I^O ARTUS
àplorer amèrement; et la belle Jeannette sa fille ploroitaussy.Lors Artus tout attendri leur prend la main: Haa, dames, s'écrie-t-il , mettez vostre cueur en paix, car en moy trouvez vous bon amj; biens et richesses à mon pouvoir ne vousfaudront; ie vousprens en ma main , et iure de garder V honneur de vous comme vostre propre frère. A tant Artus appelle le forestier du lieu : Pierre, lui ditil, ces maisons, manoirs, fores t et estang, le bon duc mon père me les bailla pour mes esbatements, et pour moy tu les gardes. Ores enfuis don à ces dames, t'ordone de les garder fidellement pour elles, et bon compte leur rendre de toutes les chevances qui en ta garde sont,
Pierre jura d'exécuter ses ordres : les larmes de la mère et de Jeannette cessèrent de couler; elles regardaient le jeune Artus avec surprise et admiration. Les deux enfants se tenaient encore par la main, sy comencerent à se sourire bien doulcément. Belle, lui dit Artus, ores en avant plus ne phrerez, car en moy acquis tes vous bon frère et doulx amy^ et retourneray souvent à ce manoir pour m! enquérir se riens ne vous manque, et si pensez à moy qui si doulce rencontre ayfaicte. Lors la belle Jeannette, interdite comme ieune fille innocente qu'elle estait, ne biy respondquen serrant un petit peu sa main. Les deux enfahs se sourirent encore; mais à cette fois leurs ioues devinrent vermeilles comme rose. Le bon Gouvernau ne se sentoitpas d'ayse de veoir comme générosité, pru-
dehomie et gentillesse se monstroient apertement en son ieune esles^e.
Les chasseurs arrivèrent de tous côtés; le cri des chiens, le bruit des cors se firent entendre; Jeannette et sa mère se retirèrent dans leur cabane, et le prince alla rejoindre sa suite.
Artus ni Gouvernau ne firent part à personne de leur aventure; ils en parlèrent beaucoup ensemble, et se promirent bien d'aller savoir, le plutôt qu'ils pourraient, si Pierre le forestier avait bien exécuté leurs ordres.
Quelques jours après ils montèrent de bon matin à cheval. Artus prit un épervier sur le poing, Gouvernau prit un gerfaut , et tous les deux , sans suite, traversèrent légèrement la forêt et arrivèrent à l'étang; et là, trouvèrent la dame et leannette vestues et appareillées noblement ^ car Pierre le forestier les avoit largement pourvues de tout ce qui appartenoit à telles dames; si elles avoient bu du vin et mangé bones viandes , dont leannette estoit toute réconfortée et revenue en sa fleur de beauté. Quand Artus la veit, eUe lui phit encore plus quà la première fois , si laprint par h main et s'asseirent ensemble sur le gazon. La matinée belle et clere estoit , et la rosée grande; les oiselets chantoientparlaforest, F aube espine et f églantier embaulmoient Pair, si que les deux enfans s* en esiouissoient en grande lyesse pour le doulx temps y comme ceux qui estoient ieunes et à qui ne falloit encore que iouer et rire, quoique ià
S* entre aymassent de bon cueur sans mal que tun eust à Vaultre en son penser. Lors dit Artus tout en Haut : Mademoiselle Jeannette, a^ez vous point d'amj?... Et elle sepourpense un petit en se souriant; puis regardant Artus doulcement, elle respond: Par lafoy que ie vous dois , monseigneur , ouy, bel et gracieux. Et où est il? comment est il appelé ? repart il vii^ement. Oh ! pour cette fois , dit leannette , vous souffrirez de le savoir; pourtant veux ie bien que maintenant sachiez que si le roy Artus fut bon chevalier et de grand' vertu , mon amy est desia pour devenir meilleur encore.
La mère et Gouvernau se mêlèrent de la conversation , et les deux enfants n'eurent plus rien de particulier à se dire : ils passèrent la matinée gaiement, et Jeannette fit admirer son esprit par la sagesse et la vivacité de toutes ses réponses.
Le soleil étant déjà haut, ils prirent congé de la mère et de la fille. Si, dit Artus à Gouvernau , maistre, voyez la grande doulceurde notre damoiselle, la franchise de son cueur, et comme sagement elhdict et respond: voyez sa gentille manière et noble contenance, sesyeulx doulx et rians , ses lèvres de roses que le parler et le souris embellit, comme chaqite mouvement relevé son corsage droict et legier. Haal maistre, tout en elle faict que ie Fay me grandement. Monseigneur, répond Gouvernau d'un ton très sérieux, tout ce que vous. dites y est; mais pour Dieu, gardez vostre honneur. Fous estes un riche homme noble d'avoir et d'à--
mis y et elle est une pampre gentille damoiseUe : si riens lui requériez plus , fors que doulce amitié j vous lui tolliriez ce que iamais ne pourriez hiy rendre; si blasmé seriez encore plus qu'un moindre que vous. Maistre, dit ArtuSy ià Dieu ne plaise que ie aille cela querant; mais ie la veux aymer et garder loyaument tout ainsy qu^une miene sœur. Lors s'en allèrent, ainsy parlant , à la cour y ou Ton s'alloit seoir pour disner.
O mœurs honnêtes prises dans la nature! O mœurs douces et charmantes dans tous les âges ! qu'êtes-vous devenues? L'esprit et l'art de séduire vous peuvent-ils remplacer pour les cœurs sensibles ?
Quelques mois s'écoulèrent; et Gouvernau, témoin de l'honnêteté et de la retenue de son élève , rie pouvait lui refuser d'aller plusieurs fois la semaine passer quelques heures avec la dame de l'étang , et la belle et spirituelle Jeannette : la duchesse de Bretagne prit quelque ombrage de leurs fréquentes absences. Sire , dit-elle au duc , presque chascun iour nostrefils s'en va esbattre moult pris^ement, ne sçai^ons oit ; et ie me doubte de nostre enfant qu'il ne mette son cueur et amour en lieu dont mesayse et chagrin nous puissions avoir : il est ià grand et puissant garson y bienà poinct est il de femme prendre. Dame y dit le duc, bieti avez dict; mais quelle fille pou-vous nous eslire? Sire y dit la duchesse, & belle Perone de Flandres nous conviendroit ; si Cen-
verrons demander. Dame y dit le duc, prenez garde; il se dict qu*eUe ne s'est point sagement portée j et a eu compaignie à un chex^aUer; et pour ma meilleure comté, ne voudrois ie que d&nandussions fille blasmee, Heé, sire, ne le croyez pas; petites gents ayment à vitupérer leurs seigneurs; foiblesse et enuie croit touiours s'exhaulser par méchanceté. Dame y dit le duc, Ven suis content. Adoncques fut appelé Olivier le senesçhaly et en-voyé vers madame Lacques , comtesse de Flandres. Bien honorablement Jut il receu ; bien à poinct la duchesse Lucques et la belle Perone lui accordèrent, si prinrent iour d'estre à Nantes à la huictaine de la myaoust. i
Olivier revient; rend compte de sa mission. Artus se lève, et dit hardiment à son père : Sire, me tenez vous pour vil que me vouliez donner Perone, que maintes gents disent s'estre me/faicte? Point ne seroit vostre honneur, le mien, et cehiy de nostre Ugnaige. Beau fils, lui dit sa mère, c'est grajidpesché de dire mal d^s femmes; si vous refusez Perone, vous nous couroucerez. Madame, lui dit Gouvernau, la preuve du pour et contre est difficile; car telles choses se font facilement et le plus couvertement qu'on peut, il n'en reste bruit ne fumée.
Après quelques débats 5 le respect et Famour qu'Artus avait pour sa mère ne lui permirent plus de résister. Le duc publia le mariage^ en
fit part au comte de Blois son cousin , au comte d'Anjou, et à l'archevêque de Tours son frère. Les plus grandes fêtes furent annoncées pour la mi-août ; Artus devait y recevoir l'ordre de chevalerie, et épouser la belle Péroné.
Le lendemain Artus monta à cheval avec Gouvemau : ils coururent à l'étang; et, le cœur percé de douleur, Artus fit part de cette nouvelle à son amie Jeannette et à sa mère. Il fut surpris de ne les y pas trouver aussi sensibles que lui. Jeannette lui répondit qu'elle était aussi en terme de se marier, et que celuy quelle débitait espomer seroit aussy noble et aussy puissant quHl pouvait Festre. Artus eut beau la prier de lui expliquer ce mystère, la prudente Jeannette ne lui dit rien de plus ; cependant elle écoutait ses plaintes avec sensibilité. Artus redoubla ses instances dans quelques visites suivantes ; et tout ce qu'il put en arracher, ce fut que l'époux qui lui était destiné lui ressemblait , et porterait le même habit que lui le jour de ses noces.
Ce jour fatal approchait, et déjà les tournois destinés à illustrer celui de la réception d'Artus étaient commencés. Le duc Jean, selon la coutume , élut un certain nombre de jeunes chevaliers pour recevoir l'ordre avec son fils, et celui du comte de Blois fut choisi pour être le frère d'armes d'Artus. La plus tendre aipitié, les liens du sang les unissaient déjà; et Artus pensait
dès-lors à réparer les malheurs et les grandes pertes que le père d'Hector avait faites (i).
Pendant ces premiers tournois , on fut surpris de voir paraître quelquefois un chevalier couvert de ses armes, et la visière abaissée, qui ne voulut ni combattre , ni se faire connaître ; mais on était trop occupé des préparatifs destinés à l'arrivée de Péroné de Flandres , pour y faire une sérieuse attention.
Pendant ce temps aussi, Artus retourna plusieurs fois voir la belle Jeannette; il lui présenta son cousin Hector, qui ne put la voir sans rendre justice à son esprit et à ses charmes : il la pressa , comme Artus , de lui confier quel était l'heureux époux qui lui était destiné ; mais la mystérieuse Jeannette s'en tint toujours à leur dire que cet époux serait aussi puissant, aussi beau qu'Artus même.
Nous croyons ne pas devoir laisser plus longtemps les lecteurs en suspens sur le mystère que Jeannette faisait de son futur mariage.
La comtesse de Flandres , ancienne amie de la duchesse de Bretagne , desirait depuis long-temps le mariage de sa fille avec Artus ; elle avait donné
(i) Ce trait du roman d' Artus semble prouver encore que ce roman fut écrit sous Charles VI , temps où les descendants de Charles de Châtillon , comte de Blôis , se trouvaient privés de leurs biens , et réclamaient leurs droits légitimes sur le duché de Bretagne.
des instructions très secrètes*au sénéchal Ancel, rhomme le plus adroit et le plus intrigant de sa cour, pour se rendre à celle de Nantes, sans s'y découvrir à personne , et pour y faire insinuer à la duchesse de demander sa fille Péroné , qu'elle desirait vivement de voir mariée. Ancel réussit facilement dans cette négociation , et revint passer vingt-quatre heures à la cour de Flandres pour rendre compte à la <;omtesse , et la prévenir que bientôt elle recevrait les envoyés du duc Jean , qui lui demanderaient Péroné.
L'adroit sénéchal avait su gagner également toute la confiance de la mère et de la fille. Pressée par les circonstances présentes, la belle et désolée Péroné fut obligée de lui ouvrir son cœur ; elle l'envoya chercher dès le même soir par sa nourrice , qui l'introduisit jusqu'à la ruelle de son lit.
Ancel trouve Péroné tout en larmes et dans le désespoir le plus violent ; il fait tous ses efforts pour l'apaiser , et lui jure qu'elle peut compter sur tou|: son zèle. Péroné à la fin s'écrie : Ah! méssire Ancel, je suis* perdue; je ne désire pluS que la mort. . . . Ancel la rassure, et feint de mêler ses larmes avec les siennes : il parvient enfin à lui arracher l'aveu le plus difficile à obtenir. Ah ! messire Ancel , bien cognoissez, dit- elle, Vautheur du desespoir où ie suis; bien cognoissez le gentil varlet Aymard vostre neps^eu; àncques il n'en fut plus adroit à la hiicte , à la course , à
Tristan de Léonais , etc. I ^
V exercice des^ armes; oncques il ri en Jut phts coincty plus acort a^fcc dames et dàmoiseUes pour ballery herpe pincer , et les amuser dans leurs ieux : uiymard nourri dam le palais , page de ma mère y se distingua touiours sur touts ses cgm^ paignons pour accomplir mes ordres* Los w»mortel puisse ie acquérir un iour, me disoit il quelquefois en soupirant, aultre guerdon nen voudrois ie que d'oser nie dire vostpe ekevdUer...^ Moy, luy disois ie bonementy Aymard, bime nourriture avez receue, prouesse est dans vosiresang, force et honneur vous mèneront à hault. renom.... Hélas! sénéchal, souvenez- vous de cette nuit affreuse où les flammes ravageant le palais s'élançaient avec violence sur l'appartement de ma mère et le mien. Des cris redoublés s'élèvent de toutes parts; déjà des tourbillons de fumée et d'étincelles pénètrent dans ma chambre ; ma porte s'embrase ; je m'éveille éperdue, et de toutes parts je ne vois que des flammes et la mort... Un homme en chemise brave le péril, achève de briser les ais embrasés, s'élance vers mon lit., me prend entre ses bras, et- m'enlève aux flammes qui m'entouraient. Il franchit comme un feucon. la porte tout en feu , en un instant il m'éleigne de tout danger : déjà je n'aperçois plus que de loin la sombre lueiu? du feu qui dévore le feîte du palais, et je me sens porter, avec rapidité, vers l'autre aile par un souterrain. La crainte de tomber me faisait serrer le cou de mon libérateur.
C'était Aymard. Ah! ma. princesse, s'écria- 1- il dune voix entrecoupée, les dieux sont trop justes pour vous laisser périr. Partagée entre la crainte du péril et celle de me trouver entre ses bras.: Ah! généreux Aympd, m'écriai-je, je te dois la vie. Il poursuit sa route en me serrant plus étroitement que jamais : l'obscurité redouble dans le souterrain ; il heurte contre des caparaçons dé^peaux de tigres et des panaches destinés pour des traîneaux ; il chancelle , nous tombons tous deux, et je reste dans ses bras sans connaissance. L'instant d'après je me sens blessée, et je pousse un cri ; je crois sentir une rose brûlante qui me ferme les lèvres, je m'évanouis de nouveau : Aymard veut me relever ; les tresses de soie ^ les plumes entrelacées nous font retomber encore , et ce n'est qu'après de longs efforts qu' Aymard parvient enfin à nous dégager. Il me soulève. Ah! ah! messire Ancel, comme son cœur palpitait ! . . . Nous arrivons enfin à la sortie du souterrain : Aymard me porte dans un salon, me pose sur un sopha, et se dérobe promptement à la viie de quelques dames du palais qui accouraient en ce même salon , après s'être sauvées de l'incendie. Elles n'avaient fait qu'entrevoir Aymard; sa beauté, ses longs cheveux blopds, son vêtement blanc , quelques plumes dont les agrafes s'étaient prises dans sa chemise, tout leur fit croire que c'était un ange du ciel qui m'avait sauvée et portée sur ce sopha. ^ * 12.
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Ces femmes m'entourent :' que leur aurais-je pu dire? Aymard me paraissait à moi-même être un ange; je n'eus pas le courage de les dissuader. On crie miracle ; ma mère arrive , bénit le secours céleste qui me rend à sa tendresse ; l'archevêque ordonne bien vite un Te Deum.
Aymard parut devant moi le lendemain. Il avait les yeux baissés , et je ne pus le voir sànp rougir et sans le trouver digne du nom qu'on lui donnait. J'avoue même que je ne pus m'empêcher de le revoir encore plusieurs fois sous la même forme; j'en cherchai moi-même les occasions; je les trouvai. . . Ah! messire Ancel, vous connaissez maintenant la cause de mes larmes . . .
Ancel n'hésita pas à consoler Péroné, et forma, sur-le-champ , un plan qu'il ne désespéra pas d'exécuter. Il repart le même jour pour la Bretagne; il n'entre point dans la cité de Nantes; et voulant rester inconnu près de la cour du duc, le hasard le fait tomber dhez Pierre le forestier , dont la maison devient sa retraite. Il fait bientôt connaissance avec la mère de Jeannette et sa charmante enfant.
L'auteur , s'ocCupant trop peu de la vraisemblance dans SCS récits , raconte qu'Ancel sut persuader à la mère qu'il pourrait substituer Jeannette en la place de Péroné, qui se» trouverait heureuse de céder la première nuit de ses noces à Jean,nette ; et que la continue de Bretagne étant que le nouveau marié remette à son épouse l'acte
DE BRETAGNE. l8l
du douaire et Fanneau dans cette première nuit , Jeannette, qui s'en trouverait saisie, ferait facilement valoir ses droits, et siu'tout vis-à-vis d'Artus, qui paraissait en être si tendrement épris. La mère adopte ce projet, vaincue par les propos adroits d'Ancel ; et Jeannette , séduite par l'amour qu'elle a pour Artus, soupire et s'abandonne à la conduite d'Ancel et de sa mère; tout se trame à l'insu d' Artus.
La comtesse de Flandres arrive avec la belle Péroné ; la duchesse de Bretagne les reçoit dans sc^ bras , en impose à sa cour , et se sert de tout son empire sur le cœur d' Artus. Les noces s'accomplissent avec le plus grand éclat : Ancel con- . duit tout avec la même adresse ; tout lui réussit ; et Jeannette tremblante est introduite par lui . dans le lit nuptial.
Nous croyons devoir soustraire beaucoup de petits détails dont l'autem* paraît s'occuper avec complaisance. Ils concourent tous à donner les meilleures raisons pour que le jeune Artus crie contre la calomnie , et trouve Péroné charmante. Il lui remet l'acte du douaire ; il met à son doigt un riche anneau, et chaque don est embelli par des caresses.
Jeannette se trouvait alors bien heureuse; mais, quoiqu'on ait bien peu le temps de raisonner pendant une nuit pareille, elle pensait en, frémissant à la fourbe d'Ancel, ne pouvant croire qu'il fût plus fidèle pour elle que pour Artus..
Elle ne s'attendit plus qu'à quelque nouvelle trahison , et chercha les moyens de s'y soustraire ; elle en avait prévenu sa mère, qui, de son côté, se tenait prête à favoriser son évasion. Bientôt lé sommeil profond d'Artus la détermine : elle s*arrache en soupirant de ses bras; et munie de l'acte et de l'anneau, elle sort par le balcon d'une garde-robe , joint sa mère , monte à cheval avec elle , et toutes les deux regagnent la maison de l'étang.
Le fourbe Ancel attendait , avec Péroné , qu'une poudre assoupissante ^/ju'il avait eu l'adresse de faire prendre au prince fît son effet, et que Jeannette lui donnât un signal dcmt elle était convenue avec lui. Voyant que ce signal tardait , et rie' pouvant douter de l'effet de sa poudre , il se hasarde à pénétrer jusqu'au lit d'Artus, qu'il trouve seul, et profondément endormi. Toutes ses idées se confondent; il ne' comprend rien à la prompte évasion de Jeannette : mais bientôt il se rassure; et, trop accoutumé aux succès coupables, il retrouve tout son courage. Il conduit Péroné au lit d'Artus , et lui fait prendre la place que Jeannette avait si doucement occupée. La poudre était forte, son effet fut long; et le soleil était levé déjà sur l'horizon, lorsqu'Artus se réveilla au bruit que le duc et la duchesse firent «n entrant dans sa chambre.
L'air satisfait d'Artus , la rougeur et l'embarras de Péroile , l'air riant de la duchesse , les plaisan-
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leries du vieuct duc , tout caractérisait 14nnoceiice et la gaieté d'u»e iK)ce de ce. bon vieux temps; et toute la coor bretonne, dont Artus était adoré, cherchait et trouvait avec transport dans ses reganfe les signes désirés de son bonheur.
L'auteur ne dit point si ce fut le désir de parler de ce bonheur, ou quelque secret retour pour Jeannette^ qui pressa le jeune Artus de monter à cheval avec son cousin Hector et Gouvernau , pour alk^ la voir. Il se dérobe avec eux de la cour, et vole à l'étang. Il trouve Jeannette couche; il k réveille : elle rougit ^ elle jette sur lui des regards languissants. Jamais elle ne lui parut si belle. Il oublie en la voyant que c'est de Pérofte qu'il devait lui parler. Cependant Jeannette prend bientôt un air timide : elle baisse ses beaqx yeux , et sensible craindre d'ouvrir la bouche. Artus étcwané lui prend la main, l'interroge; et Jeamielle lui apprend qu'elle est mariée de la veille , et que toute la ijuit , jusqu'à l'aube du jour, elle a dormi avec son seigneur et mari. ÀFto^ se refuse à Ae croire ; il exige du moins quelques preuves dé son mariage. Mais, grand Dieu! queik est sa surprise, lorsque Jeannette lui présente l'acte du douaire et l'anneau qu'il lui avait donnés !
L'instant était arrivé , où la honte de Péroné et la fourberie d'Ancel devaient être découvertes. Jeannette et sa mère racontent tout ce qui s'est passé. Dardée mémie moment deux mulets^ char-
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gés d'or et de présents, entrent dans la cour; ils étaient suivis par Ancel, qui croyait séduire la mère et la fille par ces richesses , et retirer l'acte et l'agneau des mains de Jeannette. Mais, en voyant Artus, Hector et Gouvernau, s'avancer vers lui avec un air furieux, il tourne bride, et court à toutes jambes avertir la comtesse Lacques et Péroné du juste sujet de sa crainte. Artus et ses compagnons le suivent de prè|s ; ils arrivent près du duc Jean ; ils appellent et rassemblent la cour; ils racontent, sans aucun ménagement, ce qu'ils viennent d'apprendre. Gouvernau jette son gage, en appelant Ancel coupable de trahison. Artus demande que Péroné présente l'acte et l'anneau qu'il ^ui a donnés , ou que ^on mariage soit dissous par l'archevêque. Péroné confondue s'évanouit; ses femmes la font disparaître; la comtesse Lucques seule soutient la validité du mariage. Ancel se sert d'une dernière ressource ; il accuse Jeannette d'avoir enlevé l'acte et l'anneau , pendant qu' Artus et Péroné dormaient ; il relève le gage de Gouvernau , l'accuse lui-même d'avoir introduit Jeannette dans la chambre nuptiale, et il ofîEre de soutenir l'honneur dei» Péroné et la validité du mariage envers et contre tous. Artus et Hector indignés demandent leurs armés, et supplient le duc de leur faire ouvrir le champ. Gouvernau les arrête , et leur dit que ce n'est point à si haults hommes et nobles princes , tels quils sont y à se compromettre contre un trcUs^
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tre; il réclame le droict de son deffi en prime instance ^ et du gage iecté et relei^é. Le duc s'y accOTde. La lice est préparée, et les tenants se disposent pour le combat. Ancel espère tout de sa force , de son adresse et de son désespoir ; mai» le combat n'est pas long-temps douteux. Gouvernau le blesse , le terrasse ; et , la pointe de l'épée sur la gorge , il lui fait avouer sa trahison.
On regardait alors le sort de tous les combats où il était question de découvrir un crime caché , comme un jugement de Dieu. L'église admettait ces sortes de combats ; et souvent même les évéques et les abbés, comme seigneurs temporels, ordonnaient le combat dans des lieux préparés sur leur territoire (i).
L'archevêque de Tours prononça la pullité du mariage. Le corps d' Ancel, qui venait d'expirer, fut attaché à la potence élevée au bout de la lice; la comtesse de Flandres confuse et désespérée repartit sur-le-champ avec Péroné qu'on emporta , et qui ne reprit connaissance que pour demander pardon à sa mère, et rendre après le dernier soupir.
Le duc et la duchesse demandèrent Jeannette avec empressement; elle parut bientôt avec sa
(i) Le pré aux clercs, célèbre par, tant de duels, et que le faubourg Saint-Germain occupe aujourd'hui , était le terrain privilégié où l'abbaye Saint-Germain avait ses lices ouvertes pour les combats en champ clos.
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mère. Oh ne trouva, ni dans^ son air, ni dans ses propos, aucune apparence de son triomphe sur Péroné. Modeste et timide, elle parut n'être occupée que de sa soumission pour ses souverains , et du bonheur d'avoir sauvé ie prince du déshonneur d'un pareil mariage. Le duc et la duchesse ne purent s'opposer ê^ux tràtn^orts d'Artus, qui, serrant Jeannette entre ses bras, demandai d'être uni sur-le-champ avec elle. Mais dans le moment même où le duc appelait l'archevêque pour bénir cette union, Jeannette tombe safis connaissance; Artus se précipite à ses genoux, il l'appelle en vain ; une sueur froide couvre soii visage ; elle ne reprend connaissance qu'avec une fièvre brufaote , et la cérémonie du mariage est différée.
C'était une fée jalouse (i) , amie du grand Artus et des chevaliers de la Table ronde , qui voulait
(i) Dans les anciens romans de la Table > ronde ^ les fiées ve jouent point encore un personnagie déci4é. Ce n'es( qn^ dans Isaïe-le-Triste que Ton commence à les voir exercer leur pouvoir; et nous ayons dit les raisons qui nous portaient à croire qulsaïe-le-Triste est très postérieur aux romans d' Artus, de Lancelot dn Lac , et de Tristan de Léonais.
Les fées , cette machine si grossière ^ si disproportionnée dans les romans du quatorzième et du quinzième siècles, n'ont pris du ressort , des grâces et de l'activité , que sous les mains légères d'Hamîlton , de mesdames d'Àulnois et de Murât ; et c'est presque à regret que nous allons rendre compte d'une partie de ce que Fauteur d' Artus de Bretagne leur fait exécuter.
s'opposer à l'union des deux amants. Cette fée , nommée Proserpine, avait été élevée par la célèbre fée connue sous le nom de la dame du Lac. Elle avait pour parente et pour filleule la belle Florence, fille d'Émendus, roi du Sorélois; elle lavait douée, en naissant, d'une parfaite ressemblance avec elle; et dès-lors, la croyant assez belle pour faire la plus brillante conquête , elle voulait que sa beauté triomphât du plus aimable de tous les mortels, dans la personne du bel Artus.
En conséquence, Proserpine jalouse trouble l'esprit autant qu'elle alarme le cœur de la tendre et innocente Jeannette. Elle lui fait voir en songe des fantômes qui la menacent de la mort, et lui oflfrent Artus expirant au moment même où ce prince lui donnera la main. Elle apparaît de même à Artus sous la forme de la dame du Lac, et lui fait les mêmes menaces. 11 croit la voir ouvrir le livre des destinées; elle lui montre un grand empire qui lui est destiné, et lui offre la belle Florence qui l'appelle* pdtir le partager avec elle. Le duc et la duchesse de Bretagne, et jusqu'à Tairchevêque de Tours et Goùvernau, ont des songes relatifs aux défenses de la fée. Gouvfemau voit aussi la belle Florence l'élever à la royauté, et lui présenter la main de Jeannette.
Tous tes différents songes produisent l'effet désiré. Artus et Jeannette sont effrayés par les menaces de la fée; la duchesse de Bretagne et
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Gouvernau sont séduits par de brillantes espérances : l'archevêque accourt dans ce moment , et leur raconte qu'une intelligence céleste l'a menacé de le priver du don de la parole , et de dessécher sa main, s'il unit Artus avec Jeannette. Cet archevêque aimait à parler, et se piquait d'avoir de belles mains; il déclare net qu'il n'ose plus procéder au mariage d' Artus et de Jeannette. Le duc et la duchesse vont la voir dans son lit; ils la trouvent noyée dans ses larmes. Artus arrive d'un autre côté; mais il s'arrête sur le seuil de la porte, et jette un grand cri en voyant Jeannette pâle, couverte de pleurs, et presque expirante entre les bras de sa mère : il ne s'pccupe en ce moment que de sauver la vie à celle qu'il adore; et, ne doutant plus que sa présence n'avance ses derniers instants, il court se couvrir de ses armes; et suivi de son cousin Hector et de Gouvernau, il monte à cheval, et s'éloigne en gémissant de la cour de son père.
A peine est-il hors de l'enceinte du palais, que Jeannette est sappelée à la vie : la fièvre cesse ; elle redevient plus belle que jamais; mais les regrets les plus mortels lui percent le cœur. Elle n'éclate point en reproches. Un silence modeste, une douce mélancolie, ses bras quelquefois étendus vers la duchesse , tout la fait^également plaindre et respecter par celles qui , peu de temps auparavant, étaient jalouses de son bonheur.
Nous ne pouvons nous résoudre à suivre Artus
dans la nouvelle et longue carrière que Fauteur lui fait parcourir, conformément aux moeurs de son temps. Notre héros va chercher la mort en affrontant les plus grands dangers, et mettant à fin les plus périlleuses aventures. La victoire le couronne sans cesse. Enfin il fait une dernière entreprise, qui tonsiste à parvenir à traverser les eaux agitées d'un lac sur lequel s'élèvent d'affireuses tempêtes. C'est à travers les feux dévorants qui sortent d'une tour située au milieu de ce lac; c'est en terrassant une infinité de monstres et de géants, qu'il parvient à se rendre maître du château du lac. C'était la demeure de Proserpine, qui en avait été mise en possession par la fameuse fée Vivianne. Que ne peut le courage animé par l'amour? Proserpine était l'ennemie de Jeannette. Tout son art ne put l'empêcher d'être vaincue par Artus. Alors forcée de subir les lois du vainqueur, elle fait cesser le charme qu'elle avait imaginé en faveur de sa nièce Florence, et lève l'obstacle qui s'opposait au bonheur d' Artus et de Jeannette. La fée, ramenée prisonnière à la cour du duc de Bretagne, demande pardon, et contribue même à faire reconnaître Jeannette et sa mère pour de malheureuses princesses qu'elle avait persécutées et chassées de leurs états. Le mariage du jeune héros s'accomplit : et, afin que rien ne trouble la douceur d'une si belle fête, Artus, touché du repentir de la fée et de sa nièce, fait épouser Florence à son brave et fidèle
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ami Hector : ils devinrent rois du lac enchanté. Proserpine y retourne, épouse Gouvemau, et ne se sert plus de son savoir, que pour faire admirer et bénir l'art de féerie, si terrible qua^d celles qui l'exercent sont méchantes; si charmant, si agréable quand il n'est employé que pour le bonheur et l'amusement des mortels.
Nous regrettons d'avoir passé sous silence les détails d'un tournoi où Artu;5 iiiconnu est du parti du comte de Beaujeu, contre celui du maréchal de Mirepoix. Ce tournoi nous fournit une nouvelle preuve que ce roman fut écrit longtemp;5 après ceux de la Table ronde. Ce ne fut que vers la fin du règne de Louis-le- Jeune, que Guis de Le vis, ayant combattu les Albigeois avec Simon de Montfort, obtint pour récompense la seigneurie de Mirepoix, la baronnie de la Garde, et le titre de maréchal de la Foi, qu'on donne dans ce roman à l'un de ses successeurs.
Nous regrettons aussi de n'avoir pas parlé d'une Marguerite d'Argenson , qui se marie avec le roi de Valfondée. L'auteur paraît se plaire à la peindre, en disant, que noblesse et daulceur aparoissoient en sesyeulxy comme en ses dicts et maintien : maulx, cruels , pertes mortelles Vavoient durement assaillie en son cueur^ voire en sa santé ^ que débile et diverse avoient rendue. Mais oncques courage, constance en ses maulx ne lui faillirent. Religion f amis vertueux ^ frère tendre y grand
clerc j et espoux chevalier renommé j la solacioient en ses angoisses. Nul ne la voyoit sans désirer de les alléger, et sans lui rendre tribut franc et Ubre £ admiration, de respect, ou de fine et doulce amitié.
Tmtan de Léonais , etc.
AVERTISSEMENT
DE L'AUTEUR
Le roman écrit eil vers, et très estimé dans la langue espagnole, a sans doute beaucoup perdu dans la traduction de Jacques Vincent; et je regrette beaucoup de n'avoir pas l'original sous les yeux. Les lecteurs doivent s'attendre à trouver dans ce roman, qui fut jadis un poëme, un mélahge bizarre de dévotion, d'amour et d'enchantements, qui caractérise les anciens romans espagnols : nous tâcherons de sauver dans cet extrait ce que ce mélange a de plus absurde; mais je dis ici , pour cet extrait et pour ceux qui le suivent , que ce serait très mal servir les lecteurs , que de ne pas conserver tout ce qui caractérise ces siècles reculés. Je me crois obligé d'en conserver le goût , le costume ; et les chevaliers des neuvième , dixième , onzième et douzième siècles, ne doivent point, sous ma plume, prendre les mœurs et la physionomie du dix-huitième. Je suis obligé d'ailleurs de rapporter les faits qui forment la marche de ce roman.
Il est bien difficile d'assigner le temps où l'auteur place ses héros. Nous présumons que c'est environ au commencement du neuvième siècle ; et je crois essentiel de remettre aussi sous les yeux des lecteurs , que la plupart de ces anciens romans n'ayant eu qu'un petit nom-
196 AVERTISSEMENT
bre de copies, qui, par le laps de temps, sont devenues très rares, beaucoup de romanciers ont pillé ces manuscrits ou leurs fragments , dès que l'imprimerie s'est répandue dans TEi^rope, et se sont donnés pour auteurs des romans que l'impression a multipliés et nous a transmis.
Je présume que le poëme espagnol, autographe du roman dont je vais donner l'extrait, a été écrit environ au commencement du neuvième siècle. Ce fut en 780 que le comte Julien , furieux et désespéré de l'attentat de Roderic , le dernier roi des Visigoths , qui venait de déshonorer sa fille, appela les Sarrasins eh Espagne, dans l'espérance de venger son injure.
Les Sarrasins , intéressés à servir le ressentiment de Julien, passèrent le détroit, ravagèrent lés bords de l'Espagne, gagnèrent la sanglante bataille deGuadelette , où Roderic fut tué , subjuguèrent l'Espagne et le Portugal, et détruisirent l'empire des Visigoths.
Pelage , comme on le sait , et comme on le veri'a dans Ursino le Navarin , rassembla le petit nombre de ceux qui étaient échappés à la mort ou à l'esclavage. Il se retrancha dans les montagnes de Galice , de Biscaye et des Asturies. Pelage et ses successeurs s'y défendirent avec courage contre les nouvelles attaques des Sarrasins , et la dynastie des rois de Castille et d'Aragon leur doit son origine; c'est même par cette raison que le fils aîné du roi d'Espagne porte encore le titre de prince des Asturies.
Les Sarrasins occupèrent long -temps les provinces méridionales de l'Espagne et du Portugal , et régnèrent dans les royaumes de Murcie, de Grenade et dés AIgarves; c'est à ces temps qu'on doit rapporter ces an-
DE L AUTEUR. I97
ciennes romances espagnoles qui souvent ont éclairé des faits historiques , et ont consacré Fesprit et la haute valeur des Espagnols qui forcèrent enfin les Maures à repasser la mer. Ces romances contenaient des faits que les Espagnols des quinzième et seizième siècles se plaisaient à se rappeler, et Fhistoire de Floris e Bianca^ Fiore nous paraît être de ce nombre!
JuES empereurs d'Occident (apparemment successeurs de Charlemagne ) régnaient encore dans Rome , et le pape n'y jouissait que de l'autorité spirituelle; mais la plus grande partie des villes d'Italie s'était déjà soustraite à la domination impériale. Venise et Gènes se gouvernaient déjà en républiques et par leurs lois, et Milan et Feirare avaient leur souverain particulier.
Le prince Perse, neveu de l'empereur, possédait en Italie des états considérables; mais on ne nous dit pas où ils étaient situés. Ce prince méritait l'amour de ses sujets par ses vertus, sa justice et sa générosité : on desirait lui voir un fils qui put être élevé sous ses yeux et dans ses principes. Ses courtisans, parmi lesquels il méritait de trouver de vrais amis, lui peignirent en traits de flamme les charmes de la belle Topase, fille du duc de Ferrare , et nièce du duc de Milan qui relevait comme sa propre fille. Elle avait quelques droits à l'empire ; mais elle ne pouvait espérer de les faire valoir qu'en s'unissant à ceux
qui en avaient encore de plus prochains que les siens; et Perse était dans ce cas.
Le récit des beautés de Topase enflamma bientôt le jeune prince; celui des vertus de Perse détermina la princesse ; et des considérations politiques ayant entraîné le suffrage de l'empereur, du duc de Milan , de tous leurs ministres et conseillers, on fit en forme la demande de la princesse pour le prince Perse, et elle fut accordée.
liC prince part de Civita-Vecchia pour Gènes: le doge et le sénat l'y reçoivent avec magnificence; et, après s'être reposé peu de jours auprès d'eux., il poursuit sa route vers Milan.
Le duc vient avec empressement au-devant de lui : bientôt il le présente à sa nièce. Les deux jeunes fiancés sont enchantés l'un de l'autre, et l'on décide que leurs noces se feront promptement à Rome , en présence de l'empereur. Us s'y rendent sous la conduite du duc de Milan : Topase prend, en passant, possession de son duché de Ferrare : enfin, le pape bénit leur union, ' et distribue aux nouveaux époux les indulgences., les agnus et les reliques. D'un.autre côté, l'amour leur prodigua et ses ardeurs et ses plaisirs; et les musiciens et les poètes, dont l'Italie a toujours été abondamment fournie, ne leur épargnaient pas les épithalames : on prétend même que c'est à ces noces que l'on vit, pour la première fois, des improvisateurs, poètes qui font des vers sur^ le-champ, et sur toutes sortes de sujets^
ET BLANCHE-FLEUH. aQI
AU bout de quelque temps, rien ne manqua plus au bonheur de Perse, que la satisfaction de voir naître un fruit de son union avec Topase. Leur amour mutuel était extrême ; et cependant^ dit Fauteur espagnol, ils avaient beau adresser des prières au ciel, multiplier leurs bonnes oeuvres, visiter les sept églises de Rome, faire brûler de Fencens sur tous les autels et devant toutes les reliques; au centre des dévotions, celles de Perse étaient inutiles, et ses vœux n'étaient point exaucés.
Enfin , un pieux Espagnol fit entendre au prince qu'il avait négligé l'intercession d'un saint dont le crédit dans le ciel était si grand , qu'il n'avait jamais éprouvé de refus : c'était monseigneur saint Jacques. Perse, convaincu par une infinité d'exemples qui lui furent cités, et ne sachant plus à quel saint se vouer, prend enfin le parti de promettre que , si Topase devient grosse , il fera avec elle le voyage de saint Jacques de Compostelle : vœu téméraire ! mais qu'il n'était plus possible de révoquer après l'avoir fait. Les paroles données à un saint sont des engagements sacrés.
L'auteur espagnol fait ici une longue et pieuse dissertation sur le danger d'adresser à Dieu des prières indiscrètes, au lieu de se soumettre aux décrets de la providence. Perse et Topase virent çn songe un ange qui leur reprochait d'avoir forcé la volonté du Très-Haut, en se servant du
a02 FLORES
secours de son apôtre et ami saint Jacques , auquel il ne pouvait rien refuser. Mieulx sçait il, leur dit l'ange , ce que besoing vous est que vous mesmes;pds ne debviez forcer ainsy sa voulorUé: or sus prenez garde que mechief et encombre ne vous en advienne et aux vostres. Perse et Topase se réveillèrent en sursaut, très émus des reproches et des menaces de l'ange , qu'ils se communiquèrent : elles étaient les mêmes pour tous les deux; ils s'entre-regardent, ils soupirent. L'aurore commençait à paraître, et le soleil naissant lançait ses premiers rayons sur le beau visage de Topase, qu'ils rendaient encore plus vermeil. Perse la regardait avec un amour mêlé de désir et de crainte; quelques larmes coulèrent des beaux yeux de Topase, et ces larmes les rendaient encore plus touchants : elles coulent en perles sur ses joues ^ elles tombent jusque sur son sein; Perse s'approche pour les essuyer. Quel moment !... Perse oublia les menaces de l'ange; saint Jacques n'eut plus rien à demander; et ce moment si doux pour les jeunes époux les assujettit à la loi d'accomplir le vœu qu'ils avaient formé. Le nouvel état de Topase ne tarde pas à se déclarer; et tous deux, fidèles à leur vœu, songent 0^11 voyage. Ils se couvrent d'habits de pèlerins; ils reçoivent la bénédiction du saint-père, prennent congé de l'empereur; et, sans aucune suite, ils partent, et s'acheminent vers le royaume de Galice.
ET BLANCHE-FLEUR. 2o3
L'auteur dit que les rois de Galice et de Portugal, tous deux chrétiens, étaient alors tributaires du roi de Murcie, nommé Félix, qui était Maure; et justement dans le temps que nos deux pèlerins entrèrent dans la Galice, les deux rois chrétiens se ligiuaient contre le.Mahométan.
Félix, outré de fureur de voir braver sa puissance, assemble une armée formidable; il donne le commandement de son avant-garde à l'un de ses généraux, dont il connaît la valeur, les talents, et surtout l'aveugle obéissance. Il lui ordonne de mettre tout à feu et à sang dans le royaume de Galice, qu'il doit attaquer le premier, de faire main basse sur tous les hommes, et de n'épargner que les femmes et les en&nts, pour les envoyer en esclavage.
Perse et Topase arrivent malheureusement en Galice sur ces entrefaites : excédés de chaleur et de Êttigue, les deux pèlerins se reposaient à l'entrée d'un bois: un doux sommeil avait fermé leurs paupières; il les livra sans défense à l'avant-garde de l'armée de Félix. C'est à regret que nous mettons sous les yeux de nos lecteurs l'affreux tableau du malheureux Perse poignardé dans les bvas de Topase , et les cris de son épouse qui se réveille couverte de son sang. Le commandant né peut s'empêcher d'être ému 4par ses charmes et par son. désespoir; il l'arrache de ce lieu funeste, il l'enlève sans connaissance, et la conduit à Félix. Ce prince est également touché dé
!204 FLOKES
ses larmes et de sa beauté; il regrette qu'on ait exécuté ses ordres avec autant de fidélité; il la fait mettre dans une litière , et Tenvoie à la reine son épouse, en lui écrivant cette lettre.
« Ma mieulx aymee , et ma vertueuse dame , « bien assuré que ie suis que votre seigneurie « prendra plaisir à recebvoir quelque présent de « moy, ie vous envoyé cette damoiselle chrétienne, <c prinse par ceux qui ont charge de conduire Ta- « vaut garde de mon armée , lesquels ont occis « son mari par excez d'obéissance à des ordres <€ qu'estant moult couroucé leur avoys ie donés. <c Ores l'esclave que ie vous envoyé mé paroist « tant belle, tant bien nourrie (i) , que i'espere a que son service vous sera agréable.»
L'officier chargé de conduire Topase s'en acquitta avec diligence , mais avec tout le respect et les soins attentifs dont les compatriotes des Zégris et des Abencérages étaient déjà capables, dans ce temps où la galanterie maure surpassait encore celle des Espagnols chrétiens , qui commençaient à peine à prendre des mœurs moins farouches que celles des Goths, leurs ancêtres.
La reine de Murcie fut frappée de la beauté de Topase : cette reine était de son âge; elle éprouva cette douce sympathie , si difficile à définir , mais dont l'effet est â prompt et si agréable. Les larmes , les malheurs de cette belle esclave , tout
(i) Élevée.
ET BLAirCHE-FLEUR. 2o5
concourut à la lui faire recevoir avec douceur et bonté. Topase n'y fut pas insensible; les caresses de la reine suspendirent son désespoir; bientôt elles gagnèrent toute sa confiance, et la reine ne la pressa point en vain de lui dire par quelle funeste aventure , dame paraissant de si noble li-gnee et de si kault parage tombée estoit en tel encombre et maie fortune. Topase lui avoua sa naissance, son état, et le motif de son pèlerinage à saint Jacques ; la reine de Murcie la serra tendrement dans ses bras , et lui jura de la traiter désormais comme son égale et sa meilleure amie. Elle fit sur-le-champ apporter les habits les plus magnifiques pour l'en parer ; mais Topase , fidèle à sa douleur et à la mémoire d'un époux adoré, lui demanda des vêtements assortis à son état malheureux; des voiles noirs et funèbres couvrirent ses charmes , sans pouvoir en ternir l'éclat. La reine de Murcie était grosse; Topase, qui se sentait dans le même état, chercha d'elle-même à modérer les accès de désespoir qui souvent l'agitaient, pour conserver le jqur à l'enfant qu'elle avait obtenu par tant de prières, et dont l'existence lui coûtait déjà si cher. Elle demanda de l'or , de la soie et des perles ; elle entreprit de broder un lit pour les couches de la reine; et cette princesse, qui l'aidait dans son travail, et qui ne pouvait plus s'éloigner d'elle un moment, la faisait coucher dans sa chambre. La reine de Murcie s'aperçut avec plaisir que son esclave fa-
vorite était clans le même état qu'elle ; elle Ten aima davantage : elle lui jura que l'enfant qu'elle mettrait au jour lui serait aussi précieux que le sien, et que les deux enfants, élevés ensemble, partageraient les mêmes soins et la même éducation sous ses yeux.
Les deux princesses accouchèrent le même jour; c'était celui de Pâques-fleuri. Les chrétiens soumis à Félix conservaient la liberté de célébrer leurs fêtes (i). Des palmes entrelacées de fleurs s'élevaient de toutes parts, jusque dans les cours du palais ; aussi , la reine voulut-elle donner le nom de Flores ati fils qu'elle venait de mettre au jour, et celui de Blanche-Fleur à la fille de sa chère Topase, comme étant nés tous les deux dans un jour qu'elle ne regardait que comme celui du triomphe des fleurs.
A peine Topase eut - elle donné naissance à Blanche-Fleur, que la perte de son époux lui devint ehcbre plus sensible. Ne craignant plus pour l'enfant qui venait de naître , elle se livre tout entière à sa douleur : bientôt les sources de sa vie sont épuisées. La reine se fait apporter les deux enfants; elle les porte à son amie, espérant que leur présence adoucira ses peines, et les lui
(i) On sait que ces chrétiens qui étaient en plus grand nombre que les mahométaus même sous la domination àes Maures s'appelaient Mosarahes ; et leurs livres d'église , qui nous ont été conservés, mosarabiques.
fait voir qui se jouaient et entrelaçaient leurs petites mains ensemble. Topase les regarde avec la plus grande tendresse , surtout Blanche-Fleur , dans laquelle elle reconnaît les traits de son époux. Ses larmes coulent alors avec tant d'abondance j qu'elles remplissent presque une soucoupe qui était [^aeée à coté de son lit. La tendre mère fait un effort pour se soulever, et semble, pour un moment, se ranimer; elle remet Flores dans les bras de la reine, serre Blanche - Fleur dans les siens 9 lui découvre la tête , et s'écrie : O ma fille! seul bien qui me reste de ma félicité passée, reçois de moi le seul service que je puisse te rendre aujourd'hui; sois chrétienne, ô ma chère enfant! et que les larmes de ta mère servent à t'en imprkner le saint caractère. A ces mots elle inonde la tête de Blanche -Fleur de ses larmes, mêlées dans la soucoupe avec un peu d'eau; elle prononce en même temps les paroles sacrées; et, remettant sa fille entre les bras de la reine, la lui recommande , et la prie de la faire élever dans les principes de la religion à laquelle elle vient de la consaorer. La reine le lui promet : Topase se penche tendrement sur sa main ; et , poussant un nouveau cri en élevant les yeux au ciel, elle expire. La reine de Murcie perd connaissance en recevant le dernier soupir de son amie, et l'on saisit ce moment pour l'arracher à ce spectacle.
Blanche -Fleur n'était point en âge de sentir cette perte. Les caresses que la reine partageait
entre elle et son fils lui firent bientôt regarder cette princesse comme sa propre mère; celles de Flores, qui ne pouvait la quitter un moment sans crier, lui étaient tendrement rendues; et ces deux aimables enfants firent bientôt l'admiration de la cour, par leurs charmes et leur sensibilité. Us furent élevés ensemble daJis cette cour, où la galanterie grenadine et Tesprit de l'ancienne chevalerie concouraient à perfectionner les vrais moyens de plaire , et à élever l'ame aux actions éclatantes et généreuses. Blanche-Fleur acquit sans peine tous les talents propres à son sexe ; Flores , adroit à tous les exercices , annoQça bientôt qu'il serait un redoutable chevalier; mais il ne s'arrachait jamais qu'à regret d'auprès de Blanche-Fleur. S'il domptait un fier genêt d'Espagne; s'il emportait dans la carrière une tête ou une bague , c'était pour mériter les éloges de Blanche-Fleur, et apporter à ses pieds les gages de ses succès.
Mohady, fameux mollah, docteur de la 1(m mahométane, très zélé pdur sa religion, avait été choisi pour élever le jeune prince. Il craignit bientôt que l'attachement de Flores pour une esclave chrétienne , ne mît obstacle au zèle pour la religion mahométane qu'il voulait inspirer à son élève. Il était échappé à celui-ci de répondre, lorsqu'on lui parlait des houris que tout bon musulman doit espérer de posséder dans le paradis de Mahomet, que certainement ces filles ittaroortelles ne pouvaient surpasser ni l'éclat, ni la dou-
ceur de la charmante Blanche-Fleur. O Mohady ! lui disait-il, écoute les sons enchanteurs de sa voix charmante ; regarde la bouche divine qui semble les porter à notre ame ; vois Faccord de ces yeux pleins de flamme avec la légèreté de sa belle main pinçant les cordes de sa harpe; les sentiments qu'elle exprime passent dans tous' les cœurs. Non, les concerts célestes ne sont pas plus touchants que ses accords : l'on a assez vécu sur la terre , quand on l'a vue et entendue ; et le bonheur d'en être aimé est au-dessus de tout ce que Mahomet peut nous promettre dans l'autre vie.
Mohady, très scandalisé de ces dispositions, s'adresse en vain à la reine pour essayer d'en distraire son jeune élève. I^a reine aimait trop Blanche-Fleur, pour trouver mauvais qu'on l'aimât; mais le zélé mollah trouve Félix plus docile, et le monarque convient que l'attachement de son fils pouvant le détourner de l'application à ce qu'on voulait lui enseigner, il fallait l'éloigner pour quelque temps de Blanche-Fleur, sous les prétextes les plus plausibles et les plus honnêtes. Il fut donc résolu que l'on enverrait Flores voyager, sous le semblant de le rendre plus expert en tous actes de bon chei^Uer^ et que ce serait chez le roi des Algarves, résidant à Montorio, qu'il serait d'abord envoyé.
A cette nouvelle, le jeune prince parut en grand désespoir : ^A / malheureux Flores y disait-il^ que feras tu allontané de ta mie , de celle qui te meut
Tristan de Léonais , etc. 1 4
et exhaulse en toutes forces et prudehomie? et toy, Blanche Fleur, ma mie, ma sœur, ma douke compaigne, que feras tu sans mojr?
Mais ses parents, lui disaient que , tout ieune damoisel debvoit quitter la maison paternelle , pour recebi^oir bone et louable nourriture en autre mesgnie(i); à quoi Félix ajoutait : Saichiez, mon fils, que n imprimerez respect, amour et franche obéissance à vassal ou tributaire, fors que ne luy fassiez apparoistre que vous valez mieulx que hiy en penser s, et en actes de bravoure et che^falerie. Va, beau fils, va gloire quérir, va faire reluire ton nom en renon^mee. La reine ajouta : et ta dame illustrer et mériter. Ces derniers mots achevèrent de convaincre Flpres qu'il devait prendre son parti, et que Blanche -Fleur était trop belle pour n'avoir pour amant qu'un chevalier sans renom ; qu'il devait , comme; on disait ^Xot:^, gagner ses éperons^ et mériter, par des exploits éclatants , ce grade si important, de la chevalerie. Il promit donc de partir incessamment pour Montorio; les préparatifs de son voyage furent promptement faits : on voulait l'enlever à Blanche - Fleur , et même sans lui laisser le temps de prendre congé d'elle; mais il trouva moyen de s'échapper , et dq témoigner à sa jeune maîtresse ses regrets et son désespoir. Ils furent reçus avec grâces, amour et simplesse. Blanche-Fleur tira de
(i) Famille.
ET BLANCUE-FLEUR. 211
son doigt un anneau constellé , dont les vertus lui étaient connues: Tiens y Flores , lui dit-elle, receois ce gage de V union de nos âmes; regardes en tous les tours la pierre; si tu la veois ternir, c'est un signe que la' vie ou la liberté de ta Blanche- Fleur sont en péril : d'ailleurs obéis à ton père; ie t'estime trop pour nestrepas seure de ton cueur et de ton secours. A peine Flores a-t-il reçu l'anneau, que Félix accourt, les sépare en lançant un regard sévère sur Blanche-Fleur, qui s'évanouit. Félix entraîne son fils, le voit monter à cheval, et pendant ce temps la reine s'occupe du soin de rappeler^ Blanche-Fleur à la vie.
Flores fut reçu par le roi de Montorio avec la plus grande magnificence; des fêtes brillantes, des tournois signalèrent les premiers jpurs de l'arrivée de Flores : mais ce prince n'y portait qu'une ame absorbée dans la douleur. Les agaceries des plus belles personnes de la cour des Algarves ne lui firent pas la phis légère impression ; il n'y répondait que par les politesses les plus froides. Il soupirait sans cesse : si le sommeil l'accablait, il était agité; et sa bouche, en prononçant le nom de Blanche-Fleur, prouvait qu'elle était l'objet de ses songes. L'occupation la plus douce pendant le cours de ses journées, était la culture d'un petit parterre qu'il avait disposé de façon que des fleurs blanches y traçaient le chiffre de sa maîtresse entrelacé avec le sien, et que ce chiffre était compris dans un cartouche de roses et de
pensées. C'est dans ce jardin qu'il précédait souvent l'aurore, et qu'il chantait son amour, unissant ses soupirs et sa voix aux sons d'une guitare. Mohady, qui venait un jour l'éveiller pour lui faire faire la prière du matin, prescrite à tout bon mtahométan, le trouve déjà sorti, et se doute bien qu'il néglige tous les devoirs de sa religion pour ne s'occuper que de Blanche-Fleur, et peut-être de la religion qu'elle professe. Ayant déjà ôté ses babouches pour faire sa prière , il va doucexnent et à petits pas vers le jardin; et bientôt il entend la voix de Flores, qui, après avoir arrosé les fleurs de son parterre, chantait ces paroles :
Toi pour qui seule je respire, Objet du plus fidèle amour, Flores, pour chanter son martyre, Vient ici devancer le jour.
Le soleil qui va reparaître Peut-il m'annoncer un plaisir?
Puis-je en sentir à voir renaître Des fleurs que je ne puis t'offrir ?
Ah ! que du moins dans ces retraites Tout peigne aujourd'hui mon ardeur !
Tracez, peignez, blanches fleurettes.
Le nom charmant de Blanche-Fleur.
Ton anneau calme mes alarmes ; Il me rassure sur tes jours; Il n'est terni que par mes larmes :
Ah! puisse-t-il briller toujours I
ET BLANCHE-FLEUR. ai3
Crois-moi, la seule sympathie M'éclairerait sur ton malheur; Pour savoir le sort de ma mie, Mou talisman est dans mon cœur.
Ah! puisse entre ses bras ma mère Te serrer toujours tendrement, Et t'étre toujours assez chère Pour te rappeler ton amant!
Dieu de Blanche -Fleur, je t'implore!
Je jure de suivre ta loi, Si par toi celle que j'adore Peut un jour me donner sa foi.
A tes autels.
En cet endroit ^ Flores fut interrompu p^r le cri terrible que jeta Mohady. O grand prophète ! s'écria-t-il, quel blasphème affreux ai- je entendu? Le petit -fils d'Omar, un neveu de notre grand prophète, est disposé à renoncer à sa religion pourcelle d'une esclave chrétienne qu'il adore! Amour, folle passion , quels crimes ne fais-tu pas commettre!... Le zélé mahométan retourne aussitôt chez lui, et dépêche à Félix un courrier, auquel il recommande d'arriver avec mystère, et de remettre en mains propres, au- roi de Murcie, ses dépêches. En même temps , il le charge d'une lettre pour Ajoub, premier iman de la grande mosquée. Mohady représentait au roi que l'amour du prince pour Blanche-Fleur l'égarait au point, qu'il y avait à craindre même pour la foi de
2j4 flores
Flores ; qu'ainsi il était important d'éloigner l'esclave chrétienne , et si loin que son amant ne put jamais espérer de la revoir ^ et de s'unir avec elle. Dans sa lettre particulière à Ajoub , il lui recommandait d'employer toute son adresse pour éloigner ou même pour perdre Blanche-Fleur, lui faisant sentir que le maintien de la religion mahométane dans le royaume de Murcie, et peutêtre dans toute l'Espagne, en dépendait.
Félix n'avait jamais écouté dans son enfance que des imans et des santons; il croyait fermement que Mahomet était l'envoyé de Dieu. Ce prince se faisait gloire d'être descendu d'Omar, et se croyait obligé plus qu'un autre souverain , à soutenir la religion du prophète : cependant , quoiqu'il sentît la conséquence de l'avis que lui donnait Mohady , il était embarrassé sur tes moyens d'en profiter, lof^squ' Ajoub les lui fournit par une noirceur affreuse , mais couverte du voile de la religion. Ce cruel iman , nourri dans l'Arabîe-Pétrée, et redoutable par sa force et sa férocité, fiit animé par la lettre de Mohady, et supposa que Blanche -Fleur avait voulu empoisonner le roi : cette calomnie absurde obtint une créance qu'elle ne pouvait jamais mériter.
L'aimable Blanche-Fleur s'amusait d'une petite ménagerie qu'elle avait établie sous les fenêtres de son appartement; elle y élevait des poulets; et, quand ils étaient bien engraissés, elle en faisait le sacrifice et les ofSfrait à la reine, et quel-
ET BLANCHE-FLEUR. 2l5
quefois même au roi. Le perfide -Ajoub imagina d'empoisonner le corps d'un de ces animaux, et de le faire présenter dans cet état au roi, comme venant de la part de Blanche-Fleur. Le messager disparut aussitôt après l'avoir remis, et l'iman, qui était présent, fit remarquer au monarque que cette volaille avait des taches qui la devaient rendre suspecte. On en donna un morceau à un animal qui mourut sur-le-champ; et, sur ce fondement, on conclut aussitôt que Blanche -Fleur était coupable d'avoir voulu empoisonner le roi, et qu'elle était digne de mort. La reine voulut en vain excuser la jeune et aimable esclave qu'elle avait élevée ; on lui ferma la bouche , en lui faisant entendre qu'il s'agissait de la vie et de la sûreté du roi son époux. Blanche-Fleur fut traînée devant un tribunal d'imans , de dervis et de santons. Le cruel Ajoub était à la tête, et l'arrêt terrible qu'il prononça fut que la charmante Blanche-Fleur serait brûlée vive, si, dans neuf jours, quelque chevalier ne se présentait pour la défendre , et ne remportait la victoire pour prouver son innocence.
Pendant ce temps, il se passait, à la cour du Soudan de Montorio , des événements qui réveillèrent Flores de l'espèce d'engourdissement et d'apathie où l'absence de Blanche - Fleur l'avait plongé.
Deux chevaliers maures, partis des déserts de rirac, étaient arrivés depuis quelques jours dans
2l6 FLORES
les états du Soudan , et s'étaient campés près de Montorio, d'où ils envoyèrent un héraut reprocher à ce Soudan qu'il était dégénéré de la[ valeur des anciens Arabes, et que les bras énervés de ses chevaliers, chargés de bracelets et des chiffres de leurs maîtresses, n'avaient plus la force de soutenir leurs armea et de lancer une zagaie. Le Soudan, indigné d'une pareille audace, regrettait que le poids des ans l'empêchât de la punir lui - même : il n'eut pas besoin d'exciter la colère et la valeur de ses chevaliers : il n'en fut aucun qui ne voulût venger sa querelle. Dès le lendemain matin, il, en partit deux qu'on ne vit pas revenir; et l'on sut que, vaincus par les Arabes du désert, ils étaient demeurés leurs prisonniers. Deux autres chevaliers volèrent pour les délivrer, mais ils éprouvèrent le même sort; et, pendant deux jours, tous ceux qtii se présentèrent, demeurèrent au pouvoir des deux chevaliers de l'Irac. Le troisième jour il ne s'en présenta plus, et les deux vainqueurs envoyèrent leur héraut porter la même insulte jusque dans la chambre du Soudan, où Flores se trouvait alors. Ce jeune prince s'émeut en les écoutant : un feu brûlant qui. coule en sçs veines brille pour la première fois dans ses yeux : il lève une tête altière.... Retire-toi, s'écrie-t-il en s'adressant au h^aut: va dire à tes maîtres, que la galanterie qui règne dans une cour polie et éclairée ne peut qu'augmenter le courage et l'honneur d'un vrstî
ET BLANCHE-FLEUR. aiy
chevalier, et que moi seul je pars pour les attaquer ensemble tous les deux, et pour les punir de leur audace.
Le héraut se retire. Flores court à son oncle , se jette à ses genoux : Armez-moi chevalier, lui dit-il. Laissez-moi prouver à ces farouches Arabes du désert, que nous sommes dignes de descendre du .célèbre Kaled. Le soudan embrasse son neveu , lui donne l'accolée , fait venir ses propres armes ; il l'en couvre , et lui remet entre les mains l'épée victorieuse de Kaled qu'il conservait dans son trésor.
Flores s'élance sur un destrier nourri dans les vallées de l'Atlas; il vole aux tentes des chevaliers de riraç, les appelle et les défie. Quelque féroces que parussent être encore les mœurs de ces Arabes , ils refusèrent de combattre ensemble contre un seul chevalier. Le premier qui se présenta fut renversé sur la poussière. Le second brisa sa lance sur l'écu de Flores, et reçut le coup terrible de la sienne , sans que l'un ni l'autre fussent ébranlés : ils fournissent leur carrière, saisissent leurs zagaies, font une demi-volte, et reviennent l'un sur l'autre avec impétuosité. Flores lance la sienpe, et fait voler du casque de son adversaire le croissant d'or dont il était orné: il n'est point atteint par celle dç son ennemi, et le sifflement aigu de cette lance lui fait connaître toute la force de l'Arabe. Tous deux alors reviennent l'un sur l'autre : le chevalier de
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rirac est armé d'un large cimeterre, et Flores de la redoutable épée de Kaled : ils se portent des coups redoublés ; le feu jaillit de leurs armes ; la terre se couvre de leurs débris : le chevalier de rirac, qui compte sur sa force extrême, veut saisir Flores qui laisse aussitôt pendre son épée, embrasse son ennemi avec ses bras nerveux, l'enlève des arçons , et le force à lui céder la victoire.
Flores était trop généreux pour en abuser. 0 mon frère (r), lui dit-il, soyons amis! Délivre les prisonniers de mon oncle ! viens honorer sa cour par ta présence. A ces mots, il lui aide à délacer son casque ; il ôte le sien ; et le chevalier de rirac , surpris et confus de voir que son vainqueur joint la jeunesse et la beauté des enfants d'Ali au courage et à la force de son aïeul Kaled, le serre dans ses bras , et lui jure d'être à jamais soh homme et* son ami le plus fidèle. Tous les deux vont ensemble à la tente de l'autre chevalier , que ses écuyers venaient de relever : celuici se sent pénétré des mêmes sentiments d'admiration pour Flores ; ils vont ensemble délivrer les chevaliers prisonniers, leur font rendre leurs chevaux et leurs armes ; et les deux chevaliers de l'Irac promettent d'eux-mêmes d^aller le lendemain avec eux à la 'cour du soudan, et de convenir, en présence des dames de cette cour, que
(i) C'est ainsi que les anciens Arabes se traitaient entre eux.
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les charmés qu'un vrai chevalier trouve sans cesse à les servir ne peuvent qu'augmenter sa générosité , son honneur et son audace.
Dans le même instant où Flores jouissait du prix de la victoire , il en rapportait toute la gloire à son amour pour Blanche-Fleur. 11 soupire , il veut baiser l'anneau qu'il tient d'elle. Dieu! que devient-il, en voyant la pierre de cet anneau ternie? Il croit y distinguer des tourbillons de Amiée et des flammes , et jette un cri horrible : c'est en vain qu'on lui demande ce qui l'occasionne ; Flores s'arrache des bras de ses nouveaux amis; il court à son cheval, s'élance dessus, et bientôt disparait à leurs yeux.
Ce puissant coursier , accoutimié à franchir les rochei^s et les torrents qui se précipitent de l'Atlas , semble répondre à l'impatience et à l'inquiétude de son maître; il vole : la nuit ne ralentit point sa course , et Flores arrive à la pointe du jour assez près de Murcie ^ pour distinguer les minarets des mosquées. Il se cache derrière les débris d'une tour, pour entrer dans la ville à porte ouvrante , et sans être reconnu. A peine y est-il resté un moment , qu'il voit sortir de Murcie des charrettes chargées de bois et d'un poteau fatal. Une troupe armée les précédait; des torches funèbres les entouraient; elles étaient suivies d'un chariot , siu* lequel on voyait une femme couverte de voiles noirs , et chargée de chaînes. Un cadi, portant un écriteau, marchait derrière
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elle; une seconde troupe armée fermait cette lugubre marche. Flores regarde son anneau , il le voit plus terni que jamais; un noir pressentiment achève de lui faire présumer que celle qu'on conduit au supplice est cette Blanche- Fleur qu'il adore ; il baisse la visière de son casque , il vole au-devant de la première troupe, et l'arrête. Il pénètre jusqu'au chariot... Qui êtesvous? s'écrie-t-il d'une voix entrecoupée , et changée par une douleur mêlée d'effroi... Ah! j'atteste, lui répond cette femme, j'atteste un Dieu rédempteur... que Blanche -Fleur n'est pas coupable. Qui pourrait exprimer la surprise, la douleur et la colère qui saisissent Flores en ce moment? Il tire sa redoutable épée, et menace de la mort ceux qui oseraient résister. Il questionne le cadi ; et ce vieillard , les yeux pleins de larmes, lui rend compte de l'accusation de félonie au premier chef, portée contre Blanche- Fleur par le féroce Ajoub, du décret qui Ta suivie , et de l'abandon des chevaliers de Murcie, dont aucun ne s'est présenté poiir la défendre. Ah! traître Ajoub., s'écrie-t-il, c'est à moi de te confondre, de te punir, et de soutenir l'innocence opprimée. O sage cadi ! fais arrêter cet affreux cortège; cours à Félix, et dis-lui qu'un chevalier inconnu lui demande sûreté dans sa cour, et se présente pour défendre Blanche-Fleur , et combattre Ajoub , ou quiconque voudra soutenir sa cause. Le cadi, qui ne pouvait croire que Blau-
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che-Fleur fôt coupable, obéit avec empressement à ce qu'exige Flores; il court rendre compte à Félix de l'arrivée du chevalier qui vient d'arrêter l'exécution du décret, et qui accuse Ajoub d'estre f aulx y traistre, mensongier, et qui requiert virement de le proui^er en combattant , non par armes courtoises y mais à fer esmoulu et à outrance.
Les lois de la chevalerie, dont les Maures d'Espagne étaient fidèles observateurs , imposaient à Félix la nécessité de permettre au chevalier inconnu le combat avec sûreté dans ses états. Il fit donc appeler Ajoub , et lui demanda s'il se décidait à soutenir son accusation. Le traître n'osa s'en excuser autrement , qu'en offrant l'aîné de ses fils pour combattre pour lui. C'était un jeûne homme grand , fort et adroit , et à qui la considération qu'on avait pour son père avait déjà procuré un rang distingué dans les troupes de Murcie; On va faire au chevalier inconnu la proposition de combattre ce vigoureux athlète. Peu m'importe, répond -il en fureur et en déguisant sa voix, contre qui je combatte, pourvu que le prix de ma victoire soit le supplice du tr^utre accusateur.
On prépare donc tout pour le combat ; le fils d'Âjoub jette son gage au milieu de la carrière, et ne croit pas pouvoir se dispenser de renouveler et de soutenir l'accusation faite par son père. Flores , d'une Voix forte et qu'il déguise , relève le gage en s'écriant : Traître , tu mens par ta
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gorge; me voici pour le prouver. On allume aussitôt un bûcher à l'une des extrémités de la carrière ; au milieu de la lice , en dehors , sont placés , d'un côté le chariot qui portait Blanche-Fleur, de l'autre Ajoub. Les troupes entourent l'espace destiné pour les combattants.
Flores et le fils d' Ajoub s'avancent, conduits chacun par leur parrain. Celui du prince était un jeune cheyalier maure , nommé Sélim , qui l'ay^t reconnu, et qui, sans le découvrir, avait dennin/d^ au roi de l'assister. On baisse la barrière, etk juge du camp s'écrie à haute voix : Laissez aller les bons combattants.
L'un et l'autre s'élancent avec la rapidité 4e l'éclair; ils sç riencontrent , brisent leurs lances sans s'ébranler, et bientôt ils se chargent à coups de cimeterre. La taille presque monstrueuse et la force du fils d' Ajoub paraissent, dans les premiers temps du con^bat, lui donner quelque supériorité sur Flores ; ce prince même semble être moins ardent à porter des coups, qu'jittentif à parer ceux de son ennemi; la pointe du cimeterre de celui - ci blesse légèrement à la tête le cheyal de Flores; le sang qui couvre les yeux de l'animal l'aveugle et le met en fureur; il emporte son maître du côté du chariot. Le fils d' Ajoub croit achever facilement de rempprter la victoire; il redouble ses coups avec impétuosité, lorsque Blanche-Fleur eqtr'ouvre sçs voiles et s'écrie : Ah ! cher Flores , que n'es-tu présent pour nje
défendre ! Le son de cette voix si chère, ces yeux couverts de larmes que Flores ne fait qu'entrevoir, raniment ses forces et sa fureur; il contraint enfin son cheval à lui obéir , et le combat redevient plus égal : il ne Test bientôt plus. L'épée redoutable de Kaled s'est déjà rougie plusieurs fois du sang du fils d'Ajoub ; celui-ci tente un dernier effort, et s'abandonne sur Flores, qui lui oppose son bouclier. Ce prince invoque, en cet instant, le Dieu que Blanche- leur adore; il s'élance, à son tour, sur son adversaire encore ébranlé du vain effort qu'il vient de faire; et d'un revers terrible il lui abat la tête , qui tombe et roule jusqu'auprès de Blanche-Fleur.
Ajoub, voyant son fils tué, s'élance aussitôt sans qu'on puisse le retenir, et Sélim s'avance de son côté ; mais ce ne peut être avec assez de promptitude pour qu'il puisse empêcher Flores de faire tomber, d'un revers de sa redoutable épée, la tête du père comme il venait de trancher celle du fils.
On s'écrie , on s'empresse de délivrer Blanche- Fleur, on la mène en triomphe à la reine. Pendant ce temps, un jeune domestique d'Ajoub vient se jeter aux pieds du roi, et avoue que c'est lui qui, par l'ordre de son maître, et sous le nom de Blanche-Fleur a présenté le poulet empoisonné. La vérité est donc découverte par toutes les voies possibles; toute la cour de Félix en est indignée, et le juge du camp fait enle-
ver le corps du traître , et le fait jeter dans les flammes.
Flores, voyant le triomphe de Blanche-Fleur complet, mais concevant combien il lui ferait courir de risques s'il se faisait connaître pour son vengeur, résiste aux instances de tous les chevaliers du roi son père, refuse de lever la visière de son casque, se contente de baiser la main du roi, de la reine, et celle de Blanche-Fleur, en jetant un profond soupir; il serre affectueusement la main du chevalier qui avait été son parrain , remonte à cheval , s'éloigne rapidement , et s^enfonce dans la forêt.
La tendre Blanche-Fleur n'osait se persuader que ce fut Flores qui fut son libérateur; et cependant elle ne pouvait croire qu'un autre eût osé prendre son parti : mais Sélim, ce même chevalier qui avait reconnu le prince auquel il avait servi de parrain, et qui lui avait serré la main , saisit un instant favorable pour achever de l'éclairer sur le service essentiel que Flores lui avait rendu. Il l'assura en même temps , que c'était par une prudence très sage qu'il n'avait pas voulu se découvrir, sachant bien que, si l'on voyait à quel point il était toujours occupé de Blanche-Fleur, ce serait le plus sûr moyen de la perdre. Cet éclaircissement finit par une assurance de Sélim à la belle esclave, qu'il donnerait de ses nouvelles à Flores ; qu'il irait le joindre, pour concerter avec lui les moyens de les rapprocher,
de les rendre heureux; et qu'il n'abandonnerait jamais son prince, dans quelques conjonctures fâcheuses qu'il pût se trouver.
Cependant Flores était retourné à Montorio , avec la même promptitude et le même secret qu'il avait c4>servés en venant jusqu'à Murcie, pour délivrer sa maîtresse. Le roi des Algarves son oncle commençait à en être inquiet; on le reçut avec empressement, et l'on reconnut à ses armes ensanglantées, et à la blessure de son cheval, qu'il avait eu quelque occasion de signaler sa valeur; mais jamais il ne voulut dire quelle avak été cette occasion : il assura seulement son ODcle qu'il était fort loin d'avoir quelques reproches à se faire. Le roi et toute la cour en furent convaincus, et on respecta son secret. Cependant le chagrin d'être éloigné de Blanche-Fleur, l'inquiétude qui restait à Flores sur son sort, altérèrent bientôt sa santé. Une fièvre ardente en- ^amma son sang. Le sultan des Algarves , inquiet pour son neveu , eut recours au plus célèbre médecin , et au plus parfait philosophe qu'ait produit l'école arabe, qui était alors la plus renommée. C'était Averroès, premier médecin du roi mahoraétan de Cordoue. C'est à lui que nous sommes redevables de la connaissance des livres d'Aristote. Possesseur de tous les secrets de cet ancien philosophe, sur lesquels il avait même enchéri, s'il connaissait parfaitement le corps humain, il avait encore une plus grande connais- Tristan de Léonais , etc. I 3
sance des esprits et des cœurs ;^ et ses lumières en ce genre étaient celles dont il faisait le plus utile usage. Le roi de Montorio obtint du roi de Cordoue et de lui, qu'il viendrait visiter son neveu, et qu'il lui prescrirait le régime convenable à son mal, après en avoir découvert la cause.
Averroès, après avoir adouci, par des remèdes physiques, l'ardeur et la violence de la fièvre, parvint à découvrir quelle était la source morale dii mal. Il étudia le tempérament et les dispositions de Flores, s'entretint avec lui sur diverses matières, chercha à l'amuser et à l'intéresser; enfin, il vint à bout de reconnaître qu'une passion vive et utie tendre inquiétude l'agitaient fortement. Il fit part de ses découvertes au soudan de Montorio; et quelques mots qui étaient échappés au prince, soit en dormant, soit dans un de ces moments où l'on croit être seul, ne laissèrent plus lieu de douter que Flores ne fut uniquement occupé de Blanche -Fleur. Le roi des Algarves ne fut ^as plutôt instruit de ce secret, que, s'intéressant sincèrement à son neveu, il songea à lui procurer la seule satisfaction qui pût assurer son repos et sa santé. Il écrivit au roi de Murcie , qu'il le priait avec instance d'envoyer à sa cour la jeune Blanche-Fleur. Mais, hélas! loin que cette invitation procurât l'effet désiré, elle acheva de tout perdre. Félix se douta des motifs (Jui faisaient agir le sultan son cousin ; craignant les suites que pouvait avoir cette
démarche, et préférant à la satisfaction de son fils l'attention qu'il croyait devoir aux soupçons de Mohady, il prit la résolution d'écarter, pour jamais, la charmante Blanche-Fleur. Il la fit enlever secrètement de l'appartement de la reine, et la fit conduire jusqu'au port de Carthagène, où il la fit vendre comme esclave à des marchands grecs qui devaient faire voile vers le port d'Alexandrie. Ceux-ci se crurent trop heureux d'avoir en leur possession une si belle proie , et filment voile vers l'Egypte.
Ce ne fut pas sans un véritable désespoir que la reine de Murcie apprit cet enlèvement; elle accabla en vain de reproches le roi son époux, le coup était frappé. Sélim, qui en fut bientôt instruit^ courut en porter la triste nouvelle à Flores, qui était déjà prévenu, par son anneau, que Blanche-Fleur était exposée à un nouveau danger : il monte de grand matin sur son cheval, armé de l'épée de Kaled, et accompagné de Sélim. Il traverse encore une fois l'espace qui sépare de Murcie la capitale des Algarves; ils y arrivent tous deux à l'entrée de la nuit, et pénètrent, sous l'ombre du plus grand mystère, dans le palais. Séliip procure au prince une audience secrète de sa tendre mère; la reine le console, tout affligée qu'elle est elle-même; elle consent qu'il cherche les moyens de revoir Blanche-Fleur, lui indique la route qu'il doit suivre pour la retrouver, et lui fait présent d'un second anneau
qu'il portera toujours avec celui de Blanche- Fleur, et dont la vertu est de préserver ceux qui le porteront, ou le tiendront dans leurs mains, de périr par Feau ou par le feu. Flores reçoit ce présent avec reconnaissance, embrasse sa mère avec tendresse, et part pour Carthagène, afin de suivre le même chemin qu'avaient pris )es marchands d'esclaves auxquels avait été livrée Blanche-Fleur. S'embarquer sur un vaisseau génois, et voguer sur leurs traces vers l'Egypte, fut un parti promptement pris, et heureusement exécuté. Un vent favorable les porta , pendant quelques jours, du côté d'Alexandrie; mais lorsqu'ils apercevaient déjà les côtes de l'Afrique, une brume épaisse obscurcit l'air : un vent furieux et contraire se déchaîne; le vaisseau en est long-teiftps le jouet; enfin, il échoue sur une côte inconnue, et sur un fond de sable mêlé de quelques rochers. Le navire est fracassé; mais le capitaine et l'équipage, le' prince et Sélim se sauvent heureusement, partie dans une chaloupe, partie à la nage. Après avoir marché pendant quelque temps à pied, ils se trouvent dans un vallon fertile; et, le temps s'étant éclairci, ils reconnaissent que cette contrée est peuplée de maisons rustiques, mais dont tout ce qui présente les apparences du luxe et de la misère est égalem^ent banni. Aussitôt qu'ils en approchent, de bons et honnêtes paysans s'empressent autour d'eux, et se doutent que ce sont des étrangers que la tenipête de la
nuit précédente a jetés sur le rivage prochain; ils leur annoncent qu'ils sont dans un pays où l'hospitalité est heureusement et fidèlement exercée; que ce canton reconnaît pour ^n chef un homme auquel le souverain être a accordé en même temps tous les talents et toutes les vertus.
On était allé l'avertir; il arrive bientôt luimême, et donne des ordres prompts pour pourvoir aux besoins de tout l'équipage , se réservant pour lui-même le soin de traiter Flores, Sélim et le capitaine, qu'il reconnaît pour les plus considérables de la troupe.
Après leur avoir , selon l'usage , fait laver les pieds , boire une liqueur propre à les ranimer et les soutenir jusqu'à l'heure du repas, il les invite à se reposer sur les sophas de son salon, qui tenait à sa bibliothèque et à son cabinet, et qui était de plain-pied avec un jardin qu'il embellissait de ses mains : tout paraissait dans cette maison également destiné à la culture de tous les arts, des sciences et des lettres. Tandis qu'on préparait le souper , Saady ( car c'était le nom de leur hôte ) les entretint du bonheur et de la tranquillité dont il jouissait dans ce séjour.
Je suis jué persan, leur dit-il, dans cette religion ancienne, même primitive, qui, n'adorant qu'un être simple, unique, et étant forcée de le reconnaître dans quelque emblème, a choisi, pour se le représenter, le feu, cet élément vivifiant, dont la chaleur donne la vie à tout ce qui com-
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pose la nature , qui absorbe aussi et dévore à la fiii tout ce qui est imparfait et matériel, mais qui laisse les esprits jouir de l'immortalité. Tous les hommes , quels que soient leur pays et leur religion , sont mes frères ; je cherche à leur rendre service, de quelque nation, de quelque état, de quelque opinion qu'ils soient. J'ai passé de la Perse mon pays à la cour des califes ; j'y ai vécu quelque temps sans ambition et sans désirs, sans rechercher les honneurs et sans les refuser , sans me tourmenter pour avoir des richesses, mais sans être fâché de posséder, par des voies honnêtes, les moyens de faire du bien aux autres. Les successeurs, de Mahomet ont fait assez long -temps quelque cas des talents naturels que j'ai pour la poésie et pour les arts agréables; et j'avoue que j'ai été fort aise de contribuer à leur amusement, et, oserai-je le dire? à leur instruction. Il fait bon, me disais-je à moi-même, s'employer pour les souverains ; les services que Ton rend à ces maîtres du monde sont rendus en même temps à des peuples entiers.
. Il y a quelques années que mon faible mérite, qui ne nuisait à personne , déplut à beaucoup de gens : je m'en aperçus, je leur abandonnai la place, et je me suis réfugié dans ce canton écarté, où je fais du bien que personne n'envie. Voilà mon histoire en peu de mots. O vous , hommes qui m'êtes chers , qui que vous soyez , si vous voulez dès aujourd'hui me faire part de vos aven-
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tures et de vos malheurs, je n aurai rien de plus pressé que de les soulager. S'il vous convient mieux d'attendre à demain, j'y consens; gardez même votre secret tout-à-fait, si vous voulez : mais soyez sûrs que , quand vous voudrez me le confier, vous le déposerez dans un cœur sensible. Le capitaine du vaisseau, encouragé par Saady, lui conta volontiers toutes ses aventures, la perte du vaisseau; et Saady lui promit de nouveaux secours. Quant à Flores et à Sélim , ils lui promirent-de lui ouvrir leur cœur le lendemain.
Le souper s'étant trouvé prêt, Saady engagea ses hôtes à se délasser avec gaité des fatigues de la mer et de la tempête. A la fin du repas , Saady, voulant leur donner un léger essai de ses talents, prit son luth et chanta des vers dans cette langue persane qui est renommée dans tout l'Orient, comme la seule propre aux grâces de la poésie, dans laquelle Saady était un grand maître (i).
Le lendemain matin , lorsque Saady jugea que ses hôtes pouvaient avoir assez reposé , il se rendit auprès d'eux; mais Flores, le devançant, lui proposa de se promener dans ses jardins et ses vergers , lui promettant qu'en même temps qu'il en admirerait les beautés, il ne lui cacherait rien
(i) Nous n'en disons point trop ici , en assurant que le persan Saady était un grand poëte et un grand philosophe; nous avons des traductions françaises de ses ouvrages , partie imprimées, partie manuscrites.
de son état et de ses aventures. En effet, le prince lui fit alors confidence de son amour et de l'objet de son voyage. Le sage Saady l'embrassa tendrement, et l'assura qu'il s'intéressait à sa situation; il ajouta qu'il ne doutait pas que Blanche- Fleur n'eût été vendue au Soudan d'Egypte par les marchands qui l'avaient enlevée, et qu'elle ne fiit renfermée dans le château de ce soudan, où il tenait son sérail, et qui était situé sur le bord du Nil, entre la ville d'Alexandrie et le grand Caire. C'est de ce côté, prince, que vous devez tourner vos pas, lui dit -il; et, quoiqu'il soit difficile de savoir précisément si votre amante est enfermée dans cette toiu', et encore plus dif* ficile d'y pénétrer, je peux du moins, mieux que personne , vous en indiquer les moyens. Hetireusèment le Soudan d'Egypte est engagé, vers l'Ethiopie, dans une guerre assez vive, pour vous donner lieu d'espérer qu'il ne reviendra pas si tôt. Le gardien sévère des femmes destinées à ses plaisirs s'appelle Mozab : il fut autrefois mon esclave ; et il prit auprès de moi le goût le plus décidé pour ce jeu qui doit vous être bien connu, celui des échecs. Il s'ima^ne y être devenu fort habile. Vous pourrez tirer parti de ce que je viens de vous apprendre; et, pour achever de vous mettre en état d'en profitei:, je vais vous détailler quelques autres circonstances concernant le château du soudan, et mon ancien esclave noir Mozab. Alors Saady acheva de mettre Flores au
fait de tout ce qui pouvait faciliter la réussite de son projet; et le jeune prince ayant la plus vive impatience de tenter son aventure, son départ fut résolu pour le lendemain. Heureusement Sélim avait sauvé du naufragé une somme considérable, que nos deux voyageurs transportèrent avec eux à Alexandrie ; au reste , ils n'y voulurent entrer que sur le pied de deux marchands ou voyageurs maures.
Flores n'y séjourna pas long -temps; mais y ayant laissé Sélim, il s'achemina bientôt du côté du fatal château, n'étant armé que d'une zagaie, et ayant sur le poing un faucon. A quelque distance il le lâche, et l'oiseau prenant son vol du côté du château même , le prétendu voyageur s'approche de la barrière, et paraît vouloir la franchir pour suivre son faucon. Une troupe armée sort d'une caverne, l'entoure , l'arrête, et le conduit dans une maison bâtie près de la porte de la citadelle. Un noir, richement vêtu, qui paraît commander cette troupe, s'avance et s'écrie: Malheureux! quel dessein, quelle témérité te fait chercher ici la mort? Seigneur, lui répond avec douceur Flores , je suis un étranger qui n'ai vu qu'une fois encore lever le soleil dans Alexandrie; ce matin je m'amusais à faire voler un faucon que je voulais essayer; son vol m'a conduit dans cette plaine :1a douceur des mœurs qui régnent, dit-on^ sous le gouvernement des ministres du Soudan Mirzabey, m'ôte toute crainte; et vous êtes trop
juste pour punir un crime involontairç , si mon ignorance m'a fait transgresser les ordres que vous avei; pu donner.
Mozab ( car c'était en effet l'ancien esclave de Saady ) , Mozab s'adoucit à ces mots. Jeune étranger, dit-il, je veux bien te croire, et même je reconnais à ton accent que tu n'es pas né sujet de Mirzabey; mais je veux savoir quel dessein
te conduit dans ses états Vous serez peut-être
surpris, lui répond Flores, qu'un motif en apparence aussi frivole que celui que Je vais avouer, m'ait fait franchir les mers , et conduit à Alexandrie. Je' suis né dans le royaume de Murcie, où le célèbre jeu des échecs est dans le plus grand honneur ; mon père passe pour être l'adversaire le plus redoutable à ce jeu. En effet , depuis qu'il m'a communiqué son savoir, je ne trouve plus dans les Espagnes de joueur qui puisse me résister. La renommée, ou vraie ou fausse, m'ayant appris que je trouverais à Alexandrie des gens assez habiles pour s'éprouver contre moi , j'ai pris beaucoup d'or et de pierreries, et je brûle d'impatience de me trouver aux mains avec le plus savant d'entre eux.... Vous n'irez pas plus loin, s'écria Mozab , en laissant paraître une joie vive dans ses yeux. A ces mots, il dit au commandant de la garde : Cet étranger n'est point coupable ; il n'a pu, dans si peu de temps, connaître la loi des limites : retirez-vous, je le prends sous ma garde, et j'en réponds. Alors il tend la main à Flores
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d'an air affable , et le conduit dans sa maison ; il fait apporter du sorbet et des fruits ; et tandis que Flores prend un léger rafraîchissement, il prépare lui-même la table et l'échiquier.
Flores tire une longue bourse qui contient cinq cents besans d'or : Mozab les regarde d'un œil avide ; il apporte sur-le-champ une somme égale. Ils tirent le trait, Mozab le gagne, et la partie commence. Flores en effet avait acquis au jeu la plus grande supériorité pendant son séjour à Mon torio. Ce jeu plaît souvent aux âmes sensibles qu'une grande passion occupe; il ne les tire point d'une douce mélancolie : il plaît également aux esprits justes , qui aiment mieux s'occuper aux combinaisons si nécessaires à ce jeu, que s'endormir dans des conversations si souvent futiles, où la société les entraîne.
La partie se soutient quelque temps avec égalité; mais au moment où Mozab se croit sûr de la victoire, Flores sacrifie deux pièces, et fait échec et mat avec une troisième.
Mozab est aussi surpris qu'affligé , mais son araour-propre le ranime ; il court à son bureau , il tire une bourse de mille besans d'or, et la propose à Flores contre les deux sommes dont il le voit possesseur. Mozab éprouve le même sort dans cette seconde partie, et s'écrie avec une espèce de désespoir : Ah! Saady, Saady, vous ne m'en avez pas assez appris ! Ce nom si cher à Flores lui rappeHe les avis de ce sage. Seigneur, dit4l
à Mozab, mon arrivée imprévue, là chakur du jour, le jeu nouveau d'un étranger , tout a pu vous distraire. Ah! seigneur, que le bonheur que j'ai de me trouver près de vous ne soit point troublé par des regrets ! Permettez - moi de me conformer à l'usage constamment suivi en Orient, quand on paraît pour la première fois- devant un personnage respectable : daignez accepter ces deux mille besans d'or que j'ose aujourd'hui vous offrir; je ne vous en demande d'autre prix que d'être admis dajis votre société , et de recevoir de vous les nouvelles leçons que je vous juge en état de me donner.
Par Mahomet et les vingt-quatre mille prophètes! s'écria Mozab, vous êtes le plus généreux et le plus aimable des mortels ; soyons amis. Le jour s'avance , il faut que je me retire dans le sérail; mais, de grac«, revenez demain diaer avec moi. Flores n'insiste pas ; il voit qu'il ^n a fait assez pour une première fois , et qu'il peut compter assez sur l'avarice et l'amour^propre de Mozab, pour ne pas se promettre encore un plus grand succès. Il remonte à cheval; et ce n'est pas sans soupirer et sans verser des larmes, qu'il contemple les tours et les murs élevés qui dérobent Blanche-Fleur à ses regards.
Il revient à Alexandrie, où SéUm était agité par la plus cruelle inquiétude. Il lui raconte son aventure avec Mozab. Ah ! j'espère voir Blanche- Fleur par son secours , s'écria-t-il : puissé-je jouir
(le ce bonheur , quand ce ne serait que pour un instant, et quand je devrais mourir à ses pieds! Sélim commence à entrevoir quelque espérance pour Flores, et, croyant bien qu'il ne réussirait pas à le détourner de ses desseins, il l'exhorte seulement à se conduire avec prudence.
Flores repart le lendemain matin; il vole à la maison de Mozab qui le reçoit dans ses bras. Bientôt la table pour les échecs est préparée. Cependant Mozab, qui sent la supériorité que Flores a sur lui, craint de perdre les besans d'or qu'il' a gagnés la veille. Il ne lui propose d'en jouer que cinquante ;. et cette fois -ci Flores se contente de le mettre quelquefois en danger , et finit par le laisser gagner. Flores perd ainsi cinq cents nouveaux besans; il tire une bourse tissue d'or et de soie , dont un beau diamant serre le nœud; il l'attache lui-même à la ceinture de Mozab , et convient que son père , quoique le plus habile joueur de toutes les Espagnes, ne pourrait lui résister. Mozab enchanté de Flores le comble de caresses , et lui jure un attachement à toute épreuve. Les esclaves couvrent bientôt la table de mets excellents , de pilau rempli de poulets et cuit au jus de racines, et de pâtes fines saupoudrées de fi:*omage et de safran. Flores se li^e de si bonne grâce au plaisir de la table , que Mozab redouble d'amitié pour lui. Un des esclaves reçoit un signe de son maître ; on ôte les plats ; on couvre de nouveau la table de confitures se-
ches, de pâtes épicées et de tablettes ambrées. Un nouveau signe fait retirer les esclaves. Mozab se lève, ferme la porte, ouvre une armoire; il y prend des flacons remplis des vins délicieux de Schiras et d'Alexandrie; il les apporte lui-même avec des coupes de cristal. Cher étranger, dit-il à Flores , nous sommes en liberté , jouissons sans crainte du seul plaisir que je puisse goûter; votre présence l'augmente, et me fait oublier les malheurs de mon état. Flores se prête à ses désirs; et bientôt les vapeurs agréables du vin augmentent la gaîté. Flores se ménage et dispose par degrés son hôte à n'avoir plus rien à lui refuser. Mozab chante une chanson dans la langue de Nubie, sa patrie, et contrefait les sorciers de son pays, en faisant des grimaces affreuses. Son turban tombe et se salit; il veut l'entourer d'une nouvelle mousseline , et s'y prend avec maladresse. Flores enlève le turban de ses mains : il le noue; et, tirant de sa bourse une riche agrafe de diamants, il en arrête le nœud avec ce bijou, et présente ainsi le turban à Mozab. Ébloui, surpris par l'éclat et la richesse de ce nouveau présent, Mozab se lève : Par Allah! dit-il à Flores, qui pouvez -vous être, pour faire des présents digMs de l'empereur des croyants? Flores, qui voit qu'il a conduit Mozab au point qu'il désire, n'hésite plus à se découvrir ; il lui avoue sa naissance, son amour pour Blanche-Fleur, et lui demande de lui conserver la vie en lui procurant
ET BLAlYCHE-FLEUR. sSq
l'occasion de la voir. Mozab est d'abord effrayé de cette proposition; mais l'amoureux Flores tire une chaîne de diamants , la jette à son cou, l'embrasse. Ah ! mon cher Mozab , s'écrie-t-il , soyez désormais tout entier à Flores , ou je vais me percer le cœur à vos yeux. Mozab attendri par le vin de Schiras , et séc^uit par l'or et les diamants, ne peut résister plus long-temps. Je me rends, lui dit-il; je consens à remettre mon sort en vos mains ; mais comment puis-je, au milieu de cent jeunes beautés , connaître celle qui vous est chère? On s'imagine sans peine avec quel feu Flores peint sa chère Blanche-Fleur ; rien n'échappe à la mémoire et à l'imagination éclairées par l'amour. Que de perfections ne se plut-il pas à peindre! Les plus petits détails ne furent pas négligés. Il n'oublia pas même l'empreinte d'une fleur de violette qui relevait la blancheur du bras de Blanche-Fleur. Mozab la reconnaît à ce signe, et lui dit : Espérez tout de mon zèle à vous servir. Celle que vous venez de me peindre est en effet la plus belle des cent odalisques; c'est une esclave chrétienne amenée depuis un mois : non -seulement elle efface ses compagnes par sa beauté, mais, ayant paru parmi celles que je soumets à l'épreuve de la fontaine, à peine la fleur qu'elle avait cueillie en eut-elle touché l'eau, que cette eau, devenue plus brillante, parut répandre la lumière dans le bassin. C'est elle qui jouit maintenant des honneurs de la corbeille, et tous les
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matins j'en fais porter chez elle une pleine de fruits et de fleurs , qu'elle distribue comme il lui plaît à ses compagnes. Je consens à tout risquer pour vous: je ne vous demande point si vous avez le courage de vous exposer aux plus grands périls. Tous les matins , au lever du soleil, on m'apporte les fruits et les û%i}ts dont la corbeille doit être remplie; je ne m'en rapporte à personne du soin de les préparer : je peux vous cacher dans cette corbeille, vous couvrir de fleurs, et vous faire porter jusque dans la chambre de Blanche- Fleur par des esclaves noirs, qui, par leur état, hélas! sont sous mes ordres, et qui tous les jours sont chargés de ce soin.
Flores le serre dans ses bras, les larmes aux yeux. Il feint de retourner à Alexandrie , se cache dans un bois voisin, renvoie son cheval à Sélim, en lui écrivant de n'être point inquiet de son absence ; et vers la nuit il retourne à la maison de Mozab.
Ce chef des noirs était rentré dans l'enceinte du sérail; mais un esclave sûr et fidèle attendait Flores : il le reçoit, le cache, et vers la pointe du jour il le fait revêtir d'une étoffe légère , tissue de différentes soies assorties à la verdure, afu coloris des fruits et des fleurs qui doivent remplir la corbeille. Mozab devance l'aurore pour revenir dans sa maison; il instruit Flores de tout ce qu'il doit faire pour n'être pas découvert. Les bostangis apportent tout ce qu'ils ont cueilli pour
remplir la corbeille : Mozab loue leur zèle, les renvoie; il fait coucher Flores au fond de la corbeille ; il arrange les fruits de façon à ne le pas trop charger, et les fleurs avec tout l'art nécessaire pour qu'il en soit exactement couvert.
Quatre forts esclaves sont appelés; Mozab les charge de la corbeille : ils entrent dans l'enceinte redoutable du sérail, ils vont la déposer dans la chambre de Blanche-Fleur; et, après avoir frappé trois fois la terre de leur front devant elle, en s'écriant autant de fois en arabe, ^eur de pudeur et de beauté y ils lui laissent la corbeille , et se retirent.
Qui pourrait exprimer l'état de Flores en se trouvant si près de celle qu'il adore , en écoutant cette voix dont tous les accents pénétrèrent toujours dans son cœur? Mais cette voix lui fait connsutre que Blanche-Fleur n'est pas seule, et le force au silence , et à rester comme immobile dans la corbeille.
Blanche-Fleiu' en effet était alors avec une de ses compagnes nommée Colonna. La conformité de leur religion, de leur âge, de leurs malheurs et de leur beauté, les avait d'abord rapprochées. Les charmes et la sûreté du caractère de Colonna l'avaient bientôt rendue l'amie et la compagne de Blanche-Fleur; et l'une et l'autre ne s'étaient caché ni leur naissance, ni le secret de leur ame.
Colonna, fille du plus grand seigneur du
Triftan de Léonais , etc. I ^
l(\*l , FLORES
royaume de Naples, avait été enlevée par des pirates, au moment même où son père l'envoyait dans l'Étrurie pour la marier avec un prince descendu de la famille des Scipion, qui s'était soumis ce beau pays, et qui régnait alors dans la belle ville de Florence. Colonna, élevée par des vierges copsacrées à la retraite, n'avait vu que pendant peu de jours le palais de son père : son cœur n'avait encore rien aimé; mais ce coeur sensible était bien vivement ému lorsque Blanche- Fleur lui peignait les charmes de l'amour, et le bonheur dont elle avait joui dans son enfance près de l'aimable Flores. Colonna n'aimait donc point encore ; mais le vide de âon ame était , pour ainsi dire , rempli par les aveux et les sentiments de son amie. Elle croyait connaître Flores dans le portrait sous lequel Blanche-Fleur aimait à lui représenter ses traits; peut-être même regrettait-elle en secret que personne n'eût encore fait sur elle une impression si douce.
Le jour où Flores fut introduit au sérail dans la corbeille, Blanche-Fleur et Colonna s'étaient réunies avant l'aurore; l'une ne se lassait point de parler 4c son amant , l'autre se plaisait à parler sans cesse de l'amour.
Cependant Blanche-Fleur ne regardait la corbeille qu'avec indifférence ; elle aimait trop Flores pour ne pas désirer quelquefois de ne plus mériter ces vains et stériles honneurs. Colonna, dont le cœur n'était pas fixé, aimait à se parer
(les fleurs qu'elle contenait , et se plaisait à choisir les plus beaux fruits pour les offrir à son amie. Elle s'approche de la corbeille , elle écarte les fleurs; elle voit un bel aqanas, elle plonge son bras pour le saisir : Dieu ! quelle est sa surprise ! elle touche une main ! elle entend un profond soupir! Sou premier n^ouvement fut de faire un grand cri : des esclaves accourent; mais Colonna qui y sur Je-champ , ne doute plus que cette corbeille ne cache quelque grand mystère, les arrête. Un taon , leur dit-elle , s'est élancé de ces fleurs jusqu'à mon sein sans me piquer ; ce n'est rien, retirez-vous. Elle ferme la porte avec soin, et fait part de sa découverte à Blanche-Fleur qui frémit, mais qu'un attrait puissant entraîne à cette corbeille. Flores se débarrasse aussitôt des fleurs qui le couvrent , se jette à ses genoux : c'est aux amants fortunés à se peindre leurs transports mutuels. Colonna apprit alors q^^^son imagination ne l'avait point trompée, et que le bonheur le plus pur est celui d'aimer et d'être aimé. Cependant la position des deux aimables esclaves était bien périlleuse; et même à peine Q^aient-elles concevoir quelque espérance de faire sortir Flores d'un lieu redoutable, où l'inflexible dureté des noirs et leur vigilance ne pouvaient être ni séduites ni trompées.
Flores ne se dissimule point le péril et les obstacles qui l'environnent ; il se jette une seconde fois aux genoux de Blanche -Fleur : O maîtresse
de ma vie! je suis près de te perdre pour toujours; et quand Mozab pourrait me faire sortir du sérail comme il, m'y a fait entrer , je n'en sortirais que pour me donner la mort. Cède à ma prière, saisis le seul moyen de jme sauver la vie ; accepte sur-le-champ et ma main et ma foi. Si je meurs, ô ma Blanche-Fleur ! que ce soit du moins avec lé titre cher et sacré de ton époux. Mais non, j'ose assez espérer de la justice et de la bonté paternelle du 'Dieu dont je t'ai promis de suivre la loi, pour croire qu'il bénira notre union, et que son bras nous tirera du péril affreux où nous sommes. Blanche-Fleur, interdite et pénétréepar tout ce qui peut agiter le plus vivement une ame, lève les yeux au ciel, reste quelque temps en silence; à la fin elle s'écrie : O Flores! commence donc à mériter les bienfaits de ce Dieu dont tu réclames le pouvoir; qu'une eau salutaire te mette au p^mbre de ses enfants , et je te reçois pour époux — Imprime-moi de ta main cet auguste caractère, ô ma chère Blanche-Fleur! répond Flores avec un enthousiasme surnaturel; que Flores te doive une nouvelle vie , comme il t^ devra son bonheur! Blanche-Fleur, comme entraînée par une puissance supérieure, prend de l'eau, en verse sur la tête de son amant; et, dès que les paroles sacrées sont prononcées, elle lui donne la main , et tous deux attestent le ciel , en présence de Colonna , qu'ils se reçoivent mutuellement pour époux.
ET BLAWCHE-FLEUR. 245
Nous supprimons plusieurs détails de tout ce qui suivit cet heureux moment. Ils servirent tous à faire desk^er à la jeune Colonna d'éprouver le même bonheur que ces jeunes époux, et lui firent former des idées bien nouvelles pour elle.
Mozab était convenu que Flores, à la fin de la lune , se remettrait au fond de la corbeille , et que, selon un autre usage du sérail. Blanche - Fleur le couvrirait de cafetans, de ceintures et de turbans, pour être portés dans sa maison, et distribués en présent aux gardiens du sérail. Flores, par le moyen de Mozab, fit porter une lettre à Sélim , dans laquelle il lui raconta tout ce qui s'était passé; la lettre pour Sélim en renfermait une autre pour la reine de Murcie ; Sélim la fit partir sur-le-champ par un exprès.
L'heureux prince passa donc le cours de cette lune , caché et nourri avec le plus grand secret dans l'appartement de sa nouvelle épouse. Pendant ce temps, Sélim prenait des mesures pour qu'après que Flores serait sorti du sérail , il pût faciliter aussi la délivrance de Blanche-Fleur et de Cqlouna. Mais, hélas! la princesse n'avait pas encore épuisé tous les malheurs auxquels les vœux indiscrets de son père et de sa mère l'avaient destinée dès sa naissance.
Mirzabey, après avoir battu plusieurs fois les Éthiopiens, et les avoir poussés pres(jue jusqu'aux extrémités de la mer Rouge, avait formé le siège d'Ormuz ; prévoyant que la place cou-
terait trop de sang en l'attaquant de vive force, il se contenta de la bloquer. Le Soudan, ennemi du repos , laisse le commandement de son armée à ses généraux; il part avec une suite très peu nombreuse , à laquelle il ordonne même de s'arrêter dans la ville du Caire; et la nuit suivante, accompagné d'un seul domestique fidèle , il part sur un cheval très vite, et se rend à Alexandrie couvert de l'habit d'un Tartare Kalmouc , et s'étant peint le visage de manière à le rendre aussi hideux que ceux de ces barbares. Il voulait, à l'imitation de plusieurs célèbres califes , connaître sous ce déguisement si la justice était observée, et ce que ses sujets pensaient de son administration et de ses ministres. Le bon ordre que Mirzabey vit régner dans Alexandrie le satisfit.
Quoique aucun sentiment , ni même la simple volupté , ne l'attirassent à son sérail , la curiosité de savoir si la loi de l'épreuve des eaux de la fontaine était observée , lui fit prendre la résolution de s'en assurer par lui-même. Il envoie l'esclave qui le suivait aux premiers poteaux des lirtiites. Cet esclave demande à parler à l'un des chefs de quartier du sérail , qu'il connaît pour être d'une discrétion impénétrable. Ce noir arrive ; l'esclave l'entretient en secret , et l'amène au soudan qm lui déclare la volonté qu'il a d'entrer dans le sérail , sans que personne puisse le reconnaître. Le noir fait faire promptement un habit pareil au sien pour le suhaïl; il lui teint la peau en noir,
et le présente à Mozab , en disant qu'il lui amène un de ses compatriotes pour en remplacer un autre qui est mort pendant la dernière lune. Il est agréé sans trop d'examen; le soudan passe la nuit dans la chambre de son prétendu camarade, et le lendemain matin ils se rendent tous deux à la fontaine de l'épreuve^ Il était d'usage que l'odalisque qui avait joui des honneurs de la corbeille pendant le cours de la lune fût la première à répéter la même épreuve. Mirzabey voit arriver Blanche-Fleur à la tète de ses compagnes; il est surpris et presque ému par sa beauté. Ces jeunes personnes se répandent dans les parterres; elles cueillent chacune une fleur, que plusieurs d'entre elles portent en rougissant , et d'une main mal assurée. Blanche-Fleur choi^t une rose d'une blancheur éclatante; elle la jette dans la fontaine dont l'eau reste claire et pure : mais la rose, de blanche qu'elle était, devient de l'incarnat le plus vif; et une seconde rose semblable paraît à côté d'elle , et comme sortant de la même tige. Ce prodige répand la terreur parmi les gardiens du, sérail du soudan. O Mahomet ! s'écrièrent-ils, le sérail est profané. Sur-le-champ chaque odalisque est saisie par deux noirs qui l'entraînent dans sa chambre. Mirzabey et celui qui l'accompagne se saisissent de Blanche-Fleur ; une troupe de noirs armés s'empare des avenues de son appartement, ils le visitent, et Flores est découvert.
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Mirzabey, irrité de l'audace du jeune téméraire qui ose violer un lieu si redoutable, se livre tout entier à la vengeance; il se fait connaître, et tout le sérail , tremblant et consterné , tombe aux pieds de son maître.
Le Soudan , furieux , ordonne qu'à l'instant on allume un bûcher , et condamne Flores et Blanche-Fleur à mourir ensemble dans les flammes. Flores se ressouvient alors de l'anneau qu'il tient de sa mère; et, se servant de la langue espagnole qui n'est point entendue en Egypte, il presse vainement Blanche-Fleur de le recevoir. La langue dont ces infortunés époux se servent fait croire qu'ils sont chrétiens; et ce soupçon ne fait qu'accélérer leur supplice.
Flores, qui, étant d'origine maure, parle également bien arabe , conçoit quel est le soupçon du Soudan. Oui, nous sommes chrétiens, lui dit -il ; et nous sommes unis par des liens sacrés. Satisfais ta vengeance; mais sois assez généreux pour ne nous pas humilier par les chaines que tes esclaves préparent. Sois témoin du courage qu'inspirent la religion que nous professons, le sang qui coule dans nos veines, et la patrie qui nous donna le jour.
Mirzabey, qui veut voir jusqu'où ces deux époux porteront la constance , ordonne qu'on les laisse libres; alors ils se prennent par la main, ils lèvent les yeux au ciel, ils invoquent le Dieu des chrétiens qui connaît leur innocence; ils en-
trent dans l*enceinte du bûcher : chacun des deux tient une moitié dé l'anneau. Le sultan donne l'affreux signal de leur supplice ; vingt torches à-lafois allument le bûcher : la flamme s'élève de toutes parts, enveloppe les deux époux, et les dérobe presque en entier aux regards de ces hommes cruels. Mais ce moment était le dernier de ceux où Blanche-Fleur devait être infortunée. Sans doute que le saint patron de l'Espagne intercéda pour celle dont il avait procuré la naissance; sans doute qu'il représenta que l'amour le plus vif n'avait jamais altéré la foi dans l'ame de la princesse de Ferrare , et que cet amour avait converti à la foi chrétienne le prince de Murcie. Les flammes s'abaissent peu -à -peu, et laissent voir à Mirzabey les deux jeunes époux sains et vermeils au milieu des flammes; tous deux levaient les yeux vers le ciel, ou se regardaient avec tendresse.
Non-seulement le Soudan est surpris de ce nouveau prodige, mais son cœur fut attendri. Venez, leur dit -il en leur tendant la main, venez, heureux amants que le ciel protège; vous êtes libres, et Mirzabey veut être votre ami.
Flores et Blanche-Fleur sortent du bûcher, et s'approchent du sultan avec tm air noble et modeste. Mirzabey les embrasse, les prend par la main, et les conduit dans son propre appartement. Des bains sont préparés ; le sultan , en sortant du sien, reprend les marques de sa di-
25o FLORES
gnité; et les jeunes époux, couverts des habits somptueux qu'il leur a fait porter , viennent le joindre dans son cabinet. Tous deux lui racontent l'histoire de leur vie , et Flores ne lui cache plus sa naissance. Ah ciel! s'écria Mirzabey, pourquoi ne me pas faire connaître plutôt que -celui dont je croyais punir l'audace était le fils du roi de Murcie , et le descendant du grand et victorieux Kaled? Quelles grâces ne te dois-je pas rendre, ô saint prophète , d'avoir sauvé leurs jours! Mirzabey les embrasse de nouveau, leur offre ses secours , et de les conduire , à la tête de cent mille combattants, par-tout où leur volonté les appellera. La première faveur que Blanche-Fleur lui demande, c'est la grâce de la jeune Colonna; et Flores le supplie d'envoyer chercher son ami Sélim. Mozab court chercher Colonna, l'amène dans les bras de son amie; des courriers volent à Alexandrie , et bientôt Sélim et le visir du soudan arrivent. Sage visir , dit Mirzabey , faites écrire en lettres d'or l'histoire de ces malheureux époux, dans les archives de l'empire; rendez la liberté à toutes les esclaves de ce sérail; donnez-leur tous les secours nécessaires , comblez-les de mes bienfaits, et que désormais ce lieu redouté ne soit plus habité par l'innocence malheureuse : que tout partage, en ce moment, la joie que je sens à briset les chaînes de toutes ces jeunes beautés. A ces mots , toutes les portes du sérail sont ouvertes ; on amène des chariots
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superbes : Mirzabey fait placer dans le sien Flores, Blanche-Fleur et Colonna, et les conduit en triomphe dans son palais d'Alexandrie.
Au moment où les époux se lèvent pour le suivre, Flores voit les deux anneaux qu'il tenait de sa mère et de Blanche -Fleur se réduire en poussière. Un bruit extraordinaire qui semble partir de la fontaine les engage à l'observer de plus près. Ils voient l'eau du bassin trouble et sanglante: un nuage noir s'en élève en tourbillon; ce nuage disparaît, et la fontaine reprend toute sa pureté ; mais elle avait perdu sa vertu.
La destruction de ces deux espèces d'enchantements était attachée à la fin des malheurs que Blanche-Fleur devait éprouver.
Mirzabey donne chaque jour des fêtes aux deux époux, et leur offre sans cesse et ses armées et ses trésors ; mais Flores et Blanche-Fleur n'acceptèrent que deux vaisseaux , sur l'un desquels ils repassèrent en Italie, par le conseil de Colonna, qui ne doutait pas que l'empereur d'Occident n^ reçût à bras ouverts cette princesse , fille de l'infortunée Topase. Sélim s'embarque sur l'autre, et retourne à Murcie informer le souverain de ce pays et la reine des aventures singulières , mitis heureuses, de leur fils.
Ils débarquèrent tous à Cività-Vecchia ; ils ap^ prennent, en y abordant, que l'empereur vient de mourir, et que le Clei^é, les grands , les sénateurs et le peuple, sont divisés pour l'élection du
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prince qui doit lui succéder. Ils prennent le parti de déguiser leurs noms , et de se rendre à Rome en diligence; ils y arrivent dès le lendemain : le pape leur accorde une audience particulière; Flores et Blanche-Fleur se jettent à ses genoux, lui déclarent leur naissance, et lui font verser des larmes par le récit des malheurs qu'ils ont éprouvés. Le saint vieillard admire les décrets du Très- Haut; il leur fait joindre les mains, en bénissant leur union ; il implore les grâces du ciel pom* ces deux époUx.
Parmi le grand nombre de ceux que la mort avait appelés à Rome , Colonne , it prince du royaume de Naples, jlier du saint-père, était accouru uprès de lui; il entre dans la salle Flores et Blanche-Fleur reçoivent : soudain il entend un cri perçant, îlle se jette à ses genoux : le saintpère ému raconte à son ami tout ce qu'il vient d'entendre ; Blanché-Fleur se déclare pour l'amie la plus tendre de la jeune Italienne.
Colonne ne perd pas un instant pour faire assembler le sénat et tous ceux qui peuvent concourir à l'élection d'un empereur. Le saint-père et lui se présentent à cette assemblée ; ils lui font part de la naissance de Blanche-Fleur, des malheurs de sa mère , et des droits que Topase a à l'empire; ils parlent de l'alliance qu'elle a faite, des vertus
ET BLANCUK-FLEUR. ^53
et de la puissance du prince Flores , son époux* Un murmure favorable s'élève par degrés pendant le récit du saint-père ; ses derniers mots sont interrompus par une acclamation générale , et les Romains proclament Flores pour empereur, tout d'une voix.
On dépéchait des courriers en Espagne pour y porter cette grande nouvelle, lorsque Flores en reçoit un de Sélim , qui , en arrivant , avait trouvé Félix attaqué déjà d'une maladie dangereuse : cependant^ vivement ému du récit de Sélim, il sembla reprendre de nouvelles forces pour écrire, de sa main, à son fils : Viens, mon cher Flores, viens, Blanche-Fleur; puissiez-vous injustices, avant que vous vous occi de me fermer les yeux!
Mais, hélas! la révolution subite qu plaisir de savoir son fils vivant, et 1' le revoir, entraînèrent bientôt le roi tombeau. Un second courrier apprit sa mort; et le fidèle Sélim assura son prince que le peuple de Murcie était prêt à le reconnaître pour maître, malgré son changement de religion. Mais Flores, satisfait de remplir le trône impérial d'Occident , renonça à la couronne de Murcie, et s'en démit en faveur de son cher Sélim.
La tendre mère de Flores vint rejoindre en Italie l'empereur son fils et sa chère Blanche- Fleur. Colonna épousa le jeune Scipion qui était
aimable ; Us régnèrent sur le beau pay$ de Toscan^. Ainsi, tous les héros de cette histoire passèrent de longs et d'heureux jours ensemble, fidèles à leurs serments et à leurs amours.
CLÉOMADES ET CLAREMONDE.
AVERTISSEMENT
DE L'AUTEUR
JLe roman de Clëomades est très ancien ; j'en ai tu un exemplaire en vers espagnols dans la bibliothèque d un savant, qui fait le meilleur usage des trésors qu'il a rassemblés. Il en existe aussi deux traductions du commencement du seizième siècle , l'une en espagnol , l'autre en français. Cette dernière est la plus fidèle. Les lecteurs reconnaîtront sans peine que l'invention du cheval de bois qui vole dans les airs est tirée des contes arabes. Beaucoup de romanciers espagnols ont puisé dans la même source : les cours galantes de Murcie et de Grenade ont bien contribué à former les mœurs et l'esprit des anciens habitants du Nord; et les Espagnols, en conservant la haute valeur des enfants d'Odin., ont pris l'imagination et la galanterie des Abencerages.
TrisUu d« Liofiaift , etc.
CLÉOMADES ET CLAREMONDE.
UiTE jeune et belle princesse, nommée d'Ectrive, héritière de cette riche partie de l'Espagne dont Séville est la capitale, avait accordé sou cœur et sa main à Marchabias, héritier du royaume de Sardaigne. C'était en se signalant dans un tournoi, que ce prince avait mérité ce bonheur : il y avait fait voir tant de fyrce et d'adresse, qu'aucun des chevaliers qui étaient accourus de toutes parts à cette fête, n'avait pu lui résister. Il avait même fait perdre les arçons au redoutable Astur, aussi eÉfrayarit par sa taille que renommé par sa valeur; il l'avait forcé à faire hoAimage à la reine de Séville de la principaut^pAes Asturies ; il avait fait encore plus, il s'en était fait un ami; et c'est ainsi qu'après avoir ajouté de nouveaux domaines et une nouvelle gloire à la couronne de la belle d'Ectrive, il avait mérité de recevoir sa main.
Dans l'espace de quatre ans, le bonheur de leur hyménée fut assuré par la naissance d'un prince et de trois princesses. Le prince fut nommé Cléomades; et les trois filles, Hélior, Soliadis et Maxime : cette dernière surtout parut , dès sou enfance, d'une beauté achevée.
260 CLÉOMADES
Dès que Cléomades eut reçu le.s premières instructions qui lui furent données dans sa patrie , et en eut parfaitement profité, le roi et la reine, ses père et mère , l'envoyèrent voyager. Il commença par la Grèce; il y prit le goût des arts, et celui de l'héroïsme dont avaient été animés tant de grands hommes de cette contrée. Ensuite il passa en Allemagne , pour prendre l'esprit de la chevalerie moderne, et s'exercer dans lés tournois qui s'y donnaient fréquemment. Enfin, pendant son séjour en France, Cléomades s'était formé aux exercices en tous genres, propres à un grand prince', et avait reconnu les avantages que ce royaume a sur tous les autres. Il se préparait à passer en Italie , lorsque ses parents crurent devoir le rappeler pour quelque temps auprès d'eux, tant pour juger des progrès qu'il avait faits dans ses voyages, que pour qu'il pût assister aux noces de ses trois sœurs, aue déjà trois grands princes demandaient en ma%ige.
Ces trois prétendants étaient arrivés ensemble à la cour de Séville, où leur renommée les avait précédés: outre qu'ils possedoient de grands royaumes, ils passoient pour de grands clercs en science d'astronomie^ voire en art de negromancie. L'un était Mélicandus, roi de Barbarie; le second Bardigans, roi d'Arménie; et le troisième était roi de Hongrie. Celui-ci s'appelait Croppart : il était horriblement laid et bossu; son esprit était aussi fertile en mensonges , que son atne était vicieuse et noire.
ET GLAREMONDE. 261
Ces trois monarques étaient convenus de se rendre ensemble à la cour de Séville , et de porter chacun un riche présent, qui les mettrait à même de requérir un don. Ils partent, arrivent à Séville, et sont reçus avec honneur. Le roi Mélicandus présente au roi et à la reine d'Espagne un homme formé de l'or le plus pur, tenant à la main droite une trompe de même métal , et fait avec un tel art , que l'on ne pouvait machiner une trahison à cent toises de distance , que sur-le-champ il n'embouchât sa trompe, pour en tirer le son le plus terrible et le plus aigu.
Bardigans leur offre une géline et six petits poussins d'or, formés avec tant d'adresse , qu'ils avaient l'air vivant : il les pose à terre; sur-le-champ ils se mettent à courir, à becqueter, à battre des ailes : la géline yole tout-à-coup sur les genoux de la reine, caqueté d'un petit ton bien doux, et pond une superbe perle en son giron. Elle çn pond une pareille tous les trois jours, dit Bardigans.
On s'écrie; on admire la magnificence de ces dons , et l'art surprenant de ceux qui les ont construits. Le vilain roi bossu Croppart se présente le dernier , avec un grand cheval de bois assez richement harnaché, mais n'ayant que des chevilles d'acier pour ornement à son frontal et sur les épaules. Roi, dit Croppart d'une voix grêle et cassée, avec le cheval que je vous offre, on peut
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s'élever dans les airs, traverser les mers, et faire cinquante lieues par heure.
L'épreuve du cheval de Croppart eût été longue et difficile à faire ; mais il fut cru sur sa parole , comme l'avait été Mélicandus : la réputation de ces trois princes en négromancie était connue.
Marchabias et d'Ectrive étaient les souverains les plus généreux : ils n'acceptèrent ces magnifiques présents qu'en offrant aux trois rois tout ce qui était en leur pouvoir.
Ils saisirent ce moment pour leur requérir un don; et le roi et la reine d'Esjpagne, prévoyant ce qu'on leur demanderait, ne trouvèrent aucune raison de le refaser à trois puissants rois qui les prévenaient par d'aussi beaux présents; ils leur accordèrent ce don : c'était en effet la main des trois princesses d'Espagne qu'ils demandaient.
Les deux premiers rois étaient beaux et bien faits : ils avaient paru aimables aux yeux de la cour, et même à ceux des princesses; et les deux aînées virent sans peine confirmer le don de leur personne. Mais la plus jeune des trois, nommée Maxime, courut éperdue et fondant en larmes se jeter dans les bras de sa mère, lorsqu'elle vit qu'elle devenait le partage du vilain roi bossu. Maxime appelle son frère Cléomades. Vous n'avez rien promis, mon frère, s'écria-t-elle , et vous m'avez mille fois juré de me protéger et de défendre ma liberté ; ou délivrez - moi du supplice
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d'épouser ce monstre, ou donnez- moi la mort.
Cléomades aimait tendrement sa jeune sœur; c'était bien l'enfant de quatorze ans la plus jolie, la plus spirituelle : elle était espiègle et plaisante jusqu'à la malice; du reste, pleine des talents les plus agréables, brodant comme les fées, faisant des contes à mourir de rire , et de temps en temps de jolies chansons.
Cléomades , indigné de voir sa charmante petite sœur prête à passer dans les bras du vilain Croppart, se lève, et déclare au roi son père qu'il s'est engagé par serment à défendre la liberté de sa jeune sœur. Croppart élève une voix glapissante, et fait valoir toute la force que le don octroyé doit avoir : Cléomades lui lance un regard terrible , et lui dit : Les deux premiers rois en méritent l'effet par les dons qu'ils ont offerts; mais que prétendez-vous obtenir par le don de ce vilain cheval de bois, et par la fable que vous avez osé nous débiter pour en rehausser le prix? Le fourbe et méchant Croppart imagine sur-lechamp qu'il trouve l'occasion la plus favorable pour se délivrer d'un prince qui peut seul s'opposer à ses désirs. Seigneur, lui dit-il sans s'émouvoir, ne vous en rapportez qu'à vous-même; fiaites l'épreuve de mon cheval : je me soumets à tout si je vous ai trompé... Oui, je la ferai toutà-l'heure, s'écrie le prince avec fureur. A ces mots, il fait porter le cheval dans le jardin: l'homme d'or embouche sur-le-champ sa trompe, en tire
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un son aigu ; mais personne n'y fait attention , on n'est occupé que de Cléomades. Il s'élance sur le cheval de bois qui reste immobile. Le prince commençait déjà à menacer Croppart, lorsque celui-ci lui crie de tourner la cheville d'acier que le cheval porte à son frontal; l'homme d!or fait retentir sa trompe avec plus de violence que la première fois : le roi d'Espagne y fait attention, il crie à son fils de descendre; mais il n'était déjà plus temps. Le prince av^it tourné la cheville fatale, et le cheval, s'élevant dans les airs avec plus de rapidité qu'un faucon, fit dans un instant disparaître Cléomades.
Le roi et la reine d'Espagne , indignés et désespérés , font saisir le roi Croppart , et le menacent de la mort la plus cruelle s'il ne leur rend Cléomades. Je n'en suis plus le maître, leur répondit-il avec ce sang-froid que les criminels conservent quelquefois dans les plus grands. périls; le prince ne m'a pas laissé Iç temps de lui faire connaître les ressorts qui dirigent le vol de ce cheval : ne vous en prenez qu'à sa destinée.
L'audace avec laquelle ce fourbe s'excuse leur fait impression ; ils se contentent de le faire garder à vue dans un appartement du palais, où d'ailleurs il est bien traité. Us déclarent aux deux autres rois qu'ils sont très éloignés de révoquer leur don ; mais qu'ils doivent consentir sans peine que , dans ces moments de douleur , leurs noces et la liberté du roi Croppart soient différées jus-» qu'au retour du prince.
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Mëlicandus et Bardigans s'y soumirent sans insister. Cependant le courage de Cléomades n'était point ébranlé par la hauteur prodigieuse où le cheval s'éleva, ni par la rapidité avec laquelle il fendait les airs; il espéra, quelques moments, que la machine le rapporterait au itaême lieu d'où il était p^rti: mais voyant sans cesse au-dessous de lui de nouvelles contrées et de nouvelles mers, il s'aperçut avec douleur qu'il s'éloignait de l'Espagne. La nuit enfin répandant ses ombres sur la terre, toute sa surface disparut à ses yeux, et il se sentait toujours emporter avec la même rapidité; raais ce fut toujours sans en être effrayé, qu'il s'abandonna à sa destinée.
S'étant ressouvenu, pendant la nuit, que le cheval portait sur ses épaules des chevilles semblables à celle qu'il avait sur le frontal, il profita des premiers rayons du soleil pour essayer d'en faire usage. Il reconnut qu'en tournant celle d'une des épaules à droite ou à gauche , le cheval en suivait la direction; et qu'en employant l'autre cheville , le cheval ralentissait son vol , et descendait vers la terre. Du moment où Cléomades connut l'usage qu'il pourrait faire de ces chevilles, il fut consolé, et conçut même de grandes espérances. Les rayons du soleil, réfléchis par les dômes dorés de quelques temples, lui firent apercevoir qu'il était au-dessus d'une grande ville ; il embrasse alors les deux épaules du cheval, et se servant avec adresse des deux chevilles.
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il descendit doucement sur la plate-forme d'une tour très élevée, posée au milieu des jardins d'un grand palais.
On croira sans peine que, quoique l'allure du cheval fût très douce, le prince n'avait pu passer un jour et une nuit dans un air aussi vif et aussi froid, sans beaucoup de fatigue, et sans beaucoup d'appétit.
Cléomades saute légèrement sur la plate-forme, et y laisse son cheval : dès qu'il a découvert une légère trappe qui couvre un degré , il le descend sans crainte ; et bientôt il arrive dans un salon , où il trouve une table chargée des débris d'un festin et de flacons encore pleins de vins délicieux. Rien alors n'était plus pressant pour lui que d'en faire usage; et bientôt des mets exquis, et les vapeurs agréables de quelques verres de vin de Ténédos et de Chypre, eurent dissipé le trouble et la fatigue de la nuit qu'il venait de passer dans les airs. Dès qu'il sentit ses forcesréparées, il hasarda d'entrer dans une chambre, dont la porte entrouverte donnait dans ce salon.
Le premier objet qui frappe sa vue, est un grand vilain géant étendu par terre entre des armes éparses et des brocs d'eau-de-vie de palmier. Il connut facilement, à l'état où se trouvait le géant, que l'usage qu'il avait fait des brocs l'empêcherait long-temps d'en pouvoir faire aucun de ses armes. Il tire donc doucement, et à tout hasard , une clef qu'il voit dans sa main ; et
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bientôt une porte richement ornée s'étant ofiferte, il fait usage de la clef : il entre dans une chambre où trois lits pareils , et dont les rideaux étaient relevés, renfermaient chacun une jeune beauté dans le printemps de l'âge ; leurs légers vêtements de nuit, en désordre, laissaient voir une partie de leurs charmes. Cléomades était vif, il était jeune ; mais les désirs ne lui firent point oublier les devoirs de la chevalerie , qui lui prescrivaient d'être le protecteur de l'innocence et de la beauté ; il ne lui était pas permis de les profaner : l'amour seul eût peut-être pu l'entraîner à l'oubli de cette règle; mais quelque charmantes que fussent ces jeunes personnes, elles l'avaient seulement ému et son cœur n'était point blessé. Il les admire , il les regarde avec feu; mais bientôt il s'en éloigne pour s'approcher d'une porte presque ouverte, qui lui laisse entrevoir une chambre encore plus brillante que celle qu'il est prêt à quitter. Il entre dans cette dernière chambre avec une sorte de crainte; il marche avec plus de timidité : bientôt un lit , dont les rideaux étaient relevés en festons par des guirlandes de fleurs, attire et fixe ses regards. Psyché ne parut jamais si belle à l'Amour, que la jeune personne qui reposait dans ce lit le parut aux yeux du prince. Il crut voir Hébé , n'ayant presque d'autre voile que les beaux cheveux blonds dont les tresses et les boucles couvraient ses épaules et son sein. Un saisissement délicieux, mêlé de respect et de crainte,
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le rend immobile; toute son ame paraît avoir passé dans ses yeux ; son état présent lui semble si doux , son bonheur si vif, qu'il n'imagine pas dans cet instant qu'il puisse augmenter. Un mouvement que la jeune personne fait en dormant lui dérobe une partie des charmes qui l'embrasent; il s'approche un peu plus près, et ce même mouvement lui en fait découvrir de nouveaux. Ce fut le premier moment où Cléomades connut l'amour , le pouvoir que x;ette passion prend sur une ame, et les sentiments qu'elle inspire; mais la crainte d'offenser celle qui devient la maîtresse de son cœur ne lui permet rien de tout ce qui aurait pu la blesser, si ses yeux eussent été ouverts. Le prince d'Espagne fût peut-être toujours resté dans cette contemplation délicieuse, s'il n'eût aperçu une abeille voltigeant sur ce qu'elle prenait, sans doute, pour un bouton de rose, et prête à piquer un sein charmant. Cléomades, s'abusant lui-même, croit n'être animé que par l'ardeur de défendre ce qu'il aime ; il vole à son secours ; mais , n'osant y porter la main , sa bouche seule s'oppose à l'atteinte de l'abeille : il reçoit sur la joue la piqûre de son aiguillon. La jeune personne se réveille en. jetant un cri; et voyant un jeune homme qui lui était inconnu : Téméraire, s'écria- 1 -elle, quelle audace, quel pouvoir vous conduit en ces lieux ? Êtes-vous le roi Liopatris que le roi mon père me destine pour époux ? Ah ! si vous ne l'êtes pas, rien ne
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peut VOUS dérober à la mqrt. Interdit, troublé, et n'écoutant que son amour et la crainte d'irriter ce qu'il aime : Oui, princesse, je le suis, lui répond Cléomades; par mon adresse, et sous le voile du mystère , j'ai pénétré jusqu'en ces lieux ; j'ai voulu voir cette beauté céleste qui m'est destinée, et tomber à ses pieds avant de lui offrir ma main : peut-être même le respect m'eût-il fait retirer en silence , si cette abeille cruelle ne vous eût menacée; et je ne pouvais parer le coup qu'elle était prête à vous porter, qu'en le recevant moi-même. Il lui gênait ce discours les yeux pleins de larmes, et commençait à voir moins de colère dans ceux de la princesse ; il ose prendre sa belle tnain, il la porte sur sa joue brûlante; la princesse est émue et touchée lorsqu'elle sent et la chaleur et l'enflure que l'aiguillon excite. Elle laisse baiser sa main : Seigneur, dit-elle, je vous pardonne à peine cette démarche indiscrète; mais, comme elle ne peut porter atteinte à mon honneur, je consens à rester encore quelque temps avec vous; passez dans ce jardin, et laissez-moi le temps d'appeler mes filles d'honneur, et de paraître dans un état pl«s décent.
On suit sans résistance les ordres de ce. qu'on aime. Le prince obéit. Lyriade, Gayette et Florette , que Cléomades avait d'abord trouvées dans leurs lits , se levèrent promptement à la voix de la princesse : elle leur conte son aventure en rougissant; elle sourit ensuite, et finit par leur
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avouer que l'époux qui lui est destiné lui parait charmant.
Toutes les trois s'empressent à habiller leur maîtresse; elles-mêmes se mettent en état de suivre la princesse , qui sent déjà quelque impatience de joindre celui qu'elle croyait être Liopatris.
Cléomades est ébloui en la revoyant; ils s'asseyent sous un berfceau; et les filles d'honneur de la princesse ne la quittant point, il s'y prend assez adroitement pour apprendre que leur maîtresse se nomme Claremonde , et qu'elle est fille unique de Cornuant, roi de Touscan, qui l'a promise au roi d'Astracan, nommé liopatris.
Le prince se reproche en secret sa supercherie; mais, emporté par l'amour, il ne néglige aucun moyen de lui plaire et de l'attendrir. Combien de fois ne lui jura-t-il pas de l'adorer, et de la rendre souveraine de son royaume et de sa vie! AVec quelle ardeur surtout ne lui parla- 1- il pas de l'impatience où il était de voir luire le jour heureux qui devait les unir! Si l'amour rend éloquent, il rend également persuasif. Claremonde bientôt commence à ne» plus craindre de laisser paraître un penchant qui l'entraîne, et qu'elle croit légitime : elle lui répond avec modestie; mais ses regards donnent à ce qu'elle dit à Cléomades toute l'expression de la tendresse. L)rriade, Florette et Gayette se lèvent pour cueillir des fleurs; Cléomades saisit cet instant pour se jeter
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aux genoux de Claremonde; il y renouvelle le serment de l'adorer toujours, et reçoit celui qu'elle fait à son tour de lui être à jamais fidèle; mais tout-à-coup les portes du jardin s'ouvrent avec fracas , et le roi Cornuant s'avance , suivi de sa cour et d'une troupe armée.
Le géant s'était enfin réveillé; son premier soin avait été de voir si tout était en bon ordre dans l'appartement de la princesse , dont la garde lui était commise. Ne la trouvant point dans son appartement, et entendant folâtrer les jeunes filles d'honneiu* dans le jardin, il avait vu, par une fenêtre, un jeune chevalier aux pieds de la princesse, et avait couru promptement en avertir le roi son père.
Cornuant s'avance avec fureur, fait entourer Cléômàdes et sa fille, à laquelle il demande par quelle fatalité un étranger se trouve à ses genoux. Il ne peut s'y trouver, lui i:épond-elle, que de votre aveu ; et ce ne peut être un autre que le roi que vous m'avez destiné.
Traître , s'écria Cornuant en s'adressant à Cleomades, quelle fiu'eur a pu te porter à violer cet asyle sacré, à pénétrer jusqu'auprès de ma fille, et à te dire Liopatris? Seigneur, lui répond respectueusement Cléomades , plaignez un jeune et maltîeureux chevalier persécuté par la vengeance des fées. Né d'un souverain d'Europe qui leur avait déplu, elles me condamnèrent, au moment de ma naissance, à me voir exposé tous les ans,
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pjendant trois jours, aux plus affreux périls; et l'instant où ces périls porteront la crainte en mon ame doit être celui de ma mort. Depuis que j'ai été armé chevalier, tous les ans elles me font enlever, pendant trois jours, par un cheval de bois qui fend les airs , me fait parcourir toute la terre, et ne me rapporte dans les états de mon père, qu'après m'avoir fait trouver des dangers affreux , auxquels jusqu'ici je n'ai point succombé. Daignez, seigneur, envoyer sur la plate-forme de cette tour; on y trouvera le cheval qui s'y est abattu de lui-même. Accablé de fatigue et de besoin, je suis descendu pour chercher quelques secours; et, parvenu jusqu'à l'appartement de la princesse, je l'ai entendue s'écrier: Téméraire, si tu n'es pas le prince Liopatris , je vais appeler et te faire trancher la tête. J'avoue, seigneur, que , dans le premier moment , le désir si naturel de conserver ma vie m'a fait recourir à une feinte que moi-même je condamne ; et je me soumets, ajouta-t-il en prenant un'air|>lus ferme, à tout ce que vous ordonnerez de mon sort.
Cornuant étonné de ce récit , auquel il ajoute peu de foi , envoie sur la plate - forme , d'où ses émissaires lui apportent , avec beaucoup de peine, un grand cheval de bois, massif et mal fagoté, qu'il ne jiige nullement propre à pouvoir voler.
Pendant ce temps, la jeune Claremonde était cruellement agitée par l'espérance et par la crainte: cet inconnu , si tendre, si beau , si séduisant, ïiv^i^
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fait la plus vive impressicm sur son coeur, qui déjà le préférait à Liopatris.
Comuaut assemble son conseil^ dontTws cruel est que Finconnu mérite la mort, pour avoir osé tromper Claremonde, en prenant le nom de liopatris : et le roi Cornuant , faisant entourer Cleomades, lui annonce qu'il n'a plus qu'un moment à vivre. Je m'y attendais, répond le prince avec fermeté; mais, divine princesse, s'écria-t-il , pardonnez-moi de n'avoir pu résister à vos charmes, et d^avoir eurecours àcette feinte, que je ne peux me pardonner : j'eusse été trop tôt privé de voir tant d'attraits, ef; la mort m'est douce, puisque je les voi3 encore, et que le plus passionné des amants va perdre la vie à vos yeux.
Glaremonde pleure, soupire, n'ose parler, et s'enveloppe la tête de son voile : déjà les satellites s'avancent pour exécuter larrét. Roi Cornuant , reprend Cléomades avec plus de fermeté que jamais, je suis chevalier, et mon sang est illustre; fais-jnoi mourir selon l'usage de mon pays, où tout chevalier que l'on condamne à mort ne la reçoit que monté siu: son cheval de bataille : cet instrument de la vengeance des fées me paraît suffisant pour sauver mon honneur, celui de la chevalerie de mon pays, et de ceux dont j'ai reçu le jour.
Cornuant, qui voyait périr avec peine un si beau cbevaU^, plus malheureux peut-être que
Tristan de Léonais , etc. I o
Googk
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coupable, accorde aisément une pareille demande: on fait monter Cléomades sur le cheval de bois, et on lui accorde aussi l'instant quil demande pour charger quelqu'un d'instruire sa famille de sou malheureux sort. I^e prince ne perd pas un moment pour porter la main à la cheville du frontal, et le cheval s'élance en Tair avec une telle rapidité, que ceux qui l'entourent s'écartent effrayés , et qu'il laisse à peine le temps au prince même de crier : Divine princesse , je vous serai à jamais fidèle;
On peut imaginer sans peine quel fut l'étonnenutnt du roi Cornuant et de sa cour; il redoubla lorsque l'on vit Cléomades planer quelque temps dans les airs : ce prince ne pouvait se résoudre à perdre la belle Claremonde de vue ; et ce ne fut que lorsqu'il la vit rentrer dans la tour avec le roi son père , qu'il dirigea son vol vers l'Espagne. Cléomades , connaissant alors parfaitement les moyens de gouverner le vol rapide de son cheval, arrive près de Séville , trente-six heures après soa départ. Il descend dans un petit château de plaisance. Il y dépose sa monture , et court entre les bras de son père et d'Ectrive , auxquels il rend la vie par sa présence.
Son arrivée fat suivie, du mariage de ses deux premières sœurs avec les rois Mélicandus et Bardigans , et de la liberté du roi Croppart ; mais Cléomades l'ayant appelé vainement au combat, et s'étant déclaré défenseur de la jeune Maxime, et
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rhomme d'or se m€;ttaut à sonner de sa trompe , dès que ce vilain bossu voulait ouvrir la bouche, on lui signifia un refus absolu , et l'ordre de se retirer de la cour de Marchabias.
Le roi Croppart- se trouva très embarrassé ; plus d'une année devait se passer avant qu'il pût retourner dans ses états , où plusieurs trahisons et félonies l'avaient déshonoré aux yeux de ses sujets.
L'auteur dit (et nous ne connaissons p^s assez l'ancienne histoire de Hongrie , pour savoir si c'est avec quelque fondement) que lorsqu'un roi de ce pays-là s'était rendu coupable de quelque félonie, il était obligé de s'en bannir pour sept ans ; que , s'il osait y rentrer avant ce terme , tout Hongrois pouvait le tuer ; et que les magnats étaient obUgés, par serment, de le combattre, s'il y revenait à main armée.
Croppart , dans la position où il se trouvait , prit le parti de sortir de la cour : mais il se déguisa en médecin indien , pour ne se pas éloigner de Séville, et, se tenant dans un village voisin, il se mit k cueillir des simples, à débiter des drogues, et fut attentif à savoir tout ce qui se passerait de nouveau dans la ville de Séville.
Il ne fut pas long-temps sans apprendre que Cléomades était reparti. Ce prince, entraîné par son amour, ne put s'empêcher de le confier à la reine sa mère , qui, sentant bien qu'elle ne pourrait \e retenir, consentit à le laisser retourner
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près de Claremopde , et l'exhorta seulement à se conduire avec prudence.
Cléomades dirigea donc son vol vers le royaume de Touscan, de manière à n'arriver que de nuit près <le sa chère Claremonde. Au lieu de descendre sur la plate-forme de la tour, il abattit son cheval dans un petit jardin qui n'avait d'autre entrée que l'appartement de la princesse , et il le cacha sous un berceau.
Quel trouble mêlé d'espérance , de crainte et d'amour ne sent-il pas en s'approchant de la porte qui donnait dans ce jardin! Cette porte ne se trouve point fermée; il achève de l'ouvrir sans bruit; il entre, il hésite, il frémit, et l'amour l'entraîne près du lit de sa princesse. Il s'approche, il entend sa respiration, dont il imagine déjà sentir la douce chaleur passer jusque dans son ame; il lève doucement les rideaux; une petite lampe de nuit lui fait entrevoir tous ses charmes. Il n'ose la réveiller, il craint l'effet d'une première surprise : il cherche un moyen d'arrêter ses premiers cris , il le trouve; et la jeune Claremonde ne peut, en s'éveillant, qu'ouvrir les yeux et reconnaître son amant : ce n'est même qu'après s'être assurée que ce n'est point un songé, qu'elle lève languissamment ses bras pour le repousser doucement. Que fais-tu, jeune téméraire? lui ditelle d'un ton bas et qui n'annonçait point de colère. Oses-tu braver une mort certaine , que déjà je frémis de te voir donner à mes yeux? Qne
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prétends-tu , puisque tu n'es pas le roi Liopatris? Vous adorer toute ma vie, lui répondit-il, et vous faire un sort digne de vous : je suis Cléomades , fils du roi d'Espagne; les auteurs de mes jours $ont instruits de mon aventure et de mon amour; "ils vous attendent dans leurs bras, pour vous élever sur un des plus beaux trônes de l'univers. Quoi ! vous êtes , s'écria Claremonde , vous êtes ce Cléomades que la renommée nous a déjà peint comme le plus brave et le plus parfait des jeunes' chevaliers? Le prince, pour toute réponse, lui présente un bracelet d'un prix inestimable» C'est la reine ma mère qui vous l'envoie , dit-il alors , voyez les deux portraits qu'il renferme. Claremonde ouvre un ovale de diamants; elle voit, d'un côté, une belle personne revêtue d'habits royaux, avec cette inscription : D'Ectrive^ reine d'Espagne, heureuse mère de Cléomades : Y diutte portrait lui fait voir une seconde fois l'objet si cher à son cœur ; elle lit : Cléomades , heureux fils d'Ectrwe , veut vivre et mourir pour Claremonde.
La princesse ne put résister plus long-temps à tant d'amour. Oui, j'accepte ce don, lui dit-elle tendrement; puisse-t-il faire à jamais notre bonheur ! A ces mots, elle baise le portrait d'Ectrive, ferme le bracelet, et l'attache à son bras. Cléomades, plein de joie et d'amour, baise aussi avec transport le beau bras que ce bracelet vient de parer.
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Nos jeunes amants s'arrachent avec peine à ces caresses innocentes , pour ne pas perdre des moments si précieux^ Claremonde apprend à Cléomades que Liopatris doit arriver le même jour, suivi de tous les chevaliers de sa cour, et que rien ne peut empêcher le roi son père de tenir la parole qu'il lui a donnée. Cléomades l'instruit des moyens qu'il a de la soustraire à ce fatal mariage: on se laisse aisément persuader par ce qu'on aime. Claremonde consent enfin à se laisser conduire en Espagne , et à se laisser enlever sur le cheval enchanté. Elle appelle Florette, Gayettc et Lyriâde : le jour commençait à paraître; elles sont bien surprises de voir aux genoux de la princesse le jeune homme qui a déjà pensé périr pour elle; mais elles le sont bien davantage, lorsqu'elles apprennent que c'est le brave et renommé Cléomades, prince des Espagnes. Elles ne font point à Claremonde de représentations inutiles; elles la parent de ses plus beaux habits : l'une rassemble un écrin de pierreries, l'autre quelques provisions pour son voyage. Lyriade cependant les arrête jusqu'à ce que le soleil cdmmence à s'élever sur l'horizon ; et , craignant d'être soupçonnée avec ses compagnes d'avoir eu part à l'enlèvement de Claremonde , elle prie Cléomades de se faire voir enlevant la princesse, au roi Cornuant qui vient tous les matins dans les jardins voisins de celui de Claremonde. Cléomades y consent. Il arrange doucement sa chère Claremonde sur la
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croupe du cheval; il se met en sielle : elle pense d'elle-même qu'elle doit l'embrasser étroitement; et cette façon de voyager leur paraît bien douce: le cheval s'élève , et Lyriade , Gayette et Florette vont secrètement dans leur lit , après avoir reçu la promesse que le prince viendra les chercher pour les rejoindre à leur chère princesse.
A peine Cléomades se fut-il élevé au-dessus des tours du palais, qu'il aperçut le roi de Touscau au miheu'de sa cour. Sire , lui dit-il , je suis Cléomades, fils unique du roi d'Espagne : ne soyez point en peine de la princesse ; la reine ma mère l'attend ; mon père "la couronnera le jour qu'elle daignera recevoir ma main. Si le prince Liopatris, qui ne connaît point encore tous ses charmes , veut recevoir ma sœur pour épouse, je la lui offre; s'il se trouve offensé, je suis prêt à lui donner les satisfactions usitées entre chevaUers. A ces mots, il salue d^une inclination de tête le roi de Touscan , tandis que sa fille en larmes lui tend un moment un bras; mais dans l'instant, la rapidité du vol du cheval la porte à serrer Cléomades plus fortement et plus tendrement que jamais.
La distance qui séparait les royaumes d'Espagne et de Touscan ne permit au prince d'arriver que le lendemain matin près de Séville; et la princesse, très fatiguée, pria le prince de tâcher de lui procurer quelque repos, avant de paraître aux yeux de la cour.
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Le prince descend dans le jardin du petit château de plaisance qu'il avait hors des murs de Séville, et fut charmé d'aller annoncer son arrivée , pour engager le roi et la reine d'Espagne à venir au-devant de Claremonde , et à la faire entrer en triomphe dans leur capitale. Il quitte la princesse ; il vole à Séville , et enchante Marchabias et d'Ectrive par son retour et par son succès. Ils font atteler les chars les plus brillants ; en moins de deux heures tout est préparé pour l'entrée de Claremonde, et l'on court au-devant d'elle.
Ce peu de temps cependant parut bien long à Claremonde. Après avoir un peu réparé ses forces avec les provisions dont le cheval était chargé, elle se mit à parcourir le jardin , à manger quelques fruits, et à cueillir des fleurs; elle en amasse un grand nombre, elle s'assied, elle s'amuse à s'en faire un petit chapeau : elle chantait, en le formant, la chanson suivante en triolets.
Ah! trop demeure mon ami(i):
Ah! que bientôt je le revoyc!
Qti'il est tendre, qu'il est joli!
Mais trop demeure mon ami.
£n lui tout bien est réuni :
Eh! pourquoi donc ne Taimeroye?
Ah ! trop demeure mon ami :
Ah! que bientôt je le revoye !
(i) Nous devons prévenir nos lecteurs que nous n*avon$ presque rien changé à Toriginal de ces deux couplets.
ET GLAREMOKDE. 281
Ores qu'Amour est avec moi, Pas ne me puis croire seulette; De lui trop bien louer me doi , Ores qu'Amour est avec moi.
A ce dieu plais, puisqu'aVec soi Il m'a prise toute jeunette.
Ores qu'Amour est avec moi, Pas ne me dois croire seulette.
Tandis que Claremonde charmait l'ennui de son attente par cette chanson, le vilain roi bossu Croppart était à l'extrémité du jardin , qui cueilhit simples f comme physicien qu'il se montroit^ pour se celer. Il approche doucement; il regarde entre les palissades; et le premier objet qu'il aperçoit, c'est son cheval de bois; le second, c'est la charmante Claremonde , qu'il trouve encore plus belle que Maxime. Il observe plus attentivement que jamais ; et dans ce moment Claremonde , cédant à son impatience, se met à pleurer amèrement, et à s'écrier: Ah! Cléomades, mon cher Cléomades, où êtes -vous? Ah! cruel, m'auriezvous trompée, lorsque vous m'avez dit que vous alliez chercher ceux qui viendraient promptement me recevoir avec honneur ? Ah ! cher Cléomades, accours, criait -elle en redoublant ses plaintes.
Le bossu Croppart avait cette espèce d'esprit qui sert aux scélérats : il prend sur-le-champ son parti. Belle et noble damoiselle, ne pleurez plus, s'écria-t-il en l'abordant; Cléomades, excédé de fetigue en arrivant au palais, s'est trouvé mal.
28'2 GLEOBIADES
Vole , m'a-t-il dit comme à son conseiller et à son confident intime, vole auprès de celle que j'aime, sers- toi de mon cheval enchanté, po]ur la conduire plus promptement à mon secours.
A ces mots, ajoute le perfide bossu, le prince m'a enseigné les moyens faciles de le diriger; montez -y donc avec moi, et je vais vous conduire où ce prince vous attend.
Claremonde n'hésite pas à le croire; elle saute légèrement sur la croupe du cheval : son ancien maître se guindé sur la selle; ses longs bras de bossu s'étendent; il tourne la cheville y et Clarer monde est enlevée et livrée à la vengeance et à l'amour de son infâme ravisseur. Elle se fût sûrement précipitée , si elle eût pu prévoir le danger qui la menaçait^
La rapidité furieuse avec laquelle le cheval s'élança l'éblouit dans les premiers moments; mais, au bout d'un quart-d'heure , ne se trouvant à la vue d'aucune ville, et n'apercevant au-dessous d'elle que de grandes forêts, des chaînes de montagnes et des lacs, elle reconnut toute l'étendue de son malheur. Il n'était plus temps; et Croppart, sans être touché des reproches dont elle l'accablait, avait saisi ses belles mains avec force, et faisait voler son coursier vers les déserts de TAfiique , n'osant encore diriger son vol vers la Hongrie. Les montagnes du Tirol avaient déjà disparu sous leurs yeux; l'Adriatique était traversée: ils planaient dans les airs sur l'Italie, lorsque la
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princesse, accablée par la douleur, jeta le cri le plus attendrissant et le plus douloureux; et le froid que Croppart sentit couler dans ses mains lui fit juger qu'elle était évanouie.
La peur de la perdre , et l'assurance qu'il a que personne ne peut plus l'arracher de ses mains, le déterminent à s'abattre et à s'arrêter dans un pré qu'arrosait une fontaine : il la descend doucement à terre; il lui fait respirer des gouttes spi^ ritueuses qui la rappellent à la vie. Lorsqu'elle a repris ses esprits, il lui avoue qu'épris de ses charmes il s'est cru tout permis pour l'enlever ; mais que ce n'est que pour l'élever au rang de reine, et la placer sur le trône de Hongrie.
Claremonde joignait beaucoup d'esprit à tous ses charmes^ et se crut bien permis de dissimuler avec un traître. Ah! sire, dit-elle, à quoi pensezvous? Voudriez-vous faire une reine d'une pauvre paysanne qu'un jeune fils de roi, qui se dit être Cléomades, n'acheta de ses parents que pour en faire à sa volonté ? N'importe , lui dit Croppart , votre beauté vous rend digne des premiers trônes de l'univers. Cependant ce faux aveu qu'elle vient de lui faire excite son ame corrompue, et le rend moins respectueux qu'il ne l'avait été dans les premiers moments.
IjC vilain bossu la requiert d'amour d'une façon moins tendre qu'effrayante : déjà la princesse, très embarrassée à se défendre des longs bras et des doigts crochus /le son ravisseur, voit que la
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plus sure ressource est de feindre encore. Arrêtez, lui dit-elle, ou je vais expirer à vos yeux : oui, je consens à m'unir avec vous, pourvu que vous attendiez le moment de descendre en quelque ville écartée, où je pourrai recevoir votre foi, et vous çntendre me la jurer au pied des autels.
Croppart, séduit par cette feinle, et (tout détestable qu'était son cœur) assez épris pour craindre de se faire haïr, lui accorde une si juste demande. Échauffé par l'ardeur du soleil d'Italie, et par les vains efforts qu'il* avait faits, il court plonger ses bras dans la fontaine, il y étanche sa soif et l'ardeur qui le brûle ; mais cette eau, d'un froid extrême, glace ses sens, et le fait tomber presque sans connaissance. Claremonde, de son côté, s'assied à quelques pas; et, succombant à la lassitude, elle s'endort. Ce fut dans cet état que les fauconniers du roi de Salerne les trouvèrent l'un et l'autre. Ils poursuivaient un de leurs faucons qui s'était échappé , et qu'ils avaient vu s'abattre pour boire à la fontaine. Ils sont surpris de trouver en cette prairie solitaire un vilain petit bossu, qui, en ^laletant, semble déjà combattre contre une mort prochaine, et une beauté incomparable. L'un d'eux part et vole au palais en avertir Mendulus, qui régnait alors dans Salerne.
Ge roi, très voluptueux, assez bpn- homme pour être aimé de ses sujets, mais trop médiocre en tout pour s'en faire craindre et respecter, ne pensait qu'à passer des jours^ heureux et variés