‹ Œuvres du comte de Tressan, précd́ées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 3 sur 16 · PRELIMINAIRE · texte numérisé non relu

PRELIMINAIRE

grément en langue romance ; c'est à ce temps que nous devons la première traduction de Lancelot du Lac, de Tristan de Léonais, de Perceval le Galois, et de plusieurs autres romans faits à l'imitation des chroniques bretonnes de la conquête du Saint-Gréal.

J'ose donc assurer que notre littâ[*ature française ne peut remonter plus haut que le douzième siècle; et jusqu'à la fin nous n'avons aucun ouvrage digne de quelque estime, écrit dans l'idiome que nous parlons aujourd'hui. Les Provençaux ne peuvent être comptés au nombre des auteurs français : non-seulement leur idiome n'était pas le même; mais alors la Provence était un état séparé , qui ne faisait pas corps avec la France ; et les anciens troubadours provençaux ont été pour nous, ce que les Grecs et les Latins avaient été pour eux.

Les romans français , dont le nom est tiré du premier jargon dans lequel ils furent écrits, ne peuvent donc remonter plus haut que le dou-' zième siècle , et l'on voit même que plusieurs des premiers ouvrages écrits en langue romance ne furent que des traductions : mais bientôt le génie national se développa ; nos voisins perdirent l'avantage qu'ils avaient sur nous ; et deux siècles

lO DISCOURS

n'étaient pas encore écoulés lorsque ces mêmes voisins , que n&as avioi» imités , nous imitèrent à leur tour.

Je crois donc qu'on peut distingoer trois époques marquéei pour les anciens romeans français : l'une depuis le règne de Louis-le-Gros, jusqu'à saint Louis et Philippe-le^el ; la seconde ne contient que la fin du règne de Charles V, et le règne malheureux de Charles VI ; la troisième , depuis le commencement de celui de Charles VIII , jusqu'à la fin de celui de Henri II.

Les romans postérieure à ces trois époques doivent être coifapris dsms le f(Hid de notre littérature moderne : il n'a plus été permis d'écrire sans énergie , et sans une correction graduée de règne en règne y depuis que Montagne, Jacques Amyol, ont perfectionné l'art de parler leur langue, et de la rendre plus expressive et plus élégante.

La {Hremière époque contient tous les romans de la Table ronde, les premiers tomes de rAmardis de Gaule, quelques romans espagnols, et la continuation d'une infinité de chansons, de tençons, de contes et de fabliaux provençaux. C'est aux premiers progrès de la littérature française sous Philippe-Auguste , que nous devmis le commen-

PRiLIlfflNÀlRE. Il

cernent du roman de la Rose par GuiHaume de Loris, la charmante farce de l'Avocat Patelin, et plusieurs autres romans très naïfs et très ingé- , HÎeux qui ne sont pas parvenus entiers jusqu*à nous.

Les exploits de Bertrand du Guesclân, d'Olivier de Clisson , et de plusieurs autres chefs illustres de compagnies d'aventuriers, renouvelèrent sur la fin du règne de Charles V, et pendant celui de Charles VI, l'ancien esprit de la chevalerie françabe qui s'était amorti, presque éteint même depuis les dernières croisades. Les romanciers français se réveillèrent alors; mais ils avaient perdu le fil qui pouvait les conduire. Les exemples leur manquaient ; il n'existait point d'auteurs contemporains qu'ils ppssent imiter; ils furent obligés de recourir aux romans de la première époque. L'iwapression n'était point inventée alors , et n'avait pu multiplier les exemplaires de ces anciens romans qui n'existaient qu'en manuscrits; et ces manuscrits furent pillés, tronqués par les auteurs de la seconde époque, qui, dans la crainte que ces anciens mannscrits ne décelassent leur plagiat, eurent grand soin d'en anéantir les restes : an recotmaît souvent deux tons , deux marches différentes dans les romans de cette seconde

époque, et la fin ne répond pas au commencement.

Comme ces auteurs du quatorzième siècle n'osaient plus se porter aux temps reculés de Pharamond, d'Artus, de Merlin et de la Table ronde, ils se fixèrent sur le long et glorieux règne de Charlemagne. Tous les romans de cette seconde époque, tels qu'Ogier le Danois, Guérin de Montglave, Huon de Bordeaux et beaucoup d'autres , ont tous quelque trait d'affinité particulière avec le règne du grand Charles. Peu de génie, beaucoup de féerie , d^enchantements et de faux merveilleux, caractérisent les romans.de cette seconde époque.

Les règnes de Charles VII et de Louis XI achevèrent d'éteindre le peu de goût et d'émulation qui restait en France pour les ouvrages d'agrément : le brave et chevaleureux Charles VIII ^ les ranima. Ce prince , quoique d'une complexion faible et d'une petite stature, avait l'émulation de ressembler à Charlemagne , et il fit les plus grands efforts pour l'imiter. Il porta comme lui la guerre en Italie; il la subjugua, revint couvert de lauriers , de la conquête du royaume de Naples ; il en fit hommage à la plus belle et la plus spirituelle princesse de l'Europe; et les auteurs

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de ce temps sortirent de fengourdissement où depuis long-temps ils languissaient. Mais Charles VUI, Anne de Bretagne, méritaient d'être plus dignement célébrés , qu'ils ne le furent par les auteurs coiitemporains. Ces derniers avaient autant dégénéré des auteurs de la seconde époque, que ceux du quatorzième siècle s'étaient montrés inférieurs à ceux du douzième : nonseulement ils osèrent recourir aux débris négligés par ceux qui les avaient précédés; mais ils osèrent même s'approprier plusieurs de leurs ouvrages qui n'étaient pas encore imprimés. Ils y firent quelques changements , en chargèrent la fin , et la prolongèrent par d'ennuyeux épisodes, tels que ceux qu'on trouve dans Huon de Bordeaux : la méthode n'était point encore connue, et le goût n'était pas encore né.

La décadence de ce genre de littérature ne s'était pas fait sentir de même en Espagne et en Italie ; les Espagnols et les Portugais s'étaient emparés de l'Amadis de Gaule, et l'avaient continué. Le Dante et Pétrarque avaient soutenu l'honneur des muses italiennes ; Bocace et quelques Italiens avaient imité les meilleurs conteurs pro^ et dans le temps où, sous François 1^ nous n'avions encore que quelques tracl

l4 DISCOURS PRÉLIMINAIHE*

le Boyardo, le B^mi, Sanuazar, le Tasse et TArioste, régnaient avec justice sur Tempire de ta littératitre agréable.

Je n'ai point osé porter pon examen sur les romans français qui ont paru depuis François I^'' , et nul des Extraits de ce Recueil ne passe les bornes que je me suis prescrites. Je laisse à de plus grands maîtres que mot la discussion et l'agrément d'extraire les romans du dix-^septième et du dix-huitième siècles ; je me restreins à ceux qui nous rappellent les mœurs de l'ancienne chevalerie.

Je suis d'autant plus encouragé dans ce travail , que je jouis du bonheur de voir que je n'écris pcnnt en vain. Nos anciens paladins trouvent aujourd'hui des imitateurs ; il eût été bien facile à l'Arioste de se choisir des héros dans cette jeunesse illustre et brillante , toujours prête à voler au-delà des mers. La Fayette, le jeune Noailles valent bien l'Aquilant le Noir et GriÉfon le Blanc; et les Dillons, dont les oncles nous ont trop souvent coûté des larmes , sont encore plus intéressants pour nous, que les aimables et braves Anglais Astolphe et Zerbin.

FILS DE MÉLIADUS..

AVERTISSEMENT

DE L'AUTEUR

Cl E roman qui est certainement de la plus haute antiquité fut écrit en prose latine, entre 1 1 lo et 1 120, par Rusticien de Puise, sous le règne de Louis-le-Gros. Il est assez vraisemblable que ce ne fut pas cependant pour ce monarque que Rusticien tira ce roman et celui de Lancelot du Lac, des chroniques du Saint- Gréai et de celles de Melkin et Télesin , auteurs bretons , très antérieurs à Rusticien ; et ce fut sans doute pour Henri I , petit- fils de Guillaume-le-Conquérant, que Fauteur le composa dans la cour brillante que ce prince tenait en Normandie : nous savons par d'autres ouvrages, que ce roman fut traduit quelques années après en langue romance, qui commençait à se poUr et à s'adoucir, par Luce du Gua , chevalier anglais , seigneur en partie de Salisbury , et parent du roi d'Angleterre.

Louis-le-Gros était un prince aussi aimable par ses mœurs , qu'il était brave et loyal ; il avait épousé en 1 1 1 5 Adélaïde de Savoie , fille de Humbert-aux-Blanches-mains , comte de Savoie et de Mauriène. Cette princesse , également belle et spirituelle, était adorée dans sa cour; et quoique Louis et Henri eussent souvent les armes à la main l'un contre l'autre, les auteurs contemporains les célébraient également. Non - seulement Louis avait à

Tristan de Léonais , etc. 1

l8 AVERTISSEMENT

combattre un ennemi redoutable dans le roi d'Angleterre; mais il eut de longues guerres à soutenir contre ses grands vassaux. Le cruel fléau des guerres civiles excite toujours une effervescence assez violente pour aller jusqu'à l'enthousiasme : elles sont fécondes en actes héroïques, mais souvent coupables ; et jamais la chevalerie ne brilla d'un plus grand éclat que sous le règne de ce prince. Ce même esprit se soutint sous Louis -le -Jeune son fils ; et non-seulement la chevalerie se conserva dans toute sa splendeur, mais les belles-lettres commencèrent à polir ses mœurs en renaissant en France , où on apprit bientôt à connaître et à imiter l'éloquence grecque et romaine. Le goût même parut naître alors dans une nation si propre à l'épurer ; les sermons de saint Bernard furent dignes des vérités qu'il annonçait ; son élocution le fut également de sa haute naissance. Abélard et la tendre. Héloïse trouvèrent dans leur cœur et dans un amour malheureux l'espèce d'éloquence , qui , dans tous les temps , conserve la puissance de plaire, et de toucher les âmes sensibles. Le goût national se développa : et c'est à l'époque de ces deux règnes que nous devons les romans, qui, avec plus de grâces et de naïveté, nous peignent encore sous leurs vieux atours les mœurs des cours et celles de la chevalerie.

Le roman de Tristan et celui de Lancelot du Lac eurent la plus grande réputation dès leur naissance ; leur touche est forte , les sentiments en sont élevés , les héros sont aussi galants qu'ils sont braves. Les héroïnes sont charmantes : nous n'osons trop réfléchir sur leurs aventures; mais leurs foiblesses sont soutenue^ par un si grand caractère de courage, d'amour et de constance; le bon Rusticien a si bien l'art de leur prêter des excu-

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ses recevables , qu*il faudrait être bien sévère pour les leur reprocher.

La fidèle Brangien, dans Tristan, est le plus parfait modèle des amies : on s attendrira povCr elle en voyant jusqu'à quel point elle porte Théroïsme pour servir la belle Yseult. Personne ne sera tenté de plaindre le roi Marc, et peut«étre même quelques lecteurs s'intéresseront-ils au sort du brave -Tristan et de la charmante Yseult, en lisant l'histoire de leurs amours et de leurs malheurs.

FILS DE MÉLIADUS.

JLj'auteur du roman de Tristan remonte, ainsi que celui du Saint-Gréal, jusqu'au temps de Joseph d'Arimathie , ce saint du nouveau Testament qui eut l'honneur d'ensevelir le corps de Jésus- Christ. Suivant une tradition absm^de et fabuleuse , ce saint passa les mers, et vint jusqu'à la Grande-Bretagne pour convertir à la religion chrétienne le peuple bretoh. Il laissa la gar(ie du Saint-Gréal, qui était la coupe qui servit à Notre Seigneurie jour de la cène avec ses disciples, et qu'il avait conservé comme un trésor inestimable ; il laissa, disons-nous, ce trésor à la garde de son frère Bron.

Bron avait douze enfants. L'aîné se dévoue à la garde du Saint-Gréal, et pour cela garde chiereinent sa fleur de virginité. Les onze suivants sont destinés au mariage. Dix d'entre eux reçoivent des femmes de la main de leur oncle et de leur père ; mais Sadoc , le douzième , déclare qu'il veut courir Iç monde, chercher des aventures, et prendre femme à sa volonté. Ors Cen souifiegne^ lui

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dit Joseph , mais ie doute que tu ne t'en repentes à la fin,

Sadoc gjrl; jl ai;rii^ sxxr le# borcis^p la mer. Une tempête aÔreuse venait de couvrir le rivage de débris et de gens noyés. Il aperçoit une jeune personne qui tient un mât , et lutte encore contre la mort. Elle est belle et richement vêtue. Sadoc la sauve , la prend entre ses bras , la porte chez un de ses frères ; il se trouve qu'elle est fille du i;oii4e ^^bytiQi?e> pt ^e^tinée ,^u fijs du rpi M P6r,se. EJIjs ^je i^ioiqflftç ,Cheii|^4«. jCçtte jbelle ^% cfoupfi p^p\\T^^ ^ dpçtin^e k changer couvent de m^is, e^% ^^r-J^-cha^p épousée par Sadoc.

•IJn 4e s^ be^ux-frèr^^ ;^n devient amouf»eu^ ; i\ s^\s\% Ip t^epips que S?^doc est à la chasse ; il r^juj^if; ^ ajtti^per iChelinde da^s sa cha^pabre, ef^ y(^filsisit ou /i(>ny 4it le conte , if enfeif à ^(i vp^hnfé. Sadoc ^revient de la chasse , ble&sé par u» sanglier; Chelinde mené un grand dei^l; Sadoc crpit d'a^or^ q^e c'est de sa ble^sqre qu'elle pleure ; iq^ Chaude, un jour que ^a^pc est endormi, se plaint tout haut de Voultraige que Naburzard<^ny,/auls traistre, hii a fait. Çadoç l'entend; il se lève, ço^rt k ses arides, tue son frère, eijlève sa feipme, et se remet ^ mer avec elle»

Ni la ^lle du yoi de BabyloUje, ni Ip neveu de Joseph d'Âp^ixiathie , ne sout connus par les mariniers. Unje grande tempête s'élève ; le vaisseau t^urpaeçté p^r les vague^ est prêt à s'abjrmer; un yi^il hQi[]pxpe se lève, et diï aux piarinie^s que

DE LEONAIS. 23

Dieu leur envoie cet orage pour le gri^ péché de quelqu'un qui est céans. Un soriisseur se lei^e adoncq, et dit : £e saurai bien s'il /est. Lors ieta ses sorts et çharmej^ et chut le sort sur Sadoc. Sadoc, qui venait de tuer son frère, n'eut pas le mot à dire; il convint qu'il l'avait bien desseri^i{i); il leur recommande sa femme , leur apprend qu'elle est fille du roi de Babylone, et se laisse jeter dans la mer,

La tempêtjB s'apaise , la nef aborde dans le roysLume de Cornouaill^s. Thanor, roi de cette contrée , va visiter la nef, trouve Chelinde en pleurs , désespérée de la mort de Sadoc , grosse , et de plus chrétienne. Ce dernier article est le seul qui lui déplaît. Mais espérant la ramener à la loi payenne, il épouse tout de suite la belle Chelinde, qui, promise antérieurement au fils d\x roi de Perse, commence à ressembler beaucoup à la fiancée du roi deGarbe, et paraît supporter ses malheurs avec la même grandeur d'ame. Chelinde ne tarde pas à accoucher d'un bel enfant que le roi de Cornouailles nourrit et adoube comme s'il estoit le sien. Mais il fait un très mauvais rêve, et mande vîte un philpsoph^. Or les philosophes de ce temps *la expliquaient très bien les rêves, et en faisaient quelquefois eux-mêmes. Celui-ci fait grand'peur au roi Thanor de l'enfant qu'il élève , et qui paraît destiné à lui ôter la vie.

(i) Mérité.

l[\ TRISTAN

Thanôr l'envoie exposer dans une forêt : mais une (lame l'aperçoit, le trouve beau, l'emporte; et dans la suite ce même enfant, sous le nom d'Apollo l'aventureux , devient un preux chevalier.

L'auteur retourne à Sadoc qui avait été jeté à la mer. Il le fait sauver sur une roche, où il trouve un hermite qui lui fait faire pénitence, et dont il partage l'abstinence pendant trois ans.

Ce temps n'est pas perdu pour la belle Chelinde qui reste bonne chrétienne, et se soumet à voir naître un second fils d'elle et du roi Thanôr. Mais hélas ! elle est bien loin d'être à la fin de ses malheurs. Une aventure amène chez elle Pellias, roi de Léonais. Pellias la trouve charmante, et va bien finement se cacher la nuit dans sa chambre. Le roi Thanor y arrive avec son chambellan, homme gaillard et bon gabeur{i)y avec lequel il s'amusait à causer pendant la nuit. Thanor se met au lit. Le chambellan va prendre l'air à la fenêtre ; mais le méchant Pellias le prend par les jambes, le jette par -dessus le balcon; il tombe dans une rivière, et se noie. Le roi Thanor se lève , court au bruit , regarde en bas ; Pellias lui fait faire le même saut, et sur-le-champ

(i) Gaber, en vieux langage, signifie plaisanter, rire, se moquer; mais il est si expressif, que le français moderne ne peut le rendre que très difficilement. Le mot persiffler, iii venté de nos jours , est peut-être celui qui en approche le plus.

la bonne Cheliude est épousée pour la quatrième fois. Pellias, en causant avec elle, lui prend son anneau , et s'en retourne dans son royaume avec cette belle Chelinde.

Thanor jeté par la fenêtre , et tombé dans la rivière , est sauvé par des pêcheurs : mais deux chevaliers de la suite de Pellias Tarrêtent , et le mènent dans les prisons de Léonais.

Pellades, frère du roi Thanor, consulte son philosophe, qui lui conseille d'envoyer chercher un homme qu'on trouvera sur une roche élevée au milieu de la mer; cet homme est Sadoc, bien maigre , bien pénitent , et bien ennuyé de mourir de faim avec l'hermite. On le mène à Pellades, qui lui propose d'accuser Pellias, roi de Léonais, de haute trahison devant Maroveus , roi de Gaule , auquel les rois de Léonais et de Cornouailles payaient le tribut de cent jeunes filles , de cent jeunes garçons, et de cent chevaliers (i).

Ce Maroveus pourrait bien être M^rovée, un de nos premiers rois , dont le nom se trouve ainsi latinisé et altéré. Sadoc appelle le roi Pellias , qui accepte le défi. Ils donnent de part et d'autre \euj; gage de bataille. Le combat est si long et si cruel, qu'ils sont couverts de blessures et forcés à se reposer : ils parlementent ensemble ; et Pel-

(i ) Ces sortes de tributs étaient fort communs alors ; l'usage en venait du Nord. Odin en imposait de semblables aux pays qu'il avait conquis.

lias qui sent bien qp'il a eu quelques torts avec le roi Thanor, en le jetant par la fenêtre et en séduisant sa femme , prend le bon parti de s'accommoder avec ce prince , lui rend ia belle Chelinde , et le bon mari la rççoit avec transport. Il la ramène en CornouaiUes avec Sadoc, et ces deux époux de premières noces ne se reconnaissent pas. Cependant le roi ne tarde pas d'avoir quelques soupçons; il consulte encore son philosophe qui les confirme ; et le pauyre Sadoc est sur-le-champ chassé de la cour et du royaume.

Sadoc court de nouveau les champs et les forets , plus malheureux que jamais : on le prend pour un assassin ; on l'expose sur un perron où l'on faisait mourir les criminels. Il est délivré par le même roi Pellias, avec lequel il s'est battu. Pellias lui confie son amoqr pour Chelinde, lui montra l'anneau qu'il lui prit la première fois qu'il lui ravit ses faveurs. Sadoc ne trouve rien de plus juste et de plus honnête , que de servir son bon atpi Pellias qui vient de lui sauver la vie. Il paft avec deux chevaliers pour le royaume de CornouaiUes ; il s'embusque dans une forêt. Il fait vider les arçons au roi Thanor qu'il blesse ; il lui enlève la belle Chelinde, et la ramène bien fidèlement ?iu roi Pejlias, qui l'épouse encore tout de suite; car le sort de la pauvre Chelinde était d'éprouver souvent la même aventure.

Cependant le paisible témoin de tous les mariages de Chelinde se disait quelquefois à part lui,

que ce pourrait bien être sa feiïimé ; et il ne le disait point sans sentir renaître ses premiers désirs. Il tournait autour d'elle d'un air inquiet ; IomU que CheUnde en fut en esmojy et se print à dùv que certes celujr cjr c' es toit SadoCy son haron. Ils se reconnurent y ^'entrefestofèrent moult tendre^ ment. Sadoc prend son parti, court au roi Pelr liaç, et lui requiert un don, Pellias le lui octroyé sur-le-champ, comme à un homme à qui riens nwoit mie à refuser.

Ce don , c'était la restitution de sa femme Chelinde. Les lois de la chevalerie ne permettaient pas à Pellias de se refuser au don qu'il avait octroyjé. Il rend Chelinde à Sadoc, qui. part av^c elle 5 et va courir le pays.

Uq mauvais plfiiss^nt de géant, et outre plus trez félon de sa nature ^ arrête Sadoc et Chelinde, et menace de tuer l'un et de violer l'autre, si Sadqc ne devine ^a dennaille. Cette devinaille du géant est si révoltante, que nous n'osons la rapporter ; Sadoc , qui la devine , découvre que le géant est incestueux et parricide.

Cependant le géant , selon sa coutume , retint Sadoc auprès de lui, comme le plus prude homme quadoncques il eusî connu ^ jusqu^à ce qu'il arrivât chez hn plus prude homme encore qu'il nestoit, et il le traita jtrès honorablement. Arrive le roi Pellias au château du géant ; il soupirait , et mourait dp regret de n'être plus l'époux momentanée de la belle Chelinde. Sadoc tremble qu'il lie la

lui ravisse de nouveau ; mais le géant propose vite à Pellias deux devinailles tout aussi vilaines que la première , et que ce prince explique en le couvrant d'une nouvelle honte. Le géant , quoique détestable dans ses penchants , était assez bon homme pour ceux qui faisaient et devinaient des énigmes : enchanté de la brillante sagacité de Pellias, il le trouve encore phisprude^ homme que Sadoc , renvoie Sadoc et aussi Chelinde ; et l'un et l'autre courent ensemble à de nouvelles aventures.

Pendant ce temps, ApoUo l'aventureux, ce légitime et premier fruit des amours de Sadoc et de Chelinde, était devenu grand et vigoureux; il avait reçu l'ordre de chevalerie , et chevaulchôit querant adventures et tournois. Il arrive au manoir du géant aux énigmes, qui, sur-le-champ, lui en propose une très difficile, et qui recèle encore un deis vilains actes de sa vie. ApoUb la devine sans hésiter, le traite comme un coquin, et lui propose une devinaille à son tour. Le géant reste comme un benêt, ne devine rien ; et , selon la loi du traité , ApoUo le pourfend , et délivre le roi Pellias.

Ce roi de Léonais, de retour, veut faire la guerre au roi de Cornouailles : le roi de Gaule , Childéric, comme seigneur suzerain de tous les deux, veut en vain s'y opposer; l'imprudent Pellias perd à-la-fois l'espérance d'épouser encore Chelinde, une grande bataille, et la vie.

DK LÉONAIS. 29

On lui fait de magnifiques obsèques : son tombeau devient un monument de grand renom dans les Gaules; on accourt de toutes parts pour le voir. Sadoc y vient comme les autres ; il s'y rencontre avec le roi Thanor; il se bat de bon cœur, blesse le roi d'un coup de lance , et poursuit son chemin : mais bientôt après il voit venir derrière lui ApoUo l'aventureux son fils, né chez le roi Thanor, et portant les mêmes armes que ce roi. Il croit son ennemi ressuscité; il attaque avec furetlrle chevalier inconnu ; et ApoUo, qui ne sait pas qu'il est son père , le combat et le tue. Luces , fils du roi Pellias , arrive sur le champ de bataille , instruit ApoUo du parricide involontaire qu'il vient de commettre; et, voyant de loin revenir le roi Thanor , Luces court l'attaquer ; mais Thanor le blesse à mort d'un coup de lance. Apolio, hirieux et désespéré d'avoir tué soq père , et de la blessure mortelle de son ami Luces, attaque le roi Thanor, le tue, et accomplit la prédiction du philosophe.

Cependant Luces , en mourant , l'avait fait proclamer roi de Léonais. Il y régnait paisiblement, il était aimé, et ses sujets le pressaient de leur donner une reine; ApoUo, ne pouvant plus s'y refuser, fit assembler dans sa cour les plus belles personnes de son royaume, et ne voulut pas même que les jeunes veuves fussent exceptées de ce nombre. 0

Hélas ! cette Chelinde sa, mère , cette veuve de

3o TRISTAN

tant de maris , se trouvait être encore la ptes belle de tout le royaume de Léonais. Apollo la trmiva telle; la nature fut muette, le désir parla, et le nouvel Œdipe la choisit pour épouse. Chelinde ignorant qu'il était son fils, et le trouvant aimable ,. se soumit à sa destinée ; et les deux nouveaux époux , dit le roman , dormirent et f eurent moult privement ensemble. Mais l'imagination délicate de Fauteur ne laisse pas long-temps une t^e/orfaicture impunie. Il arrive bientôt en Léonais un vieil homme moult graine en ses dictSy qu'on prend cependant pour être hors du sens. Le vieil homme est accusé d'un meurtre; on le saisit, on l'amène en présence de Chelinde et d'ApoUo, qui lui demande son nom. j4 tant le vieil homme se seigne y et dit au roi qu'il a nom Augustin^ et quil a bien maie peur ^ en se voyant ainsi entre le loup et la loui^e. Le roi lui demande l'explication de cette énigme : saint Augustin ( car c'était bien réellement saint Augustin , l'apôtre de l'Angleterre) leur découvre toute l'horreur de leur mariage et la naissance d' Apollo. Le roi paraît ébranlé ; mais la reine est indignée et se refuse à le croire. Quelques flatteurs (car dans ce temps-là les courtisans flattaient encore) quelques flatteurs disent que le vieil homme estfauls , traistre^ mensongier^ et que ardre le faut. . . . On allume un bûcher , oïl y mène le saint , on l'y jette; mais une dmce rosée éteint sur-le-champ les flammes , enveloppe et pîrrfiime l'aimé de

DE LÉONAIS. 3l

Dieu , tandis que fouldres et carranx du ciel choient sur la reine ^' qui est arse et réduite en cendre au tnesmê instant. Ce miracle et les prédications du saint persuadeut ApoUo et ses barons à se faire chretienner ores^ a^^ec toute sa gent et ses subiects.

Le roi de Cornouailles , fidèle, au culte des faux dieux, attaque, de dépit , le roi de I^éonais. Il est bien battu , reconnaît ses erreurs , se fait aussi chretienner par le saint ; et réuni pour toujours avec Apollo Faventureux , les deux rois épousent les deux sœurs, filles d'un hault baron de leur Ugnaige.

Etsaichiez que à ce terme que Cornouailles fut tournée à la loi chrétienne par saint Augustin y fut convertie Hirlande a la loi chrétienne aussi , par loseph d'Arimathie , que Notre Seigneur envoya en Bretaigne la Grand\ pour la terre susdite peupler de bonne gent.

Les deux sœurs, épousées par les rois de Cornouailles et de Léonais , étaient égales en beauté : mais leurs penchants mettaient entre elles beaucoup de différence. Le roi de Cornouailles eut la plus jeune, qui était moult malicieuse^ savoit assez de negromance y et avoit à nom Gojrne : et Vaultre que eut le roj de Leonois y avoit à nom Gloriande. Quand Gojme vint en faage de vingt cinq ans y elle commencea à aimer par amours un chevalier de son hosteL Le pauvre roi de Cornouailles s'en aperçut : mais il adorait la

belle Goyne ; il se contenta de l'enfermer dans une tour, et tous les soirs il venait passer la nuit avec elle. Goyne , dont le nom paraît avoir passé en surnom , s'ennuya de cette retraite , et dit à son mari : Certes si ie ri* en avois oncques voulante eue , si m'en auez vous mise en m,auhaise pensée y et ne ouistes vous oncques dire que nul ne peut femme garder y contre que elle veuille ? Saichiez que , puisque je vouldrois , vous me garderiez maulvaisement. Le roi de Cornouailles ne se rend pas à cette vérité ; il tient toujours la jolie reine enfermée. On devine aisément qu'elle s'évertue, et qu'elle réussit à faire éprouver à son mari le sort auquel il doit s'attendre. Il surprend une nuit sa fenune descendant de la tour , au moyen d'un cable noué, et a l'imprudence d'appeler toute sa cour à témoin du tour que Goyne lui joue. Elle est cependant si jolie , qu'il ne peut se résoudre à la mettre à mort. Une autre nuit il la surprend encore au moment où elle est prête à se servir de son échelle de corde; il la menace de lui couper la tête , si elle ne lui donne le moyen de surprendre son séducteur. Goyne lui persuade de prendre ses habits de femme , et de descendre de la tour sous ce déguisement propre à tromper son amant. Le pauvre roi de Cornouailles la croit , prend et cache son épée sous ses habits^ se hasarde sur le cable, que la coquine de Goyne détache aussitôt du créneau : son mari tombe, se casse le cou; elle

ouvre une porte secrète, elle joint son amant, sort du royaume et va courir le monde avec lui.

Cet événement donne de l'inquiétude à son beau-frère ApoUo, qui craint que la belle Gloriande ne tienne un peu des mœurs trop gaillardes de sa sœur. Le roi Clovis , prêt à se chretienner et se faire sacrer par saint Rémi, le mande à sa cour. Il part , et mène avec lui sa femme , dont il craint de se séparer. Mais Oloriande qui l'aime de bon et loyal amour ^ lui prouve si bien la vérité de sa tendresse, qu'ApoUo. plus épris que jamais, repart très content d'elle pour retourner dans son royaume.

Malheureusement Childéric, fils de Clovis , éperdument amoureux de Gloriande , leur dresse une embûche , court feloneusement sur ApoUo qui voyageait désarmé, le blesse à mort, enlève la belle Gloriande, la porte dans un château fort, et veut sur-le-champ en être le Tarquin. La nouvelle Lucrèce se tue plus à temps que la romaine. Il ne reste à Childéric que l'horreur de son crime; il fait enterrer ApoUo et Gloriande en pauvre lieu, et en terre queoncques ne fut bénie. Un grand lévrier d' ApoUo se tient sur la fosse , et fait découvrir à Clovis le crime de son fils; il le fait venir en sa présence , lui i^eproche de F avoir honni dans sa cour, et comme fauls traistre^ d^ avoir mis à maie mort un rqy sous sa sauve garde ; et de l'avis de ses barons , il le fait ardre tout vif en buscher ardent. Il élève le fils d'ApoUo dans sa

Tristan de Léonais, etc. Cl

34 TRISTIAN

cour , le met sur le trône de Léonais, et lui donne sa fille Chrisilde en mariage.

La po^rité d'Apollp règne paisiblement dans le Léonais , qui parait devoir élre aujourd'hui le pays de l'Armorique, que nous nommons la Basse- Bretagne , où est la ville de Saint-Paul de Léon. Ce n'est qu'après plusieurs générations que Méliadus naît, et que, roi de Léonais, il épouse Isabelle, fille de Félix roi de Cornouailles, et sœur de Marc fils aîné de Félix, qui succède, peu de temps après, à son père.

Méliadus vit heureux avec Isabelle , qui devient grosse. Une fée, voisine du Léonais, devient ^noureuse de Méliadus. Elle l'attire par mal engin et negromanoe à une chasse; elle l'enchante, l'enlève ; et Isabelle , désespérée de la pert« de Méliadus, part avec une de ses demoiselles, et Gouvernail son écuyer , pour aller à la queste de son mari. EUe est surprise par la nuit au fond d'une foret ; elle sent de vives douleurs ; elles augmentent et durent long-temps; enfin, elle accouche d'un beau garçon: mais, sentant ses forces s'épuiser et les approches de la mort , elle se fait donner son enfant, le serre entre ses bras, lé baigne de ses larmes; et poussant un profond soupir : Fils^ ce dit - elle, moult ie £ay désiré asH)ir ; ores vois ie la plus belle créature que vncques femme pàrtast. Au mien essient ta beauté me fera peu de bien : car ie meurs du travail

que i'ay eu de toj-. Triste vins ici, trisfe laccou-

che; en tristesse t'ctyeu; triste est la premierefeste que ie te fais; pour toi tnourray triste; et comirie tUnsi par tristesse es venu en terre ^ à tant auras

nom Tristan Et quand elle eut ce dit^ si

le baisa; et si tost comme elle Veut baisê, Vame hU issit du corps.

Gouvernail et la demoiselle, désespérés de la mort de la reine , prirent soin du bel enfant Tristan; mais ils étaient, bien en peine pour le nourrir, loi^que Merlin vint à leur secours. Merlin, ce célèbre enchanteur, ne paraissait jamais que lorsqu'il arrivait quelque événement qui eût rapport à la splendeur de la Table ronde. Il rompt renchantement de Méliadus, et ordonne au sage Gouvernail de prendre soin du jeune Tristau, comme d'un fiitur chevalier diestiné à être l'un des trois plus renommés de la Table ronde.

Méliadus éleva donc avec soin son fils Tristan; et Gouvernail , fidèle à la promesse qu'en avait exigée Merlin , l'exerçait aux armes , et disposait son ame à l'héroïsme de toutes les vertus.

Tristan avait sept ans, lorsque Méliadus, ennuyé d'un long veuvage, épousa la fille au roy Houëlde Nantes^ dans la Petite- Bretaigne y qui moult estoit belle et iolie , et bien em^ofsiee et malicieuse. Si commencea à Vqymer par amours. Méliadus en eut bientôt un -fils ; et dès-lors la nouvelle reine prit contre le jeune Tristan toute la jalousie de la plus cruelle marâtre. Elle veut empoisonner Tristan; mais la coupe qui lui est

préparée est bue par te jeune enfant qu'elle avait de Méliadus. Cet enfant meurt sur-le-champ. Elle essaie une seconde fois de consommer son crime, en présence de Méliadus qui prend la coupe, reconnaît que c'est du poison qu'elle renferme, fait assembler ses barons, et, de leur avis, condamne la reine au feu. Tristan se jette à ses pieds, lui requiert un don. Méliadus le lui accorde. Ce don, c'est la grâce de son ennemie. Méliadus, lié par le serment qu'il vient de faire, accorde la vie à la reine; mais de ce moment il ne veut plus avoir de commerce avec elle.

Dans ce même temps, un nain, habile dans l'art de divination, prédit au roi Marc de Cornouailles, oncle de Tristan, que lui Marc par Tristan serait honni ^ et se clameroit çhetif. Le monarque, furieux de cette prédiction, jure la mort de Tristan. Quelques chevaliers de sa cour partent bien armés, et viennent s'embusquer dans une forêt où Méliadus prenait souvent le plaisir de la chasse avec son fils Tristan. Ils assassinent Méliadus, qu'ils trouvent désarmé. Le bon et sage Gouvernail dérobe Tristan à leurs coups. Méliadus mort , la reine reste maîtresse et régente du Léonais; et Gouvernail, qui connaît sa méchanceté et son aversion pour Tristan, enlève le jeune prince, et le mène à la cour du grand roi Miaramond , roi de Gaule (i).

(i) Anachronisme grossier, mais qui doit peu étonner dans an roman de chevalerie du douzième siècle.

DE LjÉONAIS. 37

Tristan devient dans cette cour moult ^expert en toutes sortes de doctrines , mesmement aux ieux de tables et échecs. Il devient le plus beau et plus vigoureux varlel[i) de son âge. La jeune Belinde , fille de Pharamond, ne peut le voir sans l'aimer. Sa passion augmente tous les jours: elle est forcée enfin de la déclarer^ Tristan est bien ému, bien touché, bien tenté ; mais Gouvernail lui dit que les lois de l'honneur ne lui permettent pas de honnir et villeiner la maison et la famille d'un grand roi qui l'a reçu dans sa cour. Cependant, emportée par sa passion, Belinde, guette Tristan, le sin^prend dans un bosquet, se jette entre, ses bras, et le modeste et cruel Tristan la repousse , quoique à regret. Quelques personnes du palais se présentent par hasard. Belinde, surprise , crie au secours , disant que Tristan veut lui, faire violence. On se saisit de lui : on l'amène devant Pharamond , qui croit lire dans les yeux de sa fille que Tristan n'est pas si coupable. Pour s'assin*er de la vérité ,. il donne son épée à Belinde , et lui ordonne d'en percer le cœur à Tristan; mais Belinde, éperdue, fondant en larmes, tombe aux genoux de son père , lui présente cette épée, et le conjure de percer lui-même un cœur malheureux qu'elle a donné au beau Tristan qui lui refuse le" sien.

• (1) Farlet, nom que Ton donnait aux jeunes gens de qualité qui «'exerçaient à mériter d'être faits thevaliers.

Pharamond relève sa fille , l'embrasse et la console. Il loue et admire le jeune Tristan ; mais , comme sa naissance est ignorée, il ne peut se résoudre à en faire son gendre , et il le bannit de sa cour.

Gouvernail se détermine à le reconduire à la cour de son oncle Marc , roi de Comouailles, avec lequel il avait ménagé sa réconciliation : Marc était un bon -homme : pluâeurs traits de cette histoire le prouveront. On lui\fit entendre que le nain prophète ne savait ce qu'il disait , et il rappela auprès de lui son- neveu.

Ce départ et le reproche que Belinde avait à se faire d'avoir faussement accusé Tristan percent le cœur de l'infortunée princesse. Accablée de remords, désespérée de se vpir séparée de ce qu'elle aime, elle prend la résolution de terminer ses malheurs et sa vie. Dans ce dessein, elle s'em* pare de la même épée que son père lui avait remise pour percer le cœur de son amant ; mais, prête à la plonger dans son sein , elle écrit à l'ristan cette lettre que nous croyons devoir rapport ter, pour faire connaître la manière d'exprimer autrefois un sentiment qui fut de tous les temps, et qui sera de tous les âges.

« Amy Tristan , aimé de fin cueur , sans faulseté, « vous sauve- vous Dieu; prouesse vous croisse, « et bonté vous soit amye; joye et déduit, honte neur et bonnes adventures vous fassent compai- « gnie , où que vous soyez ; haultesse , gloire et

D£ LEONAIS. 3(^

« victoire de chevalerie soyent en vous; en ioye « et en lyesse puissiez vous user votre vie ; fieur, a bonbanse et renommée de chevalerie, soyent en « vous , et de votre renommée courre la parole « en toute terre ; tous chevaliers soyent mis, et « desavance3& de chevalerie envers vous; touiours « soyez cryé estre hardy sur tous. 0ieu, qui tou- « iours régnera , vous doint meilleure fin que ie tf n'ay^ et plus ioyeuse; car pour mes premiers « amours, finiray par angoisse de mort; mais rien a ne me conforte, doulx amy, fors que ie mourray a de cette m^sme espee dont mon père voUloit me a paribrcer à vous occire; et quand il me souviengt, a doulx amy, comment ie vous ostay de mort, « oncques plus fort ne peux vous aymer. le prie « Dieu qu'il ne vous laisse mourir devant que vous a sachiez comment amour msûstrise les cueurs des. « fins amans; et comment cdlui^neurt qui de amour a meurt , et ne peut de son amour trouver mercy. a Amour ! ie meurs pour vous ; et pour ce que « vous estes esloîgné demoy, que ne pouvez estre « à ma mort , vous envoyé ie ces lettres que iay a escritesde ma main, et mon brachet(i) que vous « garderez pour l'amour de moy ; c'est un dies « meilleurs brachets du monde ; et pour ce qu'il « est bon, le vous envoyé ie , amy. »

Le sang de Belinde avait efistcé le reste de la lettre. Tristan, vivement touché, donna bien des

4o TRISTAN

larmes à la* mort de la tendre et malheuretise princesse. Il mit sa lettre de mort sur son cœur; et le brachet lui devint si cher, qu'il se l'attacha à jamais par ses caresses.

Arrivé à la cour du roi Marc son oncle , il achève de se rendre expert en armei et chevalerie^ et se lait admirer par sa ïbrce, sa courtoisie et sa beauté. Le Morhoult d'Irlande, frère de la reine de ce pays, et un des plus renommés chevaliers de la Table ronde, arrive en Cornouailles , accompagné d'une troupe nombreuse de chevaliers , pour demander le tribut. Le roi Marc , très affligé , ne peut trouver aucun moyen de s'empêcher de le payer, aucun chevalier de sa cour n'osant combattre, dans la personne du Morhoult, l'eimemi le plus redoutable. Le jeune Tristan, pprès s'être consulté avec Gouvernail , court se jeter aux pieds du roi Marc; et, s'exprimant avec cette véhémence noble que donnent le courage et le désir de la gloire, il supplie le monarque de lui accorder l'ordre de chevalerie , si jusqu'à ce moment ses services lui ont été agréables. Oui dày beau fils y lui* répond le roi, bien l'avez desservi; mais ores mefasche que ce ne puisse se faire en plus grande feste et lyesse , attendu le treu(i) que les gents de Hirlande viennent demander, Tristan nç répond rien, et se prépare à recevoir l'ordre que son oncle lui confère le lendemain.

■ ji II ■

(i) Tribut.

DE LÉONAIS. 4l

A peine a-t-il reçu \ l'accolade, ceint son épée, et chaussé ses éperons, qu'il se jette une seconde fois aux pieds de son oncle, et lui demande la permission de combattre le Morhoult d'Irlande , pour délivrer son, royaume. du tribut aussi cruel que déshonorant qu'il vient exiger. Le roi Marc , ne trouvant aucune ressource dans les faibles chevaliers de -sa cour, la lui accorde avec regret. On signifie aux chevaliers d'Irlande, qu'il s'en présente un pour combattre le Morhoult, et délivrer le royaume de Cornouailles du tribut. Qui êtes- vous , lui dirent-ils , pour oser vous combattre à si puissant prince? Alors Tristan n'hésite plus à se découvrir. Je suis fils de roi, leur répondit-il : Méliadus fut mon père ; le roi Marc est mon oncle. Ces chevaliers admirent son courage et sabeauté. Le roi Marc l'embrasse ; le Morhoult accepte le défi, donne son gage* de bataille, et l'on décide que le combat se fera dans l'ile San* son, où chaque parti conduira son chevalier, et le laissera seul.

Sans suivre l'auteur dans le détail de ce fameux combat, le premier et l'un des plus glorieux des exploits de Tristan, nous croyons de* voir nous borner à apprendre au lecteur que le jeune chevalier, quoique grièvement blessé , fen-^ dit enfin la tète au Morhoult, qui, denii-mort et du coup^ et de la honte d'avoir succombé dan^ une occasion où il croyait avoir tant d'avantage , jette là son épée et son écu, fuit et se rembarque.

4^ TKISTAW

Il fait faire voile en diligence vers l'Irlande, pour pouvoir mourir dans son pays. Le royaume de Cornouailles est pour toujours délivré du tribut. Tristan , affaibli par le sang qu'il avait perdu , était tombé en faiblesse;, on vole à son secours, on le ramène ensuite en triomphe ; on panse ses plaies, quelques-unes se guérissent aisément. Mais la lance du Morhoult était empoisonnée, et la blessure principale qu'elle a faite, loin dé céder aux remèdes , s'envenime tous les jours. Les chirurgiens en désespèrent. Tristan , par le conseil d'une demoiselle, demande permission à son oncle d'aller chercher du secours dans le pays de Logres (i); il part, et reste quinze jours sur m^* , battu des vents qui le jettent enfin sur les côtes d'Irlatide. Il débarque , et le cueur lui resiouit pour ce que Dieu Pavùit ieté hors du péril de mer: lors prend sa kerpe^ et la trempe (îî), et commence à iouer si doûlcementy que nul ne l'ouit qui voulontiers ne l'escoutast. he roi d'Irlande et la belle Yseult sa fille étaient à une fenêtre qui avait vue sur la mer; ils écoutent les sons de la harpe; le roi descend, voit que c'est un chevalier blessé, le fait transporter dans son palais, et le recommande à sa fille Yseult, la plus charmante princesse qui fût alors dans l'univers, et

la plus habite dans l'art de guérir les plus dan-

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