‹ Œuvres du comte de Tressan, précd́ées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 11 sur 16 · DE LA ROSE · texte numérisé non relu

DE LA ROSE

Dangier reçoit d'abord l'amant avec les reproches et les menaces les plus vives. Amy joint ses prières à celles de l'amant. Franchise et Pitié, deux nymphes douces , aimables et persuasives , achèvent d'adoucir Dangier, qui pardonne enfin à l'amant, qui se retire, et qui le laisse entre les mains de Bel- Accueil, caché jusqu'alors, et qui, reprenant l'amant par la main , le fait rapprocher de nouveau de la Rose. L'amant croit la voir encore embellie ; il soupire , il l'adore ; il ferme un instant les yeux, comme étant ébloui par ses charmes; il les rouvre pour l'admirer de nouveau; son cœur palpite, sa bouche est entr'ouverte,ses soupirs sont brûlants: il demeure éperdu.

Vénus faisait alors planer ses colombes sur le bosquet embelli par le rosier. Elle fixe ses regards isur l'amant ; bientôt elle est attendrie. A ses beaux cheveux, à son teint coloré par la jeunesse, aii feu qui brille dans ses yeux, elle croit voir en lui l'image du jeune Adonis qu'elle adore ; elle le prend sous sa protection, le conduit près du rosier, baisse la branche qui soutient et qui nourrit la Rose : les lèvres de l'amant impriment un baiser brûlant siir les feuilles de cette branche, elle^ y restent collées , et la Rose paraît s'animer d'une couleur encore plus vermeille : mais, hélas!... un cri raiïque trouble ce moment délicieux ; c'est le détestable Malebouche (i) qui vient d'apel'cevoir

(i)* Médisance.

l'amant. A ce cri terrible, Vénus remonte sur son char , et ses colombes ef&ayées partent à tire d'aile.

Trois autres monstres, Peur, Honte et Jalousie accourent en hurlant, au cri de Malebouche. L'amant tombe évanoui de douleur au pied du rosier; et les quatre monstres l'entraînent, dans cet état, avec Bel-Accueil, jusqu'à l'antre où Dangier veille sans cesse, et d'où ce nouveau monstre s'élance avec fureur.

Sur-le-champ tous les cinq se réunissent pour élever une forte tour, où l'aimable Jouvenceau et Bel -Accueil sont renfermés couverts de chaînes. De vastes et profonds fossés se creusent autoiu* de cette tour; et l'amant désespéré ne revient à lui que pour se trouver entre des roches escarpées, couché sur des épines longues et cruelles qui lui déchirent les flancs. Baigné de pleurs, , il élève des vœux inutiles, et meurt, à chaque instant, de regret et de douleur, pour renaître l'instant d'après plus malheureux encore.

Telles sont les ingénieuses allégories renfermées dans les quatre mille cent cinquante premiers vers du roman de la Rose. Nous désirerions bien que l'esquisse que nous mettons sous, les yeux des lecteurs, pût suffire pour leur faire apprécier la poésie facile, agréable, souvent harmonieuse, et l'invention de Guillaume de Loris; nous osons les prier de penser que ces sortes

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d'allégories , qui ne seraient plus supportables dans notre siècle, forent très utiles dans le milieu du treizième ; elles commencèrent à donner le goût de la véritable poésie ; elles apprirent aux auteurs l'art de peindre et d'embellir leurs tableaux par les fleurs d'une imagination brillante.

Guillaume de Loris étant mort en 1260, son ouvrage, cher à la chevalerie comme aux dames de ce temps, resta renfermé pendant quarante ans dans le secret des bibliothèques peu nombreuses de ce temps. Ce ne fat que sôus le règne de rtiilippeJe-Bel, et dans cette cour où la galanterie portée jusqu'à la licence devint aussi malheureuse qu'elle fat coupable, que Jehan de Meung, dit Glopinel, reprit l'ouvrage de Guillaume de Loris, et continua son poème de la Rose, ' mettant en action les mêmes personnages allégoriques que Loris avait inventés.

Nous nous garderons bien d'abuser de la patience de nos lecteurs par l'extrait ennuyeux de dix-huit mille cinq cent quatre-vingt mauvais vers que Jean de Meung composa sans verve et sans grâce, en se traînant, comme nous l'avons déjà dit, sur les traces de son aimable prédécesseur.

Jean de Meung joint quelques nouveaux personnages aux premiers; il fait intervenir dame Natiire, qui tient spuvent et longuement des propos inutiles, dififas, d'un ton bas, et quelquefois obscènes: il tâche d'y mêler quelques actes de chevalerie, en faisant combattre les uns contre

les autres les personnages de Loris, et ceux qu'il imagine : il fait former en règle le siège de la tour où Bel-Accueil est détenu prisonnier. Vénus, Amour, Constance et Chaud -Désir remportent enfin la victoire; et la charmante Rose reste sans défense.

Nous ne pouvons absolument donner aucune idée du dernier chapitre, de ce long poème. Le lourd et maussade auteur y fait une longue description de la Rose; et plus longuement encore la narration des heureux moyens de la cueillir. Nous trouverions absurde d'employer pour l'une la savante pliime du célèbre Window ; et nous n'avons jamais touché les crayons du licencieux peintre d'Arezzo, qui nous seraient nécessaires pour l'autre.

Nous envions bien la gloire de Martin Franc. Ce poète , indigné, comme nous le sommes, de l'audace efFrénée avec laquelle Jean 4^ Meung avait insulté ce sexe enchanteur, Vornement, Tame et le conservateur de la félidté la plus pure; Martin Franc, dont le nom doit nous être cher, fit un poëme intitulé le Champion des Dames : les muses parurent vouloir l'en récompenser par une nouvelle faveur. Ce poëte paraît être le premier qui se soit servi des rimes redoublées et entremêlées, dont Chapelle, ChauUeu, Voltaire*, et plusieurs autres poètes aimables se sont servis depuis, avec tant d'harmonie et de grâce.

En i4i3, un certain Jean de la Fontaine, né à Valenciennes, qui ne vaut pas, à beaucoup près, l'aimable Jean de La Fontaine, de Château-Thierry, publia à Montpellier un

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poëme à rimitation du roman de la Rose, intitulé : La Fontaine des amoureux de sciences. L'alchimie faisait grand bruit alors;. et les découvertes prétendues de Nicolas Flamel avaient presque également exalté la tète des poëtes, et celle des chercheurs de la pierre philosophale. Celui-ci conte, en vers passables pour ce temps, qu'il s'endort dans un verger, et qu'il voit en songe deux belles dames, nomitiées l'une Raison, l'autre Connaissance, Elles lui dictent les procédés qu'il faut suivre pour parvenir au grand œuvre. Il finit son poëme, dans lequel il a beaucoup plus imité Jean de Meung que Guillaume de Loris, par ces deux vers français, et les deux vers latins qui les suivent :

Tout Fart qui est de si grand prix Peut être en ces deox yen compris.

Sifixum iolvas, faciasque Dolare soîutuin , Et 'volucrem figas , faciet te vivere tutum.

Nos lecteurs un peu instruits s'apercevront sans peine que le Mariai a pris l'idée de son poëme de VJdone^ dans le roman de la Rose. Ce sont sans cesse mêmes allégories , mêmes êtres métaphysiques , personnifiés. Malgré toute la reconnaissance que les lettres françaises doivent aux lettres italiennes depuis François I**^, nous nous croyons en droit de rappeler ici que les poëtes italiens en devaient beaucoup aux auteurs français du treizième siècle. L'Arioste n'a pcnnt dédaigné de s'emparer, dans son Orlando Furioso^ de plusieurs traits de Tristan de Léonais. La fureur de Roland, la coupe enchantée, plusieurs combats et situations, semblent être calqués sur notre anden roman. Mademoiselle de Scuderi crut avoir les mêmes droits sur le poëme de la Rose ; et ce fut d'après cette fiction qu'elle écrivit son roman de Clélie, qui fit un tort momentanée à l'esprit de la nation, dont le goût commençait à s'épurer. Molière, heureusement, en attaquant ce ridicule , prévint ses imitateurs.

ET

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