‹ Œuvres du comte de LacépèdeChapitre 107 sur 731 · SUR LA DÜRRE DES ESPECES · texte numérisé non relu

SUR LA DÜRRE DES ESPECES

de force pour résister aux causes qui Taltérent, aux puissances qui rentraînent vers le dernier moment de sa durée. Un individu cesse de vivre quand ses organes perdent leurs formes, leurs qualités, ou leurs liaisons; une espèce cesse d’exister lorsque l’effet de ses modifications successives fait évanouir ses attributs distinctifs : mais les formes et les propriétés dont l’ensemble constitue la vie d’un individu peuvent être détruites ou séparées dans cet être considéré comme isolé , sans que les causes qiii les désunissent ou les anéantissent agissent sur les autres individus, qui dés-lors prolongent l’espèce jusqu’au moment où ils sont frappés à leur tour. D’ailleurs ces mêmes causes peuvent diminuer l’intensité de ces qualités , et altérer les effets de ces formes, sans les modifier dans ce qui compose l’essence de l’espèce ; et ces modifications qui dénaturent l’espèce peuvent aussi se succéder, sans que les organes cessent de jouer avec assez de liberté et de force pour conserver le feu de la vie des individus.

Quels sont donc les caractères distinctifs des espèces? ou pour- mieux dire, qu'est-ce qu'une espèce ?

Tous ceux qui cultivent la science de la Nature emploient à chaque Instant ce mot espèce, comme une expression très-précise. Ils disent que tel animal appartient à telle espèce , ou qu’il en est une variété passagère ou constante , ou qu’il ne peut pas en faire partie ; cependant combien peu de naturalistes ont une notion distincte du sens qu’ils attachent à ce mot , même lorsqu’ils ont donné des régies pour parvenir à l’appliquer ! Quelques auteurs l’ont défini ; mais si on déterminoit les limites des espèces d’'après leurs principes, combien ne réuniroit-on pas d’êtres plus différens les uns des autres que ceux que l’on tiendroit séparés !

Que la lumière du métaphysicien conduise donc ici l’ami de la Nature.

Les individus composent l’espèce; les espèces, le genre ; les genres, l’ordre ; les ordres , la classe ; les classes , le règne ; les règnes, la Nature.

Nous aurons fait un grand pas vers la détermination de ce mot espèce, si nous indiquons les différences qui se trouvent entre les rapports des individus avec l’espèce, et ceux des espèces avec le genre.

Tous les individus d’une espèce peuvent se ressembler dans toutes leurs parties , et de manière qu’on ne puisse les distinguer

les uns des autres qu’en les voyant à la lois : les espèces d’un genre doivent différer les unes des autres par un trait assez marqué pour que chacune de ces espèces , considérée même séparément, ne puisse être confondue avec une des autres dans aucune circonstance.

L’idée de l’individu amène nécessairement l’idée de l’espèce : on ne peut pas concevoir l’im sans l’autre. Une espèce existeroit donc , quoiqu’elle ne présentât qu’un seul individu . et quand bien même on la supposeroit seule. On ne peut imaginer un genre avec une seule espèce , qu’autant qu’on le fait contraster avec un autre genre.

On ^loit donc rapporter à la même espèce deux individus qui se ressemblent en tout. Mais, lorsque deux individus présentent des différences qui les distinguent , d’après quel principe faudra-t-il se diriger pour les comprendre ou ne pas les renfermer dans la môme espèce ? De quelle nature doivent être ces dissemblances offertes par deux êtres organisés , du même âge et du même sexe , pour qu’on le considère comme de deux espèces différentes? Quel doit être le nombre de ces différences ? Quelle doit être la constance de ces signes distinctifs? ou, pour mieux dire , quelles doivent être la combinaison ou la compensation de la nature , du nombre et de la permanence de ces marques caractéristiques? En un mot, de quelle manière en doit-on tracer l’échelle? Et lorsque cette mesure générale aura été graduée, par combien de degrés faudra-t-il que deux êtres soient séparés , pour n’être pas regardés comme de la même espèce ?

Il y a long temps que nous avons tâché, de faire sentir la nécessité de la solution de ces problèmes. Plusieurs habiles naturalistes partagent maintenant notre opinion à ce sujet. Nous pouvons donc concevoir l’espérance de voir réaliser le grand travail que nous désirons à cet égard.

Les principes généraux, fondés sur l’observation , dirigeront la composition et la graduation de l’échelle que nous proposons, et dont il faudra peut-être autant de modifications qu’il y a de grandes classes d’être organisés. Mais, nous sommes obligés de l’avouer, la détermination du nombre de degrés qui constituera la diversité d’espèce ne pourra être constante et régulière qu’autant qu’elle sera l’effet d’une sorte de convention entre ceux qui cultivent la science. Et pourquoi ne pas pro-

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clamer une vérité impoi tante ? 11 en est de l’espèce comme du genre , de l’ordre et de la classe ; elle n’est au fond qu’une abstraction de l’esprit , qu’une idée collective, nécessaire pour concevoir, pour comparer, pour connoître, pour instruire. La Nature n’a créé que des êtres qui se ressemblent, et des êtres ■ qui diflérent. Si nous ne voulions inscrire dans une espèce que les individus qui se ressemblent en tout, nous pourrions dire que l’espèce existe véritablement dans la Nature et parla Nature. Mais les produits de la même portée ou de la même ponte sont évidemment de la même espèce ; et cependant combien de différences au moins superticielles ne présentent-ils pas très-fréquemment! Dés l’instant que nous sommes obligés d’appliquer ce mot espèce à des individus qui ne se ressemblent pas dans toutes leurs parties, nous ne nous arrêtons à un nombre de dissemblances plutôt qu’à un autre , que par une vue de l’esprit fondée sur des probabilités plus ou moins grandes ; nous sommes dirigés par des observations comparées plus ou moins convenablement : mais nous ne trouvons dans la Nature aucune base de notre choix , solide, immuable , indépendante de toute volonté arbitraire.

En attendant que les naturalistes aient établi sur la détermination de l’espèce la convention la plus raisonnable , nous suivrons cette sorte de définition vague, ce résultat tacite d'une longue habitude d’observer, ce tact particulier, fruit de nombreuses expériences, qui a guidé jusqu’ici les naturalistes les plus recommandables par la variété de leurs connoissances et la rectitude de leur esprit. Et afin que cet emploi forcé d’une méthode imparfaite à quelques égards ne puisse jeter aucune défaveur sur les conséquences que nous allons présenter, nous restreindrons toujours dans des limites si étroites l’étendue de l’espèce, qu’aucune manière plus parfaite de la considérer ne pourra à l’avenir nous obliger à rapprocher davantage ces bornes, ni par conséquent à nous faire regarder comme appartenant à deux espèces distinctes, deux individus que nous aurons considérés comme faisant partie de la même.

Une espèce peut s’éteindre de deux manières.

Elle peut périr tout entière, et dans un temps très-court , lorsqu’une calaslropbe violente bouleverse la poilion de la

surface du globe sur laquelle elle vivoit , et que l’étendue ainsi que la rapidité du ' mouvement qui soulève , renverse , transporte , brise et écrase , ne permettent à aucun individu d’échapper à la destruction. ‘

Ces phénomènes funestes sont des événeincns que l’on peut considérer, relativement à la durée ordinaire des individus , et même des espèces , comme extraordinaires ! dans leurs effets, et irréguliers dans leurs j, époques. Nous ne devons donc pas nous ï servir de la comparaison de leurs résultats pour tâcher de parcourir la route que nous nous sommes tracée. '

Mais, indépendamment de ces grands coups que la Nature frappe rarement et avec éclat, une espèce disparoît par une longue suite de nuances insensibles et d’altérations successives. Trois causes principales peuvent l’entraîner ainsi de dégradation en dégradation.

Premièrement , les organes qu’elle présente peuvent perdre de leur figure , de leur volume , de leur souplesse , de leur élasticité, de leur irritabilité, au point de ne pouvoir plus produire , transmettre ou faciliter les mouvemens nécessaires à l’existence.

Secondement, l’activité de ces mêmes organes peut s’accroître à un si haut degré , que tous les ressorts tendus avec trop de force , ou mis en jeu avec trop de rapidité, et ne pouvant pas résister à une action trop vive ni à des efforts trop fréquens, soient dérangés, réformés et brisés.

Troi.sièmement , l’espèce peut subir un si grand nombre de modifications dans ses formes et dans ses qualités, que, sans rien perdre de son aptitude au mouvement vital , elle SC trouve , par sa dernière conformation et par ses dernières propriétés , plus éloignée de son premier état que d’une espèce étrangère : elle est alors métamorphosée en une espèce nouvelle. Les élémens dont elle est composée dans sa seconde manière d’être sont de même nature qu’auparavant ; mais leur combinaison a changé : c’est véritablement une seconde espèce qui succède à l’ancienne ; une nouvelle époque commence : la première durée a cessé pour être remplacée par une autre ; et il faut compter les inslans d’une seconde existence.

Maintenant si nous voulons savoir dans quel ordre s’opèrent ces diminutions , ces • .. accroissemens , ces changemens de la conformation de l’espèce , de ses propriétés, de ses uUribuls ; si nous voulons chercher

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