FILLE DU ROI DE NAPLES
JT EU de temps après que le flambeau de la foi eut éclairé la Gaule , le comte Jehan de Cerisel , heureux époux de la belle d'Albara, donnait des lois à la Provence, et faisait louer sa sagesse et bénir sa bonté par ses fidèles sujets. Un fils unique, gage de Famour le plus tendre, faisait les délices du comte et de la comtesse. Ce fils, en naissant, avait reçu le nom de Pierre. Voué par ses proches au prince des apôtres, il portait pour armes les attributs de son saint patron ; et des clefe peintes sur son bouclier, ou brodées sur une riche tunique , lui servaient de devise et de parure.
Le jeune Pierre, à peine sorti de Fadolescence, joignait à tous les agréments de la jeunesse une force prématurée, une taille élevée, des yeux pleins de feu : la démarche altière, et la plus vive émulation , annonçaient eu lui un héros naissant. Le comte et la comtesse ayant appelé dans leur cour les princes dé leur sang, et les cfaeva*-
liers les plus distingués de leurs états, des fêtes brillantes signalèrent le jour où le jeune Pierre reçut Tordre de la chevalerie. Ce jour fut suivi d'un grand tournoi, dont le nouveau chevalier remporta tout l'honneur. Il fut couronné par la main de la mère la plus tendre : et pour une ame bien née, une pareille couronne a presque autant de prix que celle qu'on peut obtenir de l'amour. Un vieux chevalier provençal, couvert de blessures honorables qu'il avait reçues en portant, pendant quarante ans, la bapnière de son souverain , admirait Pierre ; et , les entrailles émues pour lui comme pour son propre fils, il ne craignit point de lui parler avec cette noble liberté que la vraie vertu donne aux vieillards pour l'inspirer à la jeunesse.
Sire Pierre, lui dit-il, il est des devoirs de tout âge. Vous avez bien rempli ceux de jeune prince et de damoisel. A peine avez-vous reçu l'ordre de chevalerie , que les palmes de la victoire et de l'honneur vous sont acquises ; mais ce ne sont encore que les prémices de celles que vous devez remporter. Maison, caresses paternelles, ne sont déjà plus sortables pour vous. C'est en allant chercher les grands hasards belliqueux et les douces fortunes d'amour, qu'un brave chevalier parvient à rendre son nom célèbre. N'entendîtes-vous pas hier ce chevalier italien vanter la valeur et la courtoisie qui régnent dans la cour de Naples, et les charmes de la belle Maguelone, héritière de
ce beau royaume? Les princes les plus illustres et les plus braves de l'Europe travaillant à mériter sa main. C'est à cette cour que y)tre vieux serviteur voudrait vous voir porter vos pas; c'est là que, triomphant des rivaux les plus audacieux ou les plus aimables, par votre valeur, et le don de plaire qui brille en vous, vous pourriez vous signaler. En 4?achant quelque temps votre haute naissance , peut - être obtiendriez - vous de votre bras et de l'amour seul la belle Maguelone. Ah! mon cher Castellanos, s'écria le prince en l'embrassant, que ces conseils sont dignes de vous! Je n'attendais que le moment d'être armé chevalier pour aller chercher les grandes aventures; mais j'ignorais dans quelles contrées je devais porter mes pas. J'avoue que le portrait charmant qu'on a fait cent fois de la princesse de Naples s'est gravé dans mon cœur en traits de feu : je brûle du désir de voler à Naples. Mais comment espérer d'en obtenir la permission d'un père et d'une mère trop tendres, dont je suis l'unique espérance? Oh! vraiment, dit le vieux chevalier, je pense bien que le comte, le cœur bien serré, et la comtesse fondant en larmes , vous refuseront dans le premier moment; mais ils ne pourront bientôt résister à vos instances, et à la voix de l'honneur qui leur prescrira de vous permettre démarcher sur les traces de vos aïeux, et d'aller prouver à toute l'Europe que vous êtes digne du sang que vous avez reçu.
Le jeune Pierre ^livit dès le lendemain les conseils du vijux chevalier. Tout ce que Castellanos avait prévu précéda la permission qu'il reçut enfin de son père et de sa mère , sous la condition toutefois de revenir le plutôt qu'il lui savait possible auprès d'eux.
Suivi d^tm seul écuyer et d'un sommier chaiTgé d'or, Pierre partit de la cour de son père, après avoir reçu sa bénédiction, et trois ridies anneaux que lui donna la comtesse sa mère, en l'embrassant et le baignant de ses larmes.
Le jeune Pierre , n'ayant point trouvé d'aventures qui pussent l'arrêter, se rendit en quinze jours à Naples, et sut, en arrivant, que le roi Maguelon avait fait proclamer un tournoi, pour le lendemain, en l'honneur de Henri Caprana, souverain de la marche d'Ancône et de Spolette. Pierre se prépara pendant toute la nuit à paraître à ce tournoi, l'usage étant alors d'admettre tout étranger à combattre, sans l'obliger de déclarer son nom , pourvu qu'il fât armé et monté comme tout chevalier devait l'être. Les juges du camp, frappés de l'air noble de Pierre, et de la grâce avec laquelle il maniait *son cheval , l'admirent dans la lice. Bientôt le roi de Naplés s'y rendit avec toute sa cour, et se plaça sur son balccm royal.
Henri Caprana rompit la première lance avec un chevalier espagnol; l'honneur de cette première joute fut égal entre eux. Le second cheva-
lier qui se présenta perdit les étriers, et laissa tomber sa lance sans toucher Caprana, dont le cheval, ayant rencontré cette même lance, tomba rudement sur la poussière. Ce chevalier prétendit avoir l'honneur de la joute ; les juges le lui disputèrent: Caprana, piqué de sa mauvaise foi, refusa de jouter une seconde fois , et monta sur le balcon royal.
Ce chevalier orgueilleux ayant osé dire que Caprana lui cédait la place de tenant, et qu'il la soutiendrait contre tous les chevaliers étrangers , Pierre de Provence , qui sentait que la sympathie lui parlait en faveur de Caprana, résolut de punir celui qui prétendait abuser de sa retraite; mais il lui vit renverser deux autres chevahers, avant qu'il pût se mettre sur les rangs.
S'étant enfin présenté contre le chevalier, qui, fier de ces deux victoires, se promenait dans la lice, ayant l'air de braver ceux de la cour de Naples, dès la première atteinte il fit rouler l'homme et le cheval sur la poussière ; et , après avoir salué respectueusement la cour et les juges du camp, il alla s'emparer de la place de tenant, dont cette belle joute le rendait maître.
Ce fut en vain qu'un grand nombre de cheva- . liers se présentèrent pour la lui disputer; ils furent tous obligés de lui céder la victoire, et les acclamations générales confirmèrent le jugement qui le déclarait vainqueur.
Pierre, conduit au balcon royal, délaça son
Tristan de Léonais , etc. '2 1
casque; et l'agitation des courses faisant briller son teint des plus vives couleurs, sa jeunesse et sa beauté donnèrent de la surprise et de l'admiration à toute la cour de Naples. Henri de Caprana , en l'honneur duquel la joute avait été proclamée, le prit par la main^ et se fit un honneur de le présenter au monarlque , qui" le conduisit lui-même aux genoux de la princesse sa fille, pour recevoir de sa main le prix qu'il venait de remporter.
ti'impression de ce premier moment fut égale pour la belle Maguelone , et pour le jeune prince de Provence. Leurs yeux devinrent brillants dès que leurs regards se rencontrèrent ; mais bientôt un trouble secret, qu'ils n'avaient jamais éprouvé , les leur fit baisser à tous deux. A peine Maguelone put-elle poser la couronne , d'une main tremblante , sur la tête de Pierre ; Pierre éperdu la baissa jusque sur les genoux de Maguelone ; et , n'osant plus jeter sur elle qu'un regard timide, il ne put la remercier que par un soupir.
he roi le pria vainement de lui déclarer son nom et sa naissance : Pierre répondit, avec modestie , qu'il n'était qu'un jeune et pauvre chevalier français, et qu'il devait cacher un nom que rien encore n'avait illustré. Maguelone ne put s'empêcher de se récrier d'un air attendri, mais un peu triste : C'est bien dommage! Ah ! dit le bon roi , noblesse et modestie vont si bien ensemble,'que je soupçonne ce. chevalier de nous
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cacher quHl est du plus haut Hgnage; mais je ne l'en estime que plus : mieux vaut à la vertu de s'honorer de ses faits que du nom de ses pères; et tout annonce en lui gentillesse et haut courage. Pierre, qui ne put donc être connu que par sa devise, et le surnom de chevalier aux clefs, se retira respectueusement , avec son prix, dans l'humble asyle qu'en arrivant il avait choisi.
Pierre sentit un secret plaisir à se trouver seul, comme à voir finir le jour. Dans les premiers moments d'une grande passion, les ombres de la nuit plaisent aux amants.
Pierre se livrait tout entier à ses douces rêveries , sans oser espérer que la belle Maguelone pût trouver le même charme à se rappeler ses traits et sa valeur. Cependant la jeune princesse éprouvait le même sentiment : tous deux soupiraient; et l'amour, vainqueur du sommeil, faisait palpiter leur cœur. Ces premiers moments ont des attraits dont on ne peut se défendre ; ce sont ceux où les projets et les espérances ne sont point encore troublés par les réflexions. Hélas! ces réflexions cruelles sont des maux inévitables que l'amour mêle avec ses faveurs. ^Pierre tarda peu à regretter de n'avoir pas su profiter des marques d'amitié qu'il avait reçues du roi, pour s'assurer d'un libre accès dans sa cour. Maguelone de son côté pensa, en soupirant, qu'il fallait que le chevalier aux clefs eût été bien insensible à ses charmes, ou que sa naissance fut
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bien obscure, pour qu'il semblât avoir renoncé de lui-même à jouir des droits qu'il avait acquis par sa valeur.
En effet, ce prince passa deux jours entiers dans, sa triste retraite , sans oser imaginer un prétexte pour reparaître à la cour; et ces deux jours parurent assez longs , assez douloureux même à la jeune Maguelone, pour la déterminer à saisir le seul moyen de ramener le chevalier inconnu. La gloire dont il s'était couvert dans le premier tournoi lui fit présumer que le désir d'en "acquérir une nouvelle le ferait reparaître. Elle suit son idée, se lève dès l'aurore, et va réveiller le bon roi Maguelon. Que faites- vous, cher papa, lui dit-elle , de tant de braves chevaliers que vous laissez oisifs dans votre cour , et qui brûlent de signaler leur force et leur adresse ? Il y a trois jours que vous fîtes proclamer des joutes en l'honneur du prince de Spolette; ne m'aimezvous donc pas assez pour en faire proclamer, dès aujourd'hui, de nouvelles en mon nom? En disant cela, la charmante princesse caressait doucement les vieilles joues de son père, avec ses jolies mains d'albâtre , et lui présentait à baiser un front brillant par sa blancheur et sa jeunesse. Eh ! quel est le vieux père qui pourrait résister un instant aux caresses d'un enfant qu'il adore? Oui , ma chère fille , dit le bon roi , ta demande est juste, ton désir me flatte ; je te laisse la maitresse de tout ; ordonne toi-même tout ce que tu
voudras dans ma cour. A l'instant, il fait réveiller le grand sénéchal. Ce vieillard accourt, voit la charmante Maguelone assez légèrement vêtue, et il croit voir Vénus sortant de l'onde. Il lui sait tant de gré de l'impression qu'elle fait encore sur lui, qu'il sourit en lui baisant et lui serrant doucement la main;, et il lui dit qu'il est prêt à voler à ses ordres.
Bientôt le son aigu des trompettes retentit dans toute la ville de Naples. I^es hérauts d'armes, couverts de leurs vêtements armoriés, vont convoquer les princes souverains. Les autres chevaliers, réveillés dès les premiers rayons du soleil, font préparer leurs chevaux, et se couvrent d'armes brillantes.
Pierre aimait trop pour dormir. Le bruit des trompettes, la proclamation des joutes, tout lui parut un son céleste qui l'appelait à la gloire, et bien mieux encore au bonheur de revoir celle qu'il adorait. ,
Jamais la toilette d'une jeune et belle princesse ne fut si courte, et cependant ne réussit mieux que celle de la vive Maguelone. Parée, brillante du feu des diamants et des roses de la jeunesse , tenant dans la main une chaîne d'or enrichie de pierreries qui doit être le prix du vainqueur, elle n'attend pas que son char et ceux de sa suite soient préparés. Elle marche, d'un pas léger, vers les lices ; ses dames la suivent de loin , en murmurant tout bas du peu de temps qu'elles
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ont eu pour sç parer. Sa bonne nourrice même , qui ne la quitte jamais, arrive tout essoufflée, en lui disant tout bas : Eh bon Dieu ! qu'avez-vous donc aujourd'hui, ma fille? je ne vous vis jamais éveillée si matin; et cependant je ne vous trouve pas les yeux battus comme à vos da^les. Ah! nourrice, lui répondit Maguelone, je n'aurai peutêtre bientôt que trop de choses à te dire.
La princesse était déjà sur son balcon ; et les chevaliers qui se disposaient à combattre accouraient de toutes parts. Mais qui pourrait précéder un amant qui va revoir ce qu'il aime? Pierre, arrivé le premier à la barrière de la Uce, qui n'était pas encore ouverte , l'avait fait franchir à son beau destrier, et s'était emparé de la place de tenant dans le même instant où Maguelone s'asseyait sous le dais qu'à peine on avait pu lui préparer.
Quel moment pour l'amoureux Pierre de Provence , qui reconnaît la souveraine de son ame ; et pour Maguelone, qui ne veut déjà plus douter que l'amoi^r n'ait guidé le chevalier aux clefs poiu» lui faire sauter la barrière, et pour rompre en son honneur la première lance!
Le courage, la force, l'adresse et l'amour du jeune Pierre rendirent son succès peu douteux. Le roi de Naples , qui venait rejoindre sa fille ^ le vit renverser les derniers chevaliers qui se présentèrent; et les juges du camp le ramenèrent une seconde fois au balcon royal pour recevoir le
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prix de sa victoire. Oh ! pour cette fois , sire chevalier aux clefs, lui dit le bon roi Maguelon , vous ' ne vous déroberez plus aux honneurs qui vous sont dus; dès long-temps je ne vis chevalier plus brave , plus modeste et plus avenant que vous. Ores en aidant, je veux que vous logiez dans mon palais , et que vous n'ayez plus d'autre table que la mienne. Pierre ne put désobéir à des ordres pareils, et qu'mi regard de Maguelone rendit bien plus sacrés et plus doux. Sautant légèrement à terre , et délaçant son gantelet, ilprésenta son bras à la belle Maguelone pour l'aider à descendre du balcon; et Maguelone ne put s'empêcher de préférer sa main.
Ah! quel moment pour l'amoureux Pierre!
Idée charmante, de toucher pour la première fois la main de celle qu'on adore , vous renaîtrez sans cesse pour une ame sensible! Et tout vieux que je suis, en écrivant le boqheur de Pierre, cette douce idée fait encore palpiter mon cœur. Celui de Maguelone fut également troublé dans ce moment; et la belle princesse, distraite, glissant sur la dernière marche, serait tombée, si Pierre ne l'eut retenue. Il ne put s'empêcher de la serrer tendrement; la peur qu'il eut qu'elle ne se fut blessée lui servit de prétexte pour l'enlever et la porter sur son chariot à côté du roi son père, qui obligea le prince à y monter avec lui..
Plus l'amour semblait favoriser Pierre, plus il
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le rendait timide; il eût craint de perdre, parla plus légète imprudence, le sort heureux dont il commençait à jouir. Admis à la cour, à la table, aux fêtes qui se succédaient de jour en jour, il parut plus aimable encore dans cette cour , qu'il n'avait paru redoutable dans les combats. Soit qu'il s'exerçât à des jeux d'adresse , soit qu'il fît admirer sa grâce et sa légèreté dans les danses vives et légères de son pays natal, les mêmes applaudissements se faisaient entendre : mais il n'était sensible qu'à ceux qu'il lisait dans les yeux de Maguelone.
Une chanson de son pays exprime une vérité bien frappante. Elle nous dit que l'amour, les premiers jours, a l'air d'un tendre enfant qui tette; mais que bientôt il devient grand, et ne nous parle plus qu'en maître. Maguelone l'éprouvait; déjà le sommeil ne fermait plus ses yeux; déjà les ombres de la nuit ne faisaient qu'augmenter son agitation et multi^plier ses soupirs. Sa bonne nourrice l'aimait trop pour ne pas s'en apercevoir; et toutes les nourrices sont aussi curieuses que tendres. Elle s'assit sur le lit de Maguelone, l'embrassa, la questionna; voyant son beau sein agité, oppressé même par quelque grand secret qu'elle n'osait découvrir , la tendre nourrice redoubla ses instances; et Maguelone, bien doucement entraînée, lui fit un libre aveu de son amour pour Pierre , en se jetant dans ses bras. La nourrice commença par lui faire toutes
les représentations d'une mère un peu sévère, et finit par ne parler que comme une mie bien tendre et bien faible. Tu vois, chère nourrice, à quel point il m'est important de savoir quelle est la naissance du chevalier aux clefs, lui dit Maguelone : crois que mon cœur est assez noble , assez courageux pour éteindre ou ma vie ou mon amour, si ce chevalier n'est pas digne de ma main. Toi seule tu peux éclaircir le mystère qu'il nous fait de sa naissance ; et je te conjure de trouver le moyen de lui parler en particulier.
La nourrice résista peu; ses remontrances étaient épuisées; le sire chevalier aux clefs lui paraissait charmant ; tout en disant à Maguelone qu'il fallait l'oublier, elle en parlait sans cesse. Maguelone aimait trop cet entretien pour ne le pas prolonger; et les premiers rayons du soleil brillaient déjà, lorsque la nourrice sortit de sa chambre, bien déterminée à chercher, à trouver Pierre, et à l'engager à lui découvrir son secret.
Elle savait que le chevalier aux clefs ne manquait pas , tous les matins , de se rendre à la , grande église. Elle y alla, bien enveloppée dans sa mante, et l'attendit près du bénitier. Pierre, , en effet, élevé par la mère la plus pieuse, commençait toujours sa journée par le culte que la rehgion nous enseigne. Il avait tous les désirs de l'amour, mais il n'en distinguait aucun : cet amour était si pur, si loyal, qu'il n'imaginait pas que la divinité pût en être offensée; et c'était de la
meilleure foi du monde qu'il demandait au père commun de tous les hommes, comme au créateur de la félicité la plus pure, de rendre Maguelone sensible.
Pierre, étant arrivé peu de moments après à l'église, reconnut facilement la nourrice, et lui rendit honneur comme à celle qu'il savait être chère à Maguelone. La nourrice le salua d'un air doux et riant ; et le petit nombre et l'espèce des gens qu'elle voyait près d'elle lui donnant toute liberté : Sire chevalier , lui dit-elle , j'ai grand'mev' veille que vous teniez toujours votre état et votre naissance si secrets ; tout annonce que l'un et l'autre sont illustres: mais le roi qui vous estime tant, et madame Maguelone, qui désire si vivement de savoir qui vous êtes , ne l'apprendront-ils pas de votre bouche? J'aimerais bien à satisfaire la curiosité de ma chère fille Maguelone, si vous vouliez vous confier à moi, Pierre resta longtemps pensif. Ah ! ma chère dame , lui dit-il enfin, je vous dois bien des grâces, et à tous ceux qui montrent quelque intérêt à savoir mon nom, et surtout à la belle princesse Maguelone , celle de tout le monde à qui je désire le plus d'obéir. Puisque vous voulez bien lui parler de moi , tout ce que je vous prie de lui dire , c'est que tous mes proches sont nobles, et que ma naissance est illustre : daignez recevoir, comme celle qui l'aimez tant, cet anneau que je n'oserais présenter à si haute dame qu'elle est. Pierre, en disant
cela, mit au doigt de la nourrice un des trois riches anneaux qu'il avait reçus de sa mère. Éblouie de ce riche don, la nourrice lui promit de le présenter de sa part à Maguelone, qu'elle alla rejoindre en diligence. O ma fille ! lui dit-ella en l'abordant, qu'il est gentil ce chevalier! que son maintien est sage ! que son parler est doux ! que son noble cœur est généreux ! voyez le bel anneau qu'il a mis entre mes mains , et que je pense qu'il eût bien mieux aimé présenter aux vôtres! Maguelone rougissant, et bien doucement émue , considère l'anneau. Eh bien ! nourrice , lui dit-elle vivement, croyez-vous que si riche anneau vienne de pauvre homme? Certes il ne peut venir que de bien noble créature et de haut baron. Ah ! chère nourrice , je ne résiste plus au charme qui m'entraîne à l'aimer. La nourrice, alarmée du progrès que l'aipour avait fait si promptement dans ce jeune cœur, recommença ses anciennes remontrances ; mais Maguelone ne pouvait déjà plus les écouter. Elle prit l'anneau , le baisa mille fois, le cacha dans son beau sein, en disant : Bonne et chère nourrice , ou j'aurai le chevalier aux clefs à seigneur et époux , ou close nonain me réduirai -je. Restreignez votre courage, ma fille, lui dit-elle, cachez mieux votre amour, bien qu'à nous autres femmes ce soit la chose la plus difficile à celer. Le temps , dit-on , apporte remède à tout ; nous verrons.
Maguelone eût bien désiré d'être éclaircie.
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L'espérance cependant commençait à naître dans son cœur. La réflexion et la crainte la lui faisaient paraître trop légère : l'amour la forçait à s'y livrer. Nous verrons, se répétait-elle sans cesse. Ah! oui... nous verrons... Si le chevalier m'aime, s'il se croit digne de ma main, il ne tardera pas à rompre le silence ; il saura bien trouver le moyen de répondre à la première démarche qu'il a dû connaître que je faisais pour lui.
L'amoureux Pierre raisonnait aussi de son côté : car l'amour permet quelquefois qu'on raisonne , pourvu que ce soit avec lui. Cette bonne nourrice , se disait-il , n'est pas venue me trouver sans quelque dessein. Ah Dieu ! si c'était par l'ordre de sa charmante maîtresse ! Las ! malheureux, reprenait-il ensuite en s'humiliant, peux-tu te flatter que si haute dame ait daigné penser à toi? Bien combattu, bien agité par toutes ces idées, Pierre brûlait, languissait, et n'imagina de soulagement à ses maux que de chercheur, que de trouver, que d'attendrir la bonne nourrice en sa faveur. Il passa toute la nuit suivante à rêver au moyen de rencontrer, comme par hasard, cette bonne et fidèle nourrice, qui ne demandait pas mieux que d'être trouvée. Cette bonne femme, qui s'en doutait peut-être, eut soin le lendemain , en passant à la vue du prince , de diriger ses pas vers les appartements les plus solitaires du palais. Pierre la suivit de loin, et bientôt il la joignit au fond d'une galerie écartée.
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Ah! chère dame, lui dit-il, c'est en tremblant que je vous cherche ; et ma vie ou ma mort dépend de ce que je vais apprendre de vous. Hélas! ajouta-t-il en pâlissant, comment votre message a-t-il été reçu? Trop bien pour notre repos, répondit la nourrice. Oh! que vous êtes dangereux, vous autres chevaliers gaulois! Ma pauvre chère maîtresse jusqu'ici n'avait souci que de ses afifiquets , son petit chien et ses oiseaux ; ne voilà-t-il pas que vous êtes venu la troubler au point de la rendre dolente , et de l'empêcher de clorre l'œil ? Ah sainte Vierge ! que serait-ce si vous n'étiez qu'un aventurier comme il en court tant par le monde , ou si vous étiez aussi volage que le sont les chevaliers de votre pays? Mille serments proférés avec candeur par une bouche charmante que le mensonge n'avait jamais profanée rassurèrent la nourrice; mais lorsqu'elle redoubla ses instances pour savoir son nom et l'aller apprendre à sa maîtresse : Non , non , s'écria Pierre , tel aveu ne doit et ne peut se faire qu'à ses pieds : dites-lui que , si j'obtiens d'y paraître , je n'aurai plus rien à refuser à celle pour qui j'ai quitté mon pays et mes proches, et dont la volonté sera mon unique loi le reste de ma vie. En disant ce peu de mots avec feu , il passait au doigt de la nourrice le second de ses anneaux, espérant qu'elle en ferait le même usage. La nourrice le regardant fixement, lui dit : J'aime à vous croire; mais si folle espérance ou désir
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coupable logeait en votre ame, je le détruirais plutôt que de vous servir. Pierre renouvela ses serments avec tant d'ardeur et de vérité , que la bonne nourrice en fut touchée , et lui fit espérer de lui ménager le moment favorable de parler seul à Maguelone. Transporté de plaisir et de reconnaissance, il embrassa tendrement celle qui lui promettait un si grand bien.
Noble et chère fille , dit la nourrice en entrant dans la chambre de Maguelone, qu'elle trouva sur son lit, et qu'elle venait de réveiller, ou le chevalier aux clefs serait un monstre de perfidie, ou ce doit être le plus aimable et le plus amoureux de ceux de son âge et de son état; il vous envoie ce second anneau rimais il persiste à ne vouloir se déclarer qu'à vous. Ah Dieu ! que voisje? s'écria Maguelone, en considérant ce second anneau ; ah! je le reconnais pour être celui qu'il vient de me sembler en songe que le chevalier m'offrait lui-même ; et dans le même temps, une voix semblait me dire : Maguelone , celui-ci sera ton époux et ton ami. Que ne devrai-je pas à tes soins, chère nourrice, si tu peux me procurer le moment de le voir et de lui parler? Et en disaqt ces mots, elle passait les deux anneaux dans ses doigts, et les couvrait de mille baisers.
Dès le lendemain matin , Pierre courut à l'église , espérant d'y voir arriver la nourrice : son espérance ne fut point trompée. Il la reconnut bientôt sous sa mante. Que fait la belle Mague-
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lone? lui dit-il. Hélas! comment suis-je en sa grâce? Noble chevalier, répondit la nourrice, oncques ne fut au monde chevalier plus heureux que vous; car, par votre prouesse et beauté, vous avez conquesté le cœur de la plus noble et de la plus belle dame du monde. Elle a reçu vos anneaux ; elle les porte pour l'amour de vous. Elle consent à vous voir et à vous parler seule à seul ; et moi-même je consens que vous lui parliez à voti'e plaisir : mais jurez-moi qu'en votre amour il n'y aura que tout honneur, comme il appartient à la noblesse de si haut état , qui doit priser la vertu par-dessus toutes choses. La réponse de Pierre fut de se jeter à genoux, d'étendre ses bras vers l'autel , et de prendre le ciel à témoin que sa seule pensée, son seul désir était de s'unir à la belle Maguelone par les nœuds les plus sacrés et les plus durables. La nourrice eût cru faire un crime en soupçonnant Pierre après un pareil serment. Hélas ! peut-être de nos jours la taxerait-on d'imprudence. Elle n'hésita point à donnet* à Pierre 'un rendez-vous pour le lendemain, en lui disant de se trouver à la petite porte du jardin de Maguelone, une heure après son dîner, et dans le temps où, selon l'usage de l'Italie, on fait la sieste. Pierre, le cœur plein de cette douce espérance , ne fut pas un instant du reste du jour, et de la nuit suivante sans être occupé de son amour; mais on ose bien répondre qu'il n'eut aucune idée, qu'il ne forma pas un
vœu qui pût blesser la religion de son serment. Le moment heureux et si désiré où l'aimable Pierre entra d'un air respectueux et timide dans la chambre de Maguelone fut bien vif pour les deux amants. L'un et' l'autre, les yeux baissés et les joues brillantes du phis vif incarnat, restèrent quelques moments en silence. Maguelone enfin le rompit. Seigneur, dit-elle au prince provençal, il est si nécessaire au bonheur de ma vie de savoir quel dessein vous a conduit à Naples , et quels sont ceux dont vous avez reçu le jour, que je fais une démarche peut-être trop hasardée; votre réponse seule pourra la justifier. Pierre fléchissant un genou : Croyez , noble et excellente dame , lui dit-il , que le renom de votre beauté et de toutes les vertus et perfections qui brillent en vous m'a seul déterminé à m'arracher des bras du père et de la mère les plus tendres. Je suis accouru dans ces états pour vous admirer et vous servir. Fils unique du comte de Provence, neveu du roi de France, j^eusse toujours caché mon nom en venant vous adorer, si l'amour luimême nie m'eût enfin placé à vos pieds, et ne m'eût mis à portée de vous jurer une fidélité plus chère à mon cœur que ma propre vie , et qui ne peut finir qu'avec elle. Ah ! que Maguelone devint belle en ce moment ! que ses beaux yeux se fixèrent tendrement sur ceux de Pierre ! et qu'elle sentit vivement le bonheur pur et parfait de ne plus trouver entre elle et l'amant adoré qu'une
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noble et douce égalité! Mon noble frère, luidit^ elle en le forçant à s'asseoir à ses côtés, que Dieu bénisse cette journée^ où, comme prince et chevalier loyal, TOUS me donnez votre foi, comme je VOUS donne la mienne! Voyez en moi la toute votre Maguelone, qui, maintenant, vous fait maîtresse de son cœur et de son. sort. Je vous QStime trop pour n'être pas sûre que voi^s conserverez chèrement l'honneur de celle qui mourrait plutôt que d'être jamais à un autre que vous. Aussitôt elle détacha de son cou une chaîne d'or émaillé , qu'elle passa autour de celui de Pierre , en lui disant : Mon bel ami et noble époux, par cette chaîne-, je vous mets en possession de l'ame de celle qui, comme fille de roi, vous donne loyalement sa foi. Aussitôt elle baisa doucement l'heureux Pierre , en signe de foi et de mariage. Pierre, transporté d'amour et de reconnaissance, embrassa ses genoux, et lui présenta pareillement son troisième anneau en foi de mariage; Maguelone le reçut, et reçut de plus le plus tendre baiser que l'amour et l'hymen réunis aient jamais pu donner à la beauté. La bonne nourrice ne se tenait pas d'aise de voir sa chère fille et spn charmant époux si tendres, si bien appris, si modestes. Dame, leur dit-elle, mes chers enfants, c'est à présent que vous avçz besoin de toute votre prudence pour dissimuler vos secrets sentiments ; et vous , seigneur Pierre , de toute votre loyauté pour^ien garder, jusqu'aux cérémonies
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du lAariage, Thontteur de celle qui tant débonuaifemetit , et avec amouf et simplesse , vous donne sa iPôi. L'un et l'autre promirent tout à la nourrice , pourvu qu'elle s'engageât à^ leur procurer qiîelquefois des rtioments d'entretien en sa présence; et, ajouta' Maguelonè , pourvu qu'elle promette aussi, lorsque vous serez absent, de ne parler jamais que de vous.
Les deiiît jeunes époux furent fidèles à leur serment, et Ton ne fit jamais un atissi grand sacrifice. Pierre , pltïâ respectueux chaque jour ert public, ne donna rien à' soupçonner de son bbn^ heiu', et, dans les mbments héureuis que la nourrice lui procura, il n'obtint, il né demanda que de légères faveurs , plus bornées , mais plus ctouce^^iit fois que lés caresses d'une sœur.
C'est ainsi qu'ils pai5sèk*ettt le premier mois après leur tmion. La cour de Naplés devint alors encore ^lus brillante par Farrivéé d'nn grand honibre de princes qtii vinrent avec Ferrier dé la Couronne, lequel jouissait presque dans Rome de la puissance éf des richesses des anciens dictateurs ; et qui, ^ur le bruit de la beauté de Maguelone, venait à la Cour du roi de Naples pour la' lui •demander en mariage.
Des toin^nois brillants furent proclamés. Pierre en remporta tout l'honneur. Ferrier voulut essayer plusieurs fois de le lui disputer ; mais Pierre, animé par les regards de Maguelone, et piqué secrètement des prétentions de Ferrier, détendit si ru-
dément sur la poussière à ta dernière joute, que Ferrier, brisé pair la chute, fit craindre pendant près d'un mois pour sa vie.
Les joutes durèrent trois jours; et Pierre étaii près de remporter le prix de la troisième journée, comme il l'avait remporté les deux précédentes, lorsqu'il vit, avec surprise, entrer dans la lice Henri de Provence son oncle, qui l'avait armé chevalier. Henri jouissait rfune haute réputation de chevalerie, et depuis trois mois le Chevalier aux clefs n'avait trouvé personne qui pût lui résister. Un murmure général s'éleva dans la lice; et l'attention redoubla, lorsque ces deux célèbres champions parurent prêts à se charger. Pierre reçut Fatteinte de Henri sur son bouclier sans en être ébranlé. Henri, brisant sa lance presque entière , perdit les étriers par le contre-coup de ce choc; et Pierre, mettant sa lance en travers, eut plutôt l'air de saluer Henri , que d'avoir voulu le charger. Lorsqu'il fut au bout de la carrière, il appela im héi'aut d'armes, et le pria de dire au c6inte Henri que lui , tenant du tournoi depuis trois jours, lui devait de la reconnaissance, et se faisait un honneur de lui céder sa place. En donnant cet ordre, il sortit deà lices, alla se renfermer dans son appartement ; et , ne voulant pas être reconnu par son oncle, il fit tout préparer pour partir dans la nuit suivante. Ce ne fut pas sans une douleur extrême qu'il se vit forcé de prendre ce parti; mais craignant un éclat qui poil-
vait compromettre l'Uonneur de Maguelone^ et ayant passé d'ailleurs de beaucoup le temps où sa promesse le rappelait près de son père , il alla trouver la nourrice de la princesse, et la pria de faire approuver à Maguelone les raisons pressantes qui le forçaient à s'éloigner.
Cette princesse était revenue chez elle dès qu'elle avait vu Pierre se retirer de la lice : la nourrice alarmée, et les yeux pleins de larmes, vint lui rendre compte du message du prince, et du parti qu'il se trouvait obligé de prendre. La première expression de la douleur dont Maguelone fut saisie fut de s'écrier : Ah! Pierre, ah! Pierre, je mourrais sans vous.
Le don de son cœur et de sa foi, la terreur qu'elle eut lorsque le roi son père lui fit entrevoir qu'il n'attendait que le retour de la santé de Ferrier pour l'unir à son sort, l'idée cruelle de se séparer d'un époux qu'elle adorait , et dont la
nodestie même it : tout fit une 'ame de Magueparti de suivre lie ne consulte ercher secrètement l'écuyer de Pierre, lui donne ses ordres, le charge d'un billet pour Pierre. Cela fait, elle feint d'être malade; sa nourrice la couche, la croit endormie , se retire. Maguelone, se relevant aussitôt, prend ses trois anneaux, de riches habits, quel-
ques pierreries; et, couverte d'une mante de couleur sombre, elle sort par la porte du jardin, se jette dans les bras de Pierre, monte à cheval : tous deux, suivis d'un seul homme d'écurie qui leur portait des vivres, ils sortent de Naples, et s'éloignent de vingt milles de cette ville , avant le lever du soleil.
Pierre marchait à côté de sa chère Maguelone, et soupirait de voir cette belle princesse , dans un âge si tendre , exposée aux périls et à la fatigue de cette marche pénible. Dé temps en' temps il passait son bras autour* d'elle pour soutenir ses reins , et quelquefois Maguelone saisissait ce moment pour reposer sa tête , la penchait et l'appuyait sur l'épaule de Pierre. Quelques baisers innocents , mais bien tendres , les consolaient de la fatigue qu'ils essuyaient, et leur donnaient du courage. L'aube du jour leur fit découvrir de loin un grand bois; et Pierre, qui craignait d*étre poursuivi, prit le parti de le gagner en diligence, et d'y tenir Maguelone cachée jusqu'à la nuit suivante. Dès qu'ils eurent pénétré dans l'épaisseur de ce bois, Pierre descendit Maguelone de dessus sa haquenée ; et l'ayant posée doucement sur l'herbe, la jeune princesse, accablée de fatigue, s'endormit la tête appuyée sur ses genoux. Que Pierre la trouvait belle en ce moment! qu'il était touché de la marque d'amour qu'il en recevait, et des périls auxquels elle s'exposait pour lui ! Mais quelle marque de reconnaissance plus forte
pouvait-il lui donner, que celle de demeurer fidèle à son serment ! Pierre soupirait , brûlait d'amour, baisait ses beaux cheveux blonds. Ses Jèvres enflammées s'en tr'ouvraient pour respirer la douce haleine d'une bouche de rose ; mais le respect le retenait toujours. Ils attendirent la nuit dans ce bois; et, dès que les ombres s'étendirent, ils reprirent leur route , et marchèrent vers un port où Pierre comptait trouver un vaisseau pour le porter sur les côtes de Provence. Le jour les ayant surpris avant qu'ils fussent arrivés sur les bords de la mer, ils se retirèrent dans un vallon couvert par des montagnes escarpées. L'espérance d'être bientôt hors de péril , et d'être reçue comme une enfant chérie dans une cour qu'elle savait être spirituelie , aimable et magnifique , commençait à faire briller la joie dans les beaux yeux de Maguelone. Ces tendres amants se plaisaient à se rappeler mutuellement le commencement de leufs amours : quelque caresse innocente était toujours le prix du tourment qu'ils se plaignaient d'avoir éprouvé. Pierre baisait la chaîne qu'il avait reçue de Maguelone, et Maguelone, tirant un petit santal rouge qui renfermait ses riches anneaux , aimait à dire à Pierre l'impression qu'ils avaient feite tour-à-tour sur son ame. Le prince s'apercevanJt cependant qu'elle avait bespin de repc» arrangea des rameau;L et des gazons pour lui former une espèc^e de lit; mais il avilit trop bien joui du
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plaisir de tenir sa tête sur ses g^enon^, pQur ne la pas prier de s'appuyer encore s^ lui.
Rien jie troublait Vaii^ de Maguelone , et le sommeil le plus profond s'était emparé de ses sens, Pferre admirait les charmes qu'une gaze légère laissait .entrevoir : la boucJbe de Maguelone en* tr'ojuyerXe à la fraîcheur laissait voir l'émail brillant de ses deuts qu'Hébé màcae eût enviées. Ah! l^^e , quels transports , quel nouveau genre de martyre n'éprouyiez-vous pas alor§? et neméritie^:$rQUS pas de remporter la palme de la pudeur et d^ 1^1 lo){aiiU;é sur Arbïiissel méi3oe? Pierre , pour ^ distraire un peu,s'amu$ait,à compter les mailles de la chaîne qiji'il avait reçue de Maguelone. Ah! que cette ,cbaîne , se disiait-il , est bien le symbole de celle que pion cœur portera toujours! Il avait de vaèif^e ado^é les trois anneaux, dont le pré- ^plL qu'il en ayait fait (contribuait à son bonheur: h^as! }il ne prévoyait pas à quel point ces annea^ux aUaient lui devenir funestes. U venait de les refermer dai^s leur santal rouge, et les avait posés sur le g^zon à côté de lui. L'instant d'après un épervier qui poursuivait un bouvr;euil aperçoit ce santal, le piqe^ pour l'oiseau, s'abaisse et J'er^lèye. S^es seir^ percejat l|e santal; ii veut en vain s'^n ^débairasser , et va se poser ^ur une i:oche voisine. Pierre , qui sait à quel point le? trois anneaux sont ch€;rs À Maguelone , foi*me p^omp^tement un qreitUei'de ^sou manteau , y pQ^e
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sa tête sans la réveiller,- et vole vers cette roche pour reprendre le santal : mais l'oiseau, qui n'avait pu s'en débarrasser , s'envole et va se placer sur un buisson assez éloigné. Pierre le poursuit encore; l'oiseau vole de buisson en buisson, de rocher en rocher. Le malheureux prince, toujours près de l'atteindre, le poursuit toujours vainement. De course éh course , il s'éloigne de celle qu'il adore ; il parcourt toute la longueur du vallon : il arrive ainsi jusque sur le bord de la mer; il espère être à la fin de ses peines r mais l'épervier s'élève, et va s'abattre dans une île éloignée de près de deux cents pas, où, tombant sur des lianes , ses pieds sont arrêtés par le santal. Pierre, qui le voit se débattre vainement pour se dégager, espère du moins s'en saisir, s'il peut passer dans cette île. Il regarda comme un bonheur de voir une petite barque attachée au rivage; il y saute, se saisit d'un aviron, et avance vers l'île: malheureusement , un courant rapide entraîne la barque. Tout- à -coup un vent violent s'élève, la pousse dans la pleine mer; et bientôt le malheureux prince voit disparaître la terre à ses yeux.
Le désespoir se fût emparé de lui, sans le fond de religion qui le fit recourir à l'être des êtres. Biau chierHien^ disait-il, abandonnerez-'Vous la belle iVfaguelone? Lâs!\cbétif et déloyal que je suis , je l'ai jetée hors de l'hôtel de son père, là où elle était tenue tant doucement et richement, pour l'abandonner seulette au fond d'un bois*
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O benoicte et glorieuse Vierge Marie , gardez Maguelone de tout encombre et déshonneur! Vous savez bien, dame bénie par- dessus toutes, qu'en notre amour n'y eut jamais volonté désordonnée ni déshonnéte ? Vierge pure, recours des affligés , siauvez ma Maguelone aux dépens de mes tristes jours ! C'est ainsi que Pierre priait et se lamentait sans craindre pour sa vie. La mer furieuse n'offrait à ses regards qu'une mort certaine; et quand même elle se fut apaisée, que pouvait-il attendre que la mort dans une frêle barque sans vivres, et sans oser espérer de pouvoir aborder à quelque rivage? S'abandonnant à son malheu-^ reux sort, immobile au milieu de la barque, il était depuis trente heures le jouet des flots, lorsqu'un gros vaisseau ^ qui portait des croissants d'or sur son pavillon , vint à pleines voiles assez près de la barque pour que les sentinelles du grand mât l'aperçussent. Le commandiant fit jeter la chaloupe à la mer, et se fit amener Pierre. Cet officier était Arabe; et cette nation, terrible contre ses ennemis, exerçait envers les malheureux l'hospitalité dont elle avait reçu l'exemple et le précepte de ses pères. L'air noble et la figure agréable de Pierre frappèrent le* commandant ; la chaîne d'or qu'il vit à son cou et se^ éperons dorés lui firent penser qu'il était chevalier: il le secou* rut , il essaya de le consoler , et le conduisit près du Soudan d'Alexandrie, qui , frappé de sa beauté et du soin que la providence avait pris de ses
jours , le retint ^upréç de lui , et |je même jx>ur le choisit pour le servir à table. Pier,re s'^quitt^ de ce service avec tai?tt de grâces , que l'aïqi^t^é 4u Soudan redoublaj:ït de jour e^ jour, la fayevir^Qot il jouit dans cette cour Ty rendit bientôt ^'^al de ceux qui remplissaient les premièries charges. Pendant ce temps, Magueloœ avait ^qcM^té J^ûe^ des larmes au roi de Naples son pèr;e,qui, ne pouvant douter que le ^iiev^ier aux clefs ne l'eût enlevée, avait envoyé vainement plusieurs <^Qrp$ de troupes et le plus grand nombre de ses chevaliers à leur poursuite. Hélas ! le bo^ ro^ ejut fi^ pitié de sa malheureuse fille, s'il l'eût v\^eau moment où elle se réyçilla, jel;âiQ|t des cris iniMiles pour rappeler Pieire aupi:ès d'elle. Effrayée de oe voir autour d'elle que dçis aptres et deç roç^s, et de ce q[ue les échos répoti^^n^ s^ls à ces gémissements, elle ,parcouiit en fr^miss^n^t cevaUoi}, dont tous les aspects redoubl€«it s^i terijçivu' : elle se x^roit a4)a»donnée p»r l'époux pour lequel ^l^e a ,tout saqrifié; èiUe ne .trouva plus les trw anneaux qu'elle a reçus como?« des g?iges sacrés de sa foi; elle redouble ses cris, «t le hennissen?ent d'un cheval est le seul signe qwi lui f^sse espérer xjue ce vallon reii^me iipe créat^jc vivante. ^EUe court vers le Ueu d'où ce hen^isSje^e^jt s'est fait entendre; elle.tr 04^ ve Je cheval de Pierre attaché près du sien. Mi ! du >iQoios, s'écrient- elle , mou époux n'a pu m'abandonna ,que ^malgré lu^ ; &i cet abandon euit été .volQiH^irç, il ^^^ fût sefvi de
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ses cbevaax pour s'éloigner. Cette réflexion i^u8* pendit un moment ^on désespoir afïreux. £Ue parcourut pendant le restç du jour presque toute l'étendue du vallon : épuisée par la douleur et par la fatigue, elle se traîna vers les chevaux ; et, résolue d'attendre la mort dans ce lieu funeste, elle les délia de ses mains, et tomba sans coima^ssance $ur l'herbe : elle fût peut-être morte dans cet état, sans le secours d'uite pèlerine qui traversait le vallon pour gagner les bords de la mer par une route que depuis long-temps elle connaissait.
Cette pékrine , surprise de la magnificence des habks de Maguelone qu'à sa pâleur extrême elle crut morte ou epcpirante, s'approcha d'elle, lui souleva la tête , et la fit revenir. La pèlerine fut bien attendrie lorsque* Maguelone leva ses beaux yeux sur elle, et lui demanda par quel hasard elle se trouvait dans cette solitude. Belle dame,, dit-élle, je viens de Rome accomplir un vœu que j'avais fait a^ tombeau des saints apôtres : j'en suis partie depuis trois jours; et je gagne les bords de la mer, dans l'espérance d'y trouyer une barque qui me conduise à Gènes, où j'aji jreçu le jour.
Jusqu'à ce moment Maguelpne i^'avait écouté que son désespoir. Son ame pure méritait f}ien les secours célestes : un rayon d'espérance rauim^ son cœur; et la religion, cette douce et sûre cousolation des malheureux, la fit recourir à la prière. Une aiue aussi vivement jéprise ne pouvait élever
des vœux pour elle, sans en élever aussi pour un époux adoré. Ce ne fut pas même sa propre patrone qu'elle invoqua; ce fut le prince des apôtres, dont son époux portait le nom; et, sachant de la pèlerine qu'en deux jours elle pouvait se rendre à Rome, tout-à-coup elle se jette à son cou, et, les yeux baignés de larmes, elle la conjure de foire un échange de leurs habits. La pèlerine résista quelque temps, se faisant scrupule de troquer des vêtements de bure et d'une toile grossière, contre les riches habillements de Maguelone: mais, vaincue par ses instances, elle l'aida, comme elle le desirait, à se couvrir de sa capeline et de son camail ; et, la conduisant par un sentier, elle la fit sortir du vallon, et la mena jusqu'au chemin frayé qui conduisait à Rome.
Maguelone , animée par l'espérance qu'elle avait de l'assistance divine , soutint la fatigue de deux longues journées ; et s'étant retirée , en arrivant à Rome, dans un hôpital destiné aux pèlerins, elle attendit le jour avec impatience, pour aller baigner de ses larmes les inarches de l'autel du tombeau des apôtres.
Que la prière qu'elle élevait au ciel , en lui demandant de lui rendre son époux, et de le lui rendre fidèle, fut longue et fervente! La foi, l'espérance remplirent -son cœur; ses larmes coulèrent a\ec la même abondance, mais elles furent moins ainères : elle se soumit aux décrets d'un maître et d'un père dont elle adorait la bonté, et
jura ^ dans son cœur de s*occuper uniquement à le servir. .
Pendant trois jours, Maguelone renouvela ses prières et ses vœux sur le tombeau des apôtres : elle comptait y faire une neuvaine; mais, le troisième jour, ayant aperçu le duc de Calabre son oncle dans l'église, et craignant d'en être reconnue, elle se retira promptement dans son hôpital, d'où elle partit avant le jour, et gagna les bords de la mer. Là , trouvant une barque prête à faire voile pour le poit d'Aigi^esniortes , elle s'embarqua , et fut portée par un vent favorable dans cette ville de la Gaule.
Maguelone, en sortant de l'hôpital de Rome, avait eu soin de ternir la blancheur de son teint et de ses mains avec une infusion de safran. Quelle est la femme qui, quoique bien dévote, peut ignorer qu'elle est belle? La première eau tranquille l'en ferait souvenir; et Maguelone se douta qu'une belle voyageuse peut courir quelque jisque, lorsque son état apparent n'en impose pas. Malgré son déguisement, ses beaux yeux auraient pu lui faire rencontrer bien des dangers; mais la timide et modeste princesse les tint baissés ; enveloppée de sa houppelande de b\u:*e, elle ne parla point pendant toute la traversée ; et dès qu'elle eut mis pied à terre , elle s'informa d'un asyle sûr pour s'y retirer. Une bonne et sainte veuve, à qui elle s'adressa, ne put s'empêcher d'admirer son air noble et la beauté de
ses traits. Jeune pèlerine, lui dit -elle, à votre air, je vois que vous êtes étrangère; à votre teint, je présume que vous êtes malade , et que vous avez besoin de secours : suivez-moi, mon enfant; ne vous exposez point, à votre âge, à la galanterie pétulante de nos Provençaux. Prévenir le mal, servir son semblable, c'est accomplir la loi du Seigneiu: au service duquel j'ai consacré le resté de mes jours. Ah! ma chère dame, s'écria Maguelone en lui prenant la main qu'humblement elle voulait lui baiser, vous jêtes un ange tutélaire p6Ur moi; prenez pitié d'une malheureuse Napolitaine que bien des infortunes éloignent du lieu de sa naissance.
Là veuve ayailt conduit Maguelone dans sa maison partagea son Kt avec elle. En peu de jours l'amitié , la cotifiance s'établirent entre elles: ce fiit de la veuve que la princesse apprit que le puissant comte de Provence et son épouse régnaient sui* ces belles contrées, qu'ils avaient toujours fait le bonheur de leurs sujets, qu'ils en étaient adorés, et que dans ce moment toute la Provence partageait la douleur et les alarmes de ses souverains. Ils n'ont qu'un fils , continua la veuve; et ce jeune prince, nommé Pierre, unit les dons les plus parfaits de la nature aux vertus ks phis pui'es et aux qualités les plus brillantes d'un digne chevalier. Hélas! ce prince est parti ^ul pour chercher les grandes aventures ; il devait revenir dans un môb, et près d'un an s'est écottlé
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sans qu'ils en aient reçu' âe notiv^les. Mague^ loîie, en écotitant la veuve, versait un toitent de larmes, et levait les mains au ciel avec un saisissement dont celle-ci lui sut gré , ne Tattribuant qu'à l'excellence de son cceui*.
La jeune pèlerine allait souvent se promener sur le port avec sa nouvelle amie , espérant toujours qu'elle pourrait apprendre quelques nouvelles de son époux par tes matelots qui descendaient sur cette côte ; itoais, voyant que peu de vaisseaux abordaient danà ce poi^t , elle s'informa s'il n'en était pas un autre qui fut phis fréquenté ; elle apprit que le port de cette mer, où tous les vaisseaux de lltalie, de F Afrique et du Levant se rasisemblaient pour le commerce, était situé dans là petite île du port Sarrasin, à quelques Keués d'Aigaes-mortès. Elle forma sur-!e-champ le projet de s'y rendre ; de se servir d'une somme? en or assez considéi^âble qui lui restait, pour s'établir dans l'île Sarrasin; d'y faire bâtir nn petit hôpital à portée du port; de consacrer sa vie à y Servir les malheureux , et surtout de conserver âa virginité et son amour pour Pierre : sa confiance dans la providence lui faisait toujours espéi*er soiv retour. Elle fut aiidée par la veuve dans la Compte exécution de son projet. Dieu bénit Méàtôt ses soins; et les guérisons presque miraculeuses qui ^'opérèrent pendant tes premiers six Tùùxs lui donnèrent une û haute réputation de sainteté, que le comte et la comtesse de Provence