DES ESPECES
dépouilles des forêts, paisiblement entrai-' nées par un souffle presque insensible, tomboient silencieusement sur le sable du rivage : au milieu d’une rêverie touchante et religieuse, l’image d’un grand homme que l’on avoit perdu , le souvenir d’un ami que l’on avoit chéri, vivifioient le sentiment, animoient la pensée , échaulToient l’imagination ; et la raison elle-même , cédant à ces inspirations célestes , se plongeoit dans le passé, et remontoit vers l’origine des êtres.
Quelles lumières ils puisoient dans ces considérations sublimes!
Quelles hautes conceptions peut nous donner une vue même rapide des grands objets qui enchaînoient leurs réflexions et charmoient leurs esprits !
A leur exemple , étendons nos regards sur le temps qui s’avance , aussi bien que sur le temps qui fuit. Sachons voir ce qui sera , dans ce qui a été ; et, par une pensée hardie , créons, pour ainsi dire, l’avenir en portant le passé au-delà du point où nous sommes.
Dans celle admiixüjle et innnense suite d’événemens , quelle considération générale nous frappe la première ?
Les êtres commencent, s’accroissent, décroissent et finissent. L’augmenlaliou cl la diminution de leur masse, de leurs formes, de leurs qualités , composent seules leur durée particulière. Elles se succèdent sans intervalle. Autant la Nature est constante dans ses lois , autant elle est variable dans les ofi’cts qui en découlent. L’instabilité est de l’essence dé" la durée pailiculière des êtres; et le néant en est le terme, comme il en a été le principe.
Le néant! C’est donc à cet abîme qu’aboutissent et ce que nos sens nous découvrent dans le présent, et ce que la mémoire nous monlie dans le passé, et ce que la pensée nous indique dans l’avenir. Tout s’efface, tout s’évanouit. Et ces dons si recherchés , la santé , la beauté , la force ; et ces produits de l’industrie humaine , dont
DISCOURS
se composent les richesses , la supériorité , la puissance ; et ces chefs-d’œuvre de J’art, que l’admiration reconnoissante a , pour ainsi dire , divinisés ; et ces monumens superbes que le génie a voulu élever contre les efforts des siècles sur l’Asie, l’Afrique et FEuropc étonnées ; et ces pyramides que nous nommons antiques , parce que nous ignorons combien de millions de générations ont disparu depuis que leur hauteur rivalise avec celle des montagnes; et ces résultats du besoin ou de la prévoyance du philosophe, les lois qui constituent les peuples, les institutions qui les protègent , les lisages qui les régissent , les mœurs qui les défendent , la langue qui les distingue ; et les nations elles-mêmes se répandant audessus des vastes ruines des empires écroulés^ les uns sur les autres; et les ouvrages en apparence si durables de la nature, les forêts touffues, les Andes sourcilleuses, les fleuves rapides , les îles nombreuses, les continens, les mers, bien plus prés de cesser d’ctre que la gloire du grand homme qui les illustre ; et cette gloire elle-même ; et le théâtie de toute renommée, le globe que nous habitons; et les sphères qui se meuvent dans les espaces célestes ; et les soleils qui lesplendissent dans l’immensité; tout passe, tout disparoît, tout cesse d’exister.
Mais tout s’efface par des nuances variées comme les différens êtres ; tout tombe dans le go-uffre do la non existence , mais par des degrés très-inégaux; et les divers èîres ne s’y engloutissent qu’aprés des durées inégales.
Ce sont ces durées particulières, si diversifiées et par leur étendue et par leur graduation, que l’on doit cliercber à eonnoitre.
Qu’il est important d’essayer d’en déterminer les époques I
Consacrons donc maintenant nos efforts à nous former quelque idée de celle des espèces qui vivent sur le globe.
Quelle lumière plus propre à nous montrer leurs véritables traits , que celle que nous pourrions faire briller en traçant leurs annales l
Mais pour que nos tentatives puissent engager les amis de la science à conquérir cette belle partie de l’empire de la Nature, non-seulement n’étendons d’abord nos reclierclies que vers la durée des espèces qui ont reçu le sentiment avec la vie, mais ne considérons en quelque sorte aujourd'hui que celle des espèces d’animaux
pour lesquelles nous sommes aidés par le plus grand nombre de monumens déposés par le temps dans les premières couches de la terre, et faciles à découvrir, à décrire et à comparer.
Que l’objet principal de notre examen soit donc , dans ce moment , la durée de quelques-unes des espèces dont nous avons entrepris d’écrire l’histoire : en rapprochant les uns des autres les résultats de nos efforts particulieis, en découvrant les ressemblances de ces résultats, en tenant compte de leurs différences, en réunissant les produits do ces diverses comparaisons , en soumettant ces produits généraux à de nouveaux rapprochemens, et en parcourant ainsi successivement différens ordres d’idées , nous tâcherons de parvenir à quelques points de vue élevés d’où nous pourrons indiquer, avec un peu de précision , les différentes routes qui conduisent aux divers côtés du grand objet dont nous allons essayer de contempler une des faces.
Le temps nous échappe plus facilement encore que l’espace. L’optique nous a soumis l’univers : nous ne pouvons saisir lé temps qu’en réunissant par la pensée les traces de scs produits et de scs ravages, en découvrant l’ordre dans lequel ils se sont succédé , en comptant les raouvemens semblables par lesquels ou pendant lesquels ils ont été opérés.
Mais pour employer avec plus d’avantage ce moyen de le conquérir, méditons un instant sur les deux grandes idées dont SC compose notre sujet, durée des espèces; tâchons de ne pas laisser de voile au-devant de ces deux objets de notre réflexion; déleiminons avec précision notre pensée ; et (l’abord distinguons avec soin la duree de V espèce d’avec celle des individus que l’espèce renferme.
C’est lin beau point de vue que celui d’où l’on cornpaicîoit la rapidité des dégradations d’une espèce qui s’avance vers la fin de son existence , avec la brièveté des instans qui séparent la naissance des individus du terme de leur vie. Nous le recommandons, ce nouveau point de vue, à l’attention des naturalistes. En effet, ni les raisonnemeiîs d’une théorie éclairée , ni les conséquences de l’examen des monumens, ne laissent encore entrevoir aucun rapport nécessaire entre la longueur de la vie des individus et la permanence de l’espèce. Lesgénéraliüus des individus paroissenl pouvoir être moissonnées avec plus ou moins de vitesse, sans que l’espèce ait reçu piiisou moins