‹ Œuvres du comte de Lacépède (volume 3)Chapitre 16 sur 113 · Les pétromyzons · texte numérisé non relu

Les pétromyzons

. Quelques murènes et les murénophis.

. Les cycloptères, etc.

Les échénéis

ennemis plus forts ou mieux armés. Ils les évitent aussi quelquefois ces ennemis dangereux, en employant la faculté de ramper que leur donne leur corps très allongé et serpentiforme, en s’élançant hors de l’eau, et en allant chercher, pendant queiques instants, loin de ce fluide, non seulement une nourriture qui leur plaît, et qu'ils y trouvent en plus orande abondance que dars la mer ou dans les fleuves, mais encore un asile plus sûr que toutes les retraites aquatiques. Ceux-ci, enfin, qui ont reçu des nageoires pectorales très étendues, très mobiles, et composées de rayons faciles à rapprocher ou à écarter, s'élancent dans l'atmosphère pour échapper à une poursuite funeste, frappent l’air par une grande surface, avec beaucoup de rapidité, et, par un déploiement d'instrument ou une vitesse d'action moindres dans un sens que dans un autre, se soutiennent pendant quelques moments au dessus des eaux, et ne retombent dans leur fluide natal qu'après avoir parcouru une courbe assez longue. Il est des plages où ils fuient ainsi en troupe et où ils brillent d’une !umière phosphorique assez sensible, lorsque c’est au milieu de l'obscurité des nuits qu'ils s’efforcent de se dérober à la mort. [ls représentent alors, par leur grand nombre, une sorte de nuage enflammé, ou, pour mieux dire, de pluie de feu; et l’on diroit que ceux qui, lors de l’origine des mythologies, ont inventé le pouvoir magique des anciennes enchanteresses, et ont placé le palais et l'empire de ces redoutables magiciennes dans le sein ou auprès des ondes, connoissoient et ces légions lumineuses de poissons volants, et cet éclat phosphorique de presque tous

les poissons, et cette espèce de foudre que lancent les poissons électriques.

Ce n'est donc pas seulement dans le fond des eaux, mais sur la terre et au milieu de l'air, que quelques poissons peuvent trouver quelques maments de sùreté. Mais que cette garantie est passagère! qu’en tout les moyens de défense sont inférieurs à ceux d'attaque ! Quelle dévastation s'opère à chaque instant dans les mers et dans les fleuves! combien d’ermnbryons anéantis, d'individus dévorés! et combien d'espèces disparoîtroient, si presque toutes n’avoient reçu la plus grande fécondité, si une seule femelle, pouvant donner Ja vie à plusieurs millions d'individus, ne suflisoit pas pour réparer d'immenses destructions! Cette fécondité si remarquable commence dans les femelles lorsqu'elles sont encore très jeunes; elle s'accroît avec leurs années, elle dure pendant la plus grande partie d’une vie qui peut être très étendue ; et si l’on ne compare pas ensemble des poissons qui viennent au jour d’une mauière différente, c’est-àdire ceux qui éclosent dans le ventre de la femelle, et ceux qui sortent d’un œuf pondu, on verra que la nature a étabii, relativement à ces animaux, une loi bien différente de celle à faquelle elle a soumis les quadrupèdes, et que les plus grandes espèces sont celles dans lesquelles on compte le plus grand noinbre d'œufs. La nature a donc placé de grandes sources de reproductions où elle a allumé la guerre la plus constante et la plus cruelle; mais l'équilibre nécessaire entre le pouvoir qui conserve, et la force consommatrice qui n’en est que la réaction, ne pourroit pas subsister, si la nature, qui le maintient, négli-

geoit, pour ainsi dire, la plus courte durée ou la plus petite quantilé. Ce n’est que par cet emploi de tous les instants et de tous les efforts qu’elle met de l’égalité entre les plas petites et les plus grandes puissances : et n'est-ce pas là je secret de cette supériorité d’action à laquelle l’art de l’homme ne peut atteindre que lorsqu'il a le temps à son commandement ?

Cependant ce n’est pas uniquement par des courses très limitées que les poissons parviennent à se procurer leur proie, ou à se dérober à leurs ennemis. Ils franchissent souvent de très grands intervalles ; ils entreprennent de grands voyages; et, conduits par la crainte, ou excités par des appétits vagues, entraînés de proche en proche par je besoin d’une nourriture plus abondante ou plus substantielle, chassés par les tempêtes, transportés par les courants, attirés par une température plus convenable, ils traversent des mers immenses: ils vont d'un continent à un « utre, et parcourent dans tous les sens la vaste étendue d'eau au milieu de laquelle la nature les a placés. Ces grandes migrations, ces fréquents changements, ne présentent pas plus de régularité que les causes fortuites qui les produisent ; ils ne sont soumis à aucun ordre : ils n’apparliennent point à l'espèce; ce ne sont que des actes individuels. Il n’en est pas de même de ce concours périodique vers les riv ages des iners , qui précède le fempe de la ponte et de la fécondation des œufs. Îl n’en est pas de même non pius de ces ascensions régulières, exécutées chaque an= née avec tant de précision, qui peuplent, pendant plus d’une saison ; les fleuves, les rivières, les lacs et

les ruisseaux les plus élevés sur le globe, de tant de poissons attachés à l'onde amère pendant d’autres saisons , et qui dépendent non seulement des causes que nous avons énumérées plus haut, mais encore de ce besoin si impérieux pour tous les animaux, d’exercer leurs facultés dans toute leur plénitude, de ce mobile si puissant de tant d'actions des êtres sensibles, qui imprime à un si grand nombre de poissons le désir de nager dans une eau plus légère, de lutter contre des courants, de surmonter de fortes résistanes, de rencontrer des obstacles difficiles à écarter, de se jouer, pour ainsi dire, avec les torrents et les cataractes, de trouver un aliment moins ordinaire dans la substance d’une eau moins salée, et peut-être de jouir d’autres sensations nouvelles. Il n’en est pas encore de même de ces rétrogradations, de ces voyages en sens inverse, de ces descentes qui, de l’origine des ruisseaux, des lacs, des rivières et des fleuves, se propagent vers les côtes maritimes, et rendent à l'Océan tous les individus que l’eau douce et courante avoit attirés. Ces longues allées et venues, cette affluence vers les rivages, cette retraite vers la haute mer, sont les gestes de l'espèce entière. Tous les individus réunis par la même conformation, soumis aux mêmes causes, présentent les mêmes phénomènes. Îl faut néanmoins se bien garder de comprendre parmi ces voyages dise constatés dans tous les temps et dans tous les lieux, de prétendnes migrations régulières, indépendantes de celles que nous venons d'indiquer, et que l’on a supposées dans quelques espèces de poissons, particulièrement dans les maquereaux et dans les harengs. On a fait arriver ces

animaux en colonnes pressées, en légions rangées . pour ainsi dire, en ordre de bataille, en troupes conduites par des chefs. On les à fait partir des mers glaciales de notre hémisphère à des temps déterminés, s’avancer avec un concert toujours soutenu, s’approcher successivement de plusieurs côtes de l’Europe, conserver leur disposition, passer par des détroits, se diviser en plusieurs bandes, changer de direction, se porter vers l’ouest, tourner encore et revenir vers le nord , toujours avec le même arrangement, et, pour ainsi dire, avec la même fidélité. On a ajouté à cette narration; on en a embelliles détails; on en a tiré des conséquences multipliées : et ceperdant on pourra voir dans les ouvrages de Bloch, dans ceux d’un très bon observateur de Rouen, M. Noël, et dans les articles de cette histoire relatifs à ces poissons, combien de faits très constants prouvent que lorsqu'on a réduit à leur juste valeur les récits merveilleux dont nous venons de donner une idée, on ne trouve dans les maquereaux et dans les harengs que des animaux qui vivent, pendant la plus grande partie de l’année, dans les profondeurs de la haute mer, et qui, dans d’autres saisons, se rapprochent, comme presque tous les autres poissons pélagiens, des rivages les plus voisins et les plus analogues à leurs besoins et à leurs désirs.

Au reste, tous ces voyages périodiques ou fortuits, tous ces déplacements réguliers, toutes ces courses irrégulières, peuvent être exécutés par les poissons avec une vitesse très grande et très long-temps prolongée. On a vu de ces animaux s'attacher, pour ainsi dire, à des vaisseaux destinés à traverser de vastes

120 SUR LA NATURE mers, les accompagner, par exemple, d'Amérique en Europe, les suivre avec constance malgré la violence du vent qui poussoit les bâtiments, ne pas les perdre de vue, souvent les précéder en se jouant, revenir vers les embarcations, aller en sens contraire, se retourner, les atteindre, les dépasser de nouveau, et, regagnant, après de courts repos, le temps qu’ils avoient, pour ainsi dire, perdu dans cette sorte de halte, arriver avec les navigateurs sur les côtes européennes. En réunissant ces faits à ceux qui ont été observés dans les fleuves d’un cours très long et très rapide, nous nous sommes assurés, ainsi que nous l’exposerons dans l’histoire des saumons, que les poissons peuvent présenter une vitesse telle, que, dans une eau tranquille, ils parcourent deux cent quatrevingt-huit hectomètres par heure, huit mètres par seconde, c’est-à-dire un espace douze fois plus grand que celui sur lequel les eaux de la Seine s'étendent dans le même temps, et presque égal à celui qu’un renne fait franchir à un traîneau également dans une seconde. Pouvant se mouvoir avec cette grande rapidité, coment les poissons ne vogueroïent-ils pas à de grandes distances, lorsque en quelque sorte aucun obstacle ne se présente à eux? En effet, ils ne sont point arrêtés dans leurs migrations, comme les quadrupèdes, par des forêts impénétrables, de hautes montagnes, des déserts brülants; ni comme les oiseaux, par le froid de l'atmosphère au dessus des cimes congelées des monts les plus élevés : ils trouvent dans presque toutes les portions des mers, et une nourriture abondante, et une température à peu près égale. Et quelle est la barrière qui pourroit s'opposer

DES POISSONS. 121 à leur course au milieu d’un fluide qui leur résiste à peine, et se divise si facilement à leur approche ?

D'ailleurs, non seulement ils n'éprouvent pas, dans le sein des ondes, de frottement pénible, mais toutes leurs parties étant de très peu moins légères que leau, et surtout que l’eau salée, les portions supérieures de leur corps, soutenues par Île liquide dans lequel elles sont plongées, n’exercent pas une très grande pression sur les inférieures, et l'animal n’est pas contraint d'employer une grande force pour contre-balancer les effets d'une pesanteur peu considérable.

Les poissons ont cependant besoin de se livrer de tempsen temps au repos el même au sommeil. Lorsque, dans le moment où ils commencent à s’endormir, leur vessie natatoire est très gonflée et remplie d’un gaz très léger, ils peuvent être soutenus à diflérentes hauteurs par leur seule légèreté, glisser sans effort entre deux couches de fluide, et ne pas cesser d’être plongés dans un sommeil paisible, que ne trouble pas un mouvement très doux et indépendant de leur volonté. Leurs muscles sont néanmoins si irritables, qu’ils ne dorment profondément que lorsqu'ils reposent sur un fond stable, que la nuit règne, où qu'éloignés de la surface des eaux, et cachés dans une retraite obscure, ils ne reçoivent presque aucun rayon de lumière dans des yeux qu'aucune paupière ne garantit, qu'aucune membrane clignotante ne voile, et qui par conséquent sont toujours ouverts.

Maintenant, si nous portons notre vue en arrière, et si nous comparons les résultats de toutes les observations que nous venons de réunir, et dont on trou-

vera les détails et les preuves dans la suite de cette histoire, nous admettrons dans les poissons un instinct qui, en s’affoiblissant dans les osseux dont le corps est très aplati, s’anime au contraire dans ceux qui ont un corps serpentiforme, s'accroît encore dans presque tous les cartilagineux , et peut-être paroitra, dans presque toutes les espèces, bien plus vif et bien plus étendu qu'on ne l’auroit pensé. On en sera plus convaincu, lorsqu'on aura reconnu qu'avec très peu de soins on peut les apprivoiser, les rendre familiers. Ce fait, bien connu des anciens, a été très souvent vérifié dans les temps modernes. Îl y a, par exemple, bien plus d’un siècle que l’on sait que des poissons pourris dans des bassins d’un jardin de Paris, désigné par la dénomination de J'urdin des Tuileries, accouroient lorsqu'on les appeloit, et particulièrement lorsqu'on prononçoit le nom qu'on leur avoit donné. Ceux à qui l'éducation des poissons n'est pas étranère, n'ignorent pas que, dans les étangs d’une grande partie de l'Allemagne, on accoutume les truites, les carpes et les tanches, à se rassembler au son d’une cloche, et à venir prendre la nourriture qu'on leur destine !. On a même observé assez souvent ces habitudes, pour savoir que les espèces qui ne se contentent pas de débris d'animaux ou de végétaux trouvés dans la fange, ni mème de petits vers, où d'insectes aquatiques, s’apprivoisent plus promptement, et s’atlachent, pour ainsi dire, davantage à la main qui les

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