous verrons particulièrement ceux dont la tête est garnie de petits filaments déliés et nommés barbillons, se cacher souvent dans la vase, sous les saillies des rochers, au milieu des plantes marines, ne laisser dépasser que ces barbiilons qu'ils agitent et qui ressemblent alors à de petits vers, tâcher de séduire par ces appâts les animaux marins ou fluviatiles qu'ils ne pourroient atteindre en nageant qu’en s’exposant à de trop longues fatigues , les attendre avec patience , et les saisir avec promptitude au moment

de leur approche! D’autres, ou avec leur bouche?, ou avec leur queueÿ, ou avec leurs nageoires inférieures rapprochées en disque, ou avec un organe particulier situé au dessus de leur tête*, s’attachent aux rochers, aux bois flottants, aux vaisseaux, aux poissons plus gros qu'eux, et, indépendamment de plusieurs causes qui les maintiennent dans cette position, y sont retenus par le désir d’un approvisionnement plus facile, on d’une garantie plus sûre. D’autres encore, tels que les anguilles, se ménagent dans des cavités qu’ils creusent, dans des terriers qu'ils forment avec précaution, et dont les issues sont pratiquées avec une sorte de soin, bien moins un abri contre le froid des hivers, qu’un rempart contre des

1. Les acipensères qui ont plusieurs barbillons peuvént se tenir d'autant plus aisément cachés en partie sous des algues ou de la vase, que je viens de voir dans l'esturgeon, et que l’on trouvera vraisemblablement dans tous les autres acipensères , deux évents analogues à celui des pétromyzons ainsi qu'à ceux des raies et des squales. Chacun de ces deux évenis consiste dans un petit canal un peu demi-circulaire, placé au devant de l’opercule des branchies, et situé de telle sorte, que son orifice externe est très près du bord supérieur de lopercule, et que son ouverture interne est dans la partie antérieure et supérieure de la cavité branchiale , auprès de l'angle formé par le earülage sur lequel l'opercule est attaché. Ces évents de l’esturgecn ont été observés, par M. Cuvier et par moi, sur un individu d’environ deux mètres de longueur, dans lequel on à pu aussi distinguer aisément de petites côtes carlilagineuses. Par ce double caractère, l’esturgeon lie de plus près les raies et les squales avec les osseux, ainsi que nous le ferons remarquer dans le discours sur les parties solides de l'intérieur des poissons.

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