‹ Œuvres du comte de Lacépède (volume 3)Chapitre 58 sur 113 · Mémoires de l'Académie des Sciences , an · texte numérisé non relu

Mémoires de l'Académie des Sciences , an

ressentir de commotion électrique; il arrive assez souvent qu’elle ne donne aucun signe de sa puissance invisible, quoiqu’elle jouisse de toute la plénitude de ses forces. Je l'ai éprouvé à La Rochelle, en 1777, avec trois où quatre raies de cette espèce, qui n’avoient été pêchées que depuis très peu de Lemps, qui. étoient pleines de vie dans de grands baquets remplis d’eau, et qui ne me firent ressentir aucun coup que près de deux heures après que j'eus commencé de les toucher et de les manier en différents sens. Réaumur rapporte même, dans les Mémoires que je viens de citer, qu'il toucha impunément et à plusieurs reprises des torpilles qui étoient encore dans la mer, et qu’elles ne lui firent éprouver leur vertu engourdissante que lorsqu'elles furent fatiguées en quelque sorte de ses attouchements réitérés. Mais revenons à la narration de Redi, et à l'exposition des premiers phénomènes relatifs à la torpille, et bien observés par les physiciens modernes.

« Quant à l’opinion de ceux qui prétendent que la » vertu de la torpille agit de loin, a écrit encore » Redi, je ne puis prononcer ni pour ni contre avec » la même confiance. Tous les pêcheurs affirment con- » stamment que cette vertu se communique du corps » de la torpille à la main et au bras de celui qui la » pêche, par l’intermède de la corde du filet, et du » bâton auquel il est suspendu. L'un d'eux m'assura » même qu'ayant mis une torpille dans un grand » vase, et étant sur le point de remplir ce vase » avec de l’eau de mer qu’il avoit mise dans un second » bassin, il s’étoit senti les mains engourdies, quoi- » que légèrement, Quoi qu'il en soit, je n’oserois nier

DES POISSONS. 243 » le fait; je suis même porté à le croire. Tout ce » que je puis assurer , c'est qu’en approchant la main de la torpille sans la toucher, ou en plongeant mes » mains dans l’eau où elle étoit, je n’ai ressenti aucune impression. Îl peut se faire que la torpille, » Jorsqu’elle est encore pleine de vigueur dans la mer, » et que sa vertu n'a éprouvé aucune dissipation, » produise tous les effets rapportés par les pêcheurs. » Redi observa, de plus, que la vertu de la torpille n'est jamais plus active que lorsque cet animal est serré fortement avec la main, et qu'il fait de grands efforts pour s'échapper.

Iundépendamment des phénomènes que nous veaons d'exposer, il remarqua les deux organes particuliers situés auprès du crâne et des branchies, et que nous venons de décrire; et il conjectura que ces organes devoient être le siège de la puissance de la torpille. Mais, lorsqu'il voulut remonter à la cause de l’engourdissement produit par cette raie, il ne trouva pas dans les connoïssances physiques de son siècle les secours nécessaires pour la découvrir; et se conformant, ainsi que Perrault et d’autres savants, à la manière dont on expliquoit de son temps presque tous les phénomènes, il eut recours à une infinité de corpuscules qui, sortant continuellement, selon lui, du corps de la torpiile, sont cependant plus abondants dans certaines circonstances que dans d’autres, et engourdissent les membres dans lesquels ils s’insinuent, soit parce qu'ils s’y précipitent en trop grande quantité, soit parce qu'ils y trouvent des routes peu assorties à leurs figures.

Quelque inadmissible que soit cette hypothèse, on

oh HISTOIRE NATURELLE

verra aisément, pour peu que l'on soit familier avec les théories électriques, qu’elle n’est pas aussi éloignée de la vérité que celle de Borelli, qui eut recours à une explication plus mécanique.

Ce dernier auteur distinguoit deux états dans la torpille, l’un où elle est tranquille, l’autre où elle s’agite par un violent tremblement; et il attribue la commotion que l'on éprouve en touchant le poisson, aux percussions réitérées que cette raie exerce, à l’aide de son agitation, sur les tendons et les ligaments des articulations.

Réaumur vint ensuite ; mais, ayant observé la torpille avec beaucoup d'attention, et ne l'ayant jamais vue agitée du mouvement dont parle Borelli, même dans l'instant où elle alloit déployer sa puissance, il adopta une opinion différente, quoique rapprochée, à beaucoup d’égards , de celle de ce derniers avant.

« La torpille, dit-il, n’est pas absolument. plate ; » son dos, ou plutôt tout ie dessus de son corps, est » un peu convexe. Je remarquai que , pendant qu’elle » ne produisoit ou ne vouloit produire aucun engour- » dissement dans ceux qui la touchoient, son dos » gardoit la convexité qui lui est naturelle. Mais se » disposoit-elle à agir, insensiblement elle diminuoit » la convexité des parties de son corps qui sont du » côté du dos, vis-à-vis de la poitrine; elle aplatis- » sait ces parties; quelquefois même de convexes » qu’elles sont, elle jes rendoit concaves : alors l’in- » stant étoit venu où l’engourdissement alloit s'empa- » rer de bras; le coup étoit prêt à partir, le bras se » trouvoit engourdi; les doigts qui pressoient le poisson étoient obligés de lâcher prise ; toute la partie

DES POISSONS. 2/15 du corps de l’animal qui s’étoit aplatie, redevenoit convexe. Mais, au lieu qu'elle s’étoit aplatie insensiblement, elle devenoit convexe si subitement, qu'on n’apercevoit pas le passage d'un état à l’autre... Par la contraction lente qui est l'effet de l’aplatissement, la torpille bande, pour ainsi dire, tous ses ressorts; elle rend plus courts tous ses cylindres, elle augmente en même temps leurs bases. La contradiction s’est-elle faite jusqu’à un certain point, tous les ressorts se débandent, les fibres longitudinales s’allongent; les transversales, ou celles qui forment les cloisons, se raccourcissent; chaque cloison, tirée par les fibres longitudinales qui s’allongent, pousse en haut la matière molle qu'elle contient, à quoi aide encore beaucoup le mouvement d'ondulation quise fait dans les fibres transversales lorsqu'elles se contractent. Si un doigt touche alors la torpiile, dans un instant il reçoit un coup, ou plutôt il reçoit plusieurs coups successifs de chacun des cylindres sur lesquels il est appliqué... Ces

re LA L4 14 1 Là coups réitérés donnés par une matière molle ébran-

lent les nerfs ; ils suspendent ou changent le cours des esprits animaux ou de quelque fluide équivalent; ou, si on l’aime mieux encore, ces coups produisent dans les nerfs un mouvement d’ondulation qui ne s’accommode pas avec celui que nous devons leur donner pour mouvoir le bras. De là naît jimpuissance où l’on se trouve d'en faire usage , et le sentüiment douloureux. »

Après cette explication, qui, maigré les erreurs

qu'elle renferme relativement à la cause immédiate de l'engourdissement, ou, pour mieux dire, d'une

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240 HISTOIRE NATURELLE commotion qui n'est qu'une secousse électrique , monire les mouvements de contraction et d'extension que la torpilie imprime à son double organe lorsqu'elle veut paralyser un être vivant qui la touche, Réaumur rapporte une expérience qui peut donner une idée du degré auquel s'élève le plus souvent la force de l'électricité de la raie dont nous traitons: Ïi mit une torpille et un canard dans un vase qui contenoit de l’eau de mer, et qui étoit recouvert d'un linge, afin que le canard ne pût pas s'envoler. L'oiseau pouvoit respirer très librement, et néanmoins au bout de quelques heures on le trouva mort : il avoit succombé sous Îles coups électriques que lui avoit portés la torpille; il avoit été, pour ainsi dire, foudroyé par elle.

Cependant la science de l'électricité fit des progrès rapides, et fut cultivée dans tout le monde savant. Chaque jour on chercha à en étendre le domaine; on retrouva la puissance électrique dans plusieurs phénomènes dont on n'avoit encore pu donner aucune raison satisfaisante. Le docteur Bancroft soupçonna l'identité de la vertu de la torpille, et de l’action du fluide électrique; et enfin M. Waisb, de la société de Londres, démontra cette identité par des expériences très nombreuses qu'il fit auprès des côtes de France, dans l'ile de Ré, et qu'il répéta à La Rochelle, en présence des membres de l’acadénie de cette villef. Voici les principales de ces expériences.

Ou posa une torpille vivante sur une serviette

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