‹ Œuvres du comte de Lacépède (volume 3)Chapitre 99 sur 113 · Seconde partie, p. 10, pl. 3, fig · texte numérisé non relu

Seconde partie, p. 10, pl. 3, fig

356 HISTOIRE NATURELLE des portions de cet animal qui sont répandues presque dans toutes les contrées, sont ses dents amenées à un état de pétrification plus ou moins complet. Ces parties sont les substances les plus dures de toutes celles qui composent le corps du requin; il est donc naturel qu’elles soient les plus communes dans les couches de la terre. Les premières dont les nataralistes se soient beaucoup occupés avoient été apportées de l’île de Malte, où l'on en voit en très grande quantité ; et comme ces corps pétrihiés, ou ces espèces de pierres d'une forme extraordinaire pour beaucoup de personnes, se sont liés dans le temps et dans beaucoup de têtes, avec l’histoire de Parrivée de saint Paul à Malte, ainsi qu'avec la tradition de grands serpents qui infestoient cette île, et que. cet apôtre changea en pierres, on a voulu retrouver dans ces dents de requins les langues pétrifiées des serpents métamorphasés par saint Paul. Cette erreur, comme toutes celles qui se sont mêlées avec des idées religieuses, a même été assez générale pour faire donner à ces parties de requin un nom qui rappelât l'opinion que l’on avoit sur leur origine; et on les a distinguées par la dénomination de Glossopètres, qui signifie {anques de pierre ou pétrifiées. Îl aurait été plus cenvenable de les appeler, avec quelques auteurs, Odontopètres, c’est-à-dire, dents pétrifiées, où Ichtyodontes, qui veut dire dents de poisson, ou encore mieux Lamiodontes, dents de Lamie où Requin.

Au resle, on remarque, dans quelques cabinets, de ces dents de requin, ou lamiodontes, pétrifiées, d’une grandeur très considérable. Et comme lorsqu'on a su que ces dépouilles avoient appartenu à un

réquin, où leur a attribué les mièmes vertus chimériques qu’ aux dents de cet animal non pétrifiées et ‘ non fossiles, on voit pourquoi plusieurs muséums présentent de ces lamiodontes enchässées avec art dans de l'argent où du cuivre, et montées de manière à pouvoir être suspendues et portées au cou en guise d'amulettes,

Il y a, dans le Muséum d'histoire naturelle, une très grande dent fossile et pétrifiée qui réunit à un émail assez bien conservé tous les caractères des dents de requin. Elle a été trouvée aux environs de Dax , auprès des Pyrénées, et envoyée dans le temps au Muséum par M. de Borda. J'ai mesuré avec exactitude la partie émaillée qui, dans l'animal vivant, paroissoit hors des alvéoles; j'ai trouvé que le plus grand côté du triangle formé par cette partie émaillée avoit cent quinze millimètres (quatre pouces trois lignes ) de longueur : la note suivante indiquera les autres dimensions. J'ai désiré de savoir quelle grandeur on pouvoit supposer dans le requin auquel cette dent a appartenu. J'ai, en conséquence, pris avec exactitude la mesure des dents d’un grand nombre de

millim. po. lig- 1. Pius grande largeur de la partie émaillée de la dent. 909 35 5 Longueur de la partie émaillée, mesurée sur le côté convexe, et depuis le sommet de l’angie saillant jusqu’à celui de l’angle rentrant formé par la base de cette même Dartieiémaées AN ARENA UT EN } ALU NEO).

Longueur de la partie émaillée. mesurée sur le côlé concave, et depuis le sommet de l'angle saïllant jusqu'à celui de l’angle rentrant formé par la base de cette méme partie émaillée.t.), OST CAM DES ME te DIN AE Je n'ai point cherché à connoître les dimensions de la portion non émaillée , parce que je ne pouvois pas être sûr de son intégrité, LACÉPÈDE, V. 23

requins parvenus à différents degrés de développement. J’ai comparé les dimensions de ces dents avec celles de ces animaux. J'ai vu qu’elles ne croissoient pas dans une proportion aussi grande que la longueur totale des requins, et que, lorsque ces squales avoient obtenu une taille un peu considérable, leurs dents étoient plus petites qu'on ne l'auroit pensé d’après celles des jeunes requins. On ne pourra déterminer la loi de ces rapports que lorsqu'on aura observé plusieurs requins beaucoup plus près du dernier terme de leur croissance, que ceux que j'ai examinés. Mais ül me paroît déjà prouvé, par le résultat de mes recherches, que nousserons en deçà de la vérité , bien loin d’être au delà, en attribuant au requin dont une des dents a été découverte auprès des Pyrénées, une longueur aussi supérieure à celle du plus grand côté de la partie émaillée de cette dent fossite, que la longueur totale d’un jeune requin que J'ai mesuré très exactement, l’'emportoit sur le côté analogue de ses plus grandes dents. Ce côté analogue avoit dans le jeune requin cinq millimètres de long, et l’animal en avoit mille. Le jeune requin étoit donc deux cents fois plus long que le plus grand côté de la partie émaillée de ses dents les plus développées. On doit donc penser que le requin dont une portion de la dépouille a été trouvée auprès de Dax, étoit au moins deux cents fois plus long que le grand côté de la partie émaillée de sa dent fossile. Nous venons de voir que ce côté avoit cent quinze millimètres de longueur: on peut donc assurer que le requin étoit long au moins de vingt-trois mètres, ou, ce qui est la même chose. soixante-dix pieds neut pouces. Mainterant,

DES POISSONS. 399 si nous déterininons les dimensions que sa gueule devoit présenter, d'après celles que nous a montrées la bouche d’un nombre très considérable de requins de différentes tailles, nous verrons que le contour de sa mâchoire supérieure devoit être au moins de treize pieds trois pouces ( quatre cent vingt-huit centimèetres); et comme les parties molles qui réunissent les deux mâchoires peuvent se prêter à une assez grande extension , on doit dire que la circonférence totale de l'ouverture de la bouche était au moins de vingt-six pieds, et que cette même ouverture avoit près de neuf pieds de diamètre moyen.

Quel abîme dévorant! Quelle grandeur, quelles armes, quelle puissance présentoit donc ce squale géant qui exerçoit ses ravages au milieu de l'Océan, à cette époque reculée au delà des temps historiques, où la mer couvroit encore la France, ou, pour mieux dire, la Gaule méridionale, et baignoit de ses eaux les hautes sommités de la chaîne des Pyrénées! Et que l’on ne dise pas que cet animal remarquable étoit de la famille ou du genre des squales, mais qu'il appartenoit à une espèce différente de celle des requins de nos jours. Tout œil exercé à reconnoître les caractères distinctifs des animaux, et surtout ceux des poissons, verra aisément sur la dent fossile des environs de Dax, non seulement les traits de la famille des squales, mais encore ceux des requins proprement dits. Et si, rejetant des rapports que l’on regarderoit comme trop vagues, on vouloit rapporter cette dent de Dax à un des squales dont nous allons nous occuper, on l’attribueroit à une espèce beaucoup plus petite maintenant que celle du requin, et on ne fe-

roit qu'augmenter l’étonnement de ceux qui ne s’accoutument pas à supposer vingt-trois mètres de longueur dans une espèce dont on ne voit aujourd’hui que des individus de dix mètres.

Au reste, dans ces parties de l'Océan que ne traversent pas les routes du commerce, et dont les navigateurs sont repoussés par l’âpreté du climat, ou par la violence des tempêtes, ne pourroit-on pas trouver d'immenses requins qui, ayant jJoui, dans ces parages écartés, d’une tranquillité aussi parfaite, ou, pour mieux dire, d’une impunité aussi grande, que ceux qui infestoient. il y a plusieurs milliers d'années, les bords des Pyrénées, y auroïent vécu assez long-temps pour y atteindre au véritable degré d’accroissement que la nature a marqué pour leur espèce? Quoi qu'il en soit, il n’est pas indifférent, pour l'histoire des révolutions du globe, de savoir que les animaux marins dont on trouve la dépouille fossile

aux environs de Dax, étaient de véritables requins, et avoient plus de soixante-dix pieds de longueur.

Page 1