‹ Œuvres du comte de Tressan, précd́ées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 4 sur 16 · I ■ I > 1 1 1 1 II · texte numérisé non relu

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(i) L'Angleterre.

(2) L'accorde.

DE LiOITAIS. 4^

gereuses blessures (i). Tristan ne se £adt pas mieux eonnaître. Yseult en prend * grand soin. De ce iQomeùt ils^XHumencèrent k s'admirer. La princesse est long- temps à s'apercevoir que la blessure est envenimée. Pendant ce temps plusieurs chevaliers de la Table ronde , et d'autres chevaliers^font un tournoi. Un prince sarrasin, nommé Palamède, c^tient l'avantage le premier jour; on le conduit à la cour du roi : on lui donne une fête où Tristan , un peu remis de sa blessure, se £sttt porter» La belle Yseult y* parait avec tous ses charmes. Palamède ne peut les voir sans en être frappé; et, sans faire aucune réflexion^ il lui avoue un amour qui ne doit jamais être que malheureux. Tristan s'aperçut de l'amour -de Palamède; et la pitus vive jalousie lui fit alors con* naître à quel point Yseult lui était déjà chère.

Le tournoi devait recommencer le lendemain. Tristan, tout blessé qu'il est, se lève dans la nuit, prend ses armes, se cache dans une foret voisine du lieu du tournoi; et, dès qu'il est commencé, il se met sur les rangs , renverse tout ce qui lui résiste, combat Palamède, auquel il s'attache prim cipalement;. il le porte à. terre d'un coup de sa

(i) Il était d'un usage commun , du temps de l'ancienne chevalerie , que les dames et demoiselles du plus haut parage apprissent la chirurgie, pour se rendre utiles à leurs pères, maris ou parents, cpii couraient, à tous moments, le danger d'être blessés dans les combats, tournois -ou joutes.

lance, il Fattaque une seconde fois Fépée à la main, et remporte le prix du tournoi. Cependant sa blessure se rouvre; il perd son saflg: on l'emporte dans ce triste état, mais en triomphe, au palais. La belle Yseult vole à son secours, avec un intérêt qui, de jour en jour, devenait plus vif. Elle s'aperçoit enfin qu'un venin subtil empoisonne la blessure : elle va cueillir des herbes salutaires, les prépare, en fait un heureux usage; et Tristan, parfaitement guéri, lui déclare qu'il ne vit plus que pour l'adorer, mais en lui laissant encore ignorer qu'il est le brave Tristan et le vainqueur du Morhoult.

Un jour une gente pucelle (i) de la reine entre dans le cabinet où les armes de Tristan étaient attachées^ Elle les examine, et surtout son épée à laquelle elle aperçoit une brèche considérable. Elle soupçonne que c'est la même épée dont le coup a ôté la vie au Morhoult; car il était mort de ses blessures. Elle fait part de cette découverte à la reine, qui avait gardé précieusement dans tm étui cette pièce d'épée qu'on avait ôtée de la tête de son frère, après sa mort; elle prend cette pièce , la rapporte à la brèche de l'épée de Tristan : elle se trouve juste ; et la reine reconnaît qui lui a ravi son frère. Elle porte ses cris iouleur au roi , qui s'assure de la vérité par

"itre honorable et sans conséquence , qu'on donnait oute demoiselle non mariée.

DE LiOVAlS. 4^

ses yeux. Il fait venir Tristan en présence de toUte sa cour , et lui reproche d'avoir osé s'y présenter , après avoir tué json beau -frère. Tristan rou^t, et en devient encore plus beau. Il avoue qu'il est celui qui s'est battu pour le tribut de Cornouailles, avec le Morhoult, et que les yents l'ont jeté sur les côtes de son royaume. La reine demande vengeance pour la mort de son frère ; la belle Yseult frémit, et la pâleur ternit les roses de son teint; mais un murmure d/e toute l'assemblée fait connaître que l'on désire la vie d'un chevalier aussi intéressant par son courage et par sa beauté : la générosité fait taire le courroux dans le cœur du roi d'Irlande. Chei^alier^ dit -il à Tristan, moult me avez honni et avilé quand vous occistes le Morhoult; mais moult seroit grand domaige si ie vous occyoye, le vous laisserajr à viure pour deux raisons y Vune est pour la bonté de chevalerie qui %nt en vouSj l'autre s'y est pour ce que vous avez logé dans mon hostely et se ie vous ay rescousse (i), et se ie vous occjoje, ie fer ois trop grande trahison; mais il conviengt que tost vous esvidiez ina terre y et que iamais ne vous y osiez trouver: car si ie vous trouvoye^ ie vous mettroye à mort. Sire, dit Tristan, grand mercy.,.. Lors lui fait bailler armes et cheval, Tristan regarde Yseult en soupirant, obéit, et monte à cheval. Brangien, dame d'honneur de la belle Yseult , quoi-

(i) Secouru.

que jeune encore, connaissait ses plus secrètes pensées. Elle fait partir moult coyement ses deux frères pour suivre Tristan , et lui seîPvir d'écuyers. Le brave Tristan retourne pleinement guéri dans le royaume de Comouailles.

I;e roi Marc exige de «on neveu qu'il lui fasse un récit fidèle de ses aventures. Tristan lui apprend que la brèche de son épée l'a fait reconnaître à la cour du roi d'Irlande pour le vainqueur du Morhoult , et ce qui a suivi cette découverte. Il lui peint ensuite la charmante Yseult, avec ce feu, cette énergie qu'on ne trouve que dans la bouche d'un amant. Le roi de CoTiioxxdîiW^s prend son tems^ requiert un don à son neveu , qui le lui accorde; il lui fait jurer sur les reliques qu'il exécutera tout ce qu'il lui requierera, Tristan s'y engage par serment. Marc lui ordonne d'aller en Irlande, et de lui amener la belle Yseult, pour la faire reine de Cornouailles.

Tristan devait croire sa mort certaine, en osant retourner en Irlande; mais lié par la foi du serment, et plus encore par la doulce chaisne d'à-mourSy il n'hésite pas un instant. Il prend seulement la précaution de se couvrir d'autres armes. Il s'embarque pour l'Irlande. Une tempête le jette sur les côtes d'Angleterre. Le roi Artus tenait alors sa cour à Cramalot; les plus valeureux chevaliers l'ornaient , et ceux de la Table ronde , ses com- «^ — ons d'armes, et les plus illustres chevaliers onde, en, faisaient les honneurs aux chevaét ranger s.

DE LiiONAIS. 47

Tristan ne se fait point connaître. U prend part à plusieurs joutes; il livre même plusieurs combats où il se couvre de glpire. Up jour il voit arriver dans un vaisseau Ai^ius, roi dlrlande, père de sa chère Yseult. Ce prince, accusé de trahison pour un meurtre commis à sa cour^ venait à Cramak>t, psor ordre du roi Artus, pour se laver de cette accusation. Blaaner, Tun des plus redoutables chevaliers de la Table ronde, était son accusateur; et ni Fâge ni les forces d'Argius ne pouvaient résister un moment à ce terrible adversaire. Argius était donc obligé de chercher un champion qui pût soutenir son innocence. Le serment de la Table ronde ne permettait à aucun de ses chevaliers de combattre l'un contre l'autre, à moins qu'il n'y eût une querelle personnelle, de nature à ne pouvoir être terminée que par un combat. Argius entend parler de la grande renommée du chevalier inconnu ; il est luimême témoin de ses exploits. Il court à lui, lui jure, par tout ce qu'il y a de flus sacré, qu'il est innocent du meurlre dont, on l'accuse, et que àon droict et sans /àillite il a. Sans le connaître, il le prie de soutenir sa cause. Hua! chier sire^ lui répond Tristan, n'a ià gueres saui^é m'avez de maie mort; est bien droicte raison quadventure sa me pour dous^ cil à qui Va m^ez sauvée. Tristan se fak connaître ; Argius l'admire , et lui promet de lui octroyer, après le combat, tel don qu'il lui voudra requérir.

Tristan se bat à outrance contre Blaaner. Celui-ci, couvert de blessures, tombe sur ses genoux; son épée échappe de sa main; et, loin de vouloir se rendre, il crie à son ennemi d'user de ses droits , et de lui couper la tête. Le généreux Tristan n'en fit rien. Il savait que couroux et excez de grand œurage font dire telles paroles à Blaaner; et lors dit : Ne plaise à Dieu que ie coupe le chef à si bon chevalier comme vous estes! si ne le feroye pour la meilleure cité que le roi Artus ait. Il appelle les juges du camp, qui décident que le roi d'Irlande est lavé de son accusation. Tristan court à Blaaner , le prend entre ses bras , le relève , et le rend à ses parens et cornpaignons qui ores tous estoient du lignaige au roy Ban de Benoist^ et conséquemment du même sang que le femeux Lancelot du Lac, dont V amitié et assistance moult desiroit Tristan. Tous ces braves chevaliers entourent Tristan, le mènent en triomphe à sa tente : le roi d'Irlande l'embrasse de bon cœur, et le conjure de repasser avec lui en Irlande. Tristan part; ils arrivent; et la reine , oubliant la mort de son frère , ne montre au libérateur de son mari qu'une tendre et vive reconnaissance.

Quel heureux moment pour Yseult, qui sait

aue son père a promis un don à son amant! Mais

nalheureux Tristan ne la revoit qu'avec le

îspoir du cruel serment qui le lie. Son grand

ir surmonte enfin la force de son amour.

L'honneur lui prescrit de requérir ce don qui lui devient si fatal ; il déclare le serment qu'il a fait; il demande, en frémissant, la belle Yseult pour son oncle. Ai'gius la lui accorde, et bientôt tont est préparé pour le départ d' Yseult. L'aimable et fidèle Brangien est destinée à l'accompagner. Le jour du déport, la reine tire à part cette jeune daipe d'honneur. Elle avait reconnu que sa fille et Tristan étaient enflammés l'un'pour l'autre ; elle espère détourner les suites fatales de cet amour, en confiant à Brangien . un philtre , présent précieux: d'une fée habile; et ordonne à la dame de partager ce boire amoureux entre sa fille et le roi Marc, le soir de leur mariage.

Yseult et Tristan s'embarquent. Un vent favorable enfle les voiles , et leur promet une heureuse navigation. Ces deux amants se regardent avec tendresse , et commencent à soupirer : l'a- . mour semblait porter tous ses feux sur leurs levres comme dans leur cœur. Il fai^it une chaleur excessive ; une soif ardente les dévore : Yseult se plaint la première. Tristan aperçoit un flacon que Brangien avait eu l'imprudence de ne pas enfermer. Il s'en saisit, cour); le porter à la charmante Yseult, et le partage avec elle. Hélas! ce flacon contenait le boire amoureux. Yseult et Tristan se regardent; ils soupirent : on conçoit leur situation. La jeunesse et la beauté de Tristan auraient peut-être parié vainement en sa faveur; mais que

Trîstftn de Léonais , etc. 4

5o TRISTAN

Éaire contre la magie d'une fée, et contre celle de l'amour !

Une tempête s'élève et menace d'un prochain naufrage : la crainte est dans le cœur .des matelots. Yseult et Tristan ne voient et ne sentent que leur bonheur; il fut bientôt à son comble. La tempête augmente, et, après avoir long-temps .lutté contre les flots, un coup de vent jette le vaisseau dans le port d'une ville inconnue. Ils descendent à terre ; ils s'informent dur pays et de ses habitant^. Un vieil homme soupire en les voyant si jeunes et si beaux, et leur dit que leur mauvaise destinée les a conduits près du château de Plours , où le félon et oultraigéux Brunor les mettra à maie mort^ se le ches^alier n'est plus preux que luj^ et se la idame n est plus coincte et belle que la sienne.

On s'imagine sans peine que Tristan , aussi brave qu'amoureux , tue le félon Brunor et trois ou quatre coquins de géants qui le défendaient. Yseult y triomphe aussi en remportant la palme de la beauté. Lés deux jeunes amants s'emparent du château de Plours, et n<B sont pas pressés d'en sortir. Ils y restent trois mois; mais il faut enfin qu'ils se déterminent à s'embarquer et à passer dans le royaume de Cornouailles.

Les deux amants arrivent à la cour du roi Marc. Il remercie bien son neveu. Il trouve Yseult charmante , et sent toute l'impatience de l'épou-

DE LÉONAISE . 5l

ser. Une grande fête est ordonnée , et le mariage se fait le lendemain.

Quelle douleur pour nos amants ! . . . Mais ce sentiment cède à la crainte la plus juste et la plus naturelle. Le lecteur en devine la cause. Yseult a cédé aux transports de son amant ; pourra-t-elle tromper son mari? Yseult, Tristan, Brangien et Gouvernail tiennent conseil. Brangien, quoique sensible et souvent adorée, n'a jamais fait la faute qui cause aujourd'hui l'embarras d'Yseult : elle aime sa maîtresse ; on conclut qu'elle doit la sauver. Le sentiment la décide encore plus que le conseil. A la fin de la toilette du soir, elle prend tous les accoutremens royaux de nuit; elle se parfume , fiiit sa prière , et attend le roy Marc dans le lit nuptial, L'Amour veille à la destinée des amants. Le vieux monarque est heureux, s'endort, se réveille, et quitte enfin le lieu de la scène pour aller se féliciter du rôle brillant qu'il a joué. A peine le jour commençait à paraître , Brangien , tourmentée jusqu'à ce moment de tous les sentinients d'une victime, s^'élance de l'autel où elle a été immolée, et court auprès d'Yseult pour la rassurer sur le succès du sacrifice. Elle trouve les deux amants ensemble aussi rassurés qu'ils peuvent l'être. Les soins de Tristan ont du moins adouci la situation d'une ame agitée. Yseult prend les accoutremens de Brangien, et se hâte d'aller prendre la place que celle-ci vient de quitter.

5^ . TRi'STAN

Le monarque, enchanté de sa femme, et reconnaissant envers son neveu qui la lui avait amenée , le fit son grand chambellan ; ce qui lui dona toutes entrées privées à la cour, voirement chez la rofne.

Nous voudrions passer sous silence une action de cette reine, dont nous frémissons nous-mêmes. L'ingrate ou trop prévoyante Yseult oublie la reconnaissance qu'eue doit à Brangien, qui vient d'immoler à l'amitié ce que l'on n'ose même sacrifier qu'en tremblant au plus tendre amour. La crainte injuste qu'elle a que Brangien ne découvre la petite ruse qu'elle employa pour elle lui fait prendre la barbare résolution de la faire enlever, de l'envoyer dans la forêt du Morois, et de donner l'ordre de lui ôter la vie. Ainsi la crainte, la prudence même peuvent rendre une femme bien cruelle.

Brangien était aimable; et les deux hommes chargés de la tuer ne s'acquittaient de leur commission qu'à regret. Ehî qu'avez voiis pu forfaire à la royne? lui dirent-ils. Helas! seigneurs^ leur répondit-elle, oncqUes ne lui mejfjTeis ; fors ^ quand madame Yseult se partit d Hirlandcy elle avoit une fleur de lys qu'elle debvoit porter au roy Marc , et une de ses damoiselles en avoit une aultre. Ma^ dame perdit la sienne, dont elle eust esté mal voulue-^ et la damoiselle lui présenta parmoy la sienne qu'elle avoit bien gardée ; et cuyde (i) que pour

(i) Je crois.

cette bonté me fait mourir; car ne sçay aultre raison.

Les deux gardes n'entendent rien à cette énigme; mais ne pouvant se résoudre à occire si doulce et gente créature^ ils rattachent à un arbre, ensanglantent leurs épées, reviennent auprès de la reine, à qui ils disent qu'ils l'ont massacrée, et répètent le propos qu'elle leur a tenu en mourant.

Yseult reconnaît en ce momeiit toute l'horreur de son ingratitude; elle se désespère, et voudrait donner mille fois sa vie pour la rendre à cette amie fidèle; mais elle doit croire qu'il n'est plus temps. Heureusement pour Brangien, Palamède arrive dans cette forêt ; il entend ses cris : il la reconnaît, la délie, la conduit dans une abbaye de filles, et revient près d'une fontaine au milieu de la forêt. Quelle surprise pour lui! Il voit, en arrivant, cette belle Yseult qu'il adorait; il la voit s'arrachant les cheveux, tirant un poignard de sa poche, et s'écriant : Non , chère Brangien, chère amie , chère victime , non , je ne te survivrai pas. Palamède vole et tombe à ses pieds : il l'arrête et lui promet de lui ramener Brangien. Il court la chercher, et jouit d'un plaisir inexprimable en la remettant entre ses bras. Yseult veut embrasser les genoux de son amie, elle la serre, l'inonde de ses larmes; et, transportée de reconnaissance envers Palamède , elle lui promet un don. Le roi Marc arrive sur ces entrefaites ; on lui fait accroire que Brangien a été enlevée par

des scélérats, et qu'elle a été retrouvée par Palamède. Il partage tous les sentiments de sa femme, et confirme le don qu'elle a fait. Palamède en abuse : il demande d'emmener Yseult. Ce serment du don octroyé, si sacré dans l'ancienne chevalerie , oblige le roi Marc à lui laisser enleyer la reine. Tristan seul pouvait la défendre ; mais il était absent.

Un bon chevalier nommé Lambergues, qui depuis quelque temps était à la cour de Marc , et dont Yseult traitait avec grand soin une grande blessure, apprend que Palamède enlève la reine. Malgré sa blessure et sa faiblesse, il se fait donner ses armes , et vole après le ravisseur , le joint et le combat ; mais toutes ses blessures se rouvrent, il perd tout son sang, et Palamède lui donne la vie.

Pendant le combat, Yseult a eu le temps de se sauver. Elle arrive au bord d'utie rivière ; elle se fait connaître à un chevalier qu'elle y rencontre; il la prend en croupe , passe le^ fleuvç , conduit la reine dans une tour où elle s'enferme prômptement , voyant Palamède qui la poursuit. Le chevalier veut arrêter Palamède qui le tue, et qui, de désespoir de voir Yseult hors de sa puissance, se jette à terre près de la tour, et tombe, comme par un sort , dans une rêverie profonde.

Tristan , de retour à la cour , apprend tout ce qui s'est passé. Il part avec Gouvernail, vole à la tour qui sert d'asyle à la reine. I^ bruit qu'il

fait ne peut tirer Palamède de sa rêverie. Gouvernail le prend par son casque, et le secoue pour l'éveiller; Palamède s'écrie : Escuyer félon ^ tu ne fais pas courtoisie de me aster de mon penser. Gouvernail lui répond : Palamède y votre pen^ ser ne vous vault rien; vecy Tristan qui vous dejjie. ^hî Tristan ^ s'écrie Palamède, nestoit ce pas assez que tu me ravisses Yseult en Hirlande ? et maintenant me veulx esloignér de mes amours y et me la veulx retollir{v)^ a moy qui Vaj gaignee.

Le combat commence avec une égale fureur entre deux des meilleurs chevaliers du monde. La tendre Yseult, témoin, du haut de la tour, des coups qu'ils se portent, ne peut plus souffrir ceux que reçoit Tristan; elle descend, sépare les deux combattants, et s'adressànt à Palamède : Ct^rtesy dit-elle, vous dictes que m' ajrmez tant; vous ne refuserez donc pas ce que ie vous commanderajr! Dame^ dit-il, ie veuil faire votre commandement, le veuil j dit-elle, que vous laissiez cette battaille^ et que vous en alliez à la cour du roj Artus ; et saluez la rqyne Genièvre de par moy , et lui dictes qu'il ny a au monde que deux chevaliers et deux dames ^ moy et elle^ son amy et le mien. Si vous commande que iamais ne veniez en lieu où ie suis y si ce nest dans la Grand' Bretaigne,

Palamède fond en larmes. Ahl dame^ dit -il, ie feray votre commandement; ains subtilement

(i) Reprendre.

m 'avez deceu et esloigné de vous; mais ie vous prie que. en pire de moy ià ne mettez votre cueur. Pa^ lamedey dit la reine, j à puisse ie ne ai^oir ioje quand ie changeray mes premières amours!

Palamède , en s'éloignant , exprime son état par des sanglots. Yseult rentre dans la tour; Tristan la suit , et se désarme. Ils s'adoraient. Le boire amoureux n'avait rien perdu de sa puissance... Tristan, éperdu d'amour, ose penser, dans son ivresse , à enlever lui-même la belle Yseult ; mais une longue nuit et l'honneur le ramènent, le lendemain, à des sentiments plus dignes d'un loyal chevalier. Il rend Yseult à son mari:

Le monarque montre beaucoup de reconnaissance à Tristan; mais dans le fond de son cœur, il nourrit une noire jalousie contre lui., Un jour (car les amants sont toujours imprudents). Tristan et Yseult estoient seuls en la chambre mesme du roy Marc; Andret, meschant et couard chevalier de cette cour^ les apperçoit par le trou d'une serrure y auprez d'une table d'eschecs ; mais ils n'y jouaient point... Il coiu*t à Marc, et lui dit qu'il estoit le plus vil roy^ et le plus imbecille recreu qui fiist^ quand il souffroit en sa terre cil qui le honnissoit de sa femme. Qui est-il? dit le roi. Sire, c'est Tristan. le m'en suis de piecea{\)apperceu: • ains ne vous le ay ie pas voulu dire^ pour ce que

(i) Dès long-temps.

DE LEOICAIS. 57

cuydoye quHl s'en chastiast (i);en cette heure ^ en votre propre chambre, si les trouverez céans seul à seul.

Le roi prend son épée, court à sa chambre. Gouvernail, qui était revenu pour en garder la porte , avertit Tristan qui s'esloigne moult hastivement d'emprez la royne. Le roi , furieux , court après lui, Fépée à la main. Vassal (ql), dit -il à Tristatt, vous me avez honni de ma femme, je vous dejfie. Tristan , qui se trouve dans son tort , évite le premier coup , saisit une épée qu'il aperçoit, enveloppe son bras dans son manteau, que Fauteur exact dit qu'il avait eu le temps de reprendre, et court sur le roi Marc qui crie en vain aux chevaliers de Cornouailles de l'arrêter, Tristan en était trop craint et trop aimé pour qu'ils obéissent. Le roi Marc prend le parti de s'enfuir. Tristan, de mauvaise humeur, le poursuit de chambre en chambre , l'atteint , et lui donne un grand coup de plat d'épée sur l'oreille, dont il le renverse tout étourdi. -^

, Tristan, pensant avec raison que cette tracasserie avec son oncle pourrait avoir des suites, assemble ses amis, s'arme et part avec eux, pour

(i) Croyais qu'il s*en corrigerait.

(a) Vassal^ nom insultant que les chevaliers, qu'on appelait messeigneurs , se donnaient entre eux dans un mouvement de colère , et qui était une vraie injure pour ceux qui n'étaient pas réellement vassaux de ceux qui leur parlaient.

58 TRISTAIC

se retirer dans la foret du Morois, voisine de Cintageul, où le roi tenait sa cour. L'espérance de revoir sa chère Yseult l'y retient pendant longtemps; et il n'y perd pas ime occasion de mortifier le roi Marc, qui se tient renfermé dans sa cité sans oser en sortir.

Mais bientôt tous les hauts barons de la cour de Cornouailles, se souvenant que le brave Tristan les avait délivrés du tribut d'Irlande, forcent le roi à le rappeler près de lui. Brangien part avec une lettre de la belle Yseult, qui lui mande de revenir, mais qu'il se tienne toujours en garde contre quelque nouvelle trahison. Tristan, transporté d'amour et de joie, baise cette lettre, la cache dans son sein, revient à la cour. Le roy Marc monstre beau semblant à Tristan pour le decepvoir {i) ^ et le rend plus sire de son hostel que il navoit esté mais.

Quel est l'amant qui ne chercherait pas à renouer souvent la même conversation que le roi Marc avait interrompue? Tristan la renouvelle autant de fois qu'il en peut trouver l'occasion ; et la tendre Yseult trouve une douce occupation dans le plaisir de la faire naître.

Tristan, tout aimable qu'il était, s'était fait quelques ennemis secrets par sa haute valeur. Un des vils chevaliers de Cornouailles, dont par n^alheur il avait tué le frère dans un tournoi, n'eut point

(i) Tromper.

assez de courage pour oser venger cette mort; mais il eut l'adresse et la méchanceté de lui porter impunément le coup le plus sensible. Ce chevalier, indigne de son ordre, amène à la cour une demoiselle qui porte un dor d'ivoire enchanté. Elle s'adresse au roi, et lui dit : Sire y le cor est moult beau^ mais encore est il plus merveilleux; car il fait cognoistre les dames qui ont faitfaulseté à leur seigneur^ et pour ce me permettras de le faire esprouvery et vecjr comment: tu le feras emplir de vin , et puù le donneras aux dames à boire. Celle qui son seigneur aura faulséy ne y pourra boire que le vin ne répande sur elle; et celles qui gardé auront la foi iuree, y pourront boire sans répandre (i).

Tristan, et la belle Yseult qui avait quelque raison de craindre de n'être pas assez adroite pour boire le vin de ce cor sans en répandre , furent très épouvantés. Tristan s'éloigne pendant le temps de l'épreuve , et fait jurer à ses amis qu'ils défendront Yseult si le roi veut attenter à sa vie.

Le roi Marc fait assembler toutes les femmes des chevalier de son royaume. La reine à leur tête résiste beaucoup, ainsi qu'elles, à faire cette épreuve. Elles avaient raison. Les dames de la cour

(i) Il est clair que TArioste a emprunté de ce passage de Dotre roman son épisode de la Coupe enchantée. Il en a pris bien d'autres traits ainsi que Bocace. Ces auteurs n'écrivaient que près de 400 ans après celui-ci.

6o TRISTAN

de Cornoûailles étaient toutes mal-adroites ; et il n'y en eut aucune dans les mains de laquelle le maudit cor ne fût indiscret.

O bonté â?m>ie , dit l'auteur , qui pardones les griefs Jixicts , pour doner tems aux pescheurs de resfertir {}) à pénitence /.

Dans ce moment, tous les courtisans, par faiblesse ou par vanité, feignant de ne pas croire leurs femmes coupables, se lèvent bravement contre le roy Marc. Sire y dirent -ils, détruisez votre femme si voulez j ou pouvez; mais les nostrès ne détruirons pas pour si petite achoison (2). Bon , dit le roi , ne voyez vous pas tout apertement qu elles vous ont honnis?,,. Ce ne savons nous pas y continuèrent -ils; le cor est sans doute forgé par mal engin et noire negromancie , et si voulez faire mal à vostrefemme, point ne voulons faire autant aux nostres. Le roi Marc , qui avait toujours un certain faible pour Yseult, tant elle était jolie , se prend aussi tost à leur dire : Haa , beaux seigneurs de Cornoûailles y puisque vous quittez (3) vos femmes , ie quitte la mienne' aussy y et tiens ie l'épreuve du cor à mensonge.

Tristan, averti par ses amis que l'orage est calmé , revient à la cour ; mais le scélérat d' Andret, qui se doute bien qu'il ne pourra s'empê-

(i) Retourner.

(2) Raison.

(3) Excusez.

DE LÉONAIS. 6l

cher de chercher à causer en secret avec la t*eine , dresse un piège à Tristan, et croit ne pouvoir mieux placer Aesfers defaulx dont ce piège est composé, qu'aux pieds du lit de la reine. Le beau Tristan arrive , et sa jambe est viveme^nt écorchée. Mais comme on peut confondre un petit mal dans un grand bien , à peine sent41 sa blessure dans , la chaleur de son entretien. Cependant bientôt la reine et lui s'aperçoivent qu'il est blessé. Yseult, qui se doute de quelque trahison, panse la plaie, et un baiser de sa bouche charmante en est le premier appareil. Elle le renvoie chez lui, se lève doucement pour lui ouvrir la porte , et les maudites faux maltraitent des jambes d'albâtre qui portaient le plus beau corps du monde. Brangien vient au secours ; elle arrête le sang de la reine , et la remet dans son lit. Aucun des deux amants n'ose se plaindre de sa blessure ; mais le méchant Andret s'aperçoit aisément qu'ils ont été pris au même piège. Il en avertit le roi ^ dont la mauvaise humeur augmente visiblement. >

Ces maudits chevaliers de Cornouailles ^ déshonorés dans l'Angleterre comme dans la Gaule, joignaient tous la méchanceté la plus noire, à la plus grande lâcheté. Un cousin d' Andret , nommé Basyle, découvre une nouvelle conversation d'Yseult, et en avertit le roi. On entoure nos amants: on les saisit ; la reine est conduite dans une tour, et Tristan est jeté dans une prison obscure.

Le roi fait faire le procès à Tristan; et les barons

cornouaillais , aussi sots juges que lâches combattants , s'accordent à le condamner à la mort. Le jour est fixé, et. l'exécution doit se £aire sur un tertre , à un quart de lieue de la ville. Gouvernail et ses ^ amis s'arment, et se préparent à le secourir; mais le brave Tristan n'a besoin que de luimême. A peipe est-il hors de la prison , qu'il brise ses liens, assomme deux de ses gardes, s'empare d'une de leurs épées , et se sauve dans une église. Le lâche Andret, qui commandait l'escorte , le poursuit et l'attaque :, Tristan perce et pourfend les plus téméraires ; mais son épée se brise , le grand nombre est prêt à l'accabler. Il se sauve au haut d'une tour qui donnait sur une mer profonde J il prend son parti , et se recommandant à Vamye Yseult et à son doulx Rédempteur^ il se précipite dans la mer. Bientôt il revient audessus des vagues; il nage avec force , et se sauve sur une roche.

La malheureuse Yseult n'était pas dans une situation moins affreuse. Déjà livrée aux barbares qui devaient lui faire souffrir toutes sortes d'ignominies , terminées par une mort cruelle , une de ses filles s'échappe en jetant les hauts cris, et court vers un petit bois où les amis de Tristan s'étaient embusqués. Elle les instruit du danger pressant où se trouve la reine. Ils volent à son secours, massacrent les bourreaux, et la délivrent.

Yseult, qui croit Tristan perdu sans ressource,

refuse toute consolation , et ne demande que la mort. Gouvernail la conduit à l'église dans laquelle était entré Tristan, et à la tour d'où il s'est précipité. Us cherchent en vain à le découvrir sur les flots. Mais que les yejax d'une amante sont perçants! Yseult le découvre sur la roche où il s'était sauvé. Une partie des amis de Tristan reste à la garde d'Yseult ; l'autre vole au secours de cet illustre infortuné, lui conduit une barque, et le ramène.

Quelle est la joie des deux amants, en se jurant tout ce qu'ils sentent dans un moment aussi doux ! Dame^ dit Tristan, oujr la Dieu mercy(i) , quant ie vous veois saine et haittee (2), désormais rien ne me pourroit grever; et puisque Dieu nous assemble^ iamais ne nous départirons (3). Certes^ dit Yseult , ce meplaist môult ; car i'aymé mieula: estre pauvre avec vous^ que estre bien riche sans vous.

Ce couple heureux et charmant connaissait trop le péril certain de retourner à la cour , pour, ne pas chercher un asyle. Ils en trouvent un au fond de la forêt du Morois. Ils y vivent tranquillement pendant quelques mois ; mais le roi Marc met leur tête à prix , et promet de si grandes récompenses à ceux qui les découvriront, que,

(i) Grâce à Dieu.

(a) Contente.

(3) Séparerons.

64 TKISTAN

quoiqu'ils fussent généralement aimés , quelques misérables mercenaires, séduits par l'or, cherchèrent tant, qu'ils les trouvèrent. Le roi fut averti un jour que Tristan était à la chasse avec Gouvernail. La belle Yseult trouvée sans défense est enlevée ; on la renferme dans la même tour. Apparemment que les moments qu'elle passait avec Tristan lui donnaient de nouveaux charmes. Le roi, tout furieux qu'il était, la trouve cent fois plus belle, s'enflamme d'un amour nouveau , et l'accable de caresses importunes.

Le malheureux Tristan, après s'être lassé à la poursuite d'un chevreuil , s'était endormi sur le bord d'une fontaine. Le fils d'un de ceux qu'il avait tués, le jour qu'il s'était délivré de l'escorte qui le conduisait à la mort, épiait depuis ce temps l'occasion de venger celle de son père. Il trouve Tristan sans défense dans les bras du sommeil , et le fauls trahir e lui iette une sagette (i) envenimée ^ dont illefiertau bras senestre (2). Tris- .tan se réveille , court à lui , le saisit , lui brise la tête contre.un arbre , retire la flèche, et s'aperçoit qu'elle est empoisonnée. L'habileté d'Yseult le rassure. Vaine espérance, hélas! Il vole auprès d'elle ; une fille en pleurs lui apprend son infortune. Que devient-il en l'écoutant!

Dans son désespoir il veut se tuer. L'amour

(i) Lui tire une flèche.

(2) Blesse au bras gauche.

DE LEONAIS. 65

arrête son bras. Mais bientôt accablé delà douleur que lui cause sa blessure, il. sent que sa mort n'est pas éloignée. Le fidèle Gouvernail , trouve le moyen de lui faire parler à Brangien. Celle-ci s'attendrit en voyant sa blessure, et beaucoup plus en songeant à l'impossibilité de recourir aux remèdes d'Yseult. Elle lui conseille de partir sans délai pour la Petite-Bretagne , où il trouvera la fille -du rôi Houêl, qui se nomme Yseult-auxblanches-mains, et qui ne cède en habileté qu'à l'Yseult-la-Blonde qu'il adore*

Tristan suit son conseil,. et arrive à. la cour du roi Houël, sous le nom du chevalier inconnu. Le roi , frappé de sa beauté et de la noblesse de ses traits, le recommande à sa fille; ramojLir plus prompt le lui recommande encore mieux.

Les belles mains , cause du surnom de la nouvelle Yseult , s'occupaient doucement et toujours avec lenteur à panser le bras de Tristan. Le moment ou il recevait leur secours avait aussi de la douceur pour. lui. Lorsqu'elle le touchait, un trouble agréable , une douce chaleur qui dissipait le froid mortel du poison , lui faisaient croire qu'Yseult lui rendrait la santé. Yseult lui montrait tout le plaisir qu'elle avait à la voir renaître. Que la reconnaissance a de pouvoir sur une belle ame ! I^a guérison arriva enfin. A peine commençait-il à en jouir, qu'un comte très puissant, voisin du roi Houël, avec qui il était en- guerre, entra dans ses états, battit son armée, et vint

Tristan de Léonais , etc. 3

enfin l'assiéger dans sa. capitale. Houël cherchait vainement du secours dans les chevaliers de sa cour. Gouvernail , sans toutefois prononcer le nom ' de Tristan , lui dit qu'il av^it auprès de lui le plus illustre et le plus brave de tous les chevaliers. Houël appelle Tristan , très occupé pour lors à témoigner sa reconnaissance à Yseult , et il lui demande du secours. On imagine sans peine à quel point ce mot rappela Tristan à l'amour de la gloire. 11 s'arme , fait une sortie, met l'armée en déroute , tue le comte , et rentre triomphant dans la ville qu'il vient de sauver.

Le roi, pénétré des sentiments les plus vifs, et instruit de la naissance de Tristan par Phérédin son fils , à qui ce chevalier l'avait confiée , lui offre sur-le-champ sa fille en mariage.

Comment pouvoir rapporter tous le^ combats dont l'ame de Trist^m est agitée ? Il adorait toujours la première Yseult ; mais les belles et blanches mains de la seconde lui avaient sauv^ la vie. Il se rappelait son ancien bonheur, tous les sacrifices de la première Yseult , les plaisirs qu'il avait goûtés auprès d'elle ; mais au même instant le remords de ces mêmes plaisirs portait le trouble en son ame; il ne les envisageait plus que comme des crimes; il se reprochait tout ce qu'il avait fait contre son oncle. Un fonds de probité, qu'on a toujours reconnu en lui , lui faisait désirer de pouvoir renoncer à l'amour illicite; il pensait même qu'un amour avoué par le ciel

pourrait renchaîner à jamais , et lui faire trouver enfin ce bonheur dont tpute ame honnête est plus susceptible qu'une autre , parcequ'elle sent mieux le devoir d'être juste, et le plaisir d'être innocent.' Cette dernière réflexion, et les belles mains d'Yseult le déterminèrent. Il lui donna la sienne. Mais l'amour punit toujours une infidélité. Tristan se couche avecques Yseult sa femme. Le luminaire ardoit (1) si cler, que Tristan poui^oit bien veoir la beauté de Yseult; ellea^^oit la bouche vermeille et tendre ^yeulx pers rians, les sourcils bruns et bien assis, la face clere et vermeille comme une rose à Vaube du iour, Sy Tristan la baise, et Vacolle : mais quant il lui soutient de Yseult de Cornouaillés , sy a toute pendue la vouloi\té du surplus. Cette Yseult est devant lui^ et Vaultre est en Comouaiiles qui lui deffent que à Vaultre Yseult ne fasse nul riens que à villeinie lui tourne. Aihsy demeure Tristan avec sa femme; et elle qui d'acoller et de baiser ne savait riens , se endort entre les bras de Tristan; et Tristan aussy d' aultre part se endort entre les bras de Yseult jusques au lendemain,, que les dûmes et damoiselles vinrent veoir Yseult et Tristan. Tristan se /eCe, puis vient au palais.

Tristan modeste et prudent n'informe personne de ces détails. Yseult plus innocente ne se plaint point d'un outrage qu'elle ignore. Gouvér-

(i) Brûlait.

nail, qui. u'est informé de rien , croit avec plaisir qu'une belle femme fera oublier une maîtresse encore plus belle. Tristan resta un an à la cour du roi son beau-père. L'ignorance d'Yseult ne fut pas plus éclairée , et toutes les nuits que son mari passa près d'elle ressemblèrent à la première.

Les nouvelles du mariage de Tristan arrivent enfin à Cornouailles. Le ^*oi Marc, enchanté de l'apprendre , court avec une maligne joie l'annoncer à sa femme. La malheureuse Yseult ne peut cacher sa douleur. Elle s'enferme avec Brangien , et s'écrie en versant des larmes : Haa ! Tristan , ai^ez vous prins le cueur de trahir celle qui plus vou^ aymoit que soy mesme? Piiisquil est ainsy^ que ie veois que tous ont ioye de leurs amours , et moy en suis du tout chetis^ et en douleur^ ie prie à Dieu quil.me envoyé bienjtost la mort. ,

Yseult, dans son désespoir, se souvient de l'amitié qtii l'unit à la reine Genièvre. Cette reine aimait Lancelpt du Lac aussi tendrepientqu'Yseult aimait Tristan; et le grand roi Artus, ce souverain de tant de. royaumes, ce preux chevalier, digne chef de ceux de la Table ronde , ce grand Artus, il faut l'avouer, partageait le sort du petit roi de Cornouailles. Yseult le savait bien ; et l'on .sait aussi que rien n'est plus consolant et plus commun que le^ confidences que de jolies femmes aiment à se faire entre elles, dans la situation où elles se trouvaient l'une et l'autre.

DE LEONAIS. 69

Yseult écrit à Genièvre une longue lettre tracée d'upe main tremblante, et presque efïacëe par ses larmes. Elle lui parle de l'excès de son amour poui' Tristan, de ce qu'elle a souffert pour lui, de sa cruelle infidélité , du désespoir où elle est : elle finit par lui demander conseil.

On croira sans peine que la reine Genièvre ne perd pas un moment pour faire confidence à Lancelot des plaintes dTseult , de l'infidélité de Tristan , dont elle lui peint tpute Fhorreur avec là force qu'une amante doit porter dans un pareil récit. Lancelot n'a garde de ne pas l'assurer de l'indignation qu'il a contre Tristan , du projet qu'il fait et du désir qu'il a de punir une pareille félonie. Son courroux s'apaise cependant un peu, en apprenant, par un chevalier de la Petite-Bretagne , qiie Tristan , mélancolique , rêveur , et presque malade , est parti de la cour du roi Houêl , et s'est séparé d'Yseult- aux -blanchesmains, pour retourner à la quête dçs aventures. Lancelot s'imagine saris peine qu'il se repent de son infidélité.

En effet, Tristan, plus rempli que jamais de son amour pour Yseult -la -Blonde ( c'est ainsi que nos romanciers distinguent la première de la seconde), avait fait faire un esquif, sous prétexte de s'amuser à pêcher , mais bien pour s'en servir à passer dans le royaume de Cornouailles.

Un jour qu'il était entré dans cet esquif avec

sa femme et Phérédin son beau-frère, ils s'amusaient à pêcher, à peu de distance du. bord; un vent furieux les éloigne subitement de la côte , les porte ep pljsine mer, les rend le jouet des flots pendant trois jours, et finit par porter et briser l'esquif contre des rochers qui bordaient une contrée qui leur était inconnue. Ils se sauvent ; ils pénètrent dans le pays ; ils rencontrent un chevalier à pied et désarmé , qui les exhorte à ne pas aller plus loin. Il leur apprend qu'ils sont sur les terres ^e Nabon-le-Noir, le plus redoutable et le plus méchant de tous lés hommes. II. ajoute que , s'étant exposé témérairement à le combattre , il est devenu son esclave, et n'a plus d'espérance de sortir de ses fers.

Tristan lui jure qu'il le délivrera, l'envisage, croit le reconnaître, le reconnaît en effet, et se met à sourire. C'était SégUrades, chevalier de Cornouailles , dont la femme avait autrefois partagé ses. faveurs , entre le roi Marc. et Tristan (i). Ségurades l'envisage à son tour , le reconnaît et lui dit : Tristan y vous estes V homme à qui ie veuil plus de mal ^ et suivez bien la raison pour quoy; mais ie vous pardone, car à la maie (li^enture estes vous icyvenu ; et ie ne cherche d'aultre vengement. Vous avez raison, répondit Tristan .-cette sorte de vengeance est digne d'un Cornouaillais;

(i) Cette histoire est racontée tout au long daûs les premières pages du roman , mais nous avons cm devoir la supprimer.

cependant j'ose espérer que celui qui délivra votre royaume du tribut de l'Irtande pourra réussir à vous rendra la liberté.

Ségurades ayait un bon cœur; et, consolé des légers malheurs si communs à ses compatriotes,^ il ne voit plus que la générosité de Tristan, lui demande pardon, s'offre à lui servir de guide, et le mène, lui et sa compagnie, passer la nuit chez la veuve d'un chevalier.

Cette dai^e les reçut avec grand plaisir, leur rendit beaucoup - d'honneurs , les conduisit à sa chapelle, où un tombeau les surprit par sa richesse et sa beauté. Hélas! dit-elle, c'est le tombeau d'un de me§ parents, nouveau chevalier de la Table ronde-, nommé Menion-le-Petit , que le méchant et cruçl Nabon tua en trahison. Nous Favons enterré, armé de pied en cap, k la manière des chevaUers du royaume de Logres, avec un chapelet de perles sur la tête, comme étant jeune dievalier.

Yseult et Tristan passèrent le reste du jour chez la dame, et furent réveillés le lendemain par le son d'un cor : on publiait une fête que le géant allait donner; et, pour la rendre plus' brillante, on enjoignait à tous les vassaux de js'y trouver; sou§ peine de mort. Tristan n'avait ni cheval, ni armes: Il part à pied avec Yseult, Ségurades, Phéréd^n et la dame. Ils arrivent dans une plaine, sous le château de Nabon, et voient que le géant, qui se croyait l'homme le plus redou-

Googk

^2 TRifcTABr

table à l'escrime, a partagé les chevaliers qu'il tient prisonniers en deux troupes. L'une était composée des chevaliers de Norga,les, l'autre l'était de ceux du royaume de Logres. Un jeune prince de ce royaume , nommé l'Amoral de Gales, et compagnon de la Table ronde , se présente en ce momept, et se joint à la troupe des chevaliers de Logres : Bonljàict Nabon^le^Noity vecy un serf de plus. L'Amoral armé d'un écu et'd*un bâton propre à l'escrime , ainsi que tous les autres combattailts l'étaient, se présente, et nul chevalier de Norgâles ne peut tenir contre son adresse. Nabon le trouve digne d'éprouver la sienne; il descend, s'arme d'un écu et d'un bâton d'escrime^ attaque l'Amoral de Gales, le met bientôt hors d'état de sie défendre , et se plaint tout haut de ne pouvoir trouver personne en état de le combattre. Tristan, qui s'était tenu tranquille jusqu'alors, dit à Ségurades :I1 est temps que je me présente; j'espère, dans le combat, me conduire de façon à pouvoir tuer Nabon ; et dès que vous le- verrez tomber, criez aux deux partis à la rescoasse (i)\

Tristan se présente aussitôt, et se saisit du bâton d'escrime du malheureux l'Amoral. Les deux partis admirent sa riche taille et s/a beauté. Nabon

(i) Liberté. Rescousse y mot gaulois très énergique qui n*a point été remplacé, pour dire,- exi un seul mot, reprendre celui qui a été pris ; il s'est <îonservé parmi les marins.

DE LEONAIS. ' 73

le juge un adversaire digne de lui ; il l'attaque à coups précipités. Tristan les pare tous avec adresse, feint de les éviter, et n'en porte que de mal assurés. Nabon combat pendant une heure; et, surpris de l'adresse de son adversaire, il s'arrête et s'écrie : Qui es-tu donc toi qui montres tant d'adresse à parer mes coups , et si peu de courage pour m'en porter? Je suis Tristan de Léonais, lui dit-il , fils de Méliadus , et neveu du roi Marc. Haal tant mieulxj dit Nabon , car toiUours portajr hajrnéà ta mesgnie (i), « /<2 mort ores es tu venu : Tristan ^ je te deffie. C'est ce que Tristan desirait; il accepte le défi, pare encore quelques coups: mais bientôt le combat change; il en porte à son tour, étonne' Nabon, le serre de près , prend son temps, et d'un coup portant à plein sur la tête, il le renverse mort. Sur-le-champ il saisit un des gardes de Nabon, s'empare dé son.épée, et Ségurades et lui crient : A la rescousse!

Tous les chevaliers prisonniers qui composaient les (Jeux partis viennent baiser les mains du héros qui les délivre; les Vassaux malheureux de Nabon voient qu'ils cessent de l'être , et offrent tous de lui rendre foi et hommage ; Tristan les refuse; et^ plein d'admiration pour la valeur de l'Amoral de Gales , à qui là force seule avait manqué , il le propose aux sujets dé Nabon qui V es lisent à seigneur tout d'une voix. Mais l'Amoi^al les refuse

(i) Famille.

74 TRiSTAN

aussi. Tristan crut alors trouver une bonne occasion de réparer ses ^inciens torts envers le pauvre Ségurades: il voit la couronne de comte que portait Nabon , sur un tabouret de velours , il se la fait apporter; il appelle Ségurades, et la lui met sur la tête. Ségurades s'agenouille, met ses mains dans les siennes , luj preste hommage lige^ se déclare homme à Tristan,

Nous avons cru de voir, rapporter tout cet événement, parcequll peint l'ancienne tyrannie de quelques grands vassaux, et les coutumes injustes qu'ils, établissaient par la force. Il instruit aussi du caractère des fêtes militaires, et des moeurs de ce temps.

L'auteur raconte ensuite , fort au long , les^ aventures qui arrivent à l'Amoral de Gales; mais nous ne pouvons perdre de vue Fairaabfe et brave Tristan; et nous croyons devoir en venir aux. événements qui l'intéressent. Nous avouons cependant au lecteur que c'est avec bien du regret que nous passons sous silence les aventures d'un- certain varlet à la cotte jnal taillée^ et celle d'une demoiselle assez .mauvaise plaisante, dont lesg^aberies sont souvent très fines et d'un trè« bon ton. Ce varlet à la cotte mal taillée est fils de roi , frère de Dinâdam , dont nous parlerons dans la suite ; son surnom lui vient de ce qu'il porte constamment les vêtements percés et délabrés , dans lesquels son père a été assassiné , jusqu'à ce qu'il trouve l'occasion de venger sa mort.

Tristan et la belle Yseult-aux-raains-blanches repassent la mer, et retournent dans la Petite- Bretagne; ils restent encore quelque temps à la cour du roi Houël, Plein de son amour, et ne pouvant résister plus long-temps au plaisir de parler de ce qu'il aime, il ouvre son cœur à son beau-frère Phérédin; il avoue que, maîtrisé par la plus vive des passions, et par le boire amoureux^ il n'a pu surmonter l'attrait enchanteur qui l'attache à Yseult-la-Blonde , dont il lui fait un portrait si charmant, si séducteur, quç de ce moment Phérédin désire de trouver l'occasion de la voir.

Quelque temps après, une femme enveloppée d'un voile vient à la cour d'Houël, épie le moment de trouver Tristan seul , l'aborde sans se découvrir, et ne li^i dit que ces mots: Haa^ Trisd^f Dieu vous garde. Tristan reconnaît cette voix: c'était celle de la fidèle Brangieh; il lève son voile, l'embrasse, fond en larmes, et lui demande comment sa dame sefaicU Maiihaisementy dit-elle^ elle ri a ne bien ne ioye depuis qu'elle sçait que vous a^^ez femme espousee, ne aura iamais tant ^qu* elle vous voje; et vecj une lettre qu'elle vous envoyé., Tristan print .la lettre y et quand il veit le scel, si le commence à baiset tout en pleurant j puis V ouvre.

«Amy doulx et.chier amy, O!.... tost venez, «venez sans demeure; acourez, amy, ou soyez « seur que raaîe vie et mort désire la royne Yseult , « l'amour de Tristan. »

76 THISTAN

Quelle est l'ame sensible qui ne reconnaîtra pas le cri du cœur dans cette lettre? O vous (Jui méritâtes d'en recevoir d'aussi pleines de tendresse et de qandeur,* soyez aussi touchés des peines de la belle Yseiilt, que le brave et fidèle Tristan le fut en la lisant!

Il feint, près du roi Houèl, que Brangien lui a apporté des nouvelles du Léonais, où sa présence est nécessaire. Brangien est reçue dans le palais avec honneur : Yseult-aux-blanches-mains la caresse; Brangien gagne sa confi^ance, la questionne, et juge, par ses réponses pleines d'innocence et de simplicité, que Tristan ne fut qu'à moitié coupable. Tristan propose au roi Houël d'emmener Phérédin en Léonais; tous deux pressent leur départ. Us s'embarquent avec Brangien ; le vent leur est favorable, mais il change bientoÉl Une tempête s'ëlève,.et jette le vaisseau sur^s côtes de la Grçinde-Bretagne.

Ils débarquent, ils entrent dans une grande foret. Le son d'une petite cloche les avertit qu'ils pourront y trouver quelques habitants; ils y volent, et trouvent un hcrmite qui leur apprend qu'ils sont dans le royaume de Logres, et dans la forêt d'Arnantes, où la demoiselle du Lac, ingrate envers Merlin qui l'adorait, et qui l'avait rendue aussi savante que lui-même dans son art, l'avait surpris, endormi , l'avait enchanté , et ne lui avait laissé que la voix sous une tombe inaccessible a iceux qui l'auraient pu secourir. Cette

DE LEONAIS. 77

demoiselle du Lac, éprise ensuite d'amour pour le granjd roi Artus, avait trouvé le moyen de l'attirer dans cette forêt, où^ par ses enchantements, elle le retenait et lui avait ôté la mémoire. L'herraite leur apprit encore que tous les chevaliers de la Table ronde étaient ■ partis <^e Gramalot pour aller à la quête d'Artus, et que nul pays de la terre n'était aussi fécond en grandes et surprenantes aventures que la forêt d'Amantes.

C'eh fut assez pour animer Tristan à les chercher. La première rencontre qu'il fit fut celle de l'Amoral de Gales , avec lequel il combattit , sans qu'ils se reconnussent. Mais le combat furieux qu'ils eurent ensemble se termina par leur inspirer une estime' réciproque pour leur haiite valeur. Ils s'arrêtèrent et se reconnurent: ils marchent ensemble, ils arrivent sur le -bord d'une fontaine qu'ombrageait un grand sycomore ; ils y voient bientôt arriver/ 2^e beste^ la plus mérveil-' leuse quils vdssent oncques.: elle avoit pieds et cuisses de cerf y queue de lyon , corps de léopard et teste de serpent; issoit de cejite teste un glatissèment {i) si grarit^ comme si vingt braques y glaassoient.

Le célèbre chevalier sarrasin, Palamède, semblait être attaché par un enchantement à. poursuivre sans cesse cette bête; il était même connu sous le nom du chevalier à la bête glatissante.

(i) Aboiement.

L'Amoral et Tristan ne tardent pas à le voir arriver ; ils l'arrêtent , joutent avec lui : Palamède les renverse tous les deux, et se remet à la poursuite de sa bête.

Tristan se sépare quelque temps de l'Amoral de Gales, qui rencontre Méléagant, brave chevalier. L'Amoral , amoureux de la reine d'Orcanie ,* loue sa beauté comme la première de l'univers. Méléagant, amant malheureux de la reine Genièvre , n'en était pas moins jaloux de Ja gloire de cette reine : il se bat; et sur ces entrefaites arrive le redoutable Lancelot du Lac, amant aussi fortuné de la belle Genièvre, que Méléagant en était maltraité; il force ce dernier à lui céder un combat intéressant pour la gloire de celle qu'il aime : il attaque l'Amoral qui se bat en retraite , et ne fait que parer les coups. Lancelot presse l'Amoral avec tant de furie, que ce dernier est forcé de se faire reconnaître comme un des compagnons de la Table ronde , et de se nommer. Lancelot,* aussi courtois que brave, embrasse l'Amoral : et nous regrettons dé ne pouvoir rapporter leurs expressions; on y verrait avec quelle noblesse et quelle galanterie même ces chevaliers se traitaient entre eux. Il est aisé de croire que Luces du Gua^ homme de qualité et brave chevalier, fait parler les héros de ce roman comme il eût parlé lui-même; nous devons bien cette louange au plaisir que nous recevons de sa narration et de son style , bien noble et bien énergique pour le temps où il écrivait.

L'Amoral apprend à Lancelot qu'il est dans la compagnie de Tristan ; et Lancelot désire vivement de voir un chevalier qu'il connaît déjà par ses hauts faits et son ^mour pour la belle Yseult ; il s'occupe de le trouver comme de la quête du roi AFtus. Tristan s'était enfoncé dans la forêt , et partageait avec les chevaliers de la Table ronde la quête de ce roi. Il rencontre dans la forêt Treu , son sénéchal, qui lui demande quel est son pays. Tristan se donne pour être de Cornouailles ; et Treu ne perd pas cette occasion de gaber^ et de se moquer de Tristan , les chevaliers de Cornouailles étant généralement très peu considérés.

Tristan se plaît à laisser quelque temps Treu dans son erreur; il la confirme même par ses propos : il se trouve quelques autres chevaliers , avec lesquels Tristan refuse de jouter. Ils vont tous ensemble coucher dans une abbaye, où le bon Tristan se laisse gaber plus que jamais. Le lendemain le sénéchal donne le mot à ses compagnons , pour aller attendre le chevalier de Cornouailles dans une route au sortir de l'abbaye, et se donner l'amusement de la frayeur qu'ils lui causeront quand ils lui proposeront de jouter. Tristan se trouve seul le matin ; il s'arme , il part pour continuer sa quête; il rencontre, bientôt l'avantageux sénéchal, et trois autres chevaliers de la maison du roi Artus; ils lui proposent de jouter: il s'en défend long-temps par des propos timides; il feint enfin de prehdre son parti. Il

8o TRISTAN

joute, et, sans rompre sa lance, il les renv^se tous les quatre, homme et cheval,, et les quitte, en leur criant de se souvenir du pauvre couard^ chevalier de Cornouailles\ .

Tristan , peu de moments après, rencontre xine demoiselle qui s'écrie: Ah! sire, accourez pour vous opposer à la plus cruelle trahison. Tristan vole à son secours ; mais la deipoiselle connaissant, à la forme de ses armes , qu'il est du royaume de Cornouailles, lui tient quelques propos, insultants sur le peu de confiance qu'elle a (Jans son secours- Cependant ils arrivent ensemble près d'une tour et d'un grand pin ; ils voient un puissant chevalier que trois autres ont jporté à terre , et dont ils veulent arracher le heaume (i) pour lui couper la tête : ils voient aussi trois autres chevaliers sur la poussière. Tristan vole ^u secours de l'oppressé, et tue du premier coup l'un des trois, qui voulaient le faire périr. Le chevalier se relève , et sacrifie à sa vengeance l'un de ceux qui restent, pendant que Tristan fait voler la tête au troisième. Le cheyalier vengé lève alors la visière de son casque; une longue barbe blanche tombe sur sa poitrine, La majesté et l'air respectable de ce chevalier fait' soupçonner à Tristan que c'est, le roi Artus; ce prince le lui confirme. Tristan veut se jeter à ses genoux;. mais Artus le reçoit dans ses bras: et demande en vain à Tristan son

(i) Le casque.

DE LÉONAIS. 8l

nom et son pays. Dans ce moment, la demoiselle qui avait amené Tristan s'élance sur Artus , et lui arrache son anneau. Elle -se Saisit d'une épée qu'elle ramasse; elle court après une autre demoiselle qui fuyait ayant vu les chevaliers morts, et elle lui coupe la tête; c'était la fin de l'enchantement d'Artus. La demoiselle mise à mort appartenait à la demoiselle du Lac. Artus, ayant recouvré la raison et la mémoire, offre à Tristan de l'emmener à sa cour, et de l'élever aux phis grandes dignités ; mais Tristan persiste à le refuser, et à ne se point faire connaître. Il lui promet seulement de l'accompagner, jusqu'à ce qu'il l'ait remis eiitre les mains de quelque chevalier.

Peu de temps après , Artus voit arriver Hector Desmares, frère de Lancelot. Artus dit à Tristan qu'Hector est le plus fort et le plus adroit de toute sa maison à la joute. Tristan aussitôt court contre lui, lui fait vider les arçons; et pendant qu'Hector se relève: Sire, dit Tristan, je vous laisse avec un bon et brave chevalier, et je pars. Artus et Hector Desmares admirent sa force et sa valeur, et en font l'éloge devant toute la cour, à Cramalot, où ce prince arrive le même jour.

Tristan, après avoir quitté le roi Artus, retrouve l'Amoral de Gales ; il le prie de ne le faire connaître à la cour du roi Artus que du seul Lancelot du Lac, dont il désire vivement l'estime et l'amitié.

Notre héros se rembarque avec Phérédin. Ils

Tristan de Léonais , etc. D

8î TRISTAN

arrivent dans le royaume de Cornouâilles. Brangien le conduit dans im château fort, appartenant à Dinas, sénéchal de Cornouâilles , qui reçoit Tristan avec la joie, la plus vive , et qui lui promet, non-seulement de le tenir caché, mais de lui prêter son secours, en cas de violence. L'auteur dit même qu'il lui fit, tout bas, une promesse encore plus touchante, celle de lui procurer un rendez*vous secret avec la reine Yseult.

Phérédiû, qui n'était point connu, va librement à la cour du roi ; il voit la belle Yseult. Nul cœur ne pouvait résister à ses charmes. Celui de Phérédin est frappé d'un trait qu'il ne peut arracher, et qui doit lui coûter la vie. Il revient près de Tristan, lui cache son amour; mais, trop sûr que son ami est aimé, son cœur se serre; il tombe malade, et bientôt, se croyant près de sa fin, il ne peut s'empêcher d'écrire à la belle Yseult, et de lui apprendre qu'il meurt d'amour pour elle.

La bonne Yseult , dans un moment de pitié pour l'ami de Tristan, lui fait une réponse douce et honnête qui lui rend la vie. Peu de jours après, Tristan trouve cette lettre. La jalousie la plus terrible s'empare de son ame ; il veut tuer Phérédin qui s'échappe; il monte à cheval, court la forêt pendant deux jours sans s'arrêter. Il arrive au bord d'une fontaine; il descend, se livre à son désespoir, et s'abjrsme en un penser si profondy que ores riens Ven détourner ne peut.

11 reste, pendant plttsi^urs jours , dans cet état.

sans prendre aucune nourriture, défiguré et noirci par le soleil. Il touchait presque à son dernier moment, lorsqu'une demoiselle le trouve dans cette situation, le reconnaît, et s'attendrit sur son sort. Elle le tire doucement par le bras, à plusieurs reprises. Tristan revient un moment à lui: Hda^ damoisellcy dit-il, m* estes bien dure^ et villeinie mefaicteSy en me tirant de mon penser. Il y retombe aussitôt, et de nouveaux efforts pour le fairerevenir à lui sont absolument inutiles.

La demoiselle plus attendrie encore imagine que Tristan, qu'elle connaît pour aimer la musique , et jouer supérieurement de la harpe, pourra revenir de cet état, en entendant le son de la sienne. Elle court la chercher. Tristan sort de sa profonde rêverie ; ses larmes commencent à couler, sa respiration devient plus libre; il tend une main languissante : u4hy damoùelie, gui i>enez pour me reconforter y n'ouistes vous iamais le lajr{i) de mort?,.. Non y sire^faict elle... O ie le cuyde voirement (2). Mais ores le allez oujrr, se me baillez votre herpe.

La demoiselle la lui présente. Il la prend , l'accorde , et commence ainsi son lay , qu'à tous moments ses sanglots interrompent (3).

(i) Chanson.

(a) Je le crois bien.

(3) En donnant oette chanson touchante , écrite dans le roman, nous ne changeons (]ue peu de mots pour la rendre ()ius

Je fis jadis chansoDS et lays , Amour rendait mes chants parfaits ; Mais à présent mon art ne mets Qu'à faire ouïr tous mes regrets.

Amour y charmante fantaisie.

Toi que j'ai constamment suivie , Toi qui donnes à tous la vie, Ah! c'est toi qui me Tas ravie!

D'amour ainsi m'est advenu , Comme à celui qui a tenu En son sein le serpent tout nu , > Et puis en est à mort venu.

En ma dernière heure te prie , \^ Yseult , 6 ma douce ennemie , Toi qui jadis me fus amie, Après ma mort, las ! ne m'oublie.

Lorsqu'en terre serai gisant,

Sur ma tombe on ira lisant :

« Oncques personne n'aima tant

« Comme Tristan ; si meurt, pourtant. »

Fleur de noble chevalerie, Lancelot, dont la courtoisie A tant de valeur est unie , Satisfais ma dernière envie.

Je te lègue lance et hamois ;

Mais' en combats comme en tournois,

intelligible, et nous avons cru devoir saisir ce moment pour donner une idée de la poésie ancienne.

N<^le ami , dans tous tes exploits, DTseult fais respecter les lois.

Toi , Dieu puissant que je réclame , Sauve -moi de toute autre flamme Que celle dont j'ards (i) pour ma dame; Donne sauvement à mon ame.

Tristan finit ainsi son lay de mort. Il l'écrivit en le baignant de ses larmes ; il le remit à la demoiselle, en la conjurant de le présenter à Yseult, et de ne le laisser connaître qu'à Lancelot du Lac.

Pendant ce temps, la reine Yseult se désespérait du départ de Tristan. Elle apprend que c'est la fatale lettre qu'elle écrivit à Phérédin, qui cause son état afîfreux. Innocente, mais désespérée du cruel effet de cette lettre, elle en écrit une seconde à Phérédin , par laquelle elle lui défend de paraître jamais à ses yeux. Le malheureux obéit à cet arrêt. Il s'enfonce dans la forêt, et meurt de douleur et d'amour dans un hermitage

Yseult envoie sa fidèle Brangien pour chercher Tristan, le détromper, et le lui ramener. Celle-ci le cherche vainement ; il s'était enfoncé dans le plus épais du bois. Maigre et défiguré, sa raison ne revenait que pendant quelques instants, et lorsque la demoiselle qui avait juré de ne le point quitter lui jouait quelques airs de harpe, et le forçait à prendre quelque nourriture. Lui-même

(i) Jebrnle.

86 TRISTAU

alors prenait qudtquefois cet instrument consolateur. Ses chants étaient alternatifs. Dans son dépit, il maudissait l'amour comme Fauteur de tous ses maux; mai^ bientôt, se souvenant des moments heureux passés près d'Yseult, il se repentait d'avoir blasphémé le dieu qui l'avait comblé de faveurs. Il le comparait à la rose , dont les épines n'empécheilt pas qu'on ne désire et qu'on ne cherche sa vue et son doux parfum. Il le comparait encore au beau matin qui fait épanouir les fleurs, et dont la douce et vive lumière excite les oiseaux à chanter leurs amoiu^s, mais qui souvent est suivi d'un orage. Ce changement, hélàs! le faisait aussitôt souvenir de celui d'Yseult; il retoml)ait alors dans sa noire mélancolie.

Pendant la quête que Brangien faisait de Tristan, la reine Yseult, de son côté, formait aussi les plus tendres plaintes. Aussi hs^bile que Tristan dans l'art de faire parler une harpe , aussi pleine de son amour, souvent elle unissait sa voix aux sons tendres et harmonieux de cet instrument.

Un jour le roi Marc entre doucement dans sa chambre. Elle chantait alors des couplets qu elle venait de faire, sur un air nouveau. Uniquement occupée de l'objet qui l'anime, elle n'aperçoit poiiit le roi. Voici les vers que lui inspire l'amour :

Ma voix B'a plus qu'accents piteux , Ma harpe que sons langoureux ; Dieu d'amour, les chants gracieux Sont faits pour les amants heureux.

DE LSOITAIS. 87

Près de toi que j'étm joyeuse !

Soupirant ma flamme amoureuse , Ma voix était mélodieuse y Ma harpe plus harmonieuse.

Jusque là le roi ne savait encore à qui ses regrets étaient adressés. Il se doutait bien que Tristan en était l'objet; mais son nom n'était pas prononcé. Il attendait, dans l'état le plus pénible à décrire, qu'Yseult dît un root de plus. Elle reprit sa chanson :

Ah ! loin de moi , mon cher Tristan , Es-tu tranquille, es-^tu content?

Pourrais-tu Têtre un seul instant.

Loin de celle qui t'aime tant ?

Gazons fleuris , chambrette obscure , Témoins de tant ^ouce aventure, ^uand de Tristan seul j'avais cure, Soye«-le des maux que j'endure.

Le roi, trop convaincu et trop peu nadtre de lui pour se contraindre , se montre alors , et marque son courroux par ses regards furieux. Yseult qui le hait , qui souffre , qui ne craint plus rien à force de souffrir , n'est ni surprise de le yoir^ ni déconcertée en le voyant. Vous m'avez entendue, lui dit-elle^ oui, j'aime Tristan. Sans doute qu'il n'est plus! sans doute qu'il est mort pour moi! Je. ne veux point lui survivre. Un coup frappé, par ma main finira bientôt mes^ peines.

On a bien raison de dire-qu'il est un dieu pour les amants. Le bon roi sent son cœur se fendre de pitié pour Yseult; il craint qu'elle ne se donne la mort; il appelle Dinas, son sénéchal, qu'il savait être estimé de la reine ; il la lui confie , et lui commande de veiller attentivement sur ses jours.

Dès que la reine fut libre, elle ouvrit son cœur à Dinas. Ah ! cher Dînas , lui dit-elle , mon cher Tristan n'est plus ; laisse-moi me donner la mort. Eh! madame, lui dit-il, quelle certitude en avezvous? Et si Tristan nous est rendu, s'il apprend que vous avez sacrifié vos jours à l'opinion de sa mort et à votre amour , croyez-vous que cet amant fidèle et passionné puisse un instant vous survivre? Cette réflexion arrête Yseult et calme un peu son désespoir; mais il renaît peu de jours après. On apporte de fausses nouvelles de la mort de Tristan ; Yseult s'échappe des bras de Dinas et de Brangien , court dans son cabinet , se saisit d'une épée que Tristan un soir y avait laissée ; elle en appuie le pommeau , découvre son beau sein, et veut se jeter sur la pointe.

Heureusement le roi Marc, toujours amoureux d'elle, s'était caché dans le même cabinet, pour y jouir du plaisir d'entendre le son de sa voix ; il l'arrête, la prend entre ses bras, appelle Dinas et Brangien, leur reproche le peu de soin qu'ils prennent d'elle , et la remet entre leurs mains.

Peu de jours après, un chevalier de cette cour.

qui devait la vie à Tristan, le rencontre dans la forét du Morois , accompagné de la demoiselle à la harpe. Il le console , il lui peint si bien le désespoir qu'Yjseult montre ouvertement de sa perte,, que Tristan commence à ne la plus croire coupable ; il revient entièrement à lui. Le passage du désespoir à l'espérance est toujours court pour un amant passionné. Tristan embrasse le chevalier, le conjure de voler à Cintageul, et d'apprendre à sa chère Yseult que Tristan respire encore et ne vit que pour l'adorer. Giglain (c'était le nom du chevalier) s'acquitte de cette commissien avec prudence , et rend la vie à la reine.

Mais hélas! de fausses nouvelles arrivent peu de jours après le départ de Giglain, au malheureux Tristan. Il croit, plus que jamais, la belle Yseult infidèle ; heureusement il n'a pas le temps de se tuer , car sur-le-champ il devient fou et furieux : il court les champs ; la demoiselle le perd de vue ; il arrache les arbres dans sa fureur ; il combat tout nu contre un ours terrible , lui brise la tête contre une roche ; il enlève des vivres à des pasteurs , les anéantit quand ils veulent s'opposer à sa rage.

Cependant cet état était alternatif ; la raison lui revenait quelquefois, ou plutôt une sorte d'instinct. Il se servait alors de sa force pour secourir les malheureux , ou venger les opprimés. Ces . mêmes pasteurs , touchés de son sort , s'intéressèrent à lui, le nourrirent, et lui dressèrent une cabane.

Un jour le géant Taullas, voi^n du pays de Cornouailles , traversa la montagne , descendit dans la plaine , et, la ravageant, pénétra dans la forêt jusqu'à l'habitation des beï'gers. Il les attaque; ils crient à l'aide en s'enfuyant. Tristan sort de la cabane, casse un jeune pin, attaque le géant dont il évite les premiers coups, tombe sur lui , lui brise les cuisses, J^e géant tombe ; Tristan se saisit de son cimeterre, lui coupe la tète, et la donne aux pasteurs, qui courent à Cintageul et la présentent au roi Marc. Ce prince admire le courage du vainqueur de TauHas , le géant le plus redoutable de la Grande-Bretagne. Il est bien surpris lorsqu'il sait que c'est i^n fou qui l'a mis à mort; il monte à cheval, suivi de toute la cour, pour aller chercher le fou, que ni lui, ni personne de sa cour ne peut reconnaître. Après plusieurs actes nouveaux de folLe , le roi Marc le persuade de se laisser conduire à Cintageul ; les enfans font la heurte aprez Tristan y en criant^ au sot! au sot! Tristan anive dans la cpur ; Yseult paraît ; il la voit , il fait un cri , baisse la tête, et la couvre de ses mains. Yseult reconnaît son amant, et ne peut cacher ça joie : le roi Marc le reconnaît epfin; mais, touché du sort de son neveu, il ne s'occupe, pour ce moment, que du soin de sa guérison.,

La présence et les soins d'Yseult eurent bientôt rappelé la raison et la santé de Tristan. Il redevint plus be^u , plus amoureux que jamais , et le

D« LEONAIS. 91

roi Marc sentit renaître toute sa jalousie. Le scélérat d'Andret ne perdait pas une occasion de ^'augmenter. Épiant sans cesse deux jeunes amants qui s'adoraient, il lui fut facile de surprendre mille regards enflammés : cependant il ne put les veiller de si près, qu'ils ne trouvassent quelques moyens de se voir secrètement.

Dinas, le sénéchal, favorisait leurs amours : il avait des expédients, merveilleux pour tromper la vigilance des surveillants; et, sous plusieurs déguisements, il conduisait quelquefois Tristan jusqu'aux genoux de la reine.

La joie la plus pure, la satisfaction la plus complète ayant succédé aux malheurs qu'Yseult avait essuyés, Fembonpoint, la fraîcheur avaient fait renaître les roses de son teint; les grâces animaient et paraient sa figure , la gaîté la plus vive régnait dans ses discours. Axidret le fit remarquer au roi de Gomouailles ; ce prince adopta ses idées : plus tourmenté que jamais , il prit le parti de bannir Tristan de ses états, et lui fit jurer qu'il n'y rentrerait jamais sans sa permission.

On imagine sans peine quelle fut la douleur des deux amants. Le serment de s'aimer toujours ne put, sans doute, l'adoucir que faiblement. Les barons de Cornouailles se souvinrent de tout ce qu'ils devaient à Tristan. Ils reprochèrent au roi sou ingratitude ; mais un jaloux n'obéit qu'à la triste passion qui le dévore. Marc fut inflexible; et Tristan s'embarqua pour passer dans le royaume

de Logres, où il desirait de trouver Lancelot, et de se lier avec lui.

Tristan regarde en soupirant la côte dont il s'éloigne , et fait de nouveaux serments d'aimer Yseult jusqu'au dernier soupir. Le vent était favorable ; en peu d'heures il aborde dans le royaume de Logres ; il trouve un chevalier nommé Dinadam, frère du célèbre varlet à la cotte mal taillée: il joute avec lui, le renverse; il s'en fait un ami, dès qu'il lui dit son nom; et, ne connaissant point encore le pays de Logres, il marche de compagnie avec lui.

Ils arrivent à l'entrée d'un porit ; deux chevaliers bretons, prêts ajouter, défendaient ce passage. Dinadam s'avance, et dit qu'ils sont deux chevaliers prêts à jouter. Je n'en vois qu'un, dit Hector Desmares, car l'un de vous deux porte des armes à la façon des gens de Cornouailles ; et je ne tiens point pour chevaliers tous les lâches qui viennent de ce pays. Dinadam rapporte ce propos à Tristan, qui rit de la méprise. Dinadam se présente pour jouter; Boort , compagnon d'Hector, court contre lui, le renverse. Tristan se présente pour le venger, mais Boort et Hector Desmares le refusent. Il veut les y forcer; ils s'enfuient, en criant: Jïaa! chevalier de Cornouailles^ ne nous honnissez pas; à iamais léserions nous^ si seulement nos armures touchées et souillées estoientpar votre glaive. Tristan rit sous son casque , et se pliait à poursuivre ces deux chevaliers , qu'il connaissait

pour être des plus renommés de la Table ronde. Les chevaliers l'évitaient toujours. Sur ces entrefaites arrivent de loin Driam et Bliombéris, tous deux compagnons , d'Hector Desmares; Tristan court contre tous les deux, les renverse, part avec Dinadam , et laisse les quatre compagnons de la Table ronde très étonnés de voir deux des leurs renversés par un chevalier de Cornouailles. Ils se dirent entre eux qu'ils soupçonneraient que c'est le brave et renommé Tristan, s'ils ne savaient que l'amour le retient enchaîné près de la belle Yseult. Nous aurions peine à suivre Tristan dans tous les hauts faits d'armes qui le couvrent de gloire dans le royaume de Logres. Le pauvre Dinadam, souvent blessé près de lui,, commence à se lasser beaucoup d'un pareil compagnon : il se plaint très plaisamment des dangers qu'il lui fait courir; et quoique cette plaisanterie soit fort longue dans le roman , on la trouve agréable, et l'on s'attendrit pour Dinadam, qui n'est pas aussi vigoureux que brave , et qui, se trouvant toujours battu près de Tristan qui renverse tous ses adversaires , prend enfin le parti de se séparer de lui. Tristan apprend que la demoiselle du Lac , qui déteste Lancelot, a fait dresser une embuscade de trente chevaliers pour assassiner ce preux et redoutable chevalier ; il prévient Lancelot , court au lieu désigné pour l'embuscade, et défait les trente , chevaliers. Il se bat contre Palamède sur la fin d'un jour , jusqu'à ce que la nuit les

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sépare. Tous les chevaliers témoins des exploits de Tristan vont au-devant de Lancelot, et lui disent avec étonnement qu'un chevalier de Cornouailles les a tous battus , et qu'il a défait l'embuscade qui lui était préparée. Lancelot ne s'y méprend pas; il leâ assure que ce ne peut être que le brave Tristan de Léonais; et de ce moment il le cherche avec empressement.

Cependant Yseult , éloignée de son cher Tristan, passait ses jours dans la langueur et dans les plaintes. Elle ne peut résister long-temps au désir de savoir de ses nouvelles; elle lui écrit, et fait partir secrètement pour le royaunae de Logres une de ses demoiselles , nièce de sa fidèle Brangien. Arrivée dans ce royaume, la messagère d'YseuIt cherche vainement Tristan, rencontre Palamède qui la î^econnaît, et lui demande des nouvelles de la cour de Cornouailles. Il apprend d'elle que Tristan en est banni pour toujours; et Palamède sent une secrète joie en pensant que son rival est éloigné de celle qu'il aime.

Un jour que Tristan s'était long-temps échauffé vainemeiit à poursuivre un chevalier nommé Bréhus-sans-pitié, il descend près d'une fontaine , se rafiraîchit et s'endort. La demoiselle dTseult arrive près de la même fontaine; elle reconnaît le beau Passebreul, cheval de Tristan; elle voit ce chevalier endormi, maigre et pâle; elle juge aisément des peines qu'il souffre depuis qu'il est séparé d'Yseult. Elle le réveille, lui remet la lettre

DE LEONAIS. ^5

dont elle est chargée; et Tristan jouit de ce plaisir si doux que les vrais atnants goûtent à parler de ce qu'ils aiment. Il prie la demoiselle de dififérer son départ , jusqu'après le magnifique tournoi que le roi Artus avait fait préparer près de Cramalot ; il conduit la demoiselle chez Persides , bon et loyal chevalier, qui les reçoit avec honneur. Le lendemain Persides et Tristan montent à cheval; ils trouvent un chevalier que Persides défie. Ce chevalier court sur Persides, l'abat; et voyant plus loin Tristan qui était dans le dessein de jouter avec lui, il court avec vitessAur lui. Tristan distrait dans ce moment ne s'était point préparé ; sa lance même n'était pas en arrêt. Le chevalier inconnu le porte facilement par terre , et poursuit son chemin assez vite pour que Tristan n'ait que le temps de remarquer ses armes. Binadam arrive en ce moment ; et quoiqu'il aimât beaucoup Tristan , il ne perd pas cette occasion de le gaber très plaisaipment , et lui apprend que le maître des joutes qui vient de lui donner cette leçon est Palamède.

Tristan fut plus en colère encore, en apprenant que celui qui' l'avait abattu par surprise était le rival qu'il détestait, quoiqu'il l'estimât; il se promit bien de se venger, et de le combattre dès qu'il pourrait le rejoindre.

Tristan conduit la demoiselle dTseult au tournoi , et la fait placer dans les balcons des dames de la reine Genièvre. Il entre ensuite au tournoi;

rien ne peut résister à sa force et à sa valeur : Lancelot l'admire; et par un secret pressentiment ne veut point disputer à ce preux chevalier l'honneur et le prix du tournoi , pendant lequel Tristan abat deux fois Palamède, sans oser porter plus loin sa vengeance, les lois du tournoi ne permettant aucun combat à outrance pour venger ses querelles particulières.

Artus descend de son balcon pour chercher et embrasser le vainqueur ; mais l'amoureux et modeste Tristan , content d'avoir remporté le prix en présAice de la demoiselle d'Yseult, s'échappe avec elle, et disparaît.

A peine était-il rentré dans son pavillon , qu'un écuyer l'avertit qu'il vient de voir sur le bord d'une fontaine un chevalier abymé dans la douleur , poussant les cris et les plaintes les plus touchantes. Il y court; il y trouve Palamède son ennemi mortel , et il ne s'occupe qu'à le secourir. Palamède, qui ne le reconnaît pas, lui parle de ses malheurs, de la cruauté d'Yseult , du bonheur de Tristan auquel sa générosité lui fait donner toutes les louanges qu'il mérite. Tristan l'emmène à son pavillon , cherche à le distraire de sa douleur, soupe avec lui, et lui fait préparer un lit près du sien.

C'est ainsi que ces chevaliers braves et loyaux se traitaient autrefois entre edx; et telles étaient les leçons de générosité que l'auteur de ce roman donnait à la jeune noblesse. Le roman de Tristan

DE LÉOICAIS. 97

de Léonais semble fait pour Tinstruire et pour l'élever aux vertus qui peuvent seules donner la vraie supériorité, qu'on ne doit qu'à ses sentiments.

Le lendemain , le tournoi recommence. Tristan s'y rend couvert d'armes différentes de ceiks de . la veille , pour n'être point reconnu ; mais il l'est bientôt par les grands coups qu'il porte. Artus et la belle. Genièvre ne doutent plus que ce ne soit le même chevalier vainqueur dans la première journée. La haute valeur d' Artus en est émue. Après Lancelot du Lac et Gaalard, ce grand roi passait pour être le meilleur chevalier de la Table ronde; il va s'armer en secret, vient sous de simples armes au tournoi; il joute contre Tristan qu'il ébranle , et Tristan qui ne le connaît pas lui fait vider les arçons. Artus, se relève; et, content d'avoir éprouvé Tristan , il fait part à Lancelot de son aventure , et l'engage à soutenir l'honneur de la Table ronde contre ce chevalier inconnu. Lancelot,, pressé, par ce monarque, s'élance contre Tristan , dont la lance s'éta^it brisée dans le tournoi; mais la règle de ces sortes de combats était que le chevaUer , après avoir brisé sa lance , devait combattre avec son épée, et ne pouvait pas refuser de présenter son écu à la lance du chevalier qui l'avait conservée. Il attend Lancelot , dont le coup de lance terrible ne peut l'ébranler. Lancelot perce son écu ^ le blesse au côté gauche; le bois se brise, et le fer reste enfoncé dans

Tristan de Léonais , etc. 7

la blessure. Il frappe à son tour Lancelot sur son casque , qui est fendu par ce coup terrible. Lancelot est blessé légèrement; son sang qui coule l'aveugle un moment. Tristan qui le croit blessé moitelleraent sort du tournoi ; et Lancelot dit au roi Artus que , depuis qu'il existe , il n'a jamais reçu de coiip si terrible.

Tristan court à Gouvernail , qui retire le fer de sa blessure; il la bande, et Tristan ne s'en ressent presque plus. Dinadam arrive , et prend encore cette occasion pour l'accabler de mauvaises plaisanteries : mats Palaraède et Gahériet Ten corrigent par une joute où il est battu ; et à peine est-il relevé, qu'il se voit vengé par Tristan qui les abat tous deux. Dinadam se console de ses accidents prdinaires , en donnant la main aux deux chevaliers pour les aider à se relever, et en les gabant encore plus vivement qu'il n'a gabé son ami.

Tristan ne tarda pas à se rendre dans son pavillon; mais le roi Artus, de l'aveu de tous les chevaliers de la Table ronde, lui décernait encore le prix de cette seconde journée, lorsque Dinadam parut. On savait qu'il avait passé la nuit avec le chevalier inconnu. Artus le pressa si fort que Dinadam avoua que le même chevalier avait remporté le prix des deux journée^. Il finit par confirmer les soupçons de Lancelot du Lac , en les assurant que ce brave chevalier était Tristan de Léonais , le neveu du roi Marc.

Artus qui desirait couronner sa haute valeur, et qui savait que le roi Marc avait eu l'ingratitude de le bannir, voulut saisir cette occasion de rattacher à sa maison ; et tous les chevaliers de la Table ronde s'écriant par acclamation qiConcques plus deigne et plus preux compaignon avoir ne pouvoient, ils jurèrent tous au roi Àrtus d'aller à la quête de Tristan , et de ne revenir d'un an dans sa cour , jusqu'à ce qu'ils l'eussent trouvé pour l'amener, et pour l'élire. La reine Genièvre, qui sait que Tristan est sorti blessé du tournoi, avec une demoiselle inconnue, envoie à son pavillon quelques chevaliers , qui trouvent la demoiselle seule et en pleurs ; car Tristan , de peur d'être connu, venait de se séparer d'elle.

On amène cette demoiselle à la belle Genièvre , qui lui parle de la double victoire que Tristan vient de remporter , et de la certitude qu'il est reconnu. La demoiselle ne s'obstine point à détourner les soupçons; et Genièvre, qui ne doute pas qu'elle ne soit envoyée par Y*ult , lui fait quelques questions sur cette reine , dont elle loue les charmes et l'attachement qu'elle a pour Tristan. Helasl lui répond la demoiselle , belle royne^ ores vivez en tous sovlas et lyesse (i), tandis que la mienne est chetive et deconfortee.... Ce disant,regardoit elle à jreulx couverts le brave Lancelot. Genièvre. sourit à l'un et à l'autre, fà rie seray

(i) En tout plaisir et joie.

lOO TRISTAN

contente y dit-élle, iusqù'au moment que les quatre plus loyaux serfs d amours ne soyent rassemblez; partez damoiselle; ores dictes à la belle royne YseuUy qui! à elle se reçomande son amye et compoigne en servage d'amours.

La demoiselle retourne au pavillon, et perd l'espéirance de revoir Tristan. Deux chevaliers abattus de sa main lui content .leur aventure ; et la demoiselle rassurée sur sa blessure repart pour s'aller embarquer.

Chemin .disant , Bréhus-aans-pitié la poursuit ; Lancelot la délivre : elle ;ne craint point de se découvrir une seconde fois à lui. La demoiselle s'embarque pour le royaiune de Comouailles^ et Lancelot continue la quête de Tristan.

Plusieurs chevaliers de la Table ronde avaient prêté le même serment que Lancelot. Ils ignoraient celui que Tristan avait été forcé de prêter à son oncle; et croyant que le meilleur moyen de trouver un amant passionné c'est de le chercher près de sa nlaîtresse, Y vain, Gahériet,^ et Treu le sénéchal,, passèrent dans le royaume de Cornouailles.

Leur arrivée porta la terreur dans l'ame de tous les mauvais chevaliers de ce pays. Ceux du •roi Artus, informés que leur recherche était vaine, s'amusèrent à jouer beaucoup de mauvais tours au roi Marc; et, sadiant qu'il était obligé d'aller dans l'île Sanson célébrer le jour où Tristan tua le Morhoult d'Irlande et délivra son

DE LiONAIS. lOJ

royaume/ du tribut, ils allèrent le défier, ainsi que toute sa cour. Le roî Marc excita Tainemeut le pjeu de courage de ses chevaliers , en àe fai*sant armer, et se mettant à leur tête : ceux d'en« tre eux qui se présentèrent, et le roi Marc luimême,' furent portés à terre dès la première atteinte.

Dinas le sénéchal , cet ami adroit et commode de Tristan et de la belle Yseult, enchanté d'entendre les louanges qu'ils donnaient à son héros, s'empressait à leur donner des fêtes. Le bon Dinas, en s'occupant du plaisir des autres , ne négligeait pas de s'occuper des siens. Il avait un château agréable, habité par une des plus joKes personnes de la cour ;^ il s'en croyait uniquement sàmé : mais le destin avait décidé que nul dievalier de Comouailles ne jouirait d'un pareil bonheur. Un teàtin que Dinas s'était armé pour voler près de sa maîtresse, il trouve toutes les portes ouvertes. Un vieux valet perclus s'écrie que sa maîtresse vient de partir avec un chevaUer inconnu, et que, non contente de s'être chaîne d'e£Fets jH*écîeux, elle emmène les deux beaux brachets avec elle.

Ces brachets étaient chers à Dina^; ils étaient de la- race d'Hudan, ce beau brachet que la princesse Belinde avait envoyé en mourant à Trl§tan , et que ce chevalier avait depuis aimé si tendre- * ment. Dinas part à toutes jambes de cheval, joipt les fugitifs dans la plaine, et combat le chevaliept

Il était près de se rendre maître de sa vie, lorsque le chevalier demande à parler, et représente au sénéchal qu'ils font tous deux la plus haute folie, en exposant letir vie pour une querelle que la constance ou la légèreté de la demoiselle doit décider. On n'est jamais sans amour-propre quand on aime* Le pauvre Dinas se croit assez sûr de sa msdtre^se pour se soumettre à son choix. L'inconstante aussitôt prend lav main du nouveau chevalier, dit adieu d'un air moqueur à Dinas, et s'éloigne. Les fidèles brachets avaient reconnu leur maître, l'avaient caressé, et restaient près de lui. Son infidèle maîtresse s'en aperçoit à cent pas, les regrette, et force son nouvel amant de les aller demander à Dinas. Le sénéchal parait surpris de son impudence; mais, pour lui mieux prouver son mépris , il dit froidement au chevalier : Je consens de te les remettre , si leur instinct n'est pas.plus fidèle que le cœur de la parjure qui t'envoie : appelle les brachets; vois s'ils veulent te suivre. Le dievalier les appelle vainemqpt; les brachets sautent à Dinas, le caressent^ et montrent les dents au chevalier qui se mettait en devoir de les saisir (i).

(i) Ce joli conte a été pris dans Tancien roman de Tristan, par Bocace, par la reine de Navarre, et même par Bonaventure des Perriers. Non-seulement les Italiens, mais les conteurs du quatorzième et du seizième siècles, n'ont pas négligé de piller les romanciers du douzième. Les Fureurs de Roland , la

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Les trois chevaliers, ayant perdu l'espérance de trouver Tristan dans Comouailles, retournent dans le royaume de Logres, et viennent au château d'un ancien chevalier nommé d'Aras. Ce seir gneur châtelain les reçoit, et leur avoue qu'il tient prisonniers Tristan , Palamède et Dinadam. Tristan était alors très malade, espérant peu de sortir des prisons de d'Aras, dont il avait tué deux fils dans le dernier tournoi ; mais la généro^ site de d'Aras l'emportant sur tout son ressentiment, il va trouver Tristan dans son lit, et lui dit : Vous faites le malheur de ma vieillesse; votre bras m'enleva mes deux fils aînés dans le dernier tournoi: cependant, le mal que vous m'avez fait fut involontaire; je ne vois plus en vous qu'un des meilleurs chevaliers du monde; j'espère même y voir le protecteur d'un fils qui me reste. Vous êtes libre; allez, seigneur,, où la gloire vous ap* pelle.

Tristan, touché de la générosité du vieux chevalier, mêle ses larmes avec les siennes; il lui promet de traiter l'enfant qui lui reste comme son pfopre fils. Il sort la nuit de son château pour se dérober aux recherches des trois chevaUers; il parcourt le pays de Nprgales, abat plusieurs che-

Coupe £pchantée, le conte des Brachets et plusieurs autres en sont la preuve ; de même que la continuation des Amadis n'est presque qu'une prolixe répétition de VAmadis de Gaule, que j'ose persister à croire leur être antérieur de près de quatre siècles.

valiers à la joute, sous de nouvelles armes qui rempêchaient toujours d'être reconnu; il remporte le prix d'un tournoi, dans lequel il renverse encore le roi Artus; il secourt Palamède contre dix chevaliers qui veulent, en trahison, lui ôter la vie : ils se reconnaissent , et Tristan , , conservant toujours une ancienne jalousie contre lui, veut sur-le-champ l'appeler au combat mortel. A Dieu ne plaise , dit Palamède , que , le même jour où vous exposez votre vie pour sauver la mienne, je sois assez ingrat pour mettre vos jours en danger ! Je sens cependant que nos anciennes querelles ne peuvent finir sans le combat que vous me proposez; nous mènerons, de part et d'autre , deux chevaliers avec nous. Tristan y consent. Le rendez -vous est pris à huit jours, et le lieu du combat choisi près du perron de Merlin.

Palamède et Tristan continuent à marcher ensemble; ils trouvent un chevalier endoiî'mi sur le bord d'une fontaine. Tristan a l'indiscrétion de l'éveiller; le chevalier le trouve mauvais, monte à cheval, saisit sa lance, court sur Tristan et Je renverse; il voit aussitôt Palamède qui se présente, il le renverse aussi : le vainqueur frappe son cheval des éperons , et les laisse étendus sur la poussière. Tristan se relève, et se console de ce qui lui arrive , en présumant que le seul Lancelot du Lac est capable de fairp vider les arçons à deux des meilleurs chevaliers de la terre.

DE LÉONAIS. lo5

Cette idée le lui fait suivre; il trouve Bliombéris et un de ses compagnons , que ce même chevalier venait aussi de renverser. Il s'arrête quelque temps avec eux, et perd l'espérance de rejoindre son chevalier.

Ils apprpchent du perron de Merlin ; et Tristan s'y rend de grand matin, le jour dont Palamède était convenu. Il voit bientôt arriver, du côté de Cramalot, un chevalier armé de toutes pièces; il ne doute pas que ce ne soit Palamède. Il court au-devant de lui la lance en arrêt ; et ce chevalier croyant, de son côté, ne devoir pas refuser cette joute, court impétqeusement sur Tristan. Tous les deux se frappent réciproquement avec tant de violence, qu'ils sont renviersés' sur le sable avec leurs chevaux. Ils se relèvent en chancelant, et chacun d'eux admire la force pi'odigieuse de son adversaire. Tristan, persuadé qu'il combat Palamède, met Tépée à la main, attaque avec fureur ce chevalier, qui lui montre une valeur et une force égale à la sienne : leurs écus sont brisés, les cercles et lès ornements de leurs casques sont tranchés par les coups redoublés qu'ils se portent; le sang coule des deux côtés; chacun remarque que l'épée de son adversaire en est teinte : après une heure d'un combat qui se soutient avec égalité, le sang qu'ils ont déjà perdu, l'agitation de ce combat terrible, les forcent à s'arrêter, et à reprendre haleine. Tous de^x appuyés sur le pommeau de leur épée s'admirent,

Io6 TRISTAN

et redoutent, pour la première fois de leur vie, la fin d'un corobajt qui ne peut être que mortel. Tristan, après quelques moments, se met en devoir de le recommencer; l'autre vient, l'épée levée, à sa rencontre; cependant, avant de commencer à se porter de nouveaux coups, il dit à Tristan : Sire chevalier, je vous donne le ios-et le prix sur tous les chevaliers contre lesquels j'ai combattu jusqu'ici ; mais puisqu'il me parait que vous voulez combattre jusqu'à la mort, je désirerais vivement que nous nous dissions nos noms, pour que rien ne manque à la gloire de celui de nous qui sera victorieux. Tristan reconnaît, à la voix , qu'il ne combat pas contre Palamède. Sire chevalier, répond-il, la haute valeur et chevalerie que je trouve en vous, me fait changer la résolution que j'avais prise de taire moanom; je suis prêt à vous le dire , si vous me promettez de m'apprendre aussi le vôtre. Sire , répond l'adversaire, peut-être aurez -vous entendu parler de Lancelot du Lac; je le suis. Ah! sire Lancelot, quoi ! c'est vous? Ah ! j'aurais bien dû vous reconnaître > vos coups redoutables! Ah! sire, vous êtes le chevalier de l'univers dont je désire le ' plus l'amitié. Je suis Tristan de Léonais, et je vous rends une épée que je consacre à votre service. A ces mots, Lancelot présente le pommeau de son épée à Tristan; tous les deux baissent un genou l'un devant l'autre : Tristan exige que Lancelot reçoive son épée; Lancelot exige,

DE LEONAIS. 107

à son tour, que Tristan soit armé de la sienne : tous les deux ôtent leurs casques; et les deux plus beaux et plus bravas chevaliers de la terre se serrent entre leurs bras, et s'admirent mutuellement. Us oublient leurs blessures, et ne sentent que le plaisir de s'être trouvés. I^s'asseyent ; ils causent ensemble; et tous les deulP, vivement occupés de leurs charmantes maîtresises, commencent, à mots couverts, à parler de leurs amours. Helas ! dit Tristan , bien débitez aymerce tant doulx ou tant cruel dieu d^ amours; bien vous sert il quant fleurs et lyesse il semé sur votre vie; et mojr chetif^ las! mal suis guerdoné (i) de lui doner la mieney quant si durement me tient il en son ser-vage esloigné de rna dame. Haa ! beau doulx amjr^ répond Lancelot la ioue teincte de couleur vermeiUe parce que bien lui apert que ores Tristan parler luy vei^lt de la royne Genièvre y trez chier sire y Vespine poignante noste point à la rose sa souei^e odeur, ne son brillant coloris : ores espines vous /ont patir; plaise à Amour que bientost à point soyez de cueuillir la rose!

Lancelot dit à Tristan à quel point Artus et la belle Genièvre désirent de l'avoir dans leur cour; il lui apprend le serment que presque tous les chevaliers de la Table ronde ont fait d'employer un an à sa quête, et le désir ardent qu'ils ont de l'élire pour compagnon.

(i) Récompense.

Io8 THISTAN

La modestie de Tristan cède enfin à ces faisons pressantes ; et son attachement pour LanCelot le déteripine à le suivre à Cramalot. Ils partent ensemble : chemin faisant, ils trouvent deux ou trois chevaliers de la Table ronde, qu'une aventure avait rgu^ochés de Cramalot; mais leur serment les e^)êchanl d'y rentrer, ils tournaient leurs pas vers la foret pour continuer la cjtiête de Tristan.

Ces chevaliers sont surpris en en voyant deux autres, dont les boucliers et les armes brisés sont teints de sang. Lancelot rit de leur surprise, et se Fait connaître lOreSy compaignons^ leur dit-il, votre queste est finee. Ces chevaliers connaissent aussitôt que le compagnon <le lancelot ne peiit être que le renommé Tristan de Léonais : ils s'empressent à lui rendre les plus grands honneurs; ils se réunissent à Lancelot, et tous ensemble ils arrivent à la cour du grand Artus.

Lancelot et Tristan se présentent devant lui couverts de leurs armes. Lancelot seul ôt« son casque ; Artus le reconnaît , et court l'embrasser ; l'instant d'après il lui dit : Mais, brave Lancelot, aifez vous donc votre queste finee? Ouj, sire, et vecy Tristan de Leonois qui m'acquiete. Il s'élève un bruit d'applaudissements dans la salle; la reine Genièvre accourt; Tristan ôte son casque, fléchit un genou devant elle; Artus le relève, et le serre entre ses bras.

Tous les chevaliers de la Table ronde les en-

tourcnt, et sur-Je-champ Artus requiert un don à Tristan. Le souvenir de sa chère Yseult le fait d'abord hésiter de répondre; il craint toute espèce d'engagement qui puisse le séparer à jamais de ce qu'il aime : mais la belle Genièvre et Lancelot le pressent ; Tristan accorde ce don ; et ce don est de devenir pour toujours chevalier de la cour du roi Artus, et compagnon de la Table ronde. Tristan baise la main de Genièvre, fait le premier serment dans les mains d'Artus, qui monstre moult ioye de serrer les mains victorieuses de Tristan entre les sienesl II s'élève un cri d'admiratioa dans le palais; et messeigneurs Gauvain ^ Yvain et Gahériet, qui sont jfrères et neveux d'Artus y s'écrient eux -menées qu' Artus a maintenant dans sa. maison (i) les deux meilleure chevaliers de la - terre.

Ores le roi Artus ordona qu'on apportait les sainctes (1^) , et iurast sur eitx Tristan le Serment de la Table ronde ; et tant soudain par Artus et les aultres compains (a) conduict il y fut

Le fameux enchanteur Merlin avait employé tout son art pour fabriquer cette table : parmi les âéges qui l'entouraient, il en avait construit treize en mémoire des treize apôtres. Douze de ces

(i) Le nom de maison, pour exprimer les commensaux et chevaliers d'une cour, paraît être de toute ancienneté.

(2) Reliques.

(3) Compagnons.

IIO TRISTAN

sièges seulement pouvaient être occupés , et même ne pouvaient l'être que par des chevaliers de la plus haute rénoramée : le treizième représentait celui du traître Judas; il restait toujours vide. On le nommait le siège périlleux y depuis qu'un téméraire et orgueilleux chevalier sarrazin avait osé s'y asseoir, et que la terre s'étant entr'ouverte sous ce siège, le Sarrazin avait été abymé dans les flammes/

Un pouvoir magique, qui subsistait toujours, gravait sur le nom de chaque siège le nom du chevalier qui devait l'occuper : il fallait, pour obtenir un de ces sièges vacants, que le chevalier qui s'y présentait surpassât encore en valeur et en hautis faits celui qui l'avait précédemment occupé; sans cela, ce cljievalier en était violeoiment repoussé par une force inconnue. C'est ainsi qu'on faisait l'épreuve de tous ceux qui se présentaient pour remplacer les Compagnons dont on avait à regretter la perte.

L'un des douze principaux sièges, celui que le Morhoult d'Irlande avait occupé, était vide depuis dix ans ; et le nom du Morhoult y restait toujours gravé depuis que ce preux chevalier était tombé sous le bras victorieux de Tristan. Artus prend Tristan par la main, et le présente à cette place : aussitôt des sons harmonieux se font entendre, des parfums exquis remplissent l'air; le nom du Morhoult s'efface, et celui de Tristan parait étincelant de lumière .... La rare

DE LEONAIS. III

modestie de Tristan eut beaucoup à souffrir lorsqu'on fit venir les sires clercs , chargés du dépôt des annales de la Table ronde (i). Tristan , selon le serment qu'il avait prêté, fut obligé de raconter tous les hauts faits de chevalerie qu'il avait accomplis.

Lancelot et Genièvre trouvèrent bientôt le moment de lui parler de la belle Yseult, et du désir arden): qu'ils avaient que quelque heureux hasard pût l'amener dans le royaume de Logres.

Tandis que Tristan se couvrait ainsi de gloire à la cour d'Artus, la sombre et noire jalousie agitait Marc dans la sienne. Il ne voit point Yseult sans penser que Tristan en est aimé; et le bonheur de son neveu renouvelle enfin dans son ame son ancienne fureur, et les plus horribles projets de vengeance. Il s'arrête à celui de passer déguisé dans le royaufnc de Logres ; il fait assembler ses barons , leur dit qu'il a voué un pèlerinage qui durera quelques mois; il leur fait prêter serment d'obéir au perfide Andret; et ne pouvant perdre de vue la belle Yseult, il nomme deux demoiselles pour la suivre avec Brangien , et part avec elle. Il choisit deux chevaliers élevés dans sa maison pour le suivre lui-même; et, avec ce simple cortège , il passe dans le royaume de Logres.

(i) Les sires clercs de la Table ronde étaient ce que sont aujourd'hui les grands officiers des ordres; ils en conservaient les lois et les registres.

A peine y est-il arrivé, qu'il confie à Fun de ses deux chevaliers , nommé Berthelay , qu'il n'est venu que pour chercher l'occasion de surprendre Tristan , et de le mettre à mort ; il veut faire prêter serment à Berthelay de l'aider à commettre ce crime. Berthelay rejette cette proposition avec horreur ; il fait les reproches les plus vifs au roi d'en avoir conçu l'idée. Marc furieux, et qui craint que Berthelay ne le découvre, tire son épée, fend la tête du vertueux chevalier, et le renverse mort à ses pieds. Amans, firère de Berthelay , arrive, voit son frère mort , attaque le roi Marc ; Yseivlt accourt avec ses femmes , elle les sépare. Amans s'arrête par respect pour elle : mais il accuse hautement le roi Marc de meurtre et de trahison. Les deux demoiselles d'Yseult, cousines des deux frères, forment le même appel; tous les trois lui disent qu'ils partent pour Cramalot, et vont l'accuser devant Artus. Le roi Marc qui craint d'être découvert offre d'accepter le défi, si toutefois Amans veut lui jurer de ne le pas faire connaître. Amans en prête le serment, et part pour Cramalot, où le roi Marc jure de se trouver dans six jours. Marc chargé de cette fâcheuse affaire laisse la reine Yseult avec la seule Brangien dans une abbaye , et part sans aucune suite, faisant d'ailleurs des informatiotis sur Tristan.

A peine le roi Marc a-t-il fait une lieue, qu'il aperçoit un chevalier armé de toutes pièces ; et ,

DE LEONAIS. I »3

connais3ant la coutume des chevaliers de Logres , qui ne se rencontraient point sans se défi^ à la joute , il s'y prépare^ Celle du chevalier était de ne la refuser jamais , mais de ne la point proposer. Le roi prend assez mauvaise opinion de ce qu'il ne l'a point défié. Dinadam (car c'était cet impitoyable gabeur) prend encore plus mauvaise opinion de Marc, en connaissant à ses armes que c'est un chevalier de Cornouailles. Ils se saluent^ s'abordent , et Marc lui demande des nouvelles de la cour du roi Artus. Dinadam lui raconte tout ce qui s'est passé à la réception de Tristan à la Table ronde; il élève jusqu'aux cieux les actions, la valeur et la beauté de son ami Tristan, et porte les atteintes les plus cruelles à l'ame envieuse et jalouse de son onde.

Dinadam lui fait des questions à son tour: Damp cheualîery lui dit-il, depiecea ie cuydojre(i) qu'à iamais ne verrions cheifcdier de Cornouailles ez royaume de Logres; mal y tombent ils y s'ils ri ont patience à estre gabez; bien m'apert que taillé vous estes pour ce endurer: ores ne pourriez vous ni apprendre nouvelles du plus chetif et couard roi de Vunivers? coment sefaict Marc le^ honni? Bone chiere mine faict il en V absence de son nepveu Tristan ?

Marc trouvait deux inconvénients à se fâcher de ce propos , celui de se faire connaître ,^ et celui

(i) Depuis long-temps je croyais.

Trî^tMi de Léonais , etc. O

Il4 TRISTAN

de se battre; ilTessuie donc tout doucement; et Dinadam , qui le reconnaît pour un vrai chevalier de Cornouailles, se propose bien de s'en amuser, et le pousse à bout par mille cruelles plaisanteries.

Il leur arrive plusieurs aventures ; Dinadam lui joue sans cesse de nouveaux tours. Un mâtin entre autres, Dinadam voit des pavillons tendus, et six boucliers attachés aux branches d'un pin, sur lesquels il reconnaît les armes de six de ses compagnons de la Table ronde* Ah ! sire chevalier , dit-il au roi Marc, je suis perdu si vous ne me secourez; je reconnais les armes de mes plus mortels ennemis ; et , quoique ce soient six des plus redoutables chevaliers du royaume de Logres , la confiance que j'ai dans votre haute valeur fait que je me décide à les attaquer. Gardez-vous-en bien, répond Marc en frémissant; dans quel péril ne nous jetteriez- vous pas ! Je le sais , dit le malin Dinadam ; mais avec vous je ne peux rien craindre. Il part aussitôt; et du fer de sa lance , il arrache les écus du pin , et les fait tomber s^vec firacas. Les chevaliers du pavillon -sortent à ce bruit , bien armés. Le pauvre Marc voit que la partie n'est pas égale, qu'il n'y a pas un moment à perdre ; il maudit son téméraire compagnon, donne des deux éperons, et s'enfuit. Dinadam ôte aussitôt son casque, se fait connaître à ses compagnons , et leur conte son histoire avec le chevalier de Cornouailles. Ils en rirent

DE LEONAIS. 1 l5

beaucoup , et se promirent bien de lé gaber à leur tour, s'ils le rencontraient.

Dinadam marche avec eux. Le hasard les conduit du côté où le roi Marc avait fui. Sur le soir ils voient venir un page du roi Artus, et l'insensé Daguenet, qui, quoique chevalier, ne passait plus à la cour que pour être le fou du roi. Ce page leur dit qu'il vient de rencontrer dans uije abbaye voisine un chevalier qui doit y coucher; et il le leur désigne si bien , que Dinadam le reconnaît pour être le chevalier de Cornouailles. Dinadam imagine aussitôt d'arrêter Daguenet, et lui propose de prendre les armes de Bliombéris, l'un des six chevaliers, lequel, étant un peu blessé, ne pouvait alors marcher que désarmé. Daguenet, quoique fou, et très faible de corps, avait du courage , et se souvenait d'avoir autrefois conduit prisonniers à son maître deux chevaliers de Cornouailles qu'il avait vaincus. Il accepte de combattre celui-ci. Dinadam avertit ses compagnons de se tenir cachés dans un carrefour de la forêt qu'il leur désigne. Il part, et court rejoindre le roi Marc à l'àbbaye. Ce prince est bien honteux et bien étonné en revoyant Dinadam , dont il es^ pérait que les six chevaliers l'avaient défait pour toujours. Il lui demande comment il a pu s'échapper de ses ennemis. Dinadam lui répond qu'il avait été trompé par leurs armes , que ces chevaliers s'étaient trouvés ses meilleurs amis ; mais

cpie l'attachement dont il s'était pris pour lui l'a-

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Il6 TRISTAN

vait pressé de les quitter pour le suivre , et le rejoindre s'il était possible. Marc le maudit intérieurement; ils soupent et passent la nuit ensemble. Le lendemain matin le roi Marc veut partir pour se rendre à Cramalot : mais il n'en sait pas la route; et, quoique désolé de marcher encore avec l'éternel gabeur qui s'offre à le conduire, il est forcé de le suivre jusqu'à ce qu'il trouve le moment de s'en séparer à jamais.

On se doute bien que Dinadam le mène droit au carrefour, où les six chevaliers l'attendent. En avançant il fait mille cruelles plaisanteries au triste roi, sur le peu de courage qu'il a montré la veille. Marc, poussé à bout, désespéré des propos qu'il essuie de Dinadam , veut se battre avec lui; mais celui-ci le refuse, disant qu'il ne déshonorera pas ses armes en s'en servant contre un chevalier de Cornouailles , dont le courage est si suspect. A ce moment même, ils arrivaient près du carrefour où le seul Daguenet se présente couvert des armes de Bliombéris, et les défie à la joute. Le roi Marc en veut céder l'honneur à Dinadam , qui s'en défend avec force , disant k Marc qu'il ne peut trouver une plus belle occasion de se couvrir de gloire, qu'en joutant avec le chevalier qu'il reconnaît à ses armes et à son air redoutable , pour être le renommé Lancelot du Lac. Le roi frémit , et presse plus que jamais Dinadam de combattre ; mais celui-ci s'en excuse encore, sous des prétextes qui doivent lui causer

de plus vives alarmes. Le roi Marc , plus effrayé que jamais, reste éperdu; Daguenet s'avance sur eux j en criant comme un fou : Couards chevaliers, à la iouste, à la ioustel Marc n'écoute plus que la peur; il pique son cheval des éperons , et s'enfuit à toute bride. Les six chevaliers et leurs écuyers se montrent , et font la criée et la heurie sur Marc, en criant :. Ck>uardy 6 couard ^ 6 Cornouaillois j ô couxl

Le roi Marc s'enfiiyant toujours le long d'une route de la forêt , l'Amoral de Gales, qui se trouve à l'extrémité de la route, le voit venir à lui, la lancfe baissée; il croit qu'il le défie à la joute ; il court audevant de lui , et le renverse à quatre pas de son cheval sur la poussière. L'Amoral poursuit son chemin , et joint ses compagnons. Ils rient ensemble du pauvre chevalier de Cornouailles , partent , et arrivent le même jour à Cramalot , Xm cette aventure est bientôt divulguée. Le roi Marc , qui s'y fait conduire le lendemain, est reconnu facilement par les armes qu'il porte; et la populace lui jette de la boue, et élève sa huée contre lui.

Cependant Amans et ses deux cousines arrivent aussi le même jour à Cramalot: Amans tient parole au roi Marc; et, sans le nommer, tous les trois accusent de meurtre et de trahison le chevalier de Cornouailles qui vient d'arriver. Artus ordonne le combat poiu» le lendemain ; le roi Marc se présente dans le champ clos marqué pour ces sortes de combats. Amans s'y présente de son côté^

jure que sa cause est légitime; il veut faire jurer la * mêftie chose au roi Marc qui le refuse. Cependant il attaque Ainans, le combat; et, quoique lâche et faible , il a le bonheur de le tuer. Les juges du camp étaient prêts à livrer les deux demoiselles accusatrices pour être brûlées , selon les anciennes lois de ces sortes de jugements : mais un des juges v ayant fait réflexion que le chevalier vainqueur avait refusé de prêter le serment , suspend tout et remet la décision de cetje affaire au sage et grand monarque Artus. On les fait tous trois comparaître au pied de son trône. Artus interroge Marc avec cette supériorité et cette majesté qui fait souvent jfrémir le crime. Marc éperdu, troublé, se trouve forcé de se découvrir à son seigneur suzerain , et de lui avouer qu'il est en effet coupable du meurtre dont on l'accuse. Artus frémit d'indignation; mais respectant la dignité royale , il donne à Marc sa cour pour prison , fait inhumer honorablement Amans, fait graver cette histoire sur sa tombe, et retient les deux demoiselles à la cour de Genièvre.

Nous ne pouvons nous empêcher d'observer ici avec quel art l'auteur semble prêter sans cesse de nouvelles excuses à la faiblesse de la belle reine. Yseult pour le brave Tristan. Non-seulement il la p^int entraînée par la force magique du boire amoureux^ ce qui contribue à la faire excuser par les gens rigides ; mais il peint aussi le roi Marc comme étant cruel , , parjure , lâche

chevalier, et surtout bien ridicule, pour faire aimer la vengeance d'Yseult à tous ceux et celles qu'il intéresse pour Tristan.

Cette belle reine, restée seule dans une abbaye avec sa fidèle Brangien , attendait les ordres du roi Marc , et desirait 'vivement de recevoir des nouvelles de Tristan. Son seul amusement était de s'aller promener quelquefois dans la foret voisine de l'abbaye. Elle y pensait à ses amours sur le bord' d'une belle fontaine entourée d'arbres ; et bientôt ces arbres furent parés des chiffres et àa nom de son amant. Quelquefois elle unissait sa voix au son de la harpe; et c'était toujours sa peine ou ses premiers plaisirs qu'elle chantait. Toute la nature offrait Tristan à ses yeux. Un jour le son si doux de cette voix se fit entendre à Bréhus-sans-pitié. Ce Bréhus, dont il a déjà été fait mention, était un chevalier trop indigne de son ordre , et très digne de son nom. Des mœurs affreuses, une ame basse, un cœur perfide , une force peu commune , le rendaient également redoutable aux deux sexes ; il terrassait les hommes, et.fî^isait éprouver aux femmes les outrages de la violence. Il entend la voix d'Yseult; il se cache et l'observe. A l'aspect de deux femmes jolies , son ame se prépare à goûter le bonheur des vautours. Bientôt il distingue celle que la nature a enrichie de plus d'attraits. Ses projets se toimient uniquement vers elle. Les premiers accents de sa voix rendent ses désirs plus vifs. Il

écoute en méditant. Yseult commence ainsi son lay ;

Feuillage épais, verts gazons, doux silence, Bien invitez à prendre le repos ; Mais tant revient si douce remembrance , Que de mes cris j'éveille les. échos.

Dans ces cepeuils plantés par la nature. Fontaine sourd , et nourrit mille fleurs : Las! mes! soupirs augmentent son murmure; Ses petits flots sont grossis par mes pleurs.

Que fait Tristan?. . . Ah! plus d'une victoire Du los d'honneur lui décerne le prix?

^ La Table ronde élève aux cieux sa gloire : Chétive, hélas! il n'entend pas mes cris.

Yseult s'arrête un instant. Le scélérat de Bréhus se livre à toute l'horreur de ses désirs; le nom de Tristan qu'Yseult a prononcé ne sert qu'à l'enflammer davantage. Il veut troubler son bonheur; il ne craint point alors son bras redoutable; il croit pouvoir jouir impunément des plaisirs imparfaits qu'il est prêt à ravir : telles sont ses affreuses pensées, lorsqu'Yseult reprend...

Ma Braogien, ma tant fidèle amie, Rappelle-toi Tristan, son doux maintien, Quand il disait : <t Fors la parque ennemie, « Ma chère Yseult , ne rompra mon lien.

« Bien' asservi dans tant doux vasseldge, • Va, ton Tristan ne désire que toi.

DE LÉOMAiS. 1:^1

« Si los je <]mers(i), c'est pour t'en faire hommage; « Si vivre veux , c'est pour garder ma foi.

« Boire amoureux, c'est trompeuse magie; « Besirs brûlants c'est flamme de tes yeux; « Nos vœux secrets, c'est douce sympathie; « Nos doux liens , c'est b^en l'œuvre des dieux. »

Bréhus était à cheval. Animé d'un nouveau transport, il saute à terre pour coiu*ir sur sa proie. Yseult et Brangien prennent la fuite en l'apercevant; il ne s'attache qu'à la première, et, redoublant ses pas, il l'atteint et la saisit. Elle perd connaissance. 11 l'enlève , et la porte entre ses bras vers son cheval , qui s'épouvante du bruit, casse sa bride et ^'échappe. Les cris de Brangien font retentir la forêt. Us attirent un chevaKer couvert d'armes simples, et dont le bouclier Tétait par une housse. Ce chevalier attendri interroge en vain Brangien à qui la douleur ne permet pas de s'exprimer : mais il s'aperçoit qu'elle a les regards tournés vers une femme étendue à terre , sans connaissance; et la pitié lui fait désirer vivement d'être instruit.

Bréhus avait abandonné Yseult , la voyant évanouie, pour courir après son cheval. Il venjiit de l'atteindre, de lui rattacher son mors, et s'avançait déjà pour reprendre sa proie. Les cris de Brangien redoublent en le voyant reyenir ; le che-

(i) Cherche.

mu TRISTAN

valier, animé par ses cris, ne balance pas à prendre la défeuse ^e ces inconnues; il court sur Bréhus d'un air fUieiiaçant : Bréhus croit s'en défaire aisément, et court à son tour sur lui; le chevalier le renverse d'un coup de lance. Bréhus feint d'être mort, et reste irainobile sur la place : mais à l'instant que lé chevalier descend pour secourir Yseult, il se relève^ saute sur son cheval, et s'enfuit à toutes jambes vers l'endroit le plus épais de la forêt.

Le chevalier s'approche d'Yseult , soulève doucement sa tête, écarte lés cheveux blonds qui couvrent son visage, la regarde un instant, jette un grand cri, et tombe évanoui près d'elle. Brangien arrive, et ne s'occupe d'abord que de sa maîtresse; elle court à la fontaine, lui jette de l'eau sur le visage , et ce rfest qu'après quelques moments qu'elle la rappelle enfin à la vie.

Yseult rouvrant ses beaux yeux est d'abord rassurée en ne voyant plus son cruel ravisseur, et en se trouvant entre les bras de sa fidèle Brangien: mais sa terreur renaît par le spectacle d'un chevalier armé et étendu sur l'herbe auprès d'elle: elle apprend de Brangien que ce chevalier vient de la défendre; elle croit que, blessé dans le combat, il vient de mourir de ses blessures; elle donne d'abord à la reconnaissance et à la pitié des larmes qu'elle va bientôt donner à l'amour. Quelques plaintes étouffées par la visière du casque, quelques soupirs, lui font enfin juger

DE tisoifAis. ia3

que ce chevalier n'est point mort, et qu'il a besoin d'un prorapt secours. A l'aide de Brangien , elle délace les attaches du casque; elle voit.... Quel objet !... Elle s'écrie, Je me meurs; et tombe une seconde fois sans connaissance.... Son beau visage reste appuyé sur le front du chevalier. Quoique évanouie, ses larmes coulent en abondance; leur douce chaleur feit revenir le chevalier; elle revient bientôt elle-même... O puissance de l'amour!... C'est Tristan qui se trouve dans les bras d'Yseult.

La coutume de la Table ronde était que le surlendemain de la réception d'un chevalier, il. allât pendant dix jours à la quête des aventures. Il était permis à ses compagnons de le suivre , couverts d'armes inconnues, et de l'appeler à la joute, sans toutefois en venir au combat; la quête de Tristan l'avait empêché de se trouver à celui du roi Marc; plusieurs de ses compagnons l'avaient suivi, et presque tous avaient été renversés par lui. Lancelot du Lac voulut faire la galanterie à Tristan de rompre une lance avec lui pendant Sa quête, sans se faire connaître. Il se couvre d'armes blanches comme un nouveau chevalier ; et, quoiqu'il eût éprouvé la force prodigieuse de Tristan , il n'avait pris qu'une lance faible et fragile pour ne point blesser son ami.

Lancelot arrive près de la fontaine , peu de temps après qu'Yseult et Tristan ont repris leurs sens : il le voit de loin pied à terre qui serrait la

main d'Yseult sur son cœur. Lancelot ne la connaissait point; et, croyant trouver Tristan dans quelque infidélité, il déguise sa voix, et lui crie : Sire chei^alier y bien maperi que doulcement queréz adventures^ et que bien à poinct boues les sçayez trouver.

Tristan, en colère de se voir repris et troublé par un chevalier inconnu, quitte la main d'Yseult qui s'enveloppe de sa mante et se retire avecBrangien vers l'abbaye. Chevalier y répond Tristan, fy n* exercez' courtoisie quant parlez ainsy sans sça^ veoir : ores verrons maintenant ce que vous estes; mieux sçavez vous peut estre gaber que lance rotnpre. En disant ces mots , il saisit sa lance, saute sur son cheval: Lancelot s'éloigne, et prend \t champ nécessaire pour la course.

Lancelot n'avait pas si bien déguisé sa voix , que ' Tristan ne se fut aperçu que cette voix ne lui était pias absolument inconnue ; et ce que Lancelot ne pouvait pas déguiser, c'était la perfection de sa taille, et la grâce avec laquelle il ébranlajjt une lance et savait manier un cheval. Tristan le reconnut dans la demi-volte qu'il fit pour s'éloigner de lui, et se promit bien de le gober à son tour.

Les deux bravés chevaliers laissent courir leurs chevaux : au moment de se joindre, Lancelot rompt sur le bouclier de Tristan sa lance qui se brise en éclats. Tristan lève la sienne au lieu de la porter cpntre Lancelot. Tous deux font une

DK LÉONAIS. 125

(lemi-volte et reviennent l'un vers l'autre. Haal sire chevalier, pour quoy me desprisez vous tant^ dit Lancelot, que de votre lance n'avez daigné meferir? Chier sire y répond Tristan , yèn> ce qu'on ayme le plus ^ c'est seferir soy mesine : or sus, desarmévous estes de glaive; venez adoncques, et la rojme Yseult veult de sa main un aultre glaive vous doner.

Lancelot enchanté voit que son ami l'a reconnu, et qu'un sort heureux lui a fait rencontrer cette belle reine. Il saute à terre, délace son casque , court embrasser Tristan , qui le conduit à sa chère Yseult, et le lui présente. Lancelot flécliit un genou pour lui baiser la main,: mais Yseult s'empresse à le relever, et l'embrasse comme le meilleur, ami de Tristan , et celui dont elle dédirait depuis si long-temps la présence.

Ils marchent ensemble vers l'abbaye, L'auteur dit que le souper fut très gai, qu'ils se racontèrent leurs aventures, qu'ils parlèrent beaucoup de la charmante Genièvre , et que le seul Lancelot dormit bien paisiblement.

Le lendemain, Lancelot prit congé -d' Yseult, qui le chargea de dire mille choses tendres à cette belle reine ^ et tout le désir qu'elle avait de pouvoir aller à sa cour. Il restait encore à Tristan trois des jours qu'il devait employer à sa quête; mais que pourrait -on chercher encore quand on a trouvé ce qu'on aime? et n*était-il pas bien permis à ce héros couvert de gloire de donner trois jours à l'amour?

1^6 TRISTAW'

Que de pareils moments sont courts ! Yseult et Tristan les passèrent sans s'apercevoir de leur durée. La prudente Brangien, qui n'avait aucune affaire qui l'empêchât dé lés compter, avertit Tristan que son oncle le roi Marc est à la cour d'Artus; qu'il est temps de l'aller voir, pour ne lui point donner de soupçons; et qu'après les dix jours expirés il doit aller rendre compte de sa quête. Tristan se rend avec douleur à des raisons si pressantes ; Yseult le serre dans ses bras^ elle lui ceint ^n soupirant son épée ; ses belles mains attachent même ses éperons; et, sans la présence et le^ conseils de Prangien, la belle Yseult eût été obligée de les attacher une seconde fois.

Tristan pèq:t , et arrive avant la nuit à Cramalot. Il ne voit ce soir-là que le roi Artus et Lancelot ; il rend compte de sa quête , de la plaisanterie même qu'il a faite à Lancelot; et ce dernier fait un sourire malin à son ami, en ne l'entendant parier que de faits de chevalerie. Le lendemain matin, Artus enferme Tristan dans son cabinet; il assemble sa cour, et fait appeler le roi de Cornouailles. Roi Marc, lui dit -il, je ne vous reproche plus un acte de fureur que vous devez vous reprocher sans cesse à vous-même; mais, en présence de tous mes chevaliers, je vous requiers un don. Le roi Marc n'avait rien à refuser à son suzerain, qui, dans ce moment, abolissait le crime nouveau qu'il avait commis

en se battant contre Amans pour une causé injuste, et en refusant de prêter le serment ordinaire aux juges du camp. Marc accorde le don , et le grand Artus reprend : Ores pardonez à votre nepveu Tristan de Léonois tout le mal talent que piecea (i) eustes contre lui; iurez ores de le tenir chierement comme beau nepveu et comme le meilleur chevaUer de la terre. Marc le promet. Artus fait apporter les grands reliquaires; Marc prête son serment. Artus fait alors paraître Tristan, qu'il présente à son oncle; ils s'embrassent. Matis Tristan ne renonce pas intérieurement à ne plus mériter la colère de son oncle, qui, de son coté, ne renonce pas aux ministres projets que la noire jalousie lui a fait former.

Tous^ les chevaliers de la Table ronde, qui connaissaient l'ame atroce du roi Marc, s'inquiètent de ce raccommodement^ et craignent tous que Tristan , qui leur est si cher, n'en soit un jour la victime. Lancelot surtout sent, un noir pressentiment; il ne peut s'empêcher de prendre par le bras le roi Marc, de l'attirer à une fenêtre; et, sans aucun ménagement, il le menace de là plus cruelle vengeance, s'il ose jamais attenter à la vie ou à la liberté de son ami.

La belle Genièvre appelle Tristan dans son cabinet : elle ne lui cache rien de ce qu'elle sait, sur Yseult , ni de ce qu'elle sent pour Lancelot. Elle

(i) Long- temps.

ia8 TRISTAN

lui dit les choses les plus tendres pour cette reine; et lui donne une lettre, dans Faqùelle elle conjure Ysèult de se retirer dans le royaume de Logres, et de la venir joindre, poiu* peu que Marc manque à son serment, et lui fasse éprouver de nouvelles persécutions.

Artus , de son côté , lui dit : Cher Tristan , vous êtes maintenant de nja maison, et de la Table ronde; votre oncle est si peu digne de vous avoir dans sa cour , que je ne vous vois partir qu'avec le plus grand regret. N'hésitez pas, si vous en êtes mécontent, à venir vous rejoindre à vos compagnons et à vos amis; et croyez, brave et cher Tristan, que je serai toujours de ce nombre.

Le roi Marc et Tristan partent le lendemain. Les regrets, les larmes de toute la cour d' Artus accompagnent ce dernier; l'horreur qu'on a pour Marc, l'amour qu'on a pour Tristan, portent même les dames du palais de Genièvre à désirer secrètement que le beau chevalier puisse impunément augmenter ses torts avec son oncle.

Tous les deux arrivent le soir à l'abbaye ; et la tendre et malheureuse Yseult les voit avec des sentiments bien différents ; forcée de montrer une joie feinte pour plaire à Marc , forcée d'en cacher une véritable en revoyant Tristan , elle essuya les plus cruels combats; et l'auteur et nous, nous plaignons bien celles qui lejB éprouvent.

Le lendemain fut employé aux préparatifs pour leur départ. On dit que les jaloux dorment peu ;

D£ LEONAIS. 129

le triste Marc ne dormit f^ère. L'aurore paraissait à peine , qu'il se lève occupé des moyens de violer impunément le serment qu'il a prêté. Agité par ses noires pensées , il parcourait les dortoirs de l'abbaye, lorsqu'une vieille religieuse, qui avait été trop curieuse pendant le premier séjour de Tristan (car les religieuses l'étaient en ce temp$là, et celle-ci de plus était très babillarde), lui Élit entendre qu'elle a surpris aux genoux d' Yseult le beau chevalier qu'il mène avec lui.

Il n'en fallait pas tant pour allumer la fureur de ce roi. Cependant il réfléchit qu'il est encore dans les états d'Artus; il renferme son dépit et sa colère ; et bien déterminé dès-lors à devenir parjure , la certitude d'être bientôt maître de la vie de Tristan lui donne l'air de la pleine tranquillité.

Yseult , Marc et Tristan s'embarquent pour le royaume de Cornouailles : ils arrivent peu de jours après; et Marc, pour mieux tromper nos amants , rend Tristan plus sire que iamais dans son royaume et dans sa maison.

Toute la cour de Cornouailles s'empresse à célébrer ce retour par des fêtes ; et Dinas , le sénéchal, surpassa tous les autres barons dans cet art des courtisans. Un architecte arabe avait tellement disposé tous les appartements de son château, qu eussiez cuydé que cefust œuvre de nécromancie; similitude avoit le susdit chasteau au labyrinthe égyptien, Yseult et Tristan s'y éga-

Tristan de Léonais , etc. 9

l3o TRISTAN

raient quelquefois; mais Dinas veillait sur eux; et, connaissant tous les détours, il les retrou-r vait à temps. La reine Yseult sortait d'un jardin de fleurs, lorsque Tristan sortait d'une bibliothèque.

Andret , excité par le roi Marc , les épkit toujours; le palais du roi était construit d'une façon bien moins ingénieuse que le château de Dinas ; et les amants sont toujours^ imprudents* Le méchant Andret ne servit que trop bien la jalousie de son maître ; il lui procura l'occasion de surprendre Tristan sans défense ; celui-ci fut arrêté par ordre de Marc, chargé de fers, et enfermé dans une obscure prison. Yseult, moins maltraitée par un mari jaloux, qui ne pouvait jamais s'empêcher de l'aimer, fiit une seconde fois renfermée dans la tour.

Vainement toute la cour du roi Marc fit les plus grands efforts auprès de lui pour obtenir la liberté de Tristan: Gouvernail, qui ne put même obtenir celle de voir son élève , vit qu'il n'y avait plus rien à ménager; et, craignant poUr les jours de Tristan, il partit secrètement pour aller dans le royaume de Léonais rassembler ses sujets , et revenir le délivrer à main armée.

Pendant que Gouvernail agit pour Tristan, Perceval,' jeune chevalier de la Table ronde, et qui fut ensuite si fameux dans cet ordre par la conquête du Saint-Gréal , arrive à la cour de Marcy Il est surpris de la solitude qui y règne, et sur-

DE LÉONAIS. l3l

tout dé n'y voir ni la reine , ni Tristan. Il apprend bientôt tous les événements de cette cour; et étant instruit du serment qu'A.rtus avait fait prêter au roi Marc, il entre brusquement dans l'appartement de ce dernier. Rojr félon et panure, pour quoy tiens tu la royne en tour enclose^ et ton nepveu Tristan en charte privée et enferré i^i)} Il était assez triste et très embarrassant pour le roi Marc d'en dire la véritable raison. Orgueilleux de sa nature, il répond avec hauteur, et menace Perceval. Le chevalier était fier et prompt ; il s'élance sur le roi Marc. Andret veut tirer son épée; Perceval le saisit et le jette par la fenêtre. Il terrasse le roi , lui fait prêter serment de mieux vivre à l'avenir avec sa femme et son neveu, le force à lui remettre les clefs de la tour çt de la prison , l'enferme dans son palais , court auprès de Tristan, brise ses fers, lui fait donner ses armes, et tons les deux volent à la tour , délivrent la reine et la ramènent.

Le roi n'était pas assez aimé de ses sujets, et ceux-ci n'étaient pas assez braves pour qu'ils lussent empressés à le secourir ; et les cris d'Andret , qui s'était cruellement blessé dans sa chute , n'excitèrent personne à venger son injure.

Perceval fait assembler les barons, et leur apprend le serment que le roi Marc a prêté ; il leur fait promettre de forcer ce prince à tenir ce qu'il

(i) Aux fers.

l32 TRISTAW

a juré , en les menaçant de la vengeance d'Artus, de Lancelot, et de tous les chevaliers de* la Table ronde , s'ils manquent à leur parole. Il n'en fallait pas tant aux timides chevaliers de Cornouailles , pour tout promettre. Ils prêtent le serment; et le fier Perceval, après avoir baisé la main d'Yseult, et juré fraternité d'armes avec Tristan , part de cette cour pour voler aux grandes aventures qui lui sont prédites.

La belle Yseult et Tristan passèrent un mois sans essuyer de nouvelles persécutions. Ils avaient même la liberté d'aller quelquefois à la chasse ; et le retour s'en faisait toujours à la charmante et commode habitation de Dinas. Pendant ce temps, Andret s'était rétabli de sa chute; mais la correction de Perceval n'avait fait qu'exciter encore plus de rage dans son cœur; rien n'échappait à sa malignité, de toutes les démarches d' Yseult et de Tristan. Nos amants étaient cependant plus circonspects; ils se dérobaient, autant qu'il était possible à ses recherches ; et la maison de Dinas les consolait assez souvent de la gêne qu'ils éprouvaient dans le palais : mais cette maison était toujours suspecte à la méchanceté d' Andret. Uû jour il part de grand matin pour en observer les entours. Il aperçoit un grand pin fort touffu qui s'élève au-dessus des murs du grand jardin : le scélérat prend un arc et des flèches; et la faible espérance de surprendre quelques secrets de la reine suffit pour le faire monter sur le pin et s'y

DE LéoirA.is. i33

cacher, pensant très bien qu'Yseult viendrait chex Dinas au retour de la chasse. ^

Elle y vient en effet, et Tristan l'accompagne. On dîne gaiement; on se promène, on s'égare dans les corridors du château. Andret, sur son pin, s'aperçoit qu'on est sorti de table. Il redouble d'attention. Bientôt un pilastre peint à fresque paraît s'entr'ouvrir ; il en voit sortir la belle Yseult, qui jette en rougissant ses regards vers un bosquet orné de quelques sièges de gazon ; l'instant d'après, un de ces sièges s'entr'ouvre aussi, et le beau Tristan en sort pour se jeter aux pieds d'Yseult.

Malheureusement ce bosquet était nouvellement planté. On ne connaissait point alors l'art du treillage ; la charmille formait des murs épais; mais elle n'était pas encore assez haute pour cacher à Ândret ce qui se passait. Ce malheureux sent redoubler sa fureur; et bientôt, sans crainte de blesset* la reine , il tire sur Tristan une flèche qui lui perce l'épaule d'outre en outre , et dont la pointe efifleure celle d'Yseult.

Nous .ne rapporterons point tous les commentaires , toutes les complaintes que l'auteur fait sur cette double blessure. Tristan ne s'occupe que de celle d'Yseult. Il s'aperçoit qu'elle est légère ; et, malgré la douleur que lui fait éprouver la sienne, il juge qu'ils sont découverts. Il force la reine de rentrer dans son pilastre; il ouvre la trappe couvorte de gazon : une seconde flèche lui frise la,

l34 TRISTAN

gorge sans le toucher, au moment où il se dérobe ^ux regards d'Andret.

Tristan , par un chemin tortueux qui lui était connu, gagne la chambre de Dinas, qu'il e£Brade autant qu'il l'afflige, en lui faisant voir le trait dont il est percé. Dinas, très habile en plus d'un art, retire doucement la flèche, panse la blessure: mais , se doutant bien que ce coup vient du roi Marc , il fait sortir Tristan par un long souterrain qui donnait dans la foret , et le conduit à la maison d'un homme sûr, chez qui Tristan demeure cadié. Yseult rejoint les^ dames de sa suite; elle attribue sa blessure légère à l'épine d'une ronce ; elle leur cache ses vives inquiétudes^ et retourne à son palais, où bientôt Dinas revient pour la rassurer.

On ne sera pas surpris qu'Andret auginente encore toute l'horreur de son crime, en apprenant au roi tout ce qu'il a vu et tout ce qui s^est passé. Marc, toujours constant dans sa jalousie et dans sa passion pour Yseult, se contente de Lui faire des plaisanteries amères sur sa blessure; mais il fait de secrètes perquisitions pour décoavrirla retraite de Tristan qui a disparu.

Heureusement que dans ce même temps un puissant roi, nommé Hélyas, brave chevalier et ennemi mortel du roi Marc, avait appris que Tristan était banni du royaume de Cornouailles; et que , ne l'y croyant point de retour , il avait rassemblé promptement son armée pour profiter de l'absence de Tristan , et pour attaquer lé it>i

D£ LÉONAIS. l35

M»?c. Il ^orive de tous côtés des chevaliers et des haintants blessés, fugitifs, qui apprennent à Marc qu'Hélyas ravage les frontières, et s'avance vers sa cafHtale.

Le roi Marc regrette bien alors d'être privé du secours de Tristan. Il rassemble à la hâte une Ëdble armée; il marche au-devant d'Hélyas. Le sénéchal Dinas , aussi brave à la guerre que galant et serviable pour ses amis, conduit l'avantgarde ; mais , malgré les plus grands efforts de valeur, son avant-garde est renversée sur le corps de bataille oomma&dé par le roi:Hélyas,poursuit sa victoire, et force le roi à rentrer dans Cintageul , sa capitale , qu'il entoure et dont il fdrme le siège.

Le roi Marc et IMnas disposent tout pour une vigoureuse défense; mais ils jugent bientôt qu'ils ne pourront long-temps résister. Dinas saisit ce temps pour rappeler à Marc tout ce qu'il pourrait espérer de Tristan. Son oncle est forcé de lui Élire tlanander son secours; et Dinas, qui connaît sa retraite, lui écrit de la part du roi.

La générosité de Tristan ne lui permet pas de bàlaticer à secotfrir son olK^. Le plus cher intérêt d'aiUeuts le pc^rte à voler à la ville. Mais sa blessure l'empêche encore de porter des armes. Il écrit à son oncle de tenir bon, et que dans six jours il peut compter sur son secours. Dix des plu^ braves d^evaliers du pays, qui n'avaient point vcnilu mfffcher au secours d'un roi qu'ils ^

l36 TRlSTAir

méprisaient, apprennent où Tristan s*est retiré, et la résolution qu'il a prise de secourir Cintageul. Ils viennent le joindre; et Tristan, au moment où sa blessure lui permet de s'armer, se met à leur tête, fond sur l'armée d'Hélyas, attaque son quartier, le renverse deux fois dans l'action, fait un grand carnage de ses gens, et entre triomphant dans Cintageul.

Le lendemain Tristan envoie défier Hëlyas au combat singulier, soiis la condition qu'il se retirera avec toute son armée s'il est vaincu, ou qu'il sera maître du royaume de Comouailles s'il est victorieux.

Hélyas était trop brave pour refuser ce défi^ le jour est fixé au lendemain. Mais Hélyas exige que le roi Marc, Yseult et ses barons, se rendent au lieu du combat, et demeurent à sa disposition s'il surmonte son ennemi. Les propositions sont acceptées; et dès ^ue le soleil est levé, les trompettes sonnent, les deux combattants se rendent sur le champ de bataille , où le roi Marc conduit la belle Yseult.

Combien le courage de Tristan ne redoubla-t-il pas, quand il vit qu'il avait à défendre sa belle reine! Bientôt il est vainqueur. Il donne la vie à Hélyas; le royaume de Gornouailles est délivré, celui d'Hélyas est soumis et assujetti à un tribut. Tristan, son oiicle et sa dame rentrent triomphants dans Cintageul : mais l'ame atroce de Marc était incapable d'aucun sentiment de reconnais-

DE LÈOVéLlS. l37

sance : implacable dans la jalousie et dans la haine, il ose encore charger de fers les mains victorieuses auxquelles il doit sa couronne et sa liberté.

Dans toutes ces entrefaites, le fidèle Gouvernail avait déterminé sans peine les Léonais, sujets de Tristan, à prendre les armes pour sa liberté. Les anciens chevaliers , qui avaient combattu sous Méliadus son père avaient levé les premiers leurs bannières; leurs fils et leurs neveux s'y étaient rangés, et cet exemple généreux avait été suivi par tout le royaume.

Gouvernail arrive bientôt à leur tête , et s'avance dans l'intérieur du royaume de Cornouailles. Dînas, pénétré de l'injustice de la cause de Marc , refuse de prendre les armes pour sa défense; tous les barons, indignés de voir que ce coupable roi leur attire sans cesse des guerres nouvelles, se révoltent unanimement contre lui: ik prennent les armes, entourent le palais, saisissent le roi et Andret. Quelques-uns d'eux volent à la prison de Tristan , brisent ses chaînes , et délivrent la belle Yseult.

Le temps de la punition de Marc et d" Andret était arrivé. Rien n'arrête plus la colère des révoltés : ils conduisent Marc à la même prison , et le couvrent des mêmes chaînes qu'il osa donner à Tristan. Andret est déchiré en pièces par le peuple; ils prient la belle Yseult et Tristan de monter à cheval , et c'est à leur suite qu'ils vont au-devant de Gouvernail et de l'armée des I^éonais.

l38 TRISTAN

L'auteur se plaît, avec raison , à peindre Tentrevue touchante de Tristan avec ses su^ts et le fidèle Gouvernail; les cris de joie succèdent au bruit des armes, et les Léonais admirent la beauté d'Yseult.

Tristan ne voulut point rentrer dans Cintageul; sa générosité naturelle ne lui permit pas d'aller braver le roi Marc dans ses fers. Il appelle les barons de Comouailles; il les prie d'accepter Dînas pour les gouverner pendant la captivité du roi ; il les laisse les maîtres du temps qu'elle doit durer, et leur fait jurer qu'ils n'attento*ont point à sa vie.

Ici l'auteur a l'adresse de rappeler toute la foree des raisons qui entraînaient Yseult à détester Marc, à craindre sa fureur, et à ne pas aller partager ses chaînes. Nous prions les plus sévères de nos lecteurs de pardonner à cette belle reine; nous croyons que ses excuses sont déjà reçues dans les coeurs sensibles, et nou$ prions aussi la mul* titude de penser au pouvoir magique et invincible du hoire amoureux,

Yseult donc ne quitta point Tristan; les barons du Léonais et de Cornouaiiles ne l'eusisent pas souffert. Tristan seul , le tendre et soumis Tristan eût obéi, sans hésiter, à sa volonté; mois r%m et l'autre gardèrent le silence, et se laissèrent dou^* cément entraîner à leur destinée.

Ils se séparent de Dînas , et vont dails le royaume de Léonais : maïs bitmtot ils penl»eiit

D£ LEONAIS. 189

qu'ils ne peuvent y rester en spectacle avec décence; ils prennent la résolution d'aller ensemble dans le royaume de Logres , et de n'y confier leur arrivée et leur séjour qu'à leur brave et loyal ami Lancelot du Lac.

Depuis long-temps Yseult et Tristan s'apercevaient que le bon Gouvernail et la fidèle Brangien avaient ensemble un air trop galant et trop tendre, pour ne pas éprouver Vvai pour l'autre un sentiment plus vif et plus doux que celui de l'amitié. Le sacrifice que Brangien avait fait à sa chère Yseult pouvait seul mettre, obstacle à ce mariage, si convenable d'ailleurs; mais Gouvernail avait été du conseil secret des deux illustres amants, et avait contribué lui*même à détruire les scrupules de Brangien. Ils font donc venir ces deux honnêtes confidents; ils leur proposent de s'unir, et jouissent de toute la joie que cette proposition fait briller dans leurs yeux. Sur-le*champ Tristan convoque une assemblée des états du royaume : il parie avec force sur la naissance , la valeur et la sagesse de Gouvernail ; il leur peint, les Larmes aux yeux , toute la reconnaissance qu'il lui doit : il les engage à lui prêter foi et hommage en son absence , et à le maintenir pour leur roi s'il vient à périr. Les barons prêtent le ser-» ment; et dès la même nuit Yseult et Tristan partent, marchent vers la mer, et passent sur un esquif dans le royaume de Logres. •

Tristan, couvert d'armes sans aucun ornement.

l4o TRISTAIf

et sans panache , conduit Yseult, vêtue d'habits simples, et bien enveloppée de sa mante. Ils marchent ensemble vers le château de la Joyeuse Garde y appartenant à leur ami Lancelot. Leurs cœurs étaient contents. Ils ne pouvaient avoir d'autre peine que la crainte de voir finir leur bonheur. La pureté du jour, le calme de l'air, le chant des oiseaux , l'émail d'une prairie qu'ils traversaient,- invitant l'ame à se répandre, Tristan chanta ce triolet.

Avec Yseult et les amours.

Ah! que je fais un doux voyage I Heureux qui peut vivre toujours Avec Yseult et les amours!

£lle est msûtresse de mes jours; Près d'elle ils sont tous sans nuage.

Avec Yseult et les amours , Ah! que je fais un doux voyage!

A chaque instant que je te vois, Dans mon cœur naît trouble agréable ; Mon cœur me dit, et je l'en cr(HS, A chaque instant que je te vois , Que c'est pour la première fois Que tu vas m'êtrè favorable !

A chaque instant que je te. vois.

Dans mon cœur naît trouble agréable.

|l.'aube du jour t'a vu partir ; Yseult, n'es-tu pas fatiguée?

Ce gazon invite au plaisir.

L'aube du jour t'a vu partir; Ah! ne fût-ce que pour dormir,

DB LÉONAIS. l4t

Descends, entrons sous la ramée.

L'aube du jour t'a vu partir; Yseulty n'es- tu pas fatiguée?

Us arrivent à l'entrée d'une grande forêt voisine de la Joyeuse Garde, et sont surpris en apprenant que le roi Artus habite ce château depuis deux jours, et qu'en retournant à Cramalot, il s'amuse à voir jouter les chevaliers de la Table ronde.

Yseult eût désiré rentrer dans la forêt ; elle en pressait Tristan , qui s'était avancé pour voir de plus près une joute : mais il n'en était déjà plus temps : Artus les avait vus sortir de la forêt; et la ciu*iosité qu'il eut de savoir quelle espèce de gens ils pouvaient être fit , sur-le-champ , partir Treu le sénéchal , pour leur demander leur nom. Dinadam, espérant trouver l'occasion de faire quelque nouvelle plaisanterie, part avec le sénéchal, et tous les deux joignent Tristan au moment où il est prêt à rentrer dans la forêt. Haal chevalier^ ioustes vous font elles peur? lui crie Dinadam. Or scUchiez qu'ores iouster vous convient ^ ou laissez la dame à meilleur chevalier que vous n'estes. Tristan qui le reconnaît rit sous son casque, et feint encore un air timide et embarrassé. Le sénéchal le questionne, et Tristan lui dit que. Quoiqu'il soit bien chevalier ^ maie fortune Va laissé de si petite pauvre chevance, que n'en a d'aultre que ses armes et son cheval^ et qu'ores il chemine avecques sa sœur à une abbaye

de nonains^ où (dont luy poise moult) elle va s'enclore»

Le sénéchal lui répond : Mais ignorez vous la coutume de Logres? Nul che^f aller estrange en armes ne doit passer sans iouster. Or sus prepa^ rez vous; car à la iouste estes venu.

Dinadam s'avance; et pour gaber le pauvre chevalier, il dispute cette joute au sénéchal, comme ayant parlé le premier à Tristan. Tristan se défend long- temps d'accepter la joute; il leur dit enfin : Chevaliers du roy Artus^ car bien m'apert que en estes , ce ne seroit mie courtoisie à vous de me parforcer à laisser ma sœur seulette : partant, puis que m'esprdu(^er voulez y iurez de la garder courtoisement si ie viens au dessus y et quaultre de vos compaignons vienne à mojr; car depiecea ie sçaj que tout chevalier de Logres est moult prompt à gaber ^ et à nobles pucelles conquester. Dinadam et le sénéchal , qui s'apprêtent à la joute, le lui promettent.

Tristan se prépare de son côté, feint de ne savoir pas bien mettre sa lance en arrêt ; il reçoit sur son écu la lance du sénéchal, qui vole en éclats sans l'ébranler : il manque exprès l'atteinte , et au passer il feint d'être prêt à tomber, et d'un seul coup de son bras il renverse le pauvre sénéchal. U descend sur-le-champ de cheval, il prend Treu par la main, le conduit à Yseult, et lui dit : Belle chiere sœur^ ores vous meine ce chevalier conquis pour vous garder. Il remonte,

et court tout de suite sur Dinadam, qui croit que le hasard seul a fait tomber le sénéchal, et qui vient sur lui en pleine assurance. Tristan reçoit son coup de lance comme à la première joute , laisse tomber la sienne sans vouloir toudber Dinadam; et au passer il l'enlève de son bras droit hors de la selle , le tient sur le cou de son cheval, fiait la demi-volte, et revient poser Dinadam aux pieds du cheval d'Yseult. Chevalier^ lui dit-il, que vous semble de la manière de ionster de rmon pays? Or sus gardez bien ma sœur; car il m'apert qu'ores vos compaignons viennent^ et parler me veulent.

Le spectacle de ces deux joutes avait beaucoup fait rire Artus et tous les chevaUers de la Table ronde , et surtout lorsqu'après avoir vu l'enlèvement de Dinadam ils le virent à pied avec le sénéchal, tenant chacun une des rênes du cheval de la demoiselle inconnue.

Plusieurs s'avancèrent pour voir l'aventure de plus près; BUombéris, l'un des meilleurs jouteurs, les précède, et dit à Tristan : Pour quoy dohCf sire chevalier^ point n'aidez vous féru de vostre lance? Sire, répond Tristan, c'est que i'ajr vu que bon mestier m' estoit de Vespargner, et que grand besoing meferoit elle avecques tel chevalier que vous estes : or sus prenez garde à moy ^ ie vous deffîe. BUombéris, bien résolu de punir la témérité du chevalier inconnu, court sur Tristan , qui, cette fois, veut montrer sa force et son

l44 TRISTABT

adresse : il n'est que médiocrement ébranlé du coup que Bliombéris lui porte; et, sans briser sa lance, il le jette sur la poussière, Or sus, chevalier j lui dit-il, allez garder ma soeur; car tel est le convenant de ma iouste. Bliombéris, bien honteux , va se ranger près de Dinadam , qui , se trouvant consolé de son aventure, recommence kgaber Bliombéris. Les trois neveux d'Artus remplacent Bliombéris, et sont tous trois renversés. Dix autres chevaliers de la Table ronde éprouvent le même sort. Artus se voit presque seul. Quinze de ses chevaliers entouraient déjà le cheval de la dame inconnue ; il appelle Lancelot , et le prie de soutenir l'honneur de la Table ronde. Sire, lui dit-il tout bas , mon amy Tristan seul est capable d'avoir abattu vos chevaliers; ores verraj ie bien se c'est lujr : regardez bien la iouste; car Tristan m'ayme trop pour fer de glaive baisser contre moy. Alors il vient à Tristan, en lui disant: Chevalier, ores verray ie bien qui vous estes; cest Lancelot qui vous déifie. Tant mieulx, répond Tristan; car ià meilleur gardien à ma sœur ne puis ie doner. Ils courent l'un contre l'autre. Lancelot détourne sa lance, et feint d'avoir manqué l'atteinte ; Tristan en avait fait autant. Le hasard fait qu'au passer les tronçons accumulés de lances brisées roulent sousies pieds du cheval de Lancelot, et le font tomber. Tristan saule légèrement à terre, aide Lancelot à se relever, et lui dit tout bas, en hii serrant la main : Jh\

chier sire^ c^ est pour Yseuk que vostre Tristan vient de voi^s conquerre. Lancelot, pénétré de joie, se laisse conduire auprès d'Yseult. Sires chevaliers^ ores délivrez vous estes , dit Tristan; vous pouvez librement retourner à vostre roj; il rne su/fit assez de celujr cy ^ et du second que ie conquis , pour venir une iournée à la garde de ma sœur. Dinadam voulait disputer sur ce que la joute n'avait pas été en règle , et qu'aucune des deux lances n'avait porté. Tays toy^ Dinadam^ lui répondit Lancelot,^/^/! nCa conquis le chevalier inconnu; et se le refisses, sache qu'il est de force à te porter avecques luy sous son bras. Dinadam n'eut rien à répondre à cette gaberie; il commença bientôt à former quelque soupçon sur Tristan : car il connaissait trop Lancelot pour croire qu'il se fôt laissé amener si facilement sans demander le combat à l'épée, s'il n'avait eu quelque raison secrète.

Les chevaliers de la Table ronde vont rejoindre Artus, lui content tout ce qui s'est passé, et que le chevalier inconnu emmène Lancelot et Dinadam à la garde de sa sœur. Bliombéris lui dit , que oncques ne receut si terrible coup de glaive. Bien, dit Artus, le chevalier estrange est prude homme; laissons-le aller ses erres où il veuk; avant peu nouvelles en aurons. Sur-le-champ , Tristan, Yseult et Lancelot, qui voient le roi Artus et sa cour reprendre le chemin de Cramalot, traversent la prairie , et vont droit au château

Tristan de Léonais, etc. lO

t46 TRISTAN

de la Joyeuse Garde. Tristan, en arrivant, ôte son casqi^e; Yseult lève son voile; et Dinadam, enchanté de revoir Tristan , va se jeter aux genoux d'Yseult , devinant bien que c*est elle : Damoiselle^ dit- il, bien m'est permis de baiser la main de la sœur que lay si bien gardée.

Lancelot et Dinadam passèrent deux jours avec Tristan; ils s'en retournèrent à Crariialot, et laissèrent les deux heureux amants maîtres absolus du château de la Joyeuse Garde.

Nous ne pouvons qu'applaudir à la prudence et à la modestie de l'auteur de ce roman. H croit qu'on imaginera sans peine à quel point ils surent jouir du bonheur de ne se plus quitter, et il n entreprend point de peindre leur heureuse situation ; mais il emploie les plus fortes couleurs a rendre le désespoir de Palamède, lorsqu'il apprend que la reine Yseult est au pouvoir ae Tristan. Ce chevalier se déguise de toutes manières; et, soit dans le tournoi, soit dans les courts voyages que Tristan fait à Cramalot, il 1^*' taque jusqu'à quatre fois différentes. Le dernier combat se passe près du château de la Joyeuse Garde ; ce combat devient si cruel , qi:ie les deux rivaux perdent leur sang par une infinité de blessures. On avertit Yseult, elle accourt pour les séparer; dès qu'ils l'aperçoivent , ils s'arrêtent, et tous deux portent leur épée à ses pieds ; noais bientôt l'un et l'autre tombent de faiblesse, et l'herbe continue à se rougir de leur sang. Yseult

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s'empresse à donner des secours à son chevalier, qui veut les refuser, si Palamède ne les partage. Yseult les £ait enlever, et porter tous deux dans la même chambre. Tous deux sont secourus et pansés par ses belles mains. Yseult, qui sut exiger de Palamède, dans la forêt du Morois, de ne jamais paraître devant elle que dans le royaume de Logres, obtint sans peine, de cet amant si respectueux et si soumis, d'établir une paix durable entre ces deux généreux rivaux : ainsi Palamède passa plusieurs jours dans le château, après s'être remis de ses blessures; mais le spectacle continuel du bonheur de Tristan était trop cruej pour une ame aussi sensible , et qui ne pouvait renoncer à son amour. Heureux Tristan, je vous quitte, lui dit-il im jour; vos vertus, votre générosité , vous rendent digue de votre sort. Puissé-je bientôt finir le mien dans les combats! Puisse ma mort être honorée des larmes d'Yseult et des vôtres! Regrettez-moi tous deux comme celui qui vous aima le plus tendrement. Palamède part; il tente les aventures les plus périlleuses; il détruit les maies coutumes de plusieurs passages dangereux; il défend l'innocence opprimée, venge la mort d'un roi tué par deux traîtres chevaliers : la victoire suit ses pas; il ne peut trouver la mort , ni guérir d'une passion qui rend sa vie si malheureuse.

Le roi Artus et la reine Genièvre ne purent se refuser au désir de voir la belle Yseult. Dinadam

lO.

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lui tenait souvent compagnie ; elle le plaisantait agréableçaent sur son indifférence ; elle attribuait à son défaut de sensibilité les accidents qui lui arrivaient presque toujours dans les combats, quoiqu'il fût brave et preux chevalier. Dinadam se défendait par d'autres plaisanteries, et cherchait à lui rendre celles qu'elle hii faisait essuyer. Un soir il entre efifrayé chez elle, et lui dit que deux puissants chevaliers viennent de surprendre Tristan sans armes, et s'en sont emparés; qu'il se dérobe, par la fuite, au même sort; et qu'il la prie de se précautionner contre toute surprise. En effet , Yseult voit entrer à l'instant chez elle deux chevaliers couverts d'armes étincelantes. Dinadam court se cacher derrière Yseult; mais bientôt ils ôtent leurs casques^ et Lancelot lui présente le roi Artus. La théine Genièvre les suivit de près; et, pendant quelque temps, les illustres habitants de la cour d' Artus et du château de la Joyeuse Garde se visitèrent souvent. Nous ne voulons point parler de quelques soupers secrets qu'il y eut entre la belle Genièvre, Lancelot et ces deux amants: et quels délicieux soupers!

Artus, toujours occupé des plus grands projets. Tétait alors de la conquête du Saint-Gréal (nous avons déjà dit que le Saint-Gréal était la coupe qui servit à Notre - Seigneur , le jour de la cène avec les apôtres). Joseph d'Arimathie avait apporté en Europe cette coupe , avec la lance dont Longin avait percé le côté du Christ sur la croix.

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De génération en génération, un des petits -fils de Joseph d'Arimathie se vouait à la garde de ces précieuses reliques; mais à condition de garder la fleur pure et intacte de sa virginité. Co gardien courait les plus grands risques, s'il ne conservait chèrement cette fleur. Le roi Pêcheur, descendant de Joseph, les avait alors à sa garde; mais, ayant un jour regardé seulement avec trop de complaisance une jeune pèlerine, dont la collerette s'était entr'ouverte , en se prosternant, la lance sacrée était tombée sur son bras, et lui avait fait une blessure dont le sang coulait sans cesse depuis cinquante ans, sans^que rien pût l'arrêter. Merlin avait prédit que le roi Pêcheur resterait toujours blessé, et que les grâces du ciel, attachées aux précieuses reliques, ne se répandraient en entier sur la chrétienté , que lorsqu'un loyal et renommé chevalier, plus parfaitement vierge encore que le roi Pêcheur, se présenterait avec une amc et des mains pures , pour toucher et enlever les saintes reliques, sans être frappé de mort. Il était écrit de^plus, que ce seul chevalier pourrait s'asseoir un jour dans le siège périlleux de la Table ronde. Cet insigne honneur était destiné par Merlin au jeune Perceval le Galois.

Le roi Pêcheur et les princes ses voisins redoutaient également de perdre le Saint-Gréal; et quoique les chevaliers vierges, et déjà renommés par leurs hauts faits, fussent alors presque aussi raines qu'ils l'ont été depuis, il pouvait s'en trou*

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ver un; et cette crainte entretenait toujours une armée prête à combattre pour la défense du roi Pêcheur et du dépôt sacré.

Le bon et brave Tristan ne valait rien du tout pour l'enlèvement des saintes reliques : mais se joindre à l'armée du roi Artus qui devait combattre celle du roi Pêcheur, c'était toujours un moyen de mériter le pardon de ses péchés; il fut donc tenté de s'unir à ceux qui devaient marcher pour cette sainte expédition.

Ce qui déterminait Artus à cette entreprise, c'est que , s'étant égaré dans la forêt d'Arnantes , son coursier l'emporta : quelque puissance secrète le fit arrêter près du tombeau qui renfermait Merlin; alors le gi^and prophète éleva sa voix: Roy Artus ^ dit-il, de pieceà et à touiours chier me seras; ores est il tems de marcher à la queste du Saint'GraaL Roy Artus ^ écoutez,.. Cil qui parfaictera telle entreprinse^ ores est il nay-y ores a il receu che^^alerie de ta main.

Tristan , ayant donc pris son parti, mit ses mains ez celles d Artus ^ et fit alors un serment, que des malheurs qui nous font îfrémir d'avance l'empêchèrent d'accomplir. Il était assez raisonnable que ce serment et ses nouvelles dispositions déterminassent Tristan à se séparer d'Yseult. Artus obtint d'Yseult et de son amant une promesse qui leur coûta bien des larmes.

Artus dépêche un courrier qui part pour le royaume de Coruonailles, et porte une lettre à

D£ IjÉONJlIS. i5j

Dioas, Cette lettre détermine l'auteur à raconter ce qui s'était passé depuis le départ d'Yseult et la prison du roi Marc.

Le sénéchal Dinas, aussi fidèle sujet que brave chevalier, n'avait accepté la régence de Cornouailles que dans l'espérance que les disgrâces du roi Marc adouciraient son ame injuste et cruelle, et l'engageraient à gouverner ses sujets avec équité. Il allait souvent le consoler dans sa prison , dont il avait adouci la dureté , et le roi Marc lui marquant un sincère repentir de sa conduite passée, il convoqua rassemblée générale de la nation.

Dinas s'en était fait adorer par sa douceur et sa sagesse. Mes chers compatriotes, leur dit-il, si j ai mérité votre estime et votre amitié , accordez-moi pour récompense un don. Une voix unanime de fbus les barons s'éleva pour l'accorder , et ce don fiit la liberté du roi Marc. Peu de temps s'était écoulé depuis que ce prince était remonté sur son trône. Dinas reçoit la lettre d'Artus, il la porte lui-même au roi Marc ; il réussit facilement à réveiller son ancien amour pour Yseult: mais il ne peut jamais surmonter sa répugnance à revoir son neveu Tristan.

Le roi répond lui-même à la lettre d'Artus ; il consent à recevoir Yseult de sa main; mais il persiste ^ ne plus .vouloir que Tristan revienne dans ses états. Il fait sentir adroitement dans cette lettre, que ce serait trop exposer la vertu

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de. sa femme et de son neveu, et l'exposer luimême à retomber dans ses anciennes fureurs. Nous sommes forcés de l'avouer, cette représentation était assez raisonnable. Yseult et Tristan en. sentirent toute la force; leurs larmes coulèrent en abondance; ils unirent plus d'une fois sur leurs lèvres le serment de s'aimer toujours. Artus enfin fit préparer un esquif. Dinadam fut chargé de conduire Yseult au roi de Cornouailles. Artus et Lancelot arrachèrent Tristan à son désespoir, et l'emmenèrent à Cramalot. Ce fiit en vain qu'on prépara des fêtes et des tournois pour le distraire; à peine Tristan pouvait- il supporter le poids de ses armes ; une langueur mortelle s'empara de son ame, une tristesse profonde le rendait insensible ; elle augmentait même quand il voyait Genièvre et Lancelot s'unir ensemble pour la dissiper. Les préparatifs du voyage d'Artus et de ses chevaliers pour la conquête se faisaient avec lenteur; et, en attendant le temps fixé pour le départ, Tristan, se souvenant des nœuds qu'il avait contractés avec* Yseult-auxblanches-mains , sentit un rayon d'espérance : il crut un moment que la présence d'une belle princesse qu'il se reprochait d'avoir si maltraitée pourrait l'amener enfin à supporter la vie. Il part secrètement un matin, il passe la mer, et le vent le plus favorable le porte le même soir sur les côtes de la Petite-Bretagne.

Tristan arrive à la cour du roi Houël son beau-

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père, au moment où ce prince, frappé d'une maladie mortelle, touchait presque à sa dernière heure. Les empressements d'Yseult-aux-blanchesmains, et ses larmes, firent sentir à Tristan tous les reproches qu'il avait intérieurement à se faire. Il n'est malheureusement que trop commun de reconnaître ses torts, et de n'avoir pas le courage de les réparer. Tristan rendait justice aux vertus, à la beauté même de la seconde Yseult ; mais la première était toujours présente à son ame. L'admiration et la pitié l'intéressaient pour celle aux blanches mains; mais l'autre avait partagé avec lui le fatal boire amoureux. Le cœur et l'imagination de Tristan étaient frappés. Ses pensées, ses desseins volaient tous vers la reine de Cornouailles. Yseult-aux-blanches-mains , entre les bras de Tristan , eut encore le même sort qu'elle avait subi dans les premiers temps , et elle continua de vivre paisiblement avec lui, sans imaginer ce que son innocence ne soupçonnait pas.

Le roi Houêl, dès qu'il sentit qu'il n'avait plus que quelques heures à vivre, fit assembler sa faijMlle, et conjura Tristan, par l'amitié que celuici avait eue pour Phérédin , son fils aîpé , de veiller sur ses états, et de protéger le jeune Runalen, son second fils, prêt à lui succéder. Il mourut dans l'opinion qu'Yseult , sa fille , était complètement heureuse , et toute Ja cour partageait son erreur.

A peine le roi Houél eut-il fermé les yeux , que

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quelques-uns de ses grands vassaux entreprirent de se soustraire à la souveraineté de Runalen. Le preux, mais félon chevalier Urnois, comte de Nantes, leva l'étendard de la révolte, et déclara par un héraut, qu'il ne reconnaissait point Runalen pour son seigneur droicturier. Runalen et Tris- - tan assemblent aussitôt une armée , marchent contre le comte de Nantes, gagnant une bataille, le poursuivent jusqu'à Nantes, où ce comte se renferme, soutient un siège, et se fait tuer de la main de Runalen sur la brèche de la place, que ce prince et Tristan emportent d'assaut. Une grosse tour résistait encore; Tristan croit l'emporter avec faciUté ; mais cette tour était défendue par un des plus braves chevaliers de la Petite-Bretagne. Tristan se saisit d'une échelle, monte à lassant; et ce chevalier , nommé Lestoc , lui lance une pierre qui le blesse à la tête, lui fend la joue, et le .renverse sans connaissance dans le fossé. Runalen court à sa vengeance, monte sur la même échelle, voit Lestoc; il l'^ppellci Urnois est mort, lui dit-il, tu n'es plus lié par tpn serment; ne me reconnais-tu pas poiir ton rôi ? Lesjtoc, à ces mots, arrache son casque, descend de la tour, lui présente son épée , et lui prête le serment de fidélité. Runalen, qui connaissait ses vertus et sa valeur, lui confie le commandement de la vUle, lui ordonne d'y, rétablir l'ordre , et vole au secours de Tristan.

Sa blessure était assez considérable pour faire

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désespérer de sa vie. On coupe d'abord ses cheveux ensanglantés, on met le premier appareil; et, dès qu'il reprend connaissance, il demande d'être conduit près de sa femme Yseult.

Cette princesse, très habile dans l'art de la chirurgie , ne souffre pas que d'autres mains que les siennes touchent à son cher Tristap. Ses belles mains pansent sa plaie; Tristan les baisait avec ime reconnaissance qui commençait à devenir un plaisir. Les soins attentifs d'Yseult ont le plus grand succès : c? plaisir, que Tristan goûte lorsqu'elle approche de lui, devient de jour en jour plus vif et plus sensible; une grâce intérieui^ parait agir en lui, depuis le serment qu'il a fait de marcher à la conquête du Saint -Gréai; elle paraît même pour quelque temps triompher du pouvoir magique du boire amoureux. Un jour qu'elle s'applaudissait du succès de ses soins, en voyant se refermer les blessures de Tristan, elle se penche tendrement sur lui, baise sa joue blessée. Tristan sent une douce chaleur se répandre sur son visage, et passer jusqu'à son -cœur : ce moment devient celui du bonheur d'Yseult. Mais Tristan blessé paie l'oubli qu'il a fait de son état. Les plaies s'enveniment, l'art d'Yseult devient de jour en jour inutile; et, malgré les soins du plus tendre amour, elle-mêiiie n'en espère plus lien.

Dans cette perplexité, un ancien écuyer de Tristan foit souvenir son maître que la princesse

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d'Irlande , depuis reine de Cornouailles , le guérit autrefois dans un état plus désespéré. Il appelle Yseult-aux-blanches-mains, il lui raconte sa première guérison; il l'assure xjue la reine Yseult peut le guérir, et qu'elle ne refusera pas de venir à son secours.

Dans un premier mouvement de pitié , Yseultaux-blanches-mains consent que Tristan envoie en Cornouailles Gesnes honmie de confiance et habile navigateur. Il le fait vçnir , lui donne son anneau : Porte-le , dit-il, à la reine de Cornouailles; dis-lui que Tristan, prêt à mqurir, demande son secours : si tu peu^ la ramener, mets des voiles blanches à ton vaisseau ; mais si tout espoir m'est ôté , si la reine Yseult te refuse , mets des voiles noires : elles seront le présage de ma mort prochaine.

L'auteur nous apprend ici qu'Yseult, dans l'intervalle, avait écouté la voix d'un saint personnage , et qu'entrsdnée par l'autorité des maximes sacrées elle ne brûlait plus de cet amour violent qui l'avait égarée. Il nous apprend aussi que Tristan, sur le bord du tombeau, après, avoir avoué ses fautes en confession, avait fait les mêmes réflexions et pris les mêmes sentiments. Ce que ces deux personnes sentaient encore l'une pour l'autre n'était plus qu'une tendre amitié.

Gesnes fait voile pour les côtes de Cornouailles; il se présente devatit Yseult , lui montre l'anneau de Tristan , lui peint son état désespéré , et la

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conjure, au nom dTseuIt-aux-blanches-mains, de partir pour vçnir à son secours.

Le roi Marc était absent : on est moins timide lorsque Ton ne se sent plus coupable. L'amitié après l'amour est souvent aussi vive que l'amour même. Yseult n'hésite point; elle part, s'embarque; et Gesnes cingle vers la Petite - Bretagne ; après avoir attaché des voiles d'une blancheur éclatante à tous les mâts.

Cependant la blessure de Tristan devenait plus désespérée et plus noire de jour en jour; ses forces, entièrement abattues, ne lui permettaient plus de se faire conduire sur le port, comme il disait les premiers jours du départ de Gèsnes. Tristan appelle une jeune demoiselle, filleule d'Yseult-aux-blanches-mains, qu'il avait élevée sous ses yeux, et qu'il croyait mériter sa confiance. Il lui ordonne d'aller tous les matins sur le port, de tourner ses regards vers les côtes de Cornouailles, et de venir l'avertir de quelle couleur seront les voiles du premier vaisseau qui viendra de cette part, pour aborder en Bretagne.

Hélas ! cette douce, cette innocente Yseult-auxblanches- mains avait enfin «connu de quelle importance il était de ne pas laisser Tristan avoir de nouvelles obligations à la reine de Cornouailles; la jalousie s'empare de son cœur, elle ne Voit point tous les maux qu'elle va causer : peut-être envisage-t-elle un plaisir à se venger de deux amants, hélas! qui ne sont déjà plus qu'amis:

l58 TRISTAN

elle ordonne à sa filleule de dire à Tristan que les voiles du vaisseau sont noires , quand même elles seraient blanches.

Un vent favorable portait le vaisseau de Gesnes vers le port; toutes les voiles étaient déployées, et leur blancheur éclatante frappa de loin les yeux de la filleule d'Yseult : mais la cruelle n'obéit que trop à l'ordre qu'on Itii avait donné; elle dit à Tristan que les voiles étaient noires.

Tristan, pénétré de cette douleur que l'on n'exprime point, pousse un profond soupir, tourne la tête, et dit : Haa^ doulce amyey à Dieu vous cornarid' ; iamais ne me veereZy ne moy "vous. Dieu ^oit garde de vous ! Adieu , ie vous salue. Lors, bat sa eoulpe, et se comande à Dieu; et le cueur lui crevé ^ et Vaine s'en va,

A l'instant la nouvelle de sa mort se répand; et, suivant l'usage de la chevalerie, elle est criée dans la ville et sur le port. La reine Yseult aborde, , débarque et entend crier : Le brave , l'illustre , le parfait chevalier Tristan est mort. Elle se laisse conduire , presque sans connaissance , à la chamdre de Tristaû. Quel spectacle firappe sa vue ! Elle le voit étendu sur des planches, et la comtesse de Monteil lui chausse déjà ses éperons. Elle se jette sur son corps, baise son fi:x>nt glacé, porte sa main sur ce cœur qui fut si tendre, si plein de feu pour elle ; elle cherche vainement à le sentir palpiter encore ; tout son amour ne peut rappeler Tristan à la vie. Alors elle le serre étroi-

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tement, lui donne un dernier baiser, et elle expire en le tenant dans ses bras. O vous qui jouissez du bonheur d'aimer et d'être aimés, répandez des fleurs et des larmes sur les cendres de ces tendres amants ! Et vous, cœurs durs et glacés, vous qui n'avez que la moitié de l'existence des êtres sensibles , détournez vos yeux de ce tableau touchant; il serait profané par vos regards.

Lorsque , selon la coutume qu'on observait à la mort des chevaliers de la Table ronde , on apporta les arines de Tristan pour l'en revêtir, l'on trouva deux lettres attachées à la garde de son épée; l'une s'adresèait à Vapostole de Nantes, l'autre au roi Marc.

Le prélat ouvre sa lettre; il y trouve un humble aveu des fautes de Tristan, et de nouvelles preuves de son repentir; il y trouve aussi plusieurs legs pieux dont il lui recommande l'exécution, et la prière de faire porter son corps au roi Marc avec la lettre .attachée à son épée. Le saint prélat, touché jusqu'au fond de l'âme, veut exécuter lui-même les dernières volontés. de cet illustre mort. Lès deiix c6rps sont déposés sur deux lits de parade , et portés dans le vaisseau de Gesnes, sur lequel il s'embarque aussi.

Le roi Marc , de retour à Cmtageul , avait trouvé la reine absente. Furieux de savoir qu'elle était encore allée joindre Tristan, il rassemblait une armée pour aller porter la guerre dans la Petite-

l6o TRISTAN

Bretagne. Il apprend l'arrivée du vaisseau, et le motif du voyage. Son premier mouvement est d'envoyer un détachement pour empêcher que personne ne débarque. Il dit tout haut qu'il ne permettra jamais que Tristan , dont il a reçu tant d'affronts, soit enterré dans ses états.

L'apostole de Cintageul le prie de lui permettre seulement de lui amener celui de Nantes, qui accompagne les corps de Tristan etd'Yseult. Celuici vient trouver le roi Marc, et lui présente l'épée de Tristan.

Ce prince ne peut s'empêcher d'être attendri, lorsqu'il voit cette épée qui tua le Morhoult d'Irlande , et qui lui sauva plusieurs fois la vie et la liberté; il détache la lettre attachée à l'épée; il l'ouvre , et il trouve que Tristan lui demande pardon avec soumission et tendresse, et lui raconte l'histoire fatale du boire amoureux.

Le roi Marc avait quelquefois de bons moments. Il voit qu'Yseult et Tristan furent entraînés ^ar une force invincible; ses larmes commencent à couler. Helasl dolent s'écrie-t-il , pour quoy ne sça\fois ie cette adventure? le les eusse, celez y et consenti quils ne sejiissent ia partis de mojr. Las! ajoute-t-il pleurant moult tendrement, ores ay ie perdu mon nepveu et ma femme. Lors comanda que les corps fussent portez à sa chapelle ^ et fussent illec enterrez M richement comme il appartenoit à si haulte genf.

Il fit faire deux cercueils , et ils furent portés

1>E LÉONAIS. l6l

avec la plus grande pompe dans les tombeaux préparés. Gouvernail, que la douleur avait retenu chez lui, vient pour pleurer son maître et son élève, dès que son état le lui permet. Il entre dans la chapelle, et reconnaît le tombeau de Tristan, en voyant Hudan le fidèle brachet qui le garde; ores veit il que de la tumbe de Tristan yssoit une belle ronce verte et feuillue qui alloit par la chapelle ^ et descendoit le bout de la ronce sur la tumbe d'Yseult et entroit dedans. Le roi de Cornouailïes la fit en vain couper par trois fois ; le lendemain estoit aussy belle comme elle avoit cjr devant esté, et ce miracle estoit sur Tristan et sur Yseult à tout iamcUs advenir.

Tristan de Léonah, etc. I I

AVERTISSEMENT

DE L'AUTEUR

JLa première édition de ce roman est de Paris, mquartOf gothique, de Fan i5o2. Il y en a une seconde de i543. Celle dont nous tirons cet extrait est de i584.

Ce roman peut être regardé comme une suite des romans de la Table ronde, ainsi que celui de Clériadus dont nous parlerons peut-être. Ces deux romans ne nous paraissent point être de la même antiquité que ceux de Lancelot et de Tristan. Nous sommes portés à croire qu'ils sont du règne de Charles VI : ce qui nous le fait présumer, c'est, premièrement, Fespèce des parures et des habillements que l'auteur donne aux chevaliers et aux héroïnes de ce roman; secondement, c'est que l'ouvrage nous paraît écrit dans le même langage dont s'est servi Froissard , auteur contemporain de Charles VI.

L'influence de l'esprit qui régnait à la cour des rois.' d'Angleterre devint prédominante en France sous le règne de ce malheureux prince : la bataille d'Azincourt , aussi funeste que celles de Crécy et de Poitiers , rendit Henri V maître de l'intérieur de la France ; la division des maisons d'Orléans et de Bourgogne augmenta son pouvoir en séparant les forces qui pouvaient lui résister. Ysabeau de Bavière, appelée par sa naissance et par ses charmes au plus beau trône de l'univers , s'en

l66 AVERTISSEMENT DE LAUTEUR.

montrait indigne par ses mœurs, et par latrocité de sa conduite envers le dauphin son propre fils. Ysabeau protégeait la faction de Bourgogne , qui remplissait Paris de proscriptions et de massacres; et sa cour n'en était pas moins somptueuse et moins galante. Occupée uniquement de ses amours et du maintien de son autorité, elle cherchait à distraire le brave et malheureux Charles , lorsque quelques retours lucides de sa raison lui pouvaient laisser entrevoir les horreurs et les fiactions qui ravageaient l'état. C'est dans ces temps que les cartes et le jeu de piquet commencèrent à être en vogue : plusieurs illustres chevaliers donnèrent leur nom aux figures représentées dans ces cartes; le Falet de Carreau^ entre autres , dut le sien au brave Itector de Galard. C'est dans le même dessein quTsabeau de Bavière multiplia les fêtes de sa cour , les tournois , et qu elle fit revivre cet ancien esprit de chevalerie romanesque qui convenait si bien au caractère de Charles VI : mais on trouve dans les romans de ce temps une attention marquée à ne célébrer que tout ce qui peut avoir quelque rapport avec l'Angleterre.

Le roman d'Artus , imprimé en 1 5o2 , le fiit vraisemblablement sur un manuscrit antérieur à cette époque , puisqu'il est facile, comme nous l'avons dit, d'y reconnaître le style et le langage ^ Froissard. Le temps de l'imprimer ne pouvait être plus favorable que le moment où la belle Anne de Bretagne venait de monter sur le trône de France , et de réunir ses états à cette couronne; rien ne pouvait être plus agréable à cette reine, que de faire paraître un roman dont l'un de ^^ aïeux était le héros.

A.PREZ /a mort du royArtus^ qui exhaulsa toute noblesse et chevalerie y comme feirent messeigneurs Gauuairiy Lancelot du Lac y Tristan de Léonoisy et aultres maints preux chevaliers y la Bretaigne eut un duc extrait du noble et hault lignaige de Lancelot du Lac; ce duc nommé lean , fort d'avoir et d'amis, estoit si prude homme, que le rojr de France taymoit comme son frère, Vhonoroit sur tous aultres, et deferoit à touts ses conseils,

Iceluy duc eut une haulte et notable dame à femme, de bone et saincte vie, fille au comte de Lancastre en jàngleterre. Si s'aymèrent le noble duc et la. duchesse de bone amour toute leur vie, en acomplissant V œuvre de mariage , ainsy que Dieu Va ordoné, tant qu'il plust à ISosire- Seigneur leur doner un bel enfant masle , lequel, en la remembrance du grand Artus, fut nomé de ce nom.

Artos était charmant de figure et d'esprit. Les grâces et le badinage de l'enfance n'empêchaient pas d'entrevoir en ce jeune prince un courage naissant et une grande sensibilité. Ses gouver-

l6tt ARTUS

nantes ne pouvaient imaginer un don de plaire , une qualité essentielle, qu'il ne possédât. Il ne perdit rien en grandissant de tout ce qu'il avait reçu dé la nature.

A l'âge de dix ans , le brave et renommé chevalier Gouvernau fut choisi par le duc Jean et par la voix publique pour l'élever à toutes les vertus, aux talents et aux exercices qui forment un digne chevalier. Ce titre de chevalier, peutêtre aujourd'hui trop faiblement apprécié , était alors celui dont les souverains tiraient leur plus grande gloire. Artus, dès l'âge de quinze ans, prouvait déjà qu'il méritait de recevoir l'ordre de chevalerie ; une secrète inquiétude qui le portait aux grandes aventures lui faisait désirer le moment où le duc son père ne le tiendrait plus renfermé dans l'enceinte de ses palais : le sage Gouvernau cherchait à le dissiper , en le menant quelquefois à la chasse; et souvent le jeune Artus, emporté par trop d'ardeur , se serait égaré dans la forêt , si Gouvernau ne l'eût suivi de près , autant par le tendre attachement qu'il avait pour lui , que par devoir.

Sur la fin d'une chasse , tous les deux arrivèrent sur le bord d'un grand étang; ils voient deux femmes effrayées se retirer entre des hallierst Artus s'approche d'elles, les aborde avec politesse, les rassure par les grâces et la douceur qu'il porte dans cet abord. La plus âgée des deux s'écrie: Qui que vous Soyez, respectez mes

malheurs et ceux de ma fille. Artus voit dans cette fille la jeunesse dHébé, la taille et la modestie des nymphes de Diane; et toutes les deux oÉGrent aux regards, sous les habits les plus simples, un air de noblesse et de fierté.

Artus descend de cheval , et leur demande , avec cet air d'intérêt qui prévient et qui rassure, par quel hasard elles se trouvent dans cette solitude. Sire, lui dit la mère, des malheurs sans nombre, la perte de mes biens, celle de mon mari, l'un des plus puissants barons du Sorélois, le désespoir de me voir exposée aux yeux de ceux qui m'avaient vue dans la splendeur, tout m'a pressée de fiiir des parents injustes et des vassaux ingrats , et j'ai mieux aimé être pauvre femme mendiante en estrange terre, que là où lavois esté haulte dame.

Lors comencea à plorer, et dict à Artus : Si m'en vins de nuict etamenay mon enfant que voyez cjTy laquelle eust deu estre en haultes salles y etgesirÇi) sur beaux licts bien encourtinez; mais ores biy convient gésir dessus la moyte terre en cette loge couverte de rameaux. Lors respondit Artus : Hé y dame y que ne requériez vous vos amis à tel besoing?,... Sire, (Dieu me gard\ dit la dame) pauvres gens nont nuls amis ; et entre pauvres et riches fault (2) touiours parenté. Lors recomencea

(1) Coucher.

(2) Manque.

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