Discours sur la nalure des poissons
tête qui a subi une doubie et plus grande compression ?
L'os intermaxillaire est moins développé dans le côté qui a porté l’eflort de la seconde aussi bien que de la première force comprimante et altératrice.
Les côtes qui servent à consolider les parois de l'abdomen, et à donner un peu plus de largeur au corps, sont cependant st courtes, que plusieurs auteurs ont nié leur existence.
La cavité du ventre est fermée du côté de la queue, par lapophyse inférieure de la première vertèbre caudale; et cette apophyse est très longue , assez grosse, arrondie en avant, et terminée en bas par un piquant ordinairement très fort.
L'’estomac contenu dans cette cavité paroît comme un renflement du canai alimentaire. Le pylore est souvent dénué d’appendices ou de petits cœcums; quelquefois néanmoins on le voit garni de deux ou trois de ces poches ou tuyaux membraneux; le foie est sans division et peu étendu; l’abdomen se prolonge des deux côtés des apophyses inférieures des vertèbres de la queue ; une partie des intestins est placée dans ces extensions abdominales, ainsi que la laite ou les ovaires.
Sans ces deux prolongations , la cavité générale de l'abdomen auroit eu des dimensions trop resserrées pour le nombre et la grandeur des organes intérieurs qu'elle doit renfermer.
Nous venons de dire que les deux yeux sont situés du même côté de la tête; mais indépendamment de ce défaut remarquable de symétrie, relativement à l’axe longitudinal du poisson, ils en présentent fré-
DES POISSONS. 25 quemment un second par une inégalité frappante dans leur volume. Ces deux organes ne sont pas toujours aussi gros l’un que l’autre; et lorsqu'ils offrent cette inégalité si extraordinaire, c'est quelquefois l'œil supérieur qui l'emporte sur l’œil inférieur, et d’autres fois l’œil inférieur qui surpasse le premier en grandeur.
Ces yeux, au reste, peuvent être placés de trois manières différentes : dans plusieurs pleuronectes, ils sont situés sur la même ligne verticale; mais, dans quelques uns de ces poissons , l'œil d’en haut est plus rapproché du museau que celui d'en bas, et, dans quelques autres, l'œil d'en bas est au contraire plus avancé que celui d’en haut.
Il est aussi des espèces de pleuronectes dans lesquelles la nageoire pectorale, attachée au côté sur lequel on voit les yeux, est plus étendue que celle de l'autre côté ; et l’on seroit tenté de croire que la petitesse de la pectorale opposée provient de ce que cette sorte de bras ou de main appartenant à la surface de l’animal, qui repose très souvent sur la vase ou sur le sable, a été arrêtée, dans son développement, par les frottements qu'elle a dû éprouver contre le fond des mers, et par la compression que lui a fait subir le poids du corps, qu'elle a dû supporter en très grande partie.
La position des pleuronectes qui se reposent ou qui nagent, est en effet bien différente de celle des autres poissons osseux ou cartilagineux, cylindriques ou aplatis, qui parcourent, dans le sein des eaux, un espace plus ou moins étendu, ou appuient sur les rochers ou sur le limon leur corps plus où moins fa-
tigué. Dans l’inaction, de même que dans le mouvement, les pleuronectes sont toujours renversés sur le côté; et nous n’avons pas besoin de faire remarquer que le côté tourné vers le fond, de la mer est, dans tous les moments de leur existence, celui qui est dénué d’yeux : lorsque leurs yeux sont à droite, le côté gauche est l’inférieur ; et ils voguent ou s’arrètent, le côté gauche tourné vers la surface de l’eau, lorsque leurs yeux sont à gauche.
C'est de cette manière très particulière de nager que leur est venu le nom de Pleuronectes! : elle est une dépendance du déplacement de leurs yeux, soit que l’on veuille croire, que cette réunion des deux yeux sur une seule face de la tête les ait forcés à ne se mouvoir qu'en tournant vers le bas le côté opposé à cette face, afin de tenir les organes de la vue dans la position la plus favorable à la vision ; soit que l’on préfère de penser qu'un très grand aplatissement latéral ne leur a pas permis de tenir leur corps et leur queue dans un sens vertical, comme les autres poissons ; que les efforts de leurs pectorales, très petiteset très foibles, n’ont pas pu maintenir en équilibre une lame très étroite, très haute, et très exposée, par conséquent , à l'agitation tumultueuse des flots ; que, renversés bientôt sur un de leurs côtés, forcés de conserver cette position, et obligés de nager dans cette posture, ils ont commencé une suite de tentatives perpétuellement renouvelées, pour ne pas perdre tout-à-fait l'usage de l’œil attaché au côté inférieur ; qu'après un très long temps, et même après une très
i. Pleuronecte vient de plevron, qui, en grec, veut dire ‘côté, et de nyctes, qui signilie nageur.
DES POISSONS. lg) orande série de générations, des altérations successives dans l’organisation extérieure et intérieure de la tête auront amené l’œil inférieur, de proche en proche, jusque sur le côté supérieur, et par ce transport auront produit, sans doute, une position des organes de la vue bien extraordinaire, mais néanmoins auront fait naître , dans la structure de la tête, des changements bien moins grands et bien moins profonds que les modifications apportées par le temps et par une contrainte permanente dans les parties molles ou solides de plusieurs autres animaux.
En considérant la manière de nager qui appartient aux pleuronectes, il est facile de voir que leurs pectorales très peu étendues, et situées l’une au dessus et l’autre au dessous du corps, ne peuvent pas servir d’une manière sensible à diriger ou accroître les mouvements de ces poissons. Leurs thoracines étant aussi extrêmement petites, sont de même inutiles à leur patalion.
Mais l’anale de la dorsale peuvent servir beaucoup à accélérer la vitesse de ces animaux, et à leur imprimer les véritables directions qui leur sont nécessaires ; elles sont très longues et assez hautes; elles s'étendent le plus souvent depuis la tête jusqu’à la queue; elles présentent donc une grande surface : d’ailleurs, dans la position habituelle des pleuronectes, elles sont situées horizontalement , puisque l’animal est, pour ainsi dire, couché sur un côté. Dès lors on peut les considérer comme deux pectorales très étendues , et par conséquent comme deux rames qui seroient très puissantes, si elles étoient mues librement et par des muscles très vigoureux.
Et c’est précisément parce qu’elles influent beaucoup sur la natation des pleuronectes, que la différence ou l'égalité de grandeur entre cette dorsale et cette anale se font sentir dans la situation de ces osseux; ils ne présentent un plan véritablement horizontal que lorsque ces deux rames ont une force égale; et on les voit un peu inclinés vers la nageoire de l’anus, lorsque cette dernière est moins puissante que la nageoire du dos.
Cependant l'instrument le plus énergique de la natation des pleuronectes est leur nageoire caudale, et par là ils se rapprochent de tous les habitants des eaux ; mais ils se distinguent des autres poissons par la manière dont ils emploient cet organe.
Les pleuronectes étant renversés sur un côté, leur caudale n’est point verticale, mais horizontale : elle frappe donc l’eau de la mer de haut en bas et de bas en haut; ce qui donne aux pleuronectes des rapports de plus avec les cétacés. Il est facile néanmoins de comprendre que le mouvement rapide et alternatif duquel dépend la progression en avant de l’animal, peut offrir le même degré de force et de fréquence dans une rame horizontale que dans une rame verticale. Les pleuronectes peuvent donc, tout égal d’ailleurs, s’avancer aussi vite que les autres poissons. Ils ne tournent pas à droite ou à gauche avec la même facilité, parce que, n'ayant dans leur situation ordinaire aucune grande surface verticale dont ils puissent se servir pour frapper l’eau à gauche ou à droite, ils sont contraints d'augmenter le nombre des opérations motrices, et d’incliner leur corps avant de le dévier d’un côté ou de l’autre; mais ils compensent
DES POISSONS. 29 cet avantage par celui de monter ou de descendre avec plus de promptitude.
Et cette faculté de s'élever ou de s’abaisser facilement et rapidement dans le sein de l'Océan leur est d'autant plus utile, qu'ils passent une grande partie de leur vie dans les profondeurs des mers les plus hautes.
Cet éloignement de la surface des eaux, et par conséquent de l'atmosphère, les met à l'abri des rigueurs d’un froid excessif; et c’est parce qu'ils trouvent facilement un asile contre les effets des climats les plus âpres, en se précipitant dans les abîmes de l'Océan, qu'ils habitent auprès du pôle, de mème que dans la Méditerranée , et dans les environs de l’équateur et des tropiques. Ils séjournent d’autant plus long-temps dans ces retraites écartées, que, dénués de vessie natatoire, et privés par conséquent d’un grand moyen de s'élever, ils sont tentés moins fréquemment de se rapprocher de l'air atmosphérique. Ils se traînent sur la vase plus souvent qu'ils ne nagent véritablement ; ils y tracent, pour ainsi dire, des sillons, et s'y cachent presque en entier sous le sable, pour dérober plus facilement leur présence ou à la proie qu'ils recherchent, ou à l’ennemi qu'ils redoutent.
Aristote, qui connoissoit bien presque tous ceux que l’on pêche dans la Méditerranée, dit que lorsqu’ils se sont mis en embuscade ou renfermés sous le limon à une petite distance du rivage, on les découvre par le moyen de l'élévation que leur corps donne au sable ou à la vase, et qu’alors on les har-
ponne et les enlève !, Du temps de ce grand philosophe, on pensoit que les pleuronectes, que l’on nommoit Bothes, Peignes, Rhombes, Lyres, Soles, etc., engraissoient beaucoup plus dans le même lieu et pendant la même saison, lorsque le vent du midi souffloit, quoique les poissons allongés ou cylindriques acquissent, au contraire, plus de graisse lorsque le vent de nord régnoit sur la mer.
Columelle? nous apprend que les étangs marins, que l’on formoit aux environs de Rome pour y élever des poissons, convenoient très bien aux pleuronectes, lorsqu'ils étoient limoneux et vaseux ; qu'il suflisoit de creuser pour ces animaux très plats, des piscines de soixante ‘ou soixante-dix centimètres de profondeur (dix-huit pouces à deux pieds}, pourvu que, situées très près de la côte, elles fussent toujours remplies d’une certaine quantité d’eau ; que l’on devoit leur donner une nourriture plus molle qu’à plusieurs autres habitants des eaux, parce qu'ils ne pouvoient mâcher que très peu, et qu'un aliment salé et odorant leur convenoïit mieux que tout autre, paree que, couchés sur un côté, et ayant leurs deux yeux tournés vers le haut, ils cherchoient plus souvent leur nourriture par le moyen de leur odorat qu'avec le secours de leur vue.
Il faut observer que le côté supérieur de ces poissons, celui, par conséquent, qui, tourné vers latmosphère , reçoit, pendant les mouvements ainsi que pendant le repos de l’animal, l'influence de toute la