‹ Œuvres du comte de Lacépède (volume 3)Chapitre 95 sur 113 · Lettre de M. Odiot de Saint-Léger , du 2 juillet · texte numérisé non relu

Lettre de M. Odiot de Saint-Léger , du 2 juillet

DES POISSONS. 347 une femelle de requin, dans le ventre de laquelle ül compta, ainsi que plusieurs autres personnes, quarante-neuf œufs, ou squales déjà sortis de leur enveloppe.

I! arrive quelquefois que les femelles se.débarrassent de leurs œufs avant qu'ils soient assez développés pour éclore; mais, comme cette expulsion prématurée a lieu moins souvent pour les requins et les autres squales que pour les raies, on a connu la forme des œufs des premiers plus difficilement que celle des œufs des raies. Ces enveloppes, que l’on a prises pendant long-temps, ainsi que celles des jeunes raies, non pas pour de simples coques, mais pour des animaux particuliers, présentent presque entièrement la même substance, la même couleur et la inème forme que les œufs des raies ; mais leurs quatre ‘angles, au lieu de montrer de courtes prolangations, sont terminés par des filaments extrêmement déliés, et si longs, que nous en avons mesuré de cent sept centimètres (près de quarante pouces) de longueur, dans les coins d’une coque qui n’avoit que huit centimètres dans sa plus grande dimension,

Lorsque le requin est sorti de son œuf, et qu’il a étendu librement tous ses inembres, il n’a encore que près de deux déciniètres, ou quelques pouces de longueur; et nous ignorons quel nombre d'années doit s’écouler avant qu'il présente celle de dix mètres, ou de plus de trente pieds. Mais à peine a-t-il atteint quelques degrés de cet immense développement, qu'il se montre avec toute sa voracité. Îl n'arrive que

1. Nous avons fait graver un dessin d'œuf de roussette. L'enveloppe de ce squale est presque en tout semblable à celle du requin.

lentement, et par des différences très nombreuses, au plus haut point de sa grandeur et de sa puissance : mais il parvient pour ainsi dire tout d’un coup à la plus grande intensité de ses appétits véhéments; il n’a pas encore une masse très étendue à entretenir, ni des armes bien redoutabies pour exercer ses fureurs, et déjà il est avide de proie : la férocité est son essence ét devance sa force.

Quelquefois le défaut d'aliments plus substantiels l'oblige de se contenter de sépies, de moilusques, où d’autres vers marins : mais ce sont les plus grands animaux qu'il recherche avec le plus d'ardeur; et, par une suite de la perfection de son odorat, ainsi que de la préférence qu’elle lui donne pour les substances dont l'odeur est la plus exaltée, il est surtout très empressé de courir partout où l’attirent des corps morts de poissons ou de quadrupèdes, et des cadavres humains. Il s'attache, par exemple, aux vaisseaux négriers, qui, malgré les lumières de la philosophie, la voix du véritable intérêt, et le cri plaintif de l’humanité outragée, partent encore des côtes @e la malheureuse Afrique. Digne compagnon de tant ce cruels conducteurs de ces funestes embarcations, il les escorte avec constance , il les suit avec acharnement jusque dans les ports des colonies américaines , et, se montrant sans cesse autour des bâtiments, s’agitant à la surface de l’eau, et, pour ainsi dire, sa gueule toujours ouverte, il y attend, pour les engloutir, les cadavres des noirs qui succombent sous le poids de l'esclavage, ou aux fatigues d’une dure traversée. On a va un de ces cadavres de noir pendre au bout d’une vergue élevée de plus-de six mètres (vingt pieds) au

dessus de l’eau de la mer, et un requin s'élancer, à plusieurs reprises, vers cette dépouille, y atteindre enfin, et la dépecer sans crainte membre par membre. Quelle énergie dans les muscles de la queue et de la partie postérieure du corps ne doit-on pas supposer, pour qu'un animal aussi gros et aussi pesant puisse s'élever comme un trait à une aussi grande hauteur?! Quelle preuve de la force que nous avons eru devoir lui attribuer! Comment être surpris maintenant des autres traits de l’histoire de la voracité des requins ? Et tous les navigateurs ne savent-ils pas quel danger court un passager qui tombe dans la mer, auprès des endroits les plus infestés par ces animaux? S'il s'efforce de se sauver à la mage, bientôt il se sent saisi par un de ces squales, qui l’entraîne au fond des ondes. Si l’on parvient à jeler jusqu’à lui une corde secourable, et à l’élever au dessus des flots, le requin s’élance et se retourne avec tant de premptitude, que, malgré la position de l'ouverture de sa bouche au dessous de son museau , il arrête le malheureux qui se croyoit près de lui échapper, le déchire en lambeaux et le dévore aux yeux deses compagnons effrayés. Oh! quels périls environnent denc la vie de l’homme, et sur la terre, et sur les ondes! et pourquoi faut-il que ses passions aveugles ajoutent à chaque instant à ceux qui le menacent !

On a vu que HSE cependant des marins surpris par le requin au miieu de l’eau profiter, pours échapper, des effets de cette situation de la bouche de ce

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