LA MURÈNE
de Coimilachio auprès de Venise , ont cependant joui d’une santé assez forte , présenté un tempérament robuste , atteint une vieillesse avancée ; et l’on a , dans tous les temps et dans presque tous les pays , consacré d’autant plus d’instans à la pêche assez facile de cette murène, que sa peau peut servir à beaucoup d’usages, que dans plusieurs contrées on en fait des liens assez forts , et que dans d’autres, comme , par exemple , dans quelques parties de la Tartarie , et particuliérement dans celles qui avoisinent la Chine , cette même peau remplace , sans trop de désavantage , les vitres des fenêtres.
Dans plusieurs pays de l’Europe , et notamment aux environs de l’embouchure de la Seine, on prend les anguilles avec des haims ou hameçons. Les plus petites sont attirées par des lombrics ou vers de terre , plus que par toute autre amorce ; on emploie contre les plus grandes des haims garnis de moules , d’autres animaux à coquille, ou de jeunes éperlans. Lorsqu’on pêche les anguilles pendant la nuit, on se sert d’un filet nommée seine drue, et pour la description duquel nous renvoyons le lecteur à l’article de la raie bouclée. On substitue quelquefois à celte seine un autre filet appelé, dans la rivière de Seine, dranyuel, ou dranguet dru, dont les mailles sont encore plus serrées que celles de la seine drue; et M. Noël nous fait observer dans une note qu’il nous a adressée , que c’est par une suite de celte substitution , et parce qu’en général on exécute mal les lois relatives à la police des pêches, que lès pêcheurs de la Seine détruisent une grande quantité d’anguilles du premier âge et qui n’ont encore atteint qu’une longueur d’un ou deux décimètres , pendant qu’ils prennent, peut-être plus inutilement encore , dans ce même dranguet, beaucoup de frai de barbeau, de vaudoise, de brème , et d’autres poissons recherchés. Mais l’usage de ce filet à mailles très-serrées n’est pas la seule cause contraire à l’avantageuse reproduction, ou, pour mieux dire , à l’accroissement convenable des anguilles dans la Seine : M. Noël nous en fait remarquer deux autres dans la note que nous venons de citer. Premièrement, les pêcheurs de cette rivière ont recours quelquefois, pour la pêche de ces murènes, à la v cr mille , sorte de corde garnie de vers, à laquelle les très-jeunes individus de cette espèce viennent s’attacher très-fortement , et par le moyen de laquelle on enlève des milliers de ces pe-
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tits animaux. Secondement, les fossés qui communiquent avec la basse Seine ont assez peu de pente pour que les petites anguilles , poussées par le flux dans ces fossés, y restent à sec lorsque la marée se retire , et y périssent en nombre extrêmement considérable , par l’effet de la grande cihaleur du soleil de l’été.
Au reste, c’est le plus souvent depuis le commencement du printemps jusque vers la fin de l’automne , qu’on pêche les murènes anguilles avec facilité. On a communément assez de peine à les prendre ira milieu de l’hiver, au moins à des latitudes un peu élevées ; elles se cachent, pendant cette saison , ou dans les leniers qu’elle se sont creusés, ou dans quelques autres asiles à peu prés semblables. Elles se réunissent même en assez grand nombre , se serrent de trés-prés, et s’amoncellent dans ces retraites, où il paroît qu’elles s’engourdissent lorsque le froid est rigoureux. On en a quelquefois trouvé cent quatre-vingts dans un trou de quarante décimètres cubes; et M. Noël nous mande qu’à Aisiey, près de Quillebeuf, on en prend souvent, pendant l’hiver, de très-grandes quantités, en fouillant dans le sable , entre les pierres du rivage. Si l’eau dans laquelle elles se trouvent est peu profonde , si, par ce peu d’épaisseur des couches du fluide, elles sont moins à couvert des impressions funestes du froid, elles périssent dans leur terrier, malgré toutes leurs précautions ; et le savant Spallanzani rapporte qu’un hiver fit périr, dans les marais de Commachio une si grande quantité d’anguilles , qu’elles pesoient 1,800,000 kilogrammes.
Dans toute autre circonstance, une grande quantité d’eau n’est pas aussi nécessaire aux murènes dont nous nous occupons que plusieurs auteurs l’ont prétendu. M. Seplfontaines a pris dans une fosse qui contenoit à peine quatre cents décimètres cubes de ce tluide , une anguille d’une grosseur trèsconsidérable ; et la distance de la fosse à toutes les eaux de l’arrondissement , ainsi que le défaut de toute communication entre ces mêmes eaux et la petite mare , ne lui ont pas permis de douter que cet animal n’eût vécu très-long temps dans cet étroit espace , des efl’ets duquel l’état de sa chair prouvait qu’il n’avoit pas souffert.
Nous devons ajouter néanmoins que si la chaleur est assez vive pour produire une très-grande évaporation et altérer les plantes qui croissent dans Feau , ce fluide peut être corrompu au point de devenir morlèi
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ipour l’anguille, qui s’efforce en vain, en s’abritant alors clans la fange , de se soustraire à l’influence funeste de cette chaleur desséchante.
On a écrit aussi que l’anguille ne supportoit par des changemens rapides et trèsmarqués dans la qualité des eaux au milieu desc{uelles elle habitoit. C ependant M. Septfontaines a prouvé plusieurs fois qu’on pouvoit la transporter, sans lui faire courir aucun danger, d’une rivière bourbeuse dans le vivier le plus limpide, du sein d’une eau froide dans celui d’une eau tempérée. Il s’est assuré que des changemens inverses ne nuisüient pas davantage à ce poisson , et sur trois cents individus qui ont éprouvé sous ses yeux ces diverses transiuigrations, et qui les ont essuyées dans diflerentes saisons, il n’en a péri que quinze, qui lui ont paru ne succomber qu’à la fatigue du transport, étaux suites de leur réunion et de leur séjour trés-prolongé dans un vaisseau trop peu spacieux.
Néanmoins, lorsque leur passage d’un réservoir dans un autre, quelle que soit la nature de l’eau de ces viviers, a lieu pendant deschaleurséxcessives, il arrive souventque les anguilles gagnent une maladie épidémique pour ces animaux, et dont les symptômes consistent dans les taches blanches qui leur surviennent. Nous verrons, dans notre Discours sur la manière de multiplier et de conserver les individus des diverses espèces de poisson, quels remèdes ou peut opposer aux effets de cette maladie, dont (les taches blanches et accidentelles dénotent la présence.
Les murènes dont nous parlons sont sujc'tles, ainsi que plusieurs autres poissons , et particuliérement ceux que l’homme élève avec plus ou moins de soin, à d’autres maladies dont nous traiterons dans la suite de cet ouvrage , et dont quelques-unes peuventêtre. causées par une grande abondance de V ers dans quelque partie intérieure de leur corps, comme, par exemple, dans leurs intestins.
Pendant la plupart de ces derangemens, lorsque les suites peuvent en être très-graves, l’anguille se tient renfermée dans son terrier, ou, si elle manque d’asile, elle remonte souvent vers la superficie de l’eau ; elle s’y agite , va, revient sans luit détermité, tournoie sur elle-même, ressemble par ses mouveinens à un serpent prêt à se noyer et luttant encore un peu contre les flots. Son coips enflé d’un bout à l’autre, et par la devenu plus léger rclaîi-
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vernent au fluide dans lequel elle nage , la soulève et la retient ainsi vers la surface de l’eau. Au bout de quelque temps , sa peau se flétrit et devient blanche ; et lorsqu’elle éprouve celte altération , signe d’une mort prochaine, on diroit qu’elle ne prend plus de soin de conserver une vie qu’elle sent ne pouvoir plus retenir. Ses nageoires se remuent encore un peu ; ses yeux paroissent encore se tourner vers les objets qui l’entourent : mais sans force, sans précaution sans intérêt inutile pour sa sûreté, elle s’abandonne, pour ainsi dire, et souffre qu’ou l’approche, qu’on la touche, qu’on l’enlève même sans qu’elle cherche à s’échapper.
Au reste, lorsque des maladies ne dérangent pas l’organisation intérieure de l’anguille, lorsque sa vie n’est attaquée que par des blessures , elle la perd assez diflicilement ; le principe vital paroît disséminé d’une manière assez indépendante, si je puis employer ce mot , dans les diverses parties de celle murène, pour qu’il ne puisse être éteint que lorsqu’on cherche à l’anéantir dans plusieurs points à la fois; et de même que dans plusieurs serpens, et particulièrement dans la vipère, une heure après la séparation du tronc et de la tête, l’une et l’autre de ces portions peuvent donner encore des signes d’une grande irritabilité.
Celte vitalité tenace est une des causes de la longue vie que nous croyons devoir attribuer aux anguilles, ainsi qu’à la plupart des autres poissons. Toutes les analogies indiquent celte durée considérable, malgré ce qu’ont écrit plusieurs auteurs, qui ont voulu limiter la vie de ces murènes à quinze ans, et même à huit années: et d’ailleurs nous savons , de manière à ne pouvoir pas en douter, qu’au bout de six ans une aiguille ne pèse quelquefois que cinq hectogrammes ; que des anguilles con servées pendant neuf ans n’ont accpiis qu’une longueur de vingt-six centimètres ; que cesanguilles, avant d’être devenuesTobjet d’une observation précise, avoient déjà dix-neuf centimètres, et par conséquent dévoient être âgées de cinq ou six ans; ({u’à la fin de l’expérience elles avoient au moins quatorze ans ; qu’à cet âge de quatorze ans elles ne présentoient encore que le quart ou tout au plus le tiers de la longueur des grandes anguilles pêchées dans les lacs de la Prusse, et qu’elles n’auroientpu parvenir à celte dernière dimension qu’aprés un intervalle de quatre-vingts ans. Les anguilles de trois ou quatre métrés de Ion-
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gfueur , vues dans des lacs de la Prusse par des observateurs dignes de foi , avoient donc au moins quatre-vingt-quatorze ans ; nous devons dire que des preuves de fait et des témoignages irrécusables se réunissent aux probabilités fondées sur les analogies les plus grandes , pour nous faire attribuer une longue vie à la murène anguille.
Mais comment se perpétue cette espèce utile et curieuse ? L’anguille vient d’un véritable œuf, comme tous les poissons.
L’œuf éclôt le plus souvent dans le ventre de la mère, comme celui des raies, des s([uales, de plusieurs blennies, de plusieurs silures ; la pression sur la partie inférieure du corps de la mère facilite la sortie des petits déjà^éclos. Ces faits, bien vus , bien constatés par les naturalistes récens, sont simples et confoi'mes aux vérités physiologiques les mieux prouvées, aux résultats les plus sûrs des recherches anatomiques sur les poissons , et particuliérement sur l’anguille : et cependant combien, depuis deux mille ans , ils ont été altérés et dénaturés par une trop grande confiance dans des observations précipitées et mal faites, qui ont séduit les plus beaux génies , parmi lesquels nous comptons non seulement Pline, mais même Aristote! Lorsque les anguilles mettent bas leurs petits , communément elles reposent sur la vase du fond des eaux ; c’est au milieu de cette terre ou de ce sable humecté qu’on voit frétiller les murènes qui viennent de paroître à la lumière : A ristote a pensé que leur génération étoit due à cette fange. Les mères vont quelquefois frotter leur ventre contre des rochers ou d’autres corps durs , pour se déparrasser plqs facilement des petits déjà éclos dans leur intérieur ; Pline a écrit que par ce frottement elles faisoient jaillir des fragmens de leur corps, qui s’animoient, et que telle étoit la seule origine des jeunes murènes dont nous exposons la véritable manière de naître. D’autres anciens auteurs ont placé cette même origine dans les chairs corrompues des cadavres des chevaux ou d’autres animaux jetés dans l’eau, cadavres autour desquels doivent souvent fourmiller de très-jeunes anguilles, forcées de s’en nourrir par le défaut de tout autre aliment placé à leur portée. A des époques bien plus rapprochées de nous, Hclmont a cru que les anguilles venoient de la rosée du mois de mai; et Leuwenhocck a pris la peine de montrer la cause de cette erreur , en faisant voir que dans cette belle partie du priiitemps, lorsque
l’amosphère est tranquille et que le calme régne sur l’eau , la portion de ce fluide la plus chaude est la plus voisine de la surface, et que c’est cette couche plus échauffée, plus vivifiante, et plus analogue à leur état de foiblesse, que les jeunes anguilles peuvent alors préférer. Schwenckfeld, de Breslaw en Silésie , a fait naître les murènes anguilles des branchies du cyprin bordelière ; Schoneveld , de Kiel dans le Holstein, a voulu qu’elles vinssent à la lumière sur la peau des gades morues , ou dessalmones éperlans. Ils ont pris l’un et l’autre pour de très-petites murènes anguilles, des gourdius , des sangsues, ou d’autres vers qui s’attachent à la peau ou aux branchies de plusieurs poissons. Eller, Charleton, Fahlberg, Gesner, Birckholtz, ont connu , au contraire , la véritable manière dont se reproduit l’espèce que nous décrivons. Plusieurs observateurs des temps récens sont tombés, à la vérité , dans une erreur combattue même par Aristote , en prenant les vers qu’ils voyaient dans les intestins des anguilles qu’ils disséquoient pour des fœtus de ces animaux. Leuwen hoeck a eu tort de chercher les œufs de ces poissons dans leur vessie urinaire , et Vallisnieri dans leur vessie natatoire : mais Muller, et peut-être Mondini, ont vu les ovaires ainsi que les œufs de la femelle ; et la laite du mâle a été également reconnue.
D’après toutes ces considérations, on doit éprouver un assez grand étonnement, et ce vif intérêt qu’inspirent les recherches et les doutes d’un des plus habiles et des plus célèbres physiciens, lorsqu’on lit dans le Voyage de SpaLlanzani, que des millions d’anguilles ont été pêchées dans les marais, les lacs ou les fleuves de l’Italie et de la Sicile, sans qu’on ait vu dansl’intéi ieur ni œufs ni fœtus. Ce savant observateur explique ce phénomène , en disant que les anguilles ne multiplient que dans la mer ; et voilà pourquoi, continue-t-il, on n’en trouve pas, suivant Senebier, dans le lac de Genève, jusque auquel la chute du Rhône ne leur permet pas de remonter, tandis qu’on en pêche dans le lac de Neufchâtel , qui communique avec la mer par le Rhin et le lacdeBrenna. Il invite, en conséquence, les naturalistes à faire de nouvelles recherches sur les anguilles qu’ils rencontreront au milieu des eaux salées, et de la mer proprement dite, dans le temps du frai, de ces animaux, c’est-à-dire^, vers le milieu de l’automne, ou le commencement de l’hiver*
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Les oeufs de l’auguille éclosant presque toujours dans le \eulre de la mère , y doivent être fécondés : il est donc nécessaire qu’il y ait dans cette espèce un véritable accouplement du mâle avec la femelle , comme dans celles des raies, des squales, des syngnathes , des blennies et des silures; ce qui confirme ce que nous avons déjà dit de la nature de ses all’ections. Et comme la conformation des murènes est semblable en beaucoup de points à celle des serpens, l’accouplement des seiqîens et celui des murènes doivent avoir lieu, à peu prés, delà même manière. Rondelet a vu, en effet, le mâle et la femelle entrelacés dans le moment de leur réunion la plus intime , comme deux couleuvres le sont dans des circonstances analogues ; et ce fait a été observé depuis par plusieurs naturalistes.
Dans l’anguille, comme dans tous les autres poissons qui éclosent dans le ventre de leur mère , les œufs renfermés dans l’intérieur de la femelle son beaucoup plus volumineux que ceux qui sont pondus par les espèces de poissons auxquelles on n’a pas donné le nom de vivipares ou de vipères : le nombre de ces œufs doit donc êli’e beaucoup plus petit dans les premiers que dans les seconds ; et c’est ce qui a été reconnu phis d’une fois.
L’anguille est féconde au moins dés sa douzième année. M. Seplfontaines a trouvé des petits bien formés dans le ventre d’une femelle qui n’avoil encore que trente-cinq centimètres de longueur, et qui, par conséquent, pouvoit n’être âgée que de douze ans. Cette espèce croissant au moins jusqu’à sa quatre-vingt-quatorzième année, chaque individu femelle peut produire pendant un intervalle de quatre-vingt-deux ans ; et ceci sert à expliquer la grande quantité d’anguilles que l’on rencontre dans les eaux qui leur conviennent. Cependant, comme le nombre des petits qu’elles peuvent mettre au jour chaque année est (réslimité , et que, d’un autre côté, les accidens, les maladies, l’activité des pécheurs, et la voracité des grands poissons , des loutres, et des oiseaux d’eau, en détruisent fréquemment une multitude , on ne peut se rendre raison de leur multiplication qu’en leur attribuant une vie et même un temps de fécondité beaucoup plus longs qu’un siècle , et beaucoup plus analogues à la nature des poissons , ainsi qu’à la longévité qui en est la suite.
Au reste , il paroît que dans certaines montrées, et dans quelques circonstances, il