Z'JI PIERRE
par sa blancheur, lui rappela l'idée de sa chère Maguelone. Il tomba dans une douce rêvçrie, et cette rêverie fut suivie d'un assoupissement qui le pressa de se coucher sur un gazon, dont la mollesse et la fraîcheur invitaient à goûter les douceurs du repos. Ce sommeil fut profond , et dura si long-temps, qu'il n'entendit pas les cris éloignés des mariniers qui pressaient ceux qu'ils avaient vu descendre à terre de revenir à bord. Un vent frais etfavorable s'étant élevé, le patron, qui craignit de retarder son voyage, eut l'air d'ignorer que le passager levantin était encore à terre ; il fit mettre à la voile , et poursuivit sa route.
Dès le second jour, la tartane aborda dans le port Sarrasin. Le patron embarrassé de%BPeuf barils appartenant au passager, et se faisait un scrupule de se les approprier, crut sa conscience dégagée en en faisant un don à l'hôpital Saint- Pierre que Maguelone desservait; et, ses affaires étant terminées , il fit mettre à la voile , et poursuivit sa route vers Marseille,
Peu de jours après, Maguelone, ayant eu besoin de sel pour le service de son hôpital , fit défoncer un des tonneaux , et vit avec surprise les richesses qu'il contenait. Son premier -mouyement fut de faire ouvrir les huit autres, qu'elle trouva tout aussi riches que le premier.
Pendant ce teipps le malheureux Pierre , abandonné dans une petite île inhabitée, éprouvait encore de nouveaux malheurs. Il avait couru vers
la tartane en se réveillant, et n'ayait plus vu que le haut du mât de ce vaisseau à l'horizon. Voir disparaître ses richesses n'était rien ; mais il avait joui de Tespoir presque certain de revoir bientôt la Provence. Tous ses chagrins passés, et surtout la perte de Maguelone , se retracèrent si vivement en son ame , qu'il tomba sans connaissance sur le rivage. Une fièvre violente le saisit; et, dans cet état funeste, il aurait bientôt perdu la vie, si des pêcheurs , étant abordés par hasard sur cette côte, n'avaient eu pitié de lui, ne l'avaient secouru et porté sur leur barque. Le maître de la barque , embarrassé d'un homme qui paraissait toucher à son dernier moment , se ressouvint de la charité qu'on exerçait dans l'hôpital Saint-Pierre; il l'avait éprouvée lui-même. Devenu sensible par ses propres malheurs, il crut de son devoir de procurer à Pierre les mêmes secours ; et , pénétré de respect et de reconnaissance pour Maguelone, il crut s'acquitter en partie envers elle , en lui procurant l'occasion de secourir un homme malheureux. Il fit force de rames pour gagner le port Sarrasin : et Pierre ayant repris connaissance , il le prévint qu'il allait le déposer dans un hôpital où Dieu paraissait bénir les soins de la sainte directrice qui s'était vouée au service des malades. Le fils unique du comte de Provence, ce puissant prince, ce brave chevalier, Regarde comme une punition divine d'avoir enlevé Maguelone du palais du roi son père, l'humiliation qu'il reçoit
d'être conduit mourant par des pêcheurs dans. uu pauvre. hôpital, au milieu des états mêmes auxquels il devait un jour donner des lois. Non-seulement il se soumet à ce décret de la providence, mais, en réparation de renlèvemént qu'il se reproche, il feit yoQU que si Dieu lui conserve la vie , il restera un mois ^itier dans cet asyle ^ sans se laisser connaître de personne, et qu'il se privera volontairement du bonheur de revoir son père et sa i^ière, et de recevoir leurs secours.
A peine Pierre «st-il dans œt hôpital, que sa fièvre augmenté. Son teint devient livide, ses traits sont défigurés; et la tendre et fidèle Maguelone, qui lui prodigue ses soins,: ne reconnaît pas l'objet de son amour. Pierre fut trois semaines entre la vie et la mort ; et lorsc|u'une faible connaissance lui revint, les habits simples et grossiers ^ le teint jaune de Maguelone la défigurèrent à ses yeux au point de ne pas la reconnaître. Cependant unjour que Maguelone, en lui rendant ises soins ordinaires , porta par hasard la main sur son cœur, une vive sympathie l'ayant empêchée de la retirer, ce cœur reconnut son maître, et palpita siTivenoent; qu'elle efi fut émue. Mais, suqprise de se sentir un si tendre intérêt pour cet étranger, elle se retira promptement pour calmer un trouble dont sa modestie et sa . vertu sévère lui Causaient un crime. Pierre en ce nxoment^ plus ranimé qu" ne l'avait été depuis long-temps, la vit s'éloigner avec regret ; et , jetant sur elle des regards plus al-
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teiitife , il fiit surpris de la richesse , des grâces de sa taille et de sa démarche. Hélas! s'écria-t-il tout haut, c'est ainsi qu'était faite celle que j'adorais. Pierre ne se rappelait jamais le souvenir de Maguelone sans verser des larmes ; et bientôt ses soupirs et ses sanglots ayant redoublé, Maguelone les entendit : elle en fut émue ; et croyant ne remplir qu'un devoir de la charité, un penchant irrésistible l'entraîna vers le lit du prince. Le soleil venait de se coucher , la chambre était assez obscure en ce moment, pour qu'on ne pût qu'à peine distinguer les objets. Maguelone s'assijt à côté de lui ; Vous êtes donc bien malheureux, lui dit-elle, pauvre étranger? Ah! ma chère dame, répondit-il, mes peines ne peuvent finir qu'avec ma vie; et je demanderais au ciel de la terminer avec mes malheurs, si je ne craignais de l'offenser. Espérez plutôt en son secours divin, lui réponditelle. Si vous ne craignez point de me confier le sujet de vos peines , le comte et la comtesse m'honorent de leurs bontés, et je réussirai peut-être à les adoucir.
L'un et l'autre en ce moment furent plus émus que jamais. Une douce confiance s'empara du cœur de Pierre , et Maguelone ne put résister au vif intérêt qui la pressait de savoir l'histoire de ce malheureux étranger.
Ah! madame, que vous trouverez peu digne de votre pitié le plus coupable de tous les hommes , quand vous saurez à quel point je me suis rendu
criminel ! Je frémis en osant vous avouer que , sur le bruit de la beauté d'une jeune personne du plus haut parage , j'abandonnai père et mère pour me rendre dans les lieux qu'elle habitait. Son innocence , --sa beauté, ses vertus, faisaient le .charme de la vie du père le plus tendre. Je formai le dessein coupable de m'en faire aimer; je ne réussis que trop à séduire son jeune cœur : elle me donna sa foi; je l'arrachai des bras de son père , je l'enlevai d'une maison dont elle faisait la gloire et le bonheur, et où le sort le plus brillant allait la rendre heureuse. Ah! -madame, qu'allez-vous penser de moi, quand vous saurez que, par ime fatalité presque incroyable, je fus forcé de l'abandonner pendant son sommeil, et de la laisser seule dans le fond d'un bois?
Qui pourrait rendre ce que Maguelone sentit en ce moment? Éperdue, respirant à peine, la bouche entrouverte, elle ne peut s'exprimer que par des soupirs. Pierre , occupé de son cruel récit, achève de s'en faire reconnaître, en lui racontant la malheureuse aventure de Tenlèvenient des trois anneaux. Maguelone, trop saisie pour lui répondre, et craignant qu'un état pareil ne soit mortel pour Pierre, se contente de lui serrer la ipain^ s'arrache d'auprès de lui, court se précipiter au pied des autels; et, la face contre terre, elle rend grâce à Dieu qui lui rend son époux.
Maguelone , ayant passé toute la nuit en prières, commit le lendemain une personne de conBance
pour prendre soin de Pierre. Elle envoya sur-lechamp acheter des voiles et des habits magnifiques qu'elle cacha dans un cabinet de son appartement. Lorsque tout fut préparé, déguisant plus que jamais son visage et jusqu'à sa voix, elle se rendit auprès du prince , qu'elle trouva beaucoup mieux que la veille. Vous me paraissez, lui ditelle , avoir assez de force pour vous lever et pour venir prendre un bain que je vous ai fait préparer, et duquel j'espère votre entière guérisôn. Pierre obéit à ses ordres , et se mit en état de la suivre. Maguelone, le conduisant par la main, le mena dans sa chambre où tout respirait la simplicité, et dont le seul ornement était un autel.
Implorons avant tout, lui dit -elle, les grâces du ciel ; et, puisque vous m'avez raconté vos malheurs, achevez de m'instruire, en présence des autels , de la disposition où vous êtes ppur l'épouse infortunée que vous abandonnâtes malgré vous. Ah! madame, s'écria Pierre avec un transport audessus de ses forces renaissantes, ah Dieu! madame , mes dispositions sont de mourir mille fois pour elle; et, si je ne peux la retrouver, d'abandonner la Provence où je dois régner un jour; car enfin je ne dois plus vous cacher que je suis le malheureux Pierre , fils unique du comte et que mon épouse est la fille du roi de Naples. Oui, madame, je le jure au pied de cet autel : consolez mes proches qui ne me reverront jamais; et laissez-moi partir pour aller me confiner et finir mes
jours dans les déserts de la Thébaîde. Pierre, lui dit alors Maguelone d'une voix ftwrte, attendsmoi dans la prière ; invoque le Dieu tout-puissant, et ne désespère jamais de la grâce.
A ces mots, Maguelone laissant le prince interdit, et levant. les bras vers l'autel, court changer ses vétemaits. Elle efFaice les couleurs qui la défigurent; elle s'enveloppe de voiles brillants; et , telle qu'une créature céleste qui descendrait sur la terre, elle rentre, laisse tomber ses voiles, et s'écrie : Pierre! Pierre! cher et ihalheureux époux! reconnais ta Maguelone que le ciel rend à tes vœux!
Nous croyons devoir terminer ici notre extrait. L'ame sensible du lecteur lui fera sans peine imaginer quels furent les transports de Pierre. Il restait encore trms jours avant que le mois 4e son vœu, fût accompli; Pierre les passa bien doucement , et toujours avec la même retenue , aux genoux de sa chère Maguelone. Le mois étant expiré , il se rendit auprès d'un père et d'une inère qui le reçurent dans leurs bras, et qui bientôt présentèrent sa main jointe avec celle de Mague^ lone à Févêque de Marseille , qui bénit leur union. Les ambassadeurs, qu'ils envoyèrent à Naples revinrent suivis du bon roi Maguelon, qui vint embrasser ses enfants; et la réponse du Soudan d'Alexandrie à ceux qui lui furent envoyés avec les plus riches présents, fut un traité d'alliance perpétuelle avec l'heureux comte de Provence , qui bientôt après devint roi de Naples.