‹ Œuvres du comte de Tressan, précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvrages (volume 2)Chapitre 3 sur 9 · CUBAIN · texte numérisé non relu

CUBAIN

d'Olivp, .pour leur demander pardon ; mais ce pèœ et cette mère, qui frémissaient depuis le commencement du combat pour les jours d'Olivier, ser* rent Bellande dans leurs bras , ea lui disant qu'ils jurent qu'elle n'aura jamais d'autre époux que celui cfiii vient de traiter Olivier comme un frère.

I^es deux combattants , s'étant réciproquement lacé leur casque , revinrent sur le bord du Rhône, qu'ils traversèrent à la vue des deux années en se tenant par la main , et s'embrassèrent encore en se quittant sur l'autre rive.

Les paladins français allèrent au-devant de Ro* land. J'en eusse fait autant que toi 9 mon am», lui dit Ogier ; et quiconque osera dire que tu n'as pas fait ce qu'un copur loyal et ton courage te prescrivaient en aura menti par la gonge. Ogier avait une telle réputation dans la chevalerie, que tous les paladins français acquiescèrent à son opinion.

La reine ne voulut point voir Roland , et iui fit dire qu'elle était malade. Charles le reçut d'abord $^sez froidement. Roland , incapable de pouvoir souffrir un dégoût , lui dit avec fierté : Danne%*moi, ^re, d'autres ennemis à combattre; et sachez que tous vos chevaliers sont las de .cet^se querelle , qui donne le temps à vos vrais ennemiis de se préparer à vous attaquer. Ogier et le duc !Naymes appuyant ce que Roland venait de dire, Charles, quî sentait que ses paladins avaient raison , embrassa Roland, et permit *me<x^ ain duc

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NayiMs d'envoyer à Vienne , et tle proposer une trêve de quinse jour»^ pendant laquelle on entamerait des négociations pour la paii.

Il n'était que trop vrai que le roi Marsile se préparait à filtre la guerre à Charlemagne. Le roi sarrasin , maître des gorges des Pyrénfées et d'une partie du Roussillôn , flvail fonué plusieurs camps retranchés sous Perpignan et sous Bayonne. Un de ses amiraux , homme entreprenant , les com*mandait . et Hûsait souvent des eotirses très éloi* giiées à la faveur des hois; et lorsqu'il était chargé de butin , sa vigueur et la légèreté des chevaux arabes et andaloux assuraient presque toujours sa retraite. Cet amiral , sachant que le duc Guénu et ses fils étaient occupés par une guette cruelle <Hmtre Charles, en détint eticdre plus audâciettt ; et , prenant Télite^des trot^pes qu'il cotomafidait , il parvint jusque dans une grande forêt à portée de la cité de Vienne , à la tête de six cents chevaliers arabes , et ^'embusqua , danà? l'es^ péraïice d'enlever quelque^ princes de Tàrméef de Charles ou d^ la famille de Giiériri de Montglaté, pour en tirer Une grosse rançon. L'ainiral avait ePt avant des espions déguisés , qui journellement lui venaient rendre compte de ce qui se pïiteaii eMre les deux armées. Lorsqu'il apprit que les deui partis avaient juré pour quinze jours urie nouvelle trêve , Ses espérances redoublèrent ; et , connaissant laf passion que Charles avait p<:mr la (fetôse , il sépara sa troupe en quatre , les plaça

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dans les lieux les moins fréquentés , leur «donna des sigpaux pour se rejoindre , et enjoignit à ses espions de redoubler d'activité. Tout lui réussit bientôt y et les espions l'ayant averti , pendant une nuit, que Charles devait, le lendemain ,, chasser dans la foret , il disposa tout pour enlever ce prince, ou du moins quelques-uns de ses pairs.

Charles, plein d'une juste confiance dans la loyauté de Guérin et de ses enfants, étant venu chasser en effet le lendemain. avec la plus grande partie de ses pairs, sans être armé , et n'étant suivi que d'un petit nombre de gardes, une des quatre troupes de l'amiral l'attaqua tout-à-coup ; et les Sarrasins s'attachant à tuer les chevaux , plusieurs pairs furent démontés dans cette première attaque. Un jeune page de Charles , reconnaissant aux turbans que Charles était attaqué par les Sarrasins , s'enfuit à toute bride pour appeler des troupes à son secours; mais se méprenant de chemin, et presque aveuglé par la peur, au lieu d'aller au camp de Charles, il suivit une route qui le conduisit aux portes de Vienne. Ayant rendu compte en frémissant de l'état où Charles se trouvait , toute la généreuse famille de Guérin de Montglave, étouffant son ressentiment, ne balança pas à voler à son secours. Aussitôt ils s'armèrent , et montèrent à cheval avec ce qu'ils purent rassembler de chevaliers ; et le duc Guérin , faisant atteler quatre puissants chevaui^ à son char, prit avec lui le géant hermite Robastrè et son

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levier. Le petit page, revenu de sa firayeur, conduisit ces chevaliers viennois à l'endroit où Char» les avait , d'abord combattu : ils virent son cheval mort parmi ceux qu'ils trouvèrent: dans le ménie état ; ils trouvèrent plusieurs gens de sa suite massacrés ; et l'un d'eux , qui respirait encore , leiff montra la route que les Sarrasins avaient prise , en emmenant Charles et ses pairs prisonniers.

Cette petite troupe de héros n'avait pu faire qu'une faible résistance , étant désarmée ; et les quatre troupes de l'amiral s'étant réunies, Charles et les pairs enveloppés et démontés avaient été pris. Les yiennois se mirent à leur poursuite ; et Robastre priant avec ferveur, et jurant quelque* fois, anima si bien les chevaux à grands coups de son long rosaire , qu'ils joignirent les Sarrasins sur le bord d'un ravin très profond qu'ils n'avaient pu traverser. Se jeter à bas du chariot , faucher les Sarrasins à grands coups de levier , ce fut pour Robastre l'affaire d'un moment. Guérin , de son côté , court avec le jeune Olivier à la troupe des Sarrasins qui fait le plus de résistance. L'aïeul e% son petit -fils mettent en pièces tout ce qui leur résiste. Guérin fend la tête de l'amiral qui tenait les cordes dont les bras de Charles étaient atta-* chés : l'amiral entraîne Charles dans sa chute ; Olivier se jette à terre, coupe les cordes, présente le cimeterre de l'amiral à Charles , le fait monter sur son cheval ; et , le suivant à pied , il porte ]a

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mort avec ce prince dans le dernier rang des en* nemis. Charles , délivré , reconnaît Guérin , Régnier et Girard : il descend , il les embrasse les larmes aux yeux , et se jetant à genoux : Seigneur qui m'avez délivré, dit-il"^ je jure de regarder désormais Guérin comme mon frère , et ses eirfants comme les miens , et d'accomplir le vœu que j'ai fait de visiter voire saint sépulcre avant que trois ans se soient écoulés. Tandis que Charles prononçait ce serment dicté par la reconnaissance qu'il devait à l'éternel , et à la famille de Guérin que la puissance divine avait amenée à son secoure, le géant hermite Robastre élait à genoux de ^n côté ; se voyant couvert du sang des Sarrasins : Ah! s'écria-t-il , du moins si je les avais baptisés! Hélas!... que d'araes j'envoie aux enfers, avec de bonnes intentions dans la mienne! En disant ces mots, il jeta so» levier ensanglanté, se passa son rosaire autour du cou, et voulut retourner sur^ le-'champ dans son hermitage. Charles et Giiérin firent de vainsl efforts pour l'arrêter. Non , dit41 , Dieu m'appelle dans ma retraite ; la fin funeste de Perdrigon me fait frém^ir. Adieu , mes amis; vive* en paix ; vous rie me reverrez plus qu'au jour du grand jugement; et je n'ai plus rieiï à faire ici bars, que de prier eS de mourir etx paix. Il partit en effet ; et Charles , an Keu de retioumer à son camp , voulut achever de donner à Guérin des preuves de sa» reconnaissance et de son cs^ time. Conduirez à Vienne , lui dit-il , le prisonnier

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que VOUS venez de délivrer ; c'est comme le vôtre que je veux vous demander la paix au milieu de la ville , que la valeur de vos enfants a défendue si long -temps contre moi. Alors, se faisant entourer des enfants de Guérin , et plaçant l'illustre vieillard à sa droite, il entra dans Vieime, et alla tout droit à la cathédrale jurer une alliance^ éternelle avec Guérin et ses enfants.

Lorsque cette nouvelle parvint à la reine, son cieur fat absolument changé ; elle accourut , et demanda Girard. Venez, noble duc, lui dit -elle en entrant, je vous apporte mon pied moi-même; vous et le jemie Aymeri faites^en à voire volonté. Ah! madame, s'écrièrent - ils tous deux en se je* tant à ses genoux , et baisant ce joli pied qu'ils avaient voulu couper, oubliez l'orgudl de notre race gasconne , et comptez * nous désormais au. nombre de vos sujets les plus attachés et les plus soumis» La reine fit à la duchesse Oiive et à la jeune Bellande lies mêmes caresses que Guérin et ses enfants recevaient de Charles ; on approuva laHiance de Roland et de BeUande , que Charles fit fiancer dans son cabîiiet , et dont le mariage fat arrêté paur le temps de son retour du saint sépulcre.

Les fêtes les plus brillantes suivirent ce grand événement; mais bientôt Charles , accompagné de toute cette iUustre famille , à laquelle la duchesse Mabilette accourut se rejoindre , re^it le chemin de Purifi pour donner ordre à ses états , et se pré-

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parer à son voyage de Palestine. Roland et son frère Olivier , plus amis , plus inséparables que jamais , jurèrent de ne se plus quitter , et n'habitèrent plus que le même palais.

Ce ne fut qu'après deux années révolues , que Charles put acquitter son voeu. Le chef de la chrétienté ayant réclamé^^sa protection contre les Lombards , ce grand prince avait pour principe , qu'agir pour la gloire de la religion et pour Tamour du prochain est un acte plus méritoire que ces prières journalières que de pieux £siinéants offrent à l'étemel dans les intervalles de leur vie oiseuse. Il partit enfin pour la Palestine , et le pèlerin le plus obscur de ses états n'eût pu visiter les saints lieux avec plus d'humilité.

Il crut , à son retour , devoir aller voir le roi Hugon, prince d'une haute sagesse, qui régnait en Mésopotamie , et dont les vertus méritaient qu'il fût éclairé par la grâce. Jérusalem était sous sa domination ; il en laissait l'accès libre aux chré^ tiens : et Charlemagne avait reçu les marques les plus attentives de sa courtoisie et de sa générosité, deppis qu'il était dans ses états. Charles, en approchant du lieu qu'Hugon habitait, arriva dans un hameau où des haras nombreux et des troupeaux immenses lui rappelèrent l'idée des anciens patriarches. Celui qui commandait dans cette immense métairie , digne des anciens rois nomades, le reçut sous un riche pavillon , et le fit servir en vaisselle d'or. Charles s'informant s'il trouverait

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bientôt le roi Hugon: Sire, nous sommes dans le temps , lui dit le chef de ces pasteurs , où notre maître s'occupe du labourage. Il a pour principe que la vraie richesse d'un état est dans sa population et dans son sol ; c'est dans ce temps-ci qu'il s'occupe d'ensemencer les terres labourables , de faire défoncer et améliorer celles qui sont en friche , et de faire assembler la jeunesse nubile de ses nombreux villages , pour l'établir et la doter. Le tribut léger que chaque famille lui paie suffît pour le rendre puissant. Ce tribut n'est jamais imposé que sur le produit annuel ; et cette espèce de taille réelle se lève sans frais , et se trouve presque toujours n'être que le superflu de l'abondance dans laquelle il entretient des familles heureuses , dont chaque année il voit augmenter le nombre.

Charles admirait secrètement une administration aussi sage , tandis que les jeunes chevaliers de sa cour se moquaient un peu de la simplicité de cet imitateur d'Abraham , et du vil emploi que, selon leur façon de penser, Hugon faisait de sa puissance et de son temps.

Bientôt des champs immenses , sillonnés par mille charrues , frappèrent les yeux de la cour de Charles. Une de ces charrues, couverte de lames d'or, et trainée par d^ bœufs plus blancs que la neige, leur fit connaître le roi Hugon qui la conduisait depuis le lever du soleil. Ce prince sarrasin, voyant approcher Charles, remit le soin

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de continuer son ouvrage à l'un de ses enfants. Tout doit céder ^ dit-il à Charles , aux devoirs de l'hospitalité. Venez, seigneur, vous reposer dans mon palais; puisse -je vous en rendre le séjour agréable !

Charles , en arrivant dans la ville qu'Hugon ha bitait, fut surpris de ne voir que des femmes, des enfants et des vieillards. J'ai soin, lui dit Hugon, que nul de mes sujets en état de servir la société ne lui soit inutile ; ni moi , ni mes fils ne nous croyons point dispensés de ce devoir j et l'emploi des forces et du temps nous paraît devoir être le premier de tous. Ce soir ces lieux seront plus habités, et chaque famille rassemblée recevra comme ses bienfaiteurs ceux qui s'occupent , pendant le cours du soleil , de la culture de ses champs.

Tout respirait chez Hugon la magnificence avec l'air de la simplicité. Après un grand festin, où les vins les plus précieux de l'Archipel fiirent prodigués , Hugon , sur la fin du repas , fit appeler sa femme et ses enfants , pour faire honneur à ses hôtes; et la jeune et belle Jacqueline sa fille vint, une cassolette à la main , remplir l'air de la salle du festin des parfuihs les plus exquis. Qu'elle est belle! disait tout bas Olivier à son ami Roland : ah ! qu'elle serait digne de parer le palais de Charles!

L'heure du repos étant arrivée, Hugon conduisit Charles et ses pairs dans une grande $alle

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voûtée, soutenue par un seul pilier. Des Kts magnifiques, rangés avec S3mQiétrie autour de cette salle, étaient préparés pour Charles et ses douze pairs.

Les bons vins d'Hugon avaient inspiré de la gaieté dans les esprits. Les pairs , en liberté par la retraite d'Hugon, se mirent à causer entre eux, et plaisantèrent beaucoup sur des mœurs qui leur étaient absolument nouvelles. De propos en propos , ils s'amusèrent à gober. Gober dans ce tempslà, c'était imaginer tout ce.qu'ou croyait de plus ridicule ou de plus impossible à faire : cette espèce de plaisanterie s'était répandue des bords de la Garonne jusqu'au cœur de la France; elle semble même n'être pas encore absolument éteinte dans son pays natal.

Charles et ses pairs ne toupçonnaient point qu'ils pussent être écoutés : ils Tétaient cependant ; le gros pilier qui joignait et soutenait les arceaux de la voûte était creux ; et , soit défiance ou curiosité , Hugon avait fait cacher dans ce pilier un interprète grec , qui savait toutes les langues de l'Europe.

Charles , entrant dans la plaisanterie de ses pairs , fut le premier à dire : Par saint Denis ! quoique l'acier de Syrie soit le meilleur de tous , que le roi Hugon me présente un de ses hommes couvert d'une triple cotte.de mailles, je prétends le couper en deux d'un seul revers de ma Joyeuse. Roland suivant les gabs : Pour moi, dit-il, si je

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veux sonner de ce cor de toute ma puissance, je suis sûr d'ébranler tous les bâtiments de la cité, de façon à les faire tous tomber en un monceau.

Olivier, dont le cœur et l'imagination étaient enflammés par l'idée qu'il conservait de la charmante Jacqueline , se releva vivement sur son séant : Ma foi, mes compagnons, dit -il, je n'ai pas besoin de gaber pour proposer ce qu'aucun de vous ne pourrait terminer à son honneur. O Jacqueline ! belle Jacqueline ! Ah ! si je vous renais entre mes bras, quoique les nuits à présent soient les plus longues de Tannée , et que le soleil , avant cinq heures du soir sous l'horizon , ne reparaisse qu'à sept du matin à l'orient ; oui, charmante Jacqueline , vous compteriez bien doucement ces heures ; aucune ne vous paraîtrait mal employée ni trop longue.

Quoique l'espion grec, caché dans le pilier, jfut moins effrayé de ce nouveau gab que des deux premiers , il y fit plus d'attention , et le trouva plus téméraire encore. Par sainte Sophie! dit - il , il faut que ce paladin qui revient de Jérusalem ait une foi bien vive dans le secours de la grâce. Je serais moins surpris , s'il eût parié de transporter une montagne.

Ogier prenant la parole : Par l'ame de mon aïeul Doolin , dit-il , dès que demain matin nous serons levés, j'attacherai mon baudrier à l'énorme pilier qui soutient cette salle, et, le tirant à moi d'une seule main, je parie de le mettre en pou-

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dre., et de faire. aby mer la voûte. Si même vous voulez sortir du lit, ajouta-t-il, je vais dès toutà-l'heure vous en don^ier l'amusement.

Li'espion eut une peur effroyable , et déjà pensait à se sauver , lorsqu'il entendit les pairs se mettre à rire , et dire au Danois <jue cela serait aussi bon pour le lendemain matin. Le duc Naymes gaba pour sauter tout armé quinze toises de haut, malgré son âge. Aymeri dit que , d'upe seule croquignole, il briserait le cou du roi Hugon; Turpin, qu'il, boirait tout le vin de sa cave en disant sa messe; Richard, duc de Normandie, qu'il arrêterait l'eau de la rivière , de façon à submerger les plus hauts clochers. En un mot , les treize gabs furent des paris d'accomplir les faits les plus incroyables; et comme,. hors ceux du jeune Olivier et du duc Naymes de Bavière, il n'y. en avait pas un qui ne fiit très nuisible au roi Hugon comme à ses sujets, l'espion se retira du pilier dès que Charles et les pairs furent endormis, avec l'ame pénétrée de frayeur, et courut en tremblant rendre compte au roi Hugon de tout ce qu'il venait d'entendre.

Ce qui n'eût été regardé que comme une mauvaise plaisanterie en France fut traité très sérieusement en Mésopotamie. Hugon , furieux de l'audace des paladins français , et de l'ingratitude qu'ils lui montraient de la bonne réception qu'il leur avait faite , porta les choses à rextréroe , et

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jura que les palsldih's tie Tautaierït ^i iiÀ^tiùèmeiit bravé daiis sa cotir. Il fit prendre Secrètement les an^es à tous les» habitants c^e la ville : il sortît de son palais , qu'il fit entourer , et distribua ses troupes en différentes colonnes , pour attaquer Charles et seà pairs au signal qu'il donnerait.

Un page d'flugon ef^teridit heiïTetisément ce complot. Ce page était Français , et de la ville de Laon : il avait été forcé de fuir du lieu de sa naissance, par un démêlé c(iïil avait eu dans sa famille.

Il est daiïs le cœuf* de tous les Français d'adorer leur roi; il rfen est aticun à qui là persécution ou des malhëùt'S âienft fait abandotmer sa patrie, qui ne la regrette , et qui ne toit prêt à dohner son sang pour le service de son ancien maître. Ce page courut, par ùhe route détournée', avertir Charles de là colère et dés pi^ojets dit roi Hugon, qui tiè tarderait pas à l'àttàquèr. Peste soit t(ù vïeu± fôù^dtt le jeoirié Olivier; voiîà èômmé sont! la plupart des étrangers ; ils sont de ïnauvaïse compagnie , et n'entendent pas la plaisanterie. Es -tu fou, lui dit son artii Roland, de traiter d'ëtrânlget-s des geris qui sont chez eux? 'tUè IWeû ? Je he suis point siir]f)ris ^ue , si noà gabs àtit été ëùtèhdixs, ils ne nous regaTcfeiit, àoii^, èotûmë des gen^ fort peu coùrtoîà é't (oh éti*anges. Eh bien ! Repartît Olivier , li^étaiit-il pas béâifcoup pliis simple qu'ils nous missent au pis? Tout

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et Qu'ils pouvaient honnêtement exiger, c'est que chacun de nous exécutât le gab qu'il avait fait : j'aïifleràîs mieux entreprendre le mien, que de me battre. Ma foi ! mon cher Olivier , dit Roland, tn présiiTties trop de toi : je suis sûr que tu te bats fort bîeà ; et je pense qu'il te sera beaucoup plus facile de terrasser à tes pieds quatorze de nos ennemis, que d'égaler une clepsydre, en marquant toutes les heures d'une aussi longue nuit. Pendant cette légère dispute entre le très sensé Rolaind et l'avantageux Olivier, Charles et ses braves pairs s'armaient de toutes pièces , et lorsque les troupes d'Hugon osèrent paraître , ils en firent une si cruelle déconfitût'e , que le bon roi de Mésopotamie , désespéré de voir périr tant de bons et honnêtes laboureurs, fit promptement sonner ta retraite, et demanda de parlementer avec Charles. 'Roi français, lui dit -il, pourquoi viens -tu m'iiisulter dans ma cour par des gabs injnrietix? c'est violer les droits de l'hospitalité. Roi d'Orient, répondit Charles, ne Tas -tu pas violée toi-mêine par ta défiance injurieuse qui t'a fait espionner tes hôtes? Mais, dit Hugoh, les chrétiens se fotit-ils donc un jeu dtl meiisonge? La loi qtte je suis le punit par la mort; et, quand ttiême je remettrais tes compagnons en libîerté , ne seriez-vous pas â jamais tachés par l'opprobre d'avoir encouru d'être punis pour le plus lâche de tous les crimes? Le reproche d'Hugon était sanglant ; Charles en sentit toute la force : liiais

loo GuiaiJï

ce prince, innocent dans son cœur, espéra l'être assez devant Dieu pour en obtenir des grâces surnaturelles, qui pussent frapper Hugon et l'amener à son culte. Plein de confiance dans le pouvoir suprême, il osa l'attester devant Hugon, que, loin de mentir, ni lui ni ses compagnons n'avaient rien dit qu'ils ne pussent exécuter. Reviens dans une heure , dit-il , roi Hugon , et puisque tu connais les gabsy choisis celui que tu veux voir exécuter. Hugon y consentit; il laissa Charles pour une heure avec ses compagnons; mais il ne fit point retirer ses troupes, et fit barricader toutes les issues de son palais.

Charles se repentait de son imprudence ; il convenait intérieurement que ses pairs et lui n'auraient point dû hasarder, au milieu des Orientaux, des plaisanteries à peine admises sur les bords de la Seine. L'archevêque Turpin anima sa confiance dans le secours du Très-Haut ; et Charles, se prosternant dans son oratoire, frappa sa poitrine , et sa prière fut écoutée. Un envoyé de la cour céleste fendit l'immensité de l'espace , et vint le rassurer. Charles, lui dit-il, ne tente plus le Dieu vivant; il accorde à ta prière de renouveler les miracles qu'il fit pour les Hébreux; il va manifester sa gloire et son pouvoir au milieu des infidèles : Hugon reconnaîtra la protection qu'il accorde à ses enfants, et pour cette fois les gtibs seront exécutés.

Charles s'humilia, et ne douta point de rexé**

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Cil lion des promesses de Fange, et de pied ferme il attendit le retom* du roi Hugon.

Ce prince, empressé de confondre Charles, revint au bout d'une heure ; et la barbe blanche , et Fair caduc du duc Naymes l'ayant frappé : Bonhomme, lui dit -il, tu t'es vanté de sauter, tout armé, quinze toises de haut; je suis bien aise que tu sois le premier dont j'aie à punir la démence. Naymes n'hésite pas, se présente au pied d'un mur de cette hauteur ; aussitôt le mur s'entrouvre, Naymes le traverse au petit pas; et, dans le même ' instant, un fantôme qui lui ressemble paraît, aux yeux de tous les musulmans, avoir franchi d'un seul saut cette grande élévation. Hugon admire , et dit à part soi : Ce vieillard , sans doute , est aimé du Très -Haut. Turpin lève les mains au ciel pour le remercier. Hugon remarque son teint fleuri , et le triple ventre de chanoine , dont vingt ans d'archiépiscopat l'avaient décoré. Eh bien! dis-moi donc, derviche de Reims, lui dit Hugon, prétends-tu toujours boire tout le vin de ma cave d'un seul trait ? Et toi , roi Hugon , dit Turpin, crois-tu que rien puisse être impossible à la puissance de Dieu? Fais apporter ici cet immense tonneau , reste du paganisme et des triomphes de Bacchus, qui fait l'ornement de l'hippodrome de cette ville : fais-le remplir, et je veux qu'il me serve de burette , en célébrant des mystères que tu devrais adorer. Cinq cents hommes , conduisant mille cbameaux, purent à peine ébran-

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1er cet énorme tonneau de quel<|pjes toises , et les sommeliers d'Hqgon lui certifièrent <jpe t;9ute la provision de vin en remplirait à peine les deux tiers. Ils essayèrent vainement d'exécuter les ordres d'Hugon; et Turpin, échauffé par Tardeur de son zèle pour confondre les mécréants, but d'un seul trait les six pi^emiers muids (jue les sommeliers apportèrent. Les vignes avaient été gelées cette année; et le bon Hugon, prévoyant que l'archevêque de Reims accomplirait son gaby crut devoir faire semblant d'être satisfait de cet essai : mais Turpin , en pointe de vin , cria que c'était une supercherie, et qu'on ne pouvait pas défier impunément l'archevêque à boire des meilleurs vins de la chrétienté. Par Mahom ! monsieur l'archevêque, lui dit Hugon, j'aime mieux vous donner le tonneau vide que plein : vous le remplirez à loisir du vin de vos coteaux ; prenez-le , et je vous quitte de votre gab, Turpin , acceptant cette proposition, fit transporter ce monstrueux tonneau sur les vaisseaux de Charlemagne, qui le fit porter, en mémoire de ce miracle , à Heidelberg, où les fidèles le voient encore; les Germains ayant pris soin de radouber ce tonneau fsimeux , avec les mêmes soins que les Grecs mirent à radouber pendant plus de mille ans le vaisseau des Argonautes.

Hugon avait une liste exacte des gabs , et était presque épouvanté d'avoir vu l'exécution si £aicile des deux premiers. Après avoir lu et relu le dé-

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tail de ceux qui restaient, et les avo^ trouvés tous trop 4apgejreux po,ur risquçjr de jiçs voif* 3'accomplir, il s,e mit à soiuire : Oh ! par les cent mille millions de houris du paradis, j'en tiens un qui ya vous confondre , dit-il à Charles : quel çst le fou d'entre vous autres, qui s'est vanté de siurp^s^^r M^o^et , 0;?^ar et Caleb , dans ui^ auit qu'il passera près de m^ fiUe Jacqueline ? L'aipour seul ^jàt pe,i^t-être suffi pour engager Olivier à se présenter; pomment donc aurait -il pu ha,lancer à se déclarer , lorsqu'il se sentait rassuré par les promesses de l'ange ? Hugon , dans l'espoir de confondre Cl^arles et ses paladins, ne balança pas non plus; et prenant Olivier d'une main et Jac^ queline de l'autre : Q Mahomet! s'écria- t-il, depuis cinquante ans je suis fidèle à ta loi; mais les glaces qi^e j'ai reçues dç ta main ont toujours été courtes et passagères. Si le Dieu des chrétiens fait triompher ce paladin, je renonce à ton culte, et j'embrasise la loji consacrée par des miracles si fort au-dessus de l'ordre ordinaire de la nature. A ces mots, s'aperce vaut que le soleil cessait d'éclairer le sommet d'une mo.ntagijie qui réfléchissait le soir ses derniers rayons, il enferma le jeune paladin et la belle Jacqueline squs un riche pavillon.

Olivier était 1^ galant, et tout paladin français doit l'être. Son début fut de se jeter aux genoux de Jacqueline. Ma yie est eiKtre yO;s mains, lui dit41; j'aime mieu;x la perdre que de vous dié-

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plaire. Ah! belle Jacqueline, je vous la consacre à jamais... si vous me la conservez. Hugon a cru ne vous livrer qu'une victime , et c'est l'époux le plus tendre et le plus fidèle que le ciel vous envoie, et qui vous oflre et sa main et son cœur. La princesse d'Orient, accoutumée dès l'enfance à l'obéissance aveugle qu'on lui donne pour loi, ne put s'empêcher d'être vivement touchée de la déférence et des sentiments qu'Olivier lui marquait dans ce moment : elle ne répondit rien ; un Non l'eût rendue coupable envers son père, un Oui lui paraissait trop précipité. Jacqueline ti'avait jamais vu d'objet aussi séduisant que le jeune et charmant Olivier : dans l'embarras extrême de sa position, elle crut ne devoir ni lui répondre ni se défendre. Qu'elle fut délicieuse la première heure de cette nuit ! la seconde fut attendue avec impatience , et ce fut encore Olivier qui se plaignit de la longue attente de la troisième. Tous deux se regardèrent tendrement , lorsque l'iman annonça la quatrième heure du haut des minarets. Jacqueline écoutait Olivier avec un plaisir jusqu'alors inconnu pour elle. Non, non, je ne me séparerai jamais de vous, lui disait-elle. Qu'elle est sage , qu'elle est divine cette loi qui prescrit la constance ! Heureuses épouses françaises , vous n'avez donc point à craindre de rivales?... Olivier l'assura qu'elle n'en aurait jamais, et se garda bien de lui dire que, sur les bords de la Seine, les épouses les plus aimables

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en avaient quelquefois. L'iman interrompit cette conversation par ses cris aigus, qui marquaient la cinquième heure. Jacqueline, tendrement occupée du bonheur d'éclairer son esprit en écoutant Olivier^ osait déjà lui faire des questions; et lorsque l'iman cria pour la sixième fois, elles commençaient à devenir embarrassantes. Cependant Olivier, qu'un zèle ardent animait, continua de lui parler avec le même feu. Mais il eut besoin de rappeler toute sa présence d'esprit, pour continuer à mettre la même chaleur dans ses propos, pendant la septième heure , qui lui parut bien courte en comparaison des premières. Cependant, encouragé par les progrès de ses instructions, et Jacqueline prévenant déjà ce qu'il avait à lui dire, la huitième et la neuvième heures de cette charmante et longue nuit achevèrent de la confirmer dans la douce idée qu'Olivier était le plus éloquent, le plus éclairé de tous les hommes, et qu'elle était trop heureuse que cet aimable paladin se fut lié par les serments les plus sacrés avec elle. L'iman n'avait pas encore averti les dévots musulmans de la dixième heure, lorsqu'Olivier s'aperçut que la belle Jacqueline, se recueillant en elle-même, méditait sur tout ce qu'il venait de lui dire. Il se mit à méditer aussi sur ce qu'il devait expliquer encore à sa charmante prosélyte. Il est bien naturel qu'après neuf heures d'une conversation aussi suivie, la méditation le soit d'un doux sommeil. Ils y furent plongés tous les

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deux pendant les trois heures suivantes : mais h docilité de 1^ douce Jacqueline pour le^ iiiçirqctions du paladin français mérita les soinç que prit Tange dont la promesse avait i*d3suré Charles- Cet ange, quoique invisible sous le pavil^^n, ay^t souvent inspiré le paladin et redoublé sa fef ve.uj:; il veilla sur ces nouveaux époux ; ce i^t à lui que Jacqueline dut le songe le plus yif et le p^^s charmant : l'illusion de ce songe devint une réa* lité pour elle. Enchantée des in.$tru,ctions d'Olivier, Jacqueline ^ quoique ce fussent toujours les mêmes, les trouva toujours nouvelles , ply3 fortes et si convaincantes, que passant ses br^ autour du cou d'Olivier, lorsque le cri de la treizième heure la réveilla : Je me rends, s'écria-t-ellje, mon cher Olivier. Qui, j'abjure, je déteste ifpe loi cruelle, injurieuse pour mqn sexe : elle l'exclut du paradis des vr^is croyants, ç^ la tiepiji.e m'en fait goûter déjà le;s délices. Oui , mon cœu^ et mon ame sont à toi poiir jtoujours : achève d,e confirmer en moi la grâce dont tes instructions me pénétrât. Olivier, réveillé d'une façon si douce, sentit en même temps tout son zèle se ranimer. Jamais on ne parla, jamais on n'employa mieux les deux heures qui lui restaient. Croyez , chère Jacqueline, lui disait -il encore Lorsqu'on bruit importun l'avertit qu'on allait les séparer, croyez à tout ce que vous vient d'apprendre l'époux que le ciel vo]us d.^stinait san3 doute , puisque c'est son pofivoir qui l'a coi^duit pr/ès de vous. 4^1

DE ^OWTGLAVE. JO7

dit Jacqueline , il faudrait que je fusse bien incré* dule; je ne veux désormais voir et penser que d'après toi. QueJ charme poijir moi , de devoir un bonheur éternel à Tépoux que j'adore , et de répéter sans cesse avec lui les leçons qui m'ont su convaincre !

Le pavillop qui s'ouvrit dans le même tem^ps et l'arrivée d'Hugon interrompirent ces tendres époux. Charles y l'archevêque Turpin et le muphti le suivaient : ce dernier voulut exiger de Ja^cque: Une un serment terril^le, avant qu'elle ne répondit à son père.

Non , je jie te reconnais plus , lui dit-elle ; j'abjure les erreurs qui m'ont caché jusqu'ici les vérités subUmes et consoUntes dont .Olivier vien<: de me convaincre. C'est entre vos mains , n?oi;iseigneur , dit-elle à Turpin , que j'atteste ji^e Dieu vivant, que les grâces qu'il répandit dans le sein d'Olivier sont passées dans le mien , et que pas une heure de cette nuit ne s'est écoulée san^ que je n'en aie f eçu de nouvelles. O mon père , ditelle au roi Hugon , mon ignoi^ance ne me permet point encore i^e décider si la nouvelle servante du Dieu des chrétiens est honorée pajr l'accomplissement d'un miracle : je ne vous dis rien que de véritable ; c'est à vous à l'apprécier.

Dans ce moment , une grâce ef£icace remplit le coeur du bon roi Hugon» Oui , c'en est un , ma fille ! s'écria-t-il ; n'en attends jamais un semblable de la part des hopimes. O dbarles ! o Turpin ! je

To8 GUÉRIir

me rends : je vous quitte des autres gabs , et je vous demande avec ardeur d'achever de m'éclairer, et de me mettre au nombre des enfants du Dieu que vous servez. Le muphti , soit politique, soit qu'il fût véritablement touché , leur fit la même demande. Turpin, pleurant de joie , disait, en regardant Olivier , dont les yeux brillaient d'amour et de gloire : Mon ami , n'oublie jamais la reconnaissance que tu dois à l'être suprême , de t'avoir choisi pour convertir les infidèles; mais oublie cependant les moyens dont tu t*es servi : il ne faut point abuser de la grâce.

Hugon et le muphti publièrent eux-mêmes ce miracle éclatant ; et les Mésopotamiens , gens doux , honnêtes , et tendrement attachés à leiu*s familles, s'empressèrent à recevoir l'eau salutaire de la main de Turpin, et méritèrent de participer aux grâces dont Olivier venait d'être comblé.

De ce moment, Hugon jura l'alliance la plus étroite avec Charles; ils retournèrent ensemble à Jérusalem , où Charles reçut de sa main les reliques les plus précieuses; et, les deux rois ayant arrêté qu'Hugon se rendrait à Paris avec Jacqueline , pour y célébrer son mariage avec OUvier, en même temps que celui de Roland avec Bellande, Charles repartit avec ses pairs et le fils aîné du roi Hugon, pour retourner dans ses états. On n'a pu bien savoir quelle fut l'heure heureuse de cette longue nuit qui donna l'être au fils que Jacqueline, neuf mois après, mit au jour:

DE MOVTGLAYE. IO9

ce fils, qu'on nomma Gallien , se ressentit de son origine presque céleste. Occupé dès son enfance du service du Très-Haut, de la gloire de la religion , et de secourir ses semblables , il devint de bonne heure le modèle des chrétiens , et sa valeur et ses exploits le rendirent celui des che* valiers.

Charles, de retour à Paris, ne put y goûter les douceurs du repos : il semble que la providence ait eu le dessein d'agiter sans cesse la vie de ce prince par de nouvelles guerres, pour le distraire de quelques faiblesses que son histoire appreud qu'on pouvait lui reprocher : mais il les répara si bien par ses fondations pieuses , qu'on a cru pouvoir en soustraire les détails dans la légende, et ce prince sera toujours regardé comme celui qui combattit le plus constamment et le plus utilement pour la foi*

Charles apprit donc, en arrivant à Paris, que le puissant roi Marsile avait passé les Pyrénées , et ravageait la France à la tête de quatre cent mille hommes : tous les grands vassaux de Charles levèrent leurs bannières pour accourir à son secours, et Guérin de Montglave et tous ses enfants furent les premiers à ranger les leurs sous celle de l'oriflamme. Marsile s'empara de plusieurs fortes cités, avant que Chaiies eut une armée assez nombreuse pour tenir la campagne contre lui ; en vain Charles et ses pairs firent -ils les plus grands efforts pour chasser Marsile et lui faire

IIÔ GUÉRIW

t^passer les niôrits. Les cites et !es forteresses dont ce roî sarrasin s'était empare lui servareùt de point d'appui ; et de ce temps , comme encore de nos jours, les peuples au-delà des Pyrénées étaient ceux de FEtu^ope qui défendaient le mieux les places. Cette guerre de postes et de sièges^ fat d'une longueur extrême , Marsile évitant toujours avec art d'en venir à livrer une bataille décisive; ^t ce ne fut que de proche en proche et d^années en années que Charles put réussir à le repousser dû cœur du royaume, en le faisant reculer vers les Pyrénées.

Pendant ce temps , Gallien avait acquis déjà la force , l'adresse et les vertus qui rendent un chei^alier illustre et redoutable ; il reçut Yordte de chevalerie , et la tendre Jacqueline , baignée de larmes , hé put refuser à ce fils si cher d'aller chercher son père, en pensant surtout qu'elle lui devrait péut-êti'e de lui avoir ramené son époux. Gallien parfit donc , suivi d'ùû petit nombre de chevaliers, pour se rendre à l'armée de Charles; dans ce même temps , ce prince venait dans plusieurs combats de remporter dès avantages si considérables sur Marsile , que le roi sarrasin , obligé de se retirer des frontières de la France, avait traversé déjà la chaîne des Pyrénées; mais it s'était retranché dans les gorges, en attendant lin renfort considérable qu'il devait recevoir.

Hélas!... ce fîit dans ce meiiië temps qu'arriva Tévènement le plus futièste a la France. Nous

DE ]«tOBrTGLAVE. lit

croyons lie pas dèvoît affligei* ribs lecteurs , èh rappelant sdas letirs yéiix la noire et coupable trahison dix perfide Mayençais Ganélohj mais qu'ils pleurpnt sur la défaite dé ravàiit-gaï-de de Charles à ïtohcévalux , sut la mort du pins grand nombre de ses pairs, sur ce redoutable ftoland , répatiâaht un torrent de sarig ^âi* la bouché , après avoir èmbôtiché son cor avec Violence ; et surtout silr ce btavë et cïiarmant Olivier percé Ae coups et j)rét ài fetidre le derriîei* soupir à côté de soii frère d'arriies , qui s'était traîné près de lui. fce fiit daris cet in^sfrit affreux qiie Gallièn arriva; il reconnut son pëte à sôii bouclier; il le reconnut mieux éhcote au^ traits que là teridre Jacqueline avait peints sî souvent. Désespéré de l'état dé son pefe , et furieux de voir un càtps de Sarràsihs i^tiî s'avançait , ou pour lè prendre avec Roland, ô'ri |)6ur les achever, Gallîen fondit sur tés infidèles. Olivier, levant sa tête, jodrè encore diï plaisir de les lui voir tailïer en pièces: alors Gâilieri , sautant de son éheval, et jetant son casque, ébdlêve la tête d'Olîvrér stir ses genotix, le baigne lié làrinés. Seigneur, crîa-t-îl, ouvrësî les yeux stil' vôti-e inalheureux fils J je smi Gailien , je suis Te fils dé la tendre et trop infortunée Jacqueline ; et puiscjue je he siWs pas arrivé â temps pioùr voua sauver la Vie , dû moîhs jè vais fhoùrh* avec vous. Arrêtez, mon fils, lui dit Olivier d'une voix mourante ; loin d'àtléhter a votfe vie, consacrefc-Iâ à punir les îrifîdèles, à consoler

112 GUERIir

votre mère et à venger ma mort , et jurez -moi d'obéir au premier , mais , hélas ! au dernier ordre que vous recevez de votre père. A ces mots^ Olivier, après avoir reçu ce serment de son fils, expira dans ses bras. L'ange protecteur d'Olivier descendit , comme chacun le sait , de la voûte céleste avec une troupe de ses heureux compagnons; ils reçurent les âmes pures et guerrières d'Olivier et de Roland , et les portèrent sur leurs ailes jusqu'au pied du trône de l'éternel, qui ceignit leur tête de la couronne du martyre. Gallien, baigné de larmes , s'empara de la fameuse Durandal et du cor de Roland ; les derniers sons qu'il en tira guidèrent Charles..

Gallien se fit connaître à ce prince, lui jura fidélité. Chargez - vous , sire, lui dit -il, de faire rendre à mon père , comme à votre neveu , les honneurs dus à des héros qui meurent pour la foi : laissez-moi le soin de venger leur mort.

Charles n'hésita pas à donner à Gallien l'élite des troupes qu'il avait amenées trop tard au secours de ses pairs. Gallien fondit sur les infidèles, les terrassa, les, mit en pièces en vingt combats ; et , secouru par Charles , il joignit Marsile , le tua de sa main , fit la conquête de ses états ; et c'est ainsi que Gallien mérita le surnom de Restaurateur^ comme étant celui de la religion , et de la France abattue par les grandes pertes qu'elle venait de faire.

Gallien accusa Ganélon et la plus grande partie de sa race de haute trahison : les ayant vaincus

DE MONTGLAVE. Il3

dans le champ clos que Charles fit dresser à Laon , les traîtres furent écartelés. On peut juger du désespoir de Jacqueline et de Bellande, lorsqu'elles apprirent ces funestes nouvelles : l'une pleurait un époux, l'autre son frère et son amant; la religion seule, cette unique consolatrice des malheureux , les empêcha d'attenter à leur vie. Ces deux princesses , unies déjà par leurs malheurs et par leurs sentiments , se cherchèrent , se réunirent, et de concert elles fondèrent une abbaye dans le lieu même où Roland et Olivier reposaient , au sein du riche monument que Charles leur avait fait élever. C'est là qu'elles finirent leurs jours dans les larmes et dans la prière , après avoir joui de la consolation de savoir que Gallien le Restaurateur était le premier chevalier de la chrétienté , et que, élevé sur le trône de Marsile, il vivait heureux et rendait célèbre un nom que nos romanciers ont fait passer à la postérité , mais qu'ils ont changé depuis en celui de Gallien le Restoré (i).

(i) Toute bizarre, tout extraordinaire que soit cette histoire, j'avoue que c'est une de celles dont j'ai fait l'extrait avec le plus de plaisir ; et que le bon Guérin de Montglave m'a paru devoir être le modèle des pères , et ses quatre fils , celui de l'amour et de Tobéissance filiale.

Ce roman est l'un de ceux qui prouvent le plus quelle était la simplicité de nos anciens romanciers : il est cité par Ménage , qui rapporte l'histoire des gabs avec plus de liberté que dans cet extrait.

Guérin de Montglaye , etc.

AVERTISSEMENT

DE L'AUTEUR

(Quoique la BibUotKèque Bleue se soit emparée d'Huon de Bordeaux, ce roman , l'un des meilleurs de ceux que nous avons classés sous le nom de romans de Charlemagne mérite mieux que plusieurs autres ouvrages très agréables que monsieur ou madame Oudot(i) ont habillés en papier bleu, d'être connu de nos lecteurs. Ils trouveront que , dans la première partie de ce roman, la plupart des personnages et des aventure^ ont une relation intime avec ceux de Charlemagne, dont ils ont déjà In les extraits , et même qu'ils ont trait à ceux de la Table ronde par le roi de féerie Oberon , qui joue un rôle dans Isaïe le Triste , fils de Tristan de Léonais et de la belle Yseult, et dans Ogier le Danois.

Nous ne connaissons aucun manuscrit dHuon de Bordeaux; ce qui nous persuade que sa composition n est pas antérieure à l'invention de l'imprimerie. La plus ancienne édition est petit in "folio ^ sans date, et gothique; la seconde est m ' quarto ^ i5i6; les autres sont tout-à-fait modernes.

(i) Éditeur de la Bibliothèque Bleue. P<

Il8 ^V£RXlS5£M£irT !>£ LAUTJEUR.

Il n*y ayait point de duc de Guienne du temps de Gharlemagne ; ce nom même n'était point connu; et ce pays s'apl^èl^ A|}ilîtài]ie : aiiisiil n'y a jamais eu de duc Serin, ni de comte Huon de Bordeaux, son fik.

VjHARLEif AGivE ne pouvdit se consoler de la malheureuse affaire de Roncevaux, et de la perte qu'il avait faite, dans cette journée, de ses braves neveux Olivier et Roland , et de plusieurs autres preux de sa cour. Couvert de lauriers, mais accablé par la mélancolie et par le poids des années, il fit assembler les hauts barons et les pairs, pour leur proposer de céder l'empire et le trône de France à ses deux fils Chariot et Louis (i).

Nous avons déjà vu quel était le faible de cet empereur pour le premier de ces princes. 11 eût bien désiré que les barons et les pairs eussent eu la complaisance de lui demander Chariot pour maître; mais celui-ci s'était si cruellement avili par plusieurs trahisons et par sa férocité , que le

(i) Ce Chariot, si fapoeux.par ses méchancetés dans l'histoire romanesque de Charlemagne, et qui fait si peu de bruit dans rhistoire véritable de la France et de l'empire., fut Charles, roi de la France orientale, qui mourut en 8ii , trois ans avant son pière , sans postérité. Quant à Louis , c'est sans doute Temperc^ur Loois-^le^BébGUnaire.

i!)o uuoir

conseil s'opposa vivement à l'abdication de Charleonagne, et le supplia de conserver toujours un sceptre qu'il portait avec tant de gloire.

Amaury de Hautefeuille, cousin de Ganélon, et chef de la coupable branche de la maison de Mayence , était le partisan secret de Chariot , auquel il ressemblait par ses mœurs lâches et criminelles. Amaury conservait le plus vif ressentiment contre la maison de Guienne ^ dont le dernier duc Tavait souvent puni de ses forfaits. Il saisit cette occasion de nuire aux deux jeunes enfants que le duc Sévin avait laissés en mourant sous la régence de la duchesse Alix leur mère; et son intérêt personnel à rendre Chariot plus riche et plus puissant lui fit ouvrir un nouvel avis.

Il feignit de se rendre à celui des barons : il dit qu'il fallait éprouver Chariot en lui donnant quelques riches provinces, avant que de le placer sur le trône; et que l'empereur, sans lui céder aucune de celles de son royaume, pouvait lui donner l'investiture de la Guienne, sept ans s'étant écoulés depuis la mort du duc Sévin, sans que le nouveau duc , fils de Sévin , eût voulu sortir de la forte et riche ville de Bordeaux , pour lui rendre l'hommage qu'il devait à son seigneur suzerain.

Nou3 avons admiré précédemment la justice et la sagesse des conseils que le duc Naymes de Bavière donnait à Charlemagne , dont il . s'était

montré constamment le plus fidèle et le meilleur ami.

Le duc Naymes réfuta, d'un air de mépris, l'avis, intéressé d'Amaury : il représenta vivement à l'empereur la grande jeunesse des enfants du duc Sévin, les utiles et glorieux services de leur père, et proposa de députer deux chevaliers à Bordeaux , pour demander à la duchesse régente d'envoyer ses deux fils à la cour de l'empçreur pour lui rendre hommage et pour le servir.

Charlemagne applaudit à cet avis, et députa deux chevaliers pour aller demander les deux jeunes princes à la duchesse Alix leur. mère. A peine la duchesse apprit -elle l'arrivée des députés, qu'elle envoya ses grands officiers pour les recevoir; et , dès qu'ils entrèrent dans son palais, elle alla elle-même au-devant d'eux avec Huon son fils aîné, et Girai:d son second fils.

Les députés , enchantés des caresses et des honneurs qu'ils reçurent dans cette cour accompagnés des plus riches présents , ne la quittèrent qu'à regret. A leur retour ils peignirent à Charlemagne le jeune. duc Huon comme un prince fait pour marcher sur les traces du valeureux duc Sévin son père, et ils l'assurèrent que dans trois mois les princes de Guienne se rendraient à sa cour.

La duchesse employa ce peu de temps à leur donner ses dernières leçons : Huon de Bordeaux les reçut dans son cœur; Girard, nourrissant une

ï^a nvov

secrète envie contre son frère aîné , dissimula ses sentiments secrets par une feinte soumission en écoutant sa mère.

Les préparatifs pour leur départ étant faits , la duchesse les embrassa tendrement en les recommandant à l'être suprême, et leur ordonna de passer à Cluny pour y voir leur oncle , abbé de ce monastère (i). Cet abbé, tel qu'ils devraient tous être, n'avait jamais perdu l'occasion de faire du bien : donnant l'exemple de toutes les vertus, il savait les rendre aimables : on devenait meilleur auprès de lui , par le désir de lui plaire et de s'en faire estimer. Quoique la plus grande piété fut Famé de tous ses actes, la noblesse, la générosité qui y régnaient, annonçaient en lui la haute naissance. Rien ne pouvait ébranler la fermeté de son caractère et de son cœur; l'auteur dit même que ce digne frère du duc Sévin aurait eu le courage et se fût servi des armes des chevaliers, si quelqu'un eût oublié quil était né des hauts et antiques barons de la Guienne en osant lui manquer, ou à quelqu'un de ses proches qui n'eût pu se venger lui-même.

L'abbé de Cluny reçut ses neveux avec la plus grande magnificence; il les combla de présents;

(i) Voici encore un grand anachronisme. L'abbaye de Cluny ne fut fondée qu'en 914? par Guillaume, qui prenait le titre de duc d'Aquitaine, comte d'Auvergne, et seignénr de Nevers.

DE BOKDKÂUX. ï %'à

et y tentant combien sa présence leur serait utile auprès de Charlemagne , dont il était conseiller intime, il partit avec eux pour Paris.

Lorsque les deux députés de Cfaarlemagne étaient partis pour Bordeaux , Amaury de Hautefeuille avait envoyé des espions à leur suite. Ayant su par eux quelle était la marche d'Huon de Bordeaux et de Girard, ce traître persuada facilement à Chariot de lui donner une troupe de ses gardes, avec laquelle il irait se mettre en end)uscade dans le bois de Montlbéry pour les attaquer , et par leur mort le mettre en possession d€?s grands fiefs de Guienne et d'Aquitaine.

Proposer une trahison barbare à Chariot, c'é*' tait lire dans son ame et j9atter ses penchants. NonHseulement ce prince adopta le projet d' Amaury, mais il voulut l'aider lui-même à l'exécuter. Il se dérobe la nuit; et, suivi d' Amaury de Hautefeuille , et d'une grosse troupe armée comme lut d'armes toutes noires , il va s'embusquer dans le bois où les deux frères devaient passer.

Girard , le plus jeune des deux , s'étant amusé le matin à faire voler son autour le long du chemin qu'il tenait, avait devancé son frère et son oncle l'abbé de Clnny; Chariot, qui le voit yenir seul «t sans armes, court au-devant de lui, lui cherche querelle, et le jette à bas de son cheval, blessé d'un coup de lance. Girard pousse un cri lamentable en tombant. Huon de Bordeaux l'entend, et vole à son secours sé»is autre arme que

son épée. Il arrive prés de Girard, et voit couler le sang de sa blessure : Que t'a fiiit cet enfiint, barbare? dit -il à Chariot. Quelle lâcheté de l'avoir attaqué sans qu'il pût se défendre! Vraiment, répondit Chariot , je compte bien t'en faire autant ; apprends que je suis le fils du duc Thiéry d'Ardennes , auquel le duc Sévin , ton père , enleva trois châteaux; j'ai juré de m'en venger, et je te défie. Lâche , répondit Huon, je connais bien la félonie qui règne dans ta race : digne fils de Thiéry, tu te sers d^ l'avantage que te donnent tes armes; mais apprends que je ne te crains point, et que tu ne m'inspires que du mépris. A ces mots. Chariot a la lâcheté de mettre sa iance en arrêt, et de courir sur Huon, qui peut à peine envelopper son bras gauche de son manteau ; c'est avec ce faible bouclier qu'il reçoit le coup de la lance : son manteau seul en est percé ; et, se levant sur ses étriers, il frappe à plomb un coup si terrible de son épée, que le casque de Chariot en est brisé, et qu'il a la tète fendue jusqu'aux yeux. Le lâche prince tombe mort sur la poussière.

En même temps Huon voit le bois plein de gens armés : il appelle les chevaliers de sa suite; ils accourent; mais personne ne sort du bois et ne les attaque. Amaury qui vit Chariot étendu sur la place n'eut garde de se compromettre; et, sûr de la vengeance que Charlemagne tirerait de la mort de son fils, il ne voulut rien donner au

DE BORDEAUX. laS

hasard. Il laissa tranquillement Huon et l'abbé de Cluny secourir et bander la plaie du jeune Girard; et, les venant s'éloigner et reprendre la route de Paris , il se contenta de relever le corps de Chariot, qu'il fit mettre en travers sur un cheval , ne suivant Huon que de loin et au petit pas. Celui-ci arriva quatre heures avant lui près de Gharlémagne.

L'abbé de Cluny présenta son neveu , qui faisait soutenir son frère blessé par deux écuyers, et qui refusa d'embrasser les genoux de l'empereur, en se plaignant vivement de l'embûche qu'on ne pouvait, disait-il, avoir dressée que par ses ordres. Charles, surpris d'un reproche que son grand cœur ne pouvait mériter , demanda vivement à l'abbé de Cluny quels étaient les sujets de plainte de son neveu. L'abbé raconta fidèlement à l'empereur tout ce qui venait de se passer , et lui apprit qu'un lâche chevalier, qui s.'était dit hautement le fils du duc Thiéry d' Ardennes , avait blessé Girard , et couru sur Huon qui n'était point armé , mais dont la force et la valeur avaient triomphé de ce lâche, qu'il avait laissé mort sur la poussière.

Charles désavoua hautement l'indigne Thiéry, félicita le jeune duc de Guienne de lui avoir donné la mort; et, conduisant lui-même les deux frères dans un riche appartement du palais, il voulut voir mettre le premier appareil à la blessure du plus jeune, et les laissa tous deux sous la garde du duc Naymes de Bavière, qui, frère

126 HDOIf

d'armes du feu duc Sévin , regardait ces deiix en* fants comme s'ils eussent été les sièns^

A peine Charlemagne les eut-41 quittés , qu-e» rentrant dans sa chambre il entend des cris, et voit par sa fenêtre entrer une troupe armée.: il reconnaît Amaury, qui porte un chevalier mort sur les arçons de sa selle ; et le nom de Chariot retentit au milieu des cris du peuple assemblé dans la cour.

Nos lecteurs ont connu , dans le roman d'Ogier le Danois, quel était le faible de Charlemagne pour cet indigne fils : il descend effrayé 9 court au*devant d' Amaury , et jette un cri douloureux en reconnaissant Chariot, qu'en ce moment Amaury mit à ses pieds. C'est Huon de Bordeaux, s'écrie ce traître en versant de feintes larme$ , qui vient de massacrer votre fils, ayant que j'aie pu le défendre : ordonnez qu'on coure en armes après lui. Charles, furieux à ces premiers mots, se saisit d'une épée , et vole à l'appartement des deux frères , pour percer le meurtrier de son fik. Le duc Naymes court au-devant de lui^ Tairéte un instant , pendant lequel Charles lui apprend le crime dont Huon est accusé. C'est un de vos pairs , s'écrie le duc Naymes ; et s'il est coupable , n'est-il pas ici sous votre puissance ^ et ne sommesnous pas ses juges poiir le condamner à la mort? Maïs votre main ne doit pas 5e tremper dans son sang.

L'empereur , calmé par la sagesse du duc ISsiy-

DE BORDEAUX. lay

mes, fait entrer Aiuaury; les pairs s'assemblait pour l'écouter , et le traître accuse Huon de Bordeaux d'avoir frappé Chariot sans que celui-ci fût en défense , quoiqu'il se fut fait connaître pour le fils aîné de l'empereur.

L'abbé de Cluny s'avance, indigné du mensonge et de l'accusation d'Amaury : Par sainct Benoistl sire^ le iraistreAmaury ment parla gorgCy dit- il; si mon nepveu Huon a occis Chariot j c^est à son corps dépendant; c'est aprez qu'il eut blessé son ieune frère f et sans savoir quilfust vostre fils. Quoique à moinerie me soys ie rengé , continua le bon abbé , ores me souviens ie touiours que gentilhomme de hault heu suis ie najr. l'offre de le prouver par mon corps, se tel mensonge ose soubtenir Amaurjr; et cuyderay ie faire œuvre plus pie en punissant un desloyal traistre, qu'à laudes et matines chanter.

Huon jusqu'alors avait gardé le silence, surpris de* la noire calomnie d'Amaury ; mais bientôt il interrompt son oncle pour s'écrier : Traître , oserais -tu bien donner ton gage,' et soutenir le mensonge que tu viens de proférer? Amaury, doué d'une force prodigieuse, et méprisant la jeimesse d'Huon , n'hésita pas à présenter un de ses gantelets , dont Huon se saisit ; il le remit sur-lechamp aux pairs , en leur demandant leur appui : Ores le champ , dit-il, doibt m^'estre octroyé , puisque oncques ne fut cause tant légitime de combat. Les pairs se consultèrent; et le duc Naymes ju-

iu8 Huoir

géant que cette querelle devait être remise au jugement de Dieu , le combat fut accordé , sans que Charlemagne pût y porter d'opposition. Le jeune Huon fut remis entre les mains du duc Naymes, qui le lendemain matin Tarma chevalier, et lui donna des armes blanches bien à l'épreuve. Le bon abbé de Cluny pensa d'abord se fâcher contre son neveu , de ce qu'il le privait de l'honneur de se battre pour une aussi bonne cause ; mais bientôt, enchanté de lui trouver des sentiments dignes de sa naissance, il l'embrassa, le bénit, et courut à Saint - Germain - des * Prés célébrer les saints mystères , tandis que les ofificiers de cette célèbre abbaye en préparaient les lices pour les combattants (i).

Le combat fut long et sanglant; l'adresse et l'agilité du jeune Huon lui fit éviter la plupart des coups terribles que le féroce Âmaury lui portait. Déjà le sang du traître coulait sur ses armes et sur le sable; ses coups moins précipités -étaient plus faibles: ce fut alors quHuon, redoublant les siens , le fit tomber sur ses genoux. Je te crie merci, lui dit Amaury; viens, Huon, je vais tout avouer à Charlemagne , mais aide-moi à me relever. Le brave et loyal Huon met aussitôt son épée

(i) L'abbaye Saint-Germain avait autrefois des lices préparées pour les combats nommés les jugements de Dieu. Ces lices sont devenues le célèbre Pré aux Clercs , et font partie du faubourg Saint- Germain.

DE ÉÛRBEAUX. tlk^

SOUS 9on' btste gauche , et vient féndi^e le droit att trafître Amaury , qui saisit cet ihsf ailt potjfr hii porter uh coup dans le flàhtî:. Les maiHes du Haubert d'Huon résistent; il n'est Meôsé que légèrement. Alors transporté de foreur, il oublié qu'il ne sera pas assez coihplèteraent lavé de la calomnie tfAittàûty , si le traître né Irf désavotre ; et , n*écoutant qn'nne juste vengeiancte , îl lui fiiit voler la tété d'un revers de son épée.

Le duc Naymes et lès pairis s'approchent , font traîner le corps d' Amaury hors de la lice , et conduisent Huon à Chstriemagne. Ce prince , ri'écootant que son ressentiment et sa douleur, ne peut voir qu'en frémissant le meurtrier de son fils ; et , malgré les représentations des pairs , il se sert de l'injuste prétexte qui s'offre pour dire qii'Huon n'a rien fait avouer à sbri délateur, et que par conséquent il est en droit de confisquer se* gràtids fiefs , et de le bannir à jamais des terres de la France et de l'empire.

Ce n'est qu'après de longs débats que le duc Naymes , les pairs et l'abbé de Cluny le font convenir de l'injustice d'un pareil arrêt; ils parviennent enfin à lui faire accorder le pardon au jeune duc de Guienne, sous des conditions qu'il sera le maître de lui imposer.

Charles fait approcher Huon qui se jette à genoux 9 lui rend hommage , et lui crie merci pour le meurtre involontaire de son fils. Charles refose (le recevoir les mains d'Huon dans les siennes ,

Gnériii de Montglave , etc. 9

^i3o HuoBr

et se conteotant de le toucher avec son sceptre: Je reçois ton hommage , lui dit-il , et je te pardonne la mort de mon fils ; mais je t'ordonne de partir sur-le-champ pour aller chez Famiral sarrasin Gaudisse (i). Tu te présenteras au moment où tu le sauras à taUe ; tu couperas la tête du plus grand seigneur qu« ta trouveras assis le plus près de lui ; tu baiseras .trois fois à la bouche y en signe de fiançailles , sa fille unique £sclarmonde , qui e^t la plus belle pucelle du monde ; et tu demanderas de ma part à Faupiral, entre autres dons et tributs , une poignée de sa barbe blanche , et quatre de ses grosses dents mâchelières.

Ces conditions firent murmurer tous les pairs. Ah! s'écria l'abbé de Cluny, tuer un roi sarrasin sans lui avoir proposé le saint baptême !... Passe encore, disaient les jeunes pairs, pour la seconde condition ; mais en vérité la demande qu'Huoii

(i) C'est ici le lieu de faire une remarque sur le nom d'amiral, que nos anciens romanciers donnent souvent aux généraux sarrasins qui commandaient les armées même, par terre. Ce terme vient du mot arabe emir^ qui signifie chef ou seigneur. Du temps des croisades , les chrétiens l'adoptèrent pour signifier un général de mer; mais, dans l'origine, il ne signifiait qu'un seigneur mahométàn plus grand qu'un autre : ainsi, les amiraux avaient sous eux de petits sultans , cheicks ou seigneurs. C'est, au. reste, ce. dont on valoir la preuve dans ce roman , dans lequel les amiraux sont les grands souverains.

DE BORDEA.UX. l3l

est forcé de Êûre à cet amiral est bien incivile , et bien difficile à obtenir.

L'entêtement de l'empereur à soutenir «ce qu'il décidait était connu. Rien ne paraissait' impossible au courage d'Huon de Bordeaux : J'accepte ces conditions, s'écria -t-il en arrêtant -les représentations du sage duc de Bavière. Seigneur , je reçois mon pardon à ce prix ; mais de ce moment mes états sont libres : je pars pour exécuter vos ordres, comme votre vassal et pair de France; et comme duc de Guienne , j'en donne la régence à la duchesse Alix ma mère, et à mon frère Gi»rard sous ses ordres.

Le duc Naymes et l'abbé de Cluny ne pouvant obtenir quelque modération à la sévérité des ordres de Charlemagne , puisqu'Huon même s'y soumettait , emmenèrent le jeune duc qui , dans le même jour , voulut sortir de Paris» Son oncle le suivit ; mais , défi la première journée , Huon , occupé de l'exécution des ordres auxquels il s'était soumis, le pria de prendre le chemin de Bordeaux avec son frère , et de le laisser partir seul. Tout ce que le bon abbé put en obtenir fut qu'il se préparerait à cette entreprise péril* leuse, en allant à Rome rendre hommage au saint-père, dont la duch^se Alix était sœur, et lui demander sa bénédiction et l'absolution de ses pédiés.

Huon le lui promit, et s'achemina vers Rome, Labbé de Cluny conduisit Girard dans son ab-

bay« , d'où tous led cteux partirent dès^ que ce dernier fut guéri de sa htessure , et se rendirent à Bordeaux. Il» y trouvèrent la duchesse plongée dans une doiîleur mortelle : elle savait déjà tout ce qot s'était passé dans le voyage de ses fils. £lle espérait du moins pouvoir embrasser encore une fois son cber Huon avant qu'il partit pour F Asie , et , lorsqu'elle ne le revit p^nt avec son frère , sa douleur redoubla si fort , et elle en eut Je cœur si serré, que, peu de jours après, elle expira dans les bras de l'abbé , en- priant Dien pour les jours de son fils.

Dès que l'abbé de Cluny eut célébré ses obsèques, il retourna dans son abbaye, et de là en Guienne , où le caractère lâche et féroce de Girard n'ayant plus de frein s'annonça bientôt de la façon la plus odieuse , en s'emparant du gouvernement, en l'exerçant plutôt en tyran qu'en prince , et en chassant tous les anciens serviteurs de sa mai^n. Il fit raénie essuyer les traitements les plus rigoureux au bon prévôt Guire , maire de Bordeaux, le plus fidèle serviteur de sa famille, et qui même avait pris soin de son ènifance.

Girard acheva de se déshonorer en prenant pour femme la fille de Gibouars de Siville, homme d'une richesse immense , mais en horreur par les crimes et les trahisons qu'il avait commis pour accumuler ses trésors ; et de ce moment unis par le rapport de leurs âmes coupables, le beau -père et le gendre se rendirent

DE BOAOEAUX. 1 33

odieux dians toutes les belles et vastes p^ovipc^s situées au-delà de la Loire.

Pendant ce ten^ps , Huon de Bordeaux ^ ayant traversé les Apennins et l'ItaUe , s'était rendu dans les fisHïboor^ de Borne , où , quittant ses armes , il se couvrit d'un habit de pèlerin. G'e^ sous ce véten^ent qu'il se rendit , un joujr de fête, aux {Heds du saint-père; et, ce ne fut qu'après rh^mble confession de ses £siutes qu'U se fit 4ne* connaître pour son neveu : ^h ! s'écria le saint^ père, àeçi^^ nepuei^ ^ plus fiH*4e peniêence pourrais ie vous imposer que celle que neceutes -de CAarle^ magne ? Allez en paix , ùeau nepi^eu , continuat-il en l'absolvant les yeux pleins de larmes : ie vais intercéder auprez du Tres-Hault pour vous- Apiés que le saint -père eut célébré la messe, il mena son neveu dans son palais : il lui fit changer d'habit , et le fit reconnaître Aes cardinaux et des princes romains , comme étant le duc de Guienne , fils de sa soeur la duchesse Alix.

Hjuon^ en partant , avait juré de ne s'arrêter jamais plus de trois jours dans le même lie^u , sans y être forcé. Le saint-père profita de ce temps pour lui inspirer autant de ^èle pour la gloire du c^stianisme , que de confiance dans les secours du Tr^Haut ; il lui conseilla de s'embarquer d'abord pour la Palestine , de visiter le saiqt Sépulcre, et de partir des côtes de cette contrée pour pénétrer au fond de l'Asie.

Huon de Bordeaux, enrichi de reliques 9 et com-

l34 HUON

blé d'indulgences et des bénédictions du saiiU:père, obéit à ses ordres, s'embarque, arrive en Palestine , et visite , avec autant de foi que de respect , les saints lieux. Il en part pour se rapprocher des bords de la:tner ; mais , ne coqnais* sant ni le pays, ni la lan^[ti« que Ton parle en Syrie, il s'égare dans une foret, et reste trois jours sans voir aucune créature humaine , ne vivant que du miel et des fruits sauvages qu'il trouvait sur les arbres. Le troisième jour , s'étant en* foncé entre des roches escarpées , et cherchant un passage, il fut surpris et s'arrêta en voyant uii ^and homme à moitié nu , dont la barbe et les cheveux déjà gris couvraient la poitrine et les épaules. Cet homme s'arrête à son tour , le considère , et voit à ses armes que c'est un chevalier chrétien. Sur-le-champ il s'approche et s'écrie dans la langue de oc(i):Ah bon Dieu! qui pouvez-vous être? Il y a quinze aiis passés que j'habite ce désert, sans avoir vu nul homme des pays où je présume que vous avez pris naissance. Huon, pour achever de se le concilier, délace son casque, et vient à lui d'un air doux et riant. L'autre le regarde avec plus de surprise que la première fois. Grand Dieu, s'écria- t-il, vit-on jamais une ressemblance si frappante ? Ah ! noble chevalier, ajouta-t-il, dites-moi, de grâce, quelle contrée vous a vu naîlTe, et de quel sang vous

(i) Voyez !es notes des pages i3 et 63.

avei& reça te jour. >'exige , lui répondit Hubn de Bordeaux , avant de me faire connaître , cpie vous me disiez vous-tnême qui vous êtes : qu'il vous suffise dans ce moment de savoir que je suis chrétien, et que c'est dans la Guieiine que je suis né. Ah ! plaise au ciel que mes jeux et mon cœur ne me trompent point! s'écria de nouveau l'inconnu. Seigneur, je m'appelle Gérasme; je suis frère de Guire, prévôt et maire de Bordeaux. Je fus feit prisonnier dans la bataille où mon cher et illustre maître , le duc Sévin , perdit la vie. ' J'ai souffert pendant trois ans toutes les -rigueurs de l'esclavage. Ayant rompu mes chaînés, lii'étant soustrait à la poursuite des infidèles , j'habite ce désert depuis plus de dix ans , et vos traits me rappellent ceux d'un maître que j'adorais, et que j'ai fidèlement servi depuis mon e^hnce jusqu'à sa mort. HUon ne lui répond plus qu'en l'émbrassant, le^ tàimes aux yeux. Géràâme apprend de sa bôuehe qu'il tient dans ses bras le fils du duc Sévin-. Il le conduit dans sa cabane , et lui fait part des fruits secs et du miel qui font sa seule nourriture.

Huon de Bordeaux racOht^ ses aventures- à Gérasme , qui ne peut les écouter qu'en versant des larmes , en baisant ses - mains , et en embrassant à tous moments ses genoux. Huon le consulte sur les moyens de conduire son entreprise. Gérasme ne lui cache pas' que laL réussite en paraît impossible; tï)ais il lui ju^e qci'il ne Tabandon*

i^ç^a p£|2». P'9ÎJiie,qr& y la iaugue |!»ai*ra$ipe que je pQ^4e ^ li4 (dit-^l t nous sçra souvent utile , dès q^e nçH^ ^e^9i>s ^Ffis /de pes 4é&ert$..

Df^ ile Içod^mf^in , Gérs^smfs giuij4e H^oia au travers -ded rpcbes et 4^^ prédpioQs qui bprd^îe^t ce lievi i^PWbi^^. Il 1^ .condilît , f^r l'isthme de ^M^?^ 9 i^$<Iu^ ^^ IÇf^ i;K>r4s dç la ri)f^ Rou§e , les lui iÎMit loQger , et :lç fpiit passer «n Arabie. A peine y ^taieat-ils eniré», que le chef d'uxus horde d'Ar?il?p$ yag^pn^}^ viept le^ fitt^quer, attirés piar quçlq^^s pi^rr^rie^ qui brilUi^ot; sur le qasqife .d'Ofio^i dç Bprd^u^. Le ^^ve fHWce tue le chef ,4e^ b^rigand^» ^ inf;t )a troupe en f^iitç. Q^rasipe ^'eo^pare d^ a^nw^ ^t de T^pée di» bri&ai^d.

Cette aventure et pliisieurs autres, iuutiles ^ rapporte^ , ayant à pein<^ retardé à^ quelques b^pres la vï^vche 4'fïuon de Bqrdeanx, il de- ^i^apde à Qi^^^m^e qu^n(^ il poMpr^ arriver dans \^ état^ dç l'awîral Qaudîspie^ Vim^ chemins y conduisent ) réppud .Qéf^^?^^ ; voi|s ne . pouvez être moins dç tji^pisi m^ pour arrÎTer par le pas* sage le moins dangereux. Il vous ^st. pQSsible d'y pénétrer dftp?. jtnoins. d#. q4|ip?;e JQMPS par un autre chfsnûn ; o^ais cts .n^ peut être qu'eq traver* ^ai:^t ui^ hqis si redouté y qne je yons conjure de ne . p^ YOfls y. engager.

Le :^le £|v^ç ^(çquel .Hupn de fiordeauiç avait r^lji d'pVir- a W wd|?^ dç Charj^magne lui fero^ait les yieu^ sur tonte espèce d^ péril: il eut

DE 90«D£AUX. l37

peu de peîœ à persuader le cours^eux Gérasme; et tous le» deux marchèrenl; à grands pas vers ce bois périlleux, que bientôt Us aperçurent à rextremîté de la plaine. Alors Gér^sme, entrant dans de plus longs détails, apprit à Huon que ce bois é^it habitfé p^r Ob^i^on, roi de féerie, dont le pQuyoir retenait les chevaliers as$e:E téméraires pour oser y pénétrer, ^t 1^ ipétaiporpbosaii en Iittias , ou en bètes de différentes espèces. Bien ae peut ébranler le courage d'Huon ; et quoiqi^e des aoiimaux, et jusqu'à des oiseaux, semblent s'apposer k Bmi passage , il entre et «'enfonce avec Gérasme dans l'épaisseur de ce bois.

A p^nç etirent-ils suivi l'uiie des routes , qu'ils arrivèrent à une étoile formée par des allées à perte de vue. Une setilement paraissait terminée par un palais de la plus belle strupture , et dont l^s toits dorés étaient ornés de girouettes bril^ lantes couvertes de diamants. Une calèche superbe qui paraissait en soi^ir semblait voler pour prévenir I{uon de Bordeaux. Ce prince n'aperçut d^ns .ceinte calèchp qu'un enfant de quatre à cinq ans , de toute beauté , et dont la robe étincelait du feu (les pierreries dont eU^ était couverte. Il le fit remarquer à Gérasme , dont Ja frayeur fut extrême. Gérasme saisit les rênes du cheval d'Huon; et, hâtant ce cheval et le sien à coups de gaule, il entraîna le prince malgré lui dans une route ppposée, en lui criant qu'ils étaient perdus s'ils parlaient à ce méchant n^n, qui, quoiqu'il parut

l38 HtfOK

enfant, était né sous Jules-César, et qui, ayant éprouvé de longs malheurs, se plaisait à s'en venger sur tous ceux qui passaient dans ce bois. Cependant Huon ne s'éloignait du nain qu'à regret; il l'avait trouvé si beau , ses yeux parraissaient si doux , qu'il ne pouvait croire qu'une si charmante créature fut capable de lui nuire. Mais il suivit toujours Gérasme , qui , ne quittant pas les rênes de son cheval, l'entraînait avec plus de vitesse. Tout-à-coup un orage affreux s'élève dans la forêt : bientôt ils ne marchent qu'à la lueur des éclairs. De temps en temps ils entendent une voix enfantine et douce qui criait : Approche et écoute-moi, duc Huon; c'est en vain que tu me fuis. Gérasme n'en courait que plus vite , et ne s'arrêta qu'à la porte de l'enceinte d'un double monastère de Çordeliers et de sœurs Clairettes (i), dont les deux communautés s'étaient réunies le matin , pour une procession générale de l'ordre , et que l'orage faisait courir en désordre pour rentrer chacune dans sa clôture séparée. Gérasme, se croyant à couvert de la malice du nain au railieu des bannières et de tant de personnes pieuses, s'arrêta pour leur demander im asyle, et se jeta de son cheval à terre avec Huon , qu'il força

(i) Il est inutile d'avertir qu'il y a encore ici un anachronisme; car saint François d'Assise, instituteur des Çordeliers, et sainte Claire sa sœur , institutrice des Clairettes , n'ont vécu qu'à la fin du douzième siècle.

J>£ BORBEAUX. iSg

de descendre du sien ; mais à FinsUtnt méiirie ils furent joints par le nain, qui sur-le-cfaamp sonna d'uB cor d'ivoire qui pendait sur son sein. Alors le bon Gérasme, vaulsist ou non, dit Fauteur, se prit à danser comme un jeune ckrc; et, saisissant la main d'une vieille nonne qui mourait d'envie d'en faire awtant, ils bondirent tous les deux sur rherbe, et furent imités par moines et nonnam» des deux processions, qui se confondirent pour former le ballet le plus étrange. Le seul Huon n'avait aucune envie de danser; mais il mourait de rire en voyamt les ridicules postures et les. sauts de tous ces danseurs , qui par fois se culbutaient sur l'herbe, sans que leur chute arrêtât les moines, et que la modestie pût forcer les nonnains à réparer le désordre de leurs vêtements.

Alors le nain s'approchani dlluon lui dit d'une voix douce et en français : Duc de Guienne, pourquoi me fuis-tu? Je te conjure, par le Dieu qui créa le ciel et la terre, de me parler. Huon, s'entendant conjurer de cette façon, n'eut plus de crainte , sachant bien qu'aucun esprit de ténèbres n'eut osé attester le nom du Dieu tout puissant. Seigneur, lui répondit-il, qui que vous soyez, je suis prêt à vous écouter et à vous répondre. Huon, mon ami, continua le nain, j'aimai toujours ta race , et tu m'es cher depuis ta naissance : l'état de grâce où tu étais en entrant dans mon bois te mettait à couvert de tout enchantement,

l4o UUOK

quand même je ne te voudrais pas antaot de bien. Si ces moines, ces nonnains, et même ton ami Gérasme , avaient une OMiscience aussi pure que la tienne , mon cor ne les ferait pas danser ; mais quel est le moine ou la nonnain qui puisse sans cesse se défendre d'écouter la voix du tentateur? et Gérasme dans le désert a souvent douté du pouvoir de la providence. A ces mots, Huon vit redoubler les sauts des deux processions et de Gérasme. Il demanda grâce pour eux ; le nain l'accorda; et le pouvoir du car cesMint à l'instant, chaque nonnain se dépêtra de son danseur, ra* justa sa guimpe, et se rassembla sous la bannière de sainte Glaire. lies deux ccmimunautés , s'étiàit remises en bon ordre, rentrèrent modestement chacune dans leur enceinte ; et Grérasme , mourant de chaud, essoufflé, et ne pouvant plus se tenir sur ses jambes, se jel3i sur Therbe en criant à Huon : Monseigneur, je vous l'avais bien dit.«. Il allait peut*étre faire quelque imprécation contre le nain, si celui-ci ne se fût approché de lài en lui disant : Gérasme , Gérasme , pourquoi miHmu^ ras^tu contre la providence dans ton désert ? Pourquoi formaS'-tu contre moi des jugements témé«niires? Tu méritais bien cette légère punition; mais je te connais pour loyal et homme de bien : désormais je veux être ton a»ni; tu ne tarderas pas même à l'éprouver. A ces mots, il lui présente un riche gobelet vide. Fais le signe de la ciiioix sur oe vase, lui dit-il, et crois que je ne tiens «ion pouvoir

que du Dieu que nous adorons, et dont, comme toi, je suis la sainle loi. Gérasme obéit sans hé^ siter , et sur-leH>hamp le vase se remplit d'un vin déticieu:t, qui lui rendit toute la vigueur de ses belles années. Pénélré de confiance et de respect pour le nain, il se jette à ses genoux; le nain le relève , les fait asseoir à côté de lui , et commence ainsi son histoire.

Jotius César disputant l'empire romain à Pompée fui un jour porté par la tempête près de nie Celée, où régnait la fée Gloriaiule, ma mère. L'île Celée ne fut visible que pour ce grand homme, qui, malgré les représentations des chevaliers romains embarqués sur son vaisseau , sauta seul da&s un esquif, après avoir fait jeter l'ancre, et aborila bientôt dans l'île. L'esquif parut alors immobile; mais dès que Julius César eut mis pied à terre, il disparut aux yeux des gens de son vaisseau. A peine eut -il fait quelques pas, que la belle fée Gloriande vin< au-devant de lui, telle que Fon peint Vénus lorsqu'elle se plaît à soumettre le dieu de la guerre. Je ne connais point (le plus grand homme que toi , lui dit-elle : c'est à toi que je veux devoir le bonheur d'être mère. Viens avec moi dans mon palais, où l'amour et les plaisirs t'attendent ; dès demain tu rejoindras ton vaisseau. Je t'estime trop pour arrêter tes grandes destinées ; apprends de moi que bientôt , vainqueur de Pompée dans les plaines de Pharsale, tu verras tous les rois de la terre à tes pieds.

l4^ HUOJf

César était né très galant; et les auteurs ont dit de lui qu'il ne s'était jamais refusé au bonheur de plaire , n>enie lorsqu'il était en IMthynie à la cour de Nicomède. Il suivit avec transport la belle Gloriaude ; et voyant renaître le jour après une nuit délicieuse, il regretta vivement que ce fût celui qui Fallait séparer de sa charmante fée.

César rentra en soupirant dans son esquif: Ttle disparut aussitôt; il ne vit plus que son vaisseau, qu'il rejoignit, qui leva l'ancre, et qui déploya ses voiles.

Gloriande resta enceinte ; et les neuf mois s'étant écoulés, elle fut attentive, au mcmient de ma naissance, à me douer d'une beauté égale à la sienne, et d'un pouvoir que je ne pouvais exercer comme elle que pour punir le crime, et pour récompenser la vertu.

Gloriande ignorait qu'une de ses sœurs, ayant un pouvoir égal au sien, conservait contre elle une animosité qu'une ancienne querelle avait excitée, et dont la belle ame de Gloriande n'avait pas conservé le plus léger ressentiment. Cette sœur saisit bien cruellement cette occasion de s'en venger. Je te doue, dit-elle en me touchant de sa baguette, de ne plus grandir depuis lage de quatre ans, d'être hideux pendant trente, et de ne reprendre ton pouvoir et ta charmante figure, que je ne peux t'ôter pour toujours, que lorsque tu auras passé ces trente ans dans la servitude.

Quel que fiit le pouvoir de ma mère, quel que

DE SOAO£A.l)X. j43

fût ensuUe le repentir de sa barbare sœur, je fus forcé par un pouvoir suprême de remplir ma destinée. Dès que j'eus atteint quatre ans, je devins hideux , et je me trouvai le nain le plus contre^ fait qu'on eût jamais vu dans aucune cour d'Allemagne. Forcé de m'éloigner de l'île Celée et de cacher ma naissance illustre et mon vrai nom, c'est sous celui de Tronc-le-Nain que je servis Isaïe-le-Triste et son fils ; et ce ne fut qu'aux noces (le ce dernier que, les trente ans de servitude étant expirés , ma mère Gloriande et sa sœur vinrent me rendre mon pouvoir et ma beauté ; mais elles ne purent rien changer à la petitesse de ma stature.

Huon et Gérasme avaient été trop bien élevés pour ne pas posséder à fond l'histoire de tous les chevaliers de la Table ronde, qui servaient encore alors de modèle aux chevaliers français. Ils reconnurent facilement le charmant roi de féerie Oberon , et se rappelèrent tout Tesprit que Troncle-Nain avait conservé dans le temps de ses infortunes. Us osèrent même en rappeler quelques traits à Taimable Oberon ; il en rit en leur disant qu il reconnaissait bien en eux les chevaliers des bords de la Garonne, qui ne pouvaient s'empêcher de gabeTy même jusqu'à leurs meilleurs amis. Cette petite leçon, bien douce,. rendit les deux chevatiers plus circonspects ; et tous deux jurèrent au nain bienfaisant la plus entière soumission à ses ordres. Je sais, leur dit -il, quel est le mes-

l44 HUON

sage dont Charlemagne a chargé le brave Huon ; c'est ainsi qu'il a foit déjà périr quelques autres chevaliers dont il voulait se défairie. Rien n'aurait pu vous sauver du même sort, si vous aviez constamment refusé de me parler; mais k présent, si vous voulez obéir exactement à ' mes ordres , je promets à mon cher Huon une pleine réussile, et pour femme la charmante Esclarmonde. Après s'être ainsi explique, il fit présent aii duc de Guienne du riche et utile vase qui se rempKssait de vin dès qu'un homme de bien le tenait dans ses mains. Il lui donna pareillement son beau cor d'ivoire , en lui disant : Huon , en le sonnant doucement, vous ferez danser, comme vous l'avez vu, tous ceux dont l'ame n'est pas absolument pure aux yeux du Très-Haut; et vous trouverez vraisemblablement bien des danseurs : mais si vous en sonnez avec violence, songez qu'alors je vous entendrai de cinq cents journées de distance , et que sur-le-champ je volerai , naoi et mon armée, à votre secours. Prenez donc bien garde d'en abuser; car je vous défends expressément d'en sonner de façon à m'appeler, à moins que vous ne soyez dans le danger le plus pressant, et sans défense.

Oberon instruisit ensuite Huon de la route qu'il devait suivre pour arriver dans les étals de l'amiral Gaudisse, et de la conduite qu'il tiendrait pour passer les quatre portes qui défendaient l'entrée de son palais. Voiis devez encore, lui dit-il, essuyer

DE BORDEAUX. l45

bien des périls avant que d'y arriver; et je crains bien, ajouta- 1 -il les larmes aux yeux, que vous ne suiviez pas exactement mes ordres, et que vous ne vous trouviez dans le cas d'éprouver les plus grands malheurs. Â ces mots, il embrasse Huon et Gérasme , les conduit tous les deux hors de son bois, leur montre la route qu'ils doivent prendre ; et , touchant leurs armes et leurs habits avec sa baguette, ils se trouvent armés et vêtus à la manière des Orientaux.

Huon de Bordeaux et Gérasme marchèrent plusieurs jours sans passer par des lieux habités; nou-seulement le vase se remplissait toujours dans leurs mains, mais il leur fournissait en abondance toutes les espèces de vivres qu'ils pouvaient désirer. Ils arrivent enfin à la vue d'une grande ville : le jour étant sur son déclin , ils entrèrent dans les faubourgs; et Gérasme, qui parlait parfaitement la langue sarrasine, s'informa du cara* vansérail où, pour une nuit, eux et leurs chevaux pourraient loger.

Un homme , qui paraissait être un des principaux de la ville, voyant les deux chevaliers dans cette espèce d'embarras , s'avance , et les prie avec civilité d'accepter sa maison. Ils entrent , et leur nouvel hôte leur en fait les honneurs avec une aisance et des attentions qu'ils furent étonnés de trouver dans un Sarrasin. Cet hôte s'empressait à les servir , et leur présentait le sorbet et du café , lorsqu'un de ses gens ayant laissé

Gaérin de MontgliiTe , etc. I O

t/^6 HUON

tomber mal - adroitement une belle cafetière qui se brisa , et dont le café lui brûla la jambe , son maître ne put s'empêcher de lui crie^ en colère: Cap de Diousl chetif vassal 9 bien meriterois que (Tun coup de pied ie te fisse voler sur le minaret de la mosquée,

Huon de Bordeaux ne put s'empêcher de rire en reconnaissant le langage et la vivacité gasconne. L'hôte, qui n'avait pas cru être entendu par ces étrangers , rougit , et montra le plus grand embarras. Huou Taugmente en lui pariant le patojis de son pays. Cependant la confiance s'établit entre eux , et surtout lorsqu'on apporta ia table, et que les domestiques se retirèrent. L'hôte et Huon se regardaient en souriant, et mouraient d'envie de se f^ire des questions : Gérasme les mit bientôt à leur aise , en disant au maître de ]a maison : Eh doncques! cher hoste , bien rrCapert que vous estes de nostre pays. Bien vainement voudriez vous le celer. L'hôte voyant qu'il était découvert, et que les deux feints Sarrasins étaient nés près des bords de la Garonne , leur saute au cou,, et leur apprend qu'il est chrétien. Huon, que les leçons d'Oberon commençaient à rendre prudent, se servit du plus sûr moyen d'éprouver si son hôte était sincère ; il tire de son sein le vase qi|' il tenait d'Oberon , et le présente vide à son hôte : Quesaquo ? dit l'hôte en se signant ; mieuhc Vaimerois ie plein. Mais le vase l'élail déjà; et l'hôte étonné n'osait le porter à la bouche.

DE BORDEAUX. j/^'J

Buvez hardim'ent, mon cher compatriote, lui dit Huon; votre loyauté, votre foi, sont trop éprouvées par ce vase , pour que vous n'en receviez pas le prix. L'hôte n'hésite plus à boire, trouve le vin délicieux : le vase passe dix fois de main en main; les caresses mutuelles redoublent, et chacun faconte ses aventures avec rapidité. Celles d'Huon impriment bien du respect à l'hôte, qui reconnaît en lui soii légitime souverain; et celles de l'hôte, apprennent à Gérasme qu'il trouve son cousin Floriac, qu'il n'avait connu que dans son enfance. Vous êtes dans la forte cité de Tourmont, leur dit Floriac ; mais vous apprendrez avec autant de douleur que de surprise, que c'est un frère du duc Sévin , votre propre oncle , qui la gouverne. Vous avez sans doute entendu raconter qu'un jeune frère du duc de Guienne fut enlevé par des corsaires sur le bord de la mer , avec tous ceux qui l'accompagnaient. J'étais son page alors, et je fus conduit avec lui sur une côte de la mer Rouge, où nous fûmes vendus comme esclaves à l'un des petits sultans soumis à l'amiral Gaudisse , auquel nous fûmes envoyés comme faisant partie du tribut qu'il lui payait tous les ans. Votre oncle, que ses gouvernantes avaient un peu gâté, crut imposer beaucoup à l'amiral , en parlant de sa haute naissance ; et l'amiral détestant, en bon musulman , tous les princes chrétiens , s'attacha dès ce mometit à le pervertir , et à le faire ï^enoncer à notre sainte loi. Il n'y réussit que trop facile-

lO.

i2|8 HuoN

ment. Votre oncle , séduit par les prestiges des santons , et par les plaisirs et la puissance que l'amiral lui destinait, commit le crime affreux d'apostasie ; il renonça à son baptême , et embrassa le musulmanisme. Gaudisse alors le combla d'honneurs et de richesses , lui fit épouser une de ses nièces, et l'envoya comme un de ses lieutenants régner sur cette belle frontière, dont Tourmont est la capitale. Votre oncle conservait pour moi la même amitié qu'il avait eue dès son enfance ; mais toutes ses caresses et ses efforts ne purent réussir à me faire renoncer à ma foi. Peut-être convenait-il dans son cœur que ma résistance était digne d'estime; peut-être aussi con* serve-t-il encore l'espérance de m'amener enfin à l'imiter. Il m'appela près de hii dans Tourmont , dès qu'il en fut le maître : il m'y donna sa confiance ; et , fermant les yeux sur mon culte secret , il me permit de conserver près de moi quelques chrétiens que j'ai soin d'entretenir dans leur croyance. Ah ! s'écria Huon , conduisez-moi promptement près de cet oncle coupable. Un prince de la maison de Guienne pourrait-il, en ma présence, ne pas rougir du lâche abandon qu'il a fait de la foi de ses pères ? Hélas ! répondit Floriac , je crains bien qu'il ne soit sensible ni à vos reproches, ni même au plaisir de trouver en vous un neveu digne de sa haute naissance. Abruti par les voluptés d'un sérail , jaloux d'un despotisme qu'il exerce souvent ^vec barba-

DE BORDEAUX. l49

rie, son cœur endurci le portera plutôt à la violence , et peut-être même à vous donner la mort. N'importe , dit le brave et fervent Huon , je ne peux la recevoir pour une plus belle cause ; et j'exige de vous de me présenter à lui , dès demain matin, après lui avoir déclaré ma naissance. Floriac voulut insister ; mais Huon , animé par son zèle, s'écria : Je vous en conjure comme chrétien, et comme votre ami; et je vous l'ordonne comme duc de Guienne, et le véritable souverain que vous devez reconnaître.

Floriac obéit : il se rend au lever du soudan , lui fait part de Tarrivée de son neveu le duc Huon de Bordeaux , et du dessein de ce prince de se rendre, dès ce même matin, à sa cour. Le Soudan jsurpris fut quelque temps sans lui répondre, quoique son parti fût pris sur-le-champ; mais la perversité de son ame lui suggéra le moyen de dissimuler. Il savait que Floriac aimait trop les chrétiens et les princes de son sang pour l'aider à trahir son neveu ; il feignit donc une joie extrême d'apprendre que bientôt il recevrait dans ses bras l'aîné de sa maison; il envoya Floriac le chercher en diligence ; il fit parer son palais, assembler son divan; et, après avoir donné quelques ordres secrets, il alla lui-même au-devant de son neveu , qu'il annonça sous son nom à tous les grands de sa cour.

Huon frémit d'indignation en voyant son oncle le front ceint d'un riche turban vert , surmonté

i5o Huorr

d'ua croissant de pierreries. Sa candeur naturelle ne lui laissa recevoir qu'avec peine des embrasseraents que la fausseté du sultan lui faisait prodiguer. Cependant l'espérance qu'il eut de trouver le moment de lui reprocher son apostasie, le porta à se prêter aux honneurs que son oncle lui faisait rendre. Le sultan évite avec adresse de se trouver seul avec lui , et le promène toute la matinée dans la vaste enceinte de ses jardins et de son palais. Cependant l'heure du dîner s'approche; et le sultan le prenant par la main pour le conduire dans la salle du festin , Huon saisit ce moment , et lui dit tout bas : O mon oncle! ô prince frère du duc Sévin! en quel état ai-je la douleur et la honte de vous voir ? Le sultan feint d'être attendri, lui serre la main, et lui dit à l'oreille : Silence , mon cher neveu ; demain matin je vous écouterai.

Huon , consolé par ce peu de mots , se met à table à côté du sultan. Le muphti, quelques cadis, des agas et des santons remplissent les autres places. Gérasme s'asseoit au milieu d'eux ; et Floriac, qui ne peut perdre de vue ses hôtes, reste debout, et sort de moment en moment pour observer ce qui se passe dans l'intérieur du palais. Peu de temps après, il voit un grand nombre de gens armés se glisser dans des cabinets qui ont des issues dans le salon du festin. Il était prêt à rentrer pour en avertir ses hôtes, lorsqu'il entend une rumeur violente s'élever dans cette salle. Voici quel en était le sujet.

DE BORDEAUX. l5l

Huon €t Gérasme furent très contents du prenais service , et mangèrent de très bon appétit ; mais les gens de leur pays n'étant pas accoutumés à ne boire que de l'eau , Fun et l'autre s'entreregardèrent , très mécontents d'un pareil régime. Huon rit d'abord , à part soi, de l'impatietrce du bon Gérasme; mais bientôt, lassé lui-même, il tire de son sein la coupe qu'il tenait d'Oberon; il fait le signe de la croix : £a cou^é se remplit; il la vide , et la présente à Gérasme , qui la li^i rend après l'avoir exactement imité. A ce sigile abhorré des sectateurs du faux prophète , le sultan et tous les musulmans assis à cette table froncent les sourcils, saisissenlî leur barbe et restent consternés. Huon feint de ne pas s'en apercevoir; et dès que la coupe s'est remplie de nouveau dans ses mains , il la présente au sultan d'un air riant, en lui disant : De par saint Guillaume ! cher oncle, avalez cette coupe; c'est du vin de Langon excellent , et c'est la boisson qui remplaça pour vous le lait de votre nourrice. Le sultan buvait souvent en secret des vins de Grèce et de SchiraS avec ses favorites dans son sérail ; mais il né buvait en public que de l'eau. Il n'avait pas bu depuis long-temps des excellents vins de son pays natal; il mourait d'envie de boire de celui de Langon , qui , par sa vive couleur , surpasisait l'or brillant de dette coupe. Il voulait d'ailleurs donner le temps auît troupes qu'il avait commandées pour faire périr Huon, de se rassembler dans

son palais. 11 tend la main , reçoit la coupe pleine, la porte à sa bouche, et sur-le-champ tout le vin se dessèche et disparait. Huon et Gérasme, en bons Gascons, rient de sou étonnement. Chiens de chrétiens, s'écrie -t- il, vous osez me braver dans ma cour! mais j'en tirerai bientôt vengeance. A ces mots, il lance la coupe à la tête de son neveu , qui la retient de la main gauche , et qui d'un revers de la droite fait voler et rouler à terre le croissant et le turban vert que portait le sultan. Tous les Sarrasins se lèvent de table en jetant de grands cris, et veulent venger sur Huon l'honneur du turban et de l'oncle qu'il vient d'outrager. Huon et Gérasme se mettent en défense, et font voler à coups d'épée les cimeterres et les bras de ceux qui les attaquent. En ce moment les portes du salon s'ouvrent de tous côtés; il en sort des troupes de soldats et d'eunuques armés qui courent sur Huon et Gérasme : tous deux s'élancent sur une large corniche qui servait de buffet , et font sauter la tête aux plus audacieux; mais de nouvelles troupes de combattants remplacent bientôt les morts, et remplissent la salle. Le brave Huon , égayé par le vin de Langon , et ne jugeant pas l'occasion assez périlleuse encore pour appeler son ami Oberon à son secours, se contelite de tirer son cor d'ivoire, et d'en sonner si doucement et si mélodieusement, qu'il éteignit leur ardeur pour com^ battre , en excitant en eux celle de danser.

Huon et Gérasme ne furent plus attaqués, et jouirent, du haut de leur corniche, du spectacle le plus singulier et le plus ridicule. Bientôt les sultanes , attirées par le son du cor , et trouvant la porte du salon ouverte, accourent et se mêlent avec les danseurs. La favorite du sultan s'empare d'un jeune santon qui battait des entrechats à deux pieds de hauteur; mais bientôt les longs habits de tous deux se croisent, et ils tombent. La barbe du santon se trouve prise dans le carcan de diamants de la sultane ; les babouches de Tun s'embarrassent dans le doliman de l'autre : ne pouvant se relever , et toujours agités par la fureur de danser et par le son du cor que le malin Huon se plaisait à redoubler, ils ne peuvent que battre la mesure. Le Soudan, qui les aperçoit en cette position , en est jaloux ; il bat deux jetez en avant ^ pour se précipiter sur le santon : mais la fin d'une mesure le force à ne faire qu'une gargouillade qui lui frise le dos. Cette danse fut assez longue pour que les acteurs ne pussent y résister. Huon les vit tomber les uns après les autres ; et ce ne fut que lorsqu'il n'en resta plus aucim en état de l'attaquer, qu'il descendit avec Gérasme de la corniche, pour se retirer dans la maison de Floriac , où leurs chevaux étaient restés.

La lassitude et le trouble des danseurs furent si forts , lorsque la fin du son du cor leur laissa quelque repos, qu'Huon et Gérasme eurent le

temps de tout préparer pour leur départ avec Fkxriac, qu'ils déterminèrent facilement à les suivre. Cependant le sultan , ayant repris ses sens et sa colère , monte lui-même à cheval à la tête de sa garde. Il fait rassembler à la hâte vingt mille hommes de ^es troupes , fait fermer les issues des faubourgs de Tourmont , et marche , le fer et la flamme à la main , pour attaquer la maison de Floriac , où son neveu se trouvait encore , prêt à partir. Le malheureux Floriac veut s'avancer pour lui faire quelques représentations; le sultan furieux ne lui répond qu'en le frappant d'un coup de masse d'armes qui le renverse, privé de sentiment. Huon , désespéré de Télat de Floriac qu'il croit mort, et voyant d'ailletu-s qu'il ne lui reste aucune espérance de se dérober au péril , prend le parti d'appeler le puissant Oberon à son secours ; il sonne de son cor avec violence, et sur-le-champ son ami paraît à la tête de cent mille hommes. Les troupes du sultan sont taillées en pièces ; et ce sultan se livrant à la fureur, et voulant se précipiter, le cimeterre levé , sur Huon , Gérasme pare le coup qu'il veut en vain lui porter , et d'un revers il lui fait voler la tête.

loa mort du sultan fit cesser le carnage; les troupes de Tourmont se soumirent. Floriac , ayant repris ses sens, aida Gérasme à les prêcher; et ces zélés prédicateurs ne leur donnèrent, selon l'usage de ce temps, que ralteriiative entre le

tranchant d'une hache ou le baptême. Presque tous se soumirent à recevoir l'eau salutaire, et à reconnaître Huon pour leur souverain. Ce prince , occupé du message de Charlemagne ; offre la souveraineté de Tourmont à Gérasme, qui la refuse et ne veut point le quitter : il la domie à Floriac, qui l'accepte; et, pressé de se rendre près de l'amiral Gaudisse, il supplie Oberon de lui permettre de partir, et de lui donner ses dernier» conseils sur les moyens de réussir.

Oberon se mit à pleurer en lui disant : Ah ! mon cher Huion, que je prévois pour vous de périls inévitables, et dans lesquels je ne pourrai vous secourir ! Votre valeur trop téméraire , l'oubli de vous-même vous y feront tomber. Du moins évitez de passer près de la forte tour d'Angoulafre; ce cruel géant, me l'ayant enlevée par surprise, la conserve par ses enchantements. Il ne sera vaincu que par celui qui pourra se couvrir d'un haubert que je conservais dans cette tour, et qu'il tient lui-même en sa puissance : si vous vous hasardiez à l'attaquer^ vous ne pourriez le vaincre, et vous sonneriez en vain de votre cor pour m'appeler. Huon ne lui répondit qu'en lui demandant le chemin de cette tour, et en lui di^sant qu'un péril de plus ne pouvait l'ébranler. Oberon, continuant à pleurer, étendit son bras vers l'orient pour lui désigner la route , et dispa* rut aus^ot avec son armée.

Huon embrasse Floriac, monte à cheval aveo

i56 Huorr

Gérasmc, et prend le chemin de la lonr: ils traversent un bois y et entrent dans une plaine, au milieu de laquelle une tour immense s'élevait jusqu'aux nuies. On ne pouvait y entrer que par un pont de trois pieds de large, et par un guichet plus étroit encore, à l'entrée duquel deux statues colossales d'airain battaient avec rapidité de leurs longs fléaux du même métal. Un oiseau n'eût pu passer, en se dérobant à leurs coups précipités.

Huon descend de cheval, et se consulte avec Gérasme sur les moyens de vaincre cet obstacle et de pénétrer dans la tour. Bientôt il aperçoit un grand bassin d'airain à l'entrée du pont, et il hasarde de le frapper avec son épée : le coup retentit au loin; il entrevoit une jeune fille qui ouvre une fenêtre, et bientôt un vent violent qui sort du guichet frappe sur les deux statues qui demeurent immobiles.

L'intrépide Huon laisse Gérasme à la garde des chevaux, passe le pont, et s'élance dans le guichet. La jeune fille s'avance, l'arrête, et lui dit: Téméraire, où courez -vous? les croix que j'ai vues sur votre bouclier m'ont fait juger que vous étiez chrétien : le géant heureusement est endormi; j'ai tout risqué pour vous sauver la vie; fuyez ^ pendant que vous le pouvez encore. Noble pucelle, lui dit Huon aussi poli que brave, par quelle fatalité vous trouvez- vous sous sa puissance? Hélas! lui dit-eJle, je m'appelle Sibile; je rêve-

DE BORDEAUX. 1 Sy

nais avec Guérin de ^ Saint -Omçr, mon père, de la visite du saint sépulcre ; il me conduisait à Damas, ou Gautier le Danois, neveu d'Ogier, devait m'époiiser. Un coup de vent furieux nous poussa sur cette côte fatale; Angoulafre nous aperçut, nous attaqua; mon père et ses chevaliers tom^ bèrent sous ses coups: et, depuis trois ans, le cruel n'a fait heureusement que de vains efforts pour que je sois aussi sa victime. Ah! seigneur, vous ne pouvez imaginer quel horrible supplice une pauvre, princesse souffrirait avec ce géant , si les saints patrons auxquels je fus vouée en naissant ne veillaient sur mon honneur , qu'il ne se lasse point de vouloir outrager : mais , par leur secours, le géant s'endort pour six heures toutes les fois qu'il me fait frémir par ses brutales caresses. Vous me voyez encore émue des dernières qu'il m'a fait essuyer : ce monstre a quatre bonnes heures encore à dormir» Servez-vous de ce temps pour lui couper la tête. Huon était trop dévot aux saints protecteurs de sa maison , pour ne les pas implorer pour lui-même , et les remercier d'avoir défendu sa chaste cousine germaine, qu'il retrouvait intactû|flyt: dont il se fit reconnaître. Elle le conduit d^j^la chambre du géant, qui dormait sur le dos, d'un profond sommeil, paraissant menacer toujours sa vertueuse cousine.

Surpris de l'aspect horrible de ce géant, haut de dix-sept pieds , Huon eu détournait les yeux , lorsque sa cousine , que trois ans avaient accou-

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tumée à le voir, courut lui découvrir la gorge, en criant à Huon de lui trancher la tête. Le généreux Huon ne put se déterminer à le tuer sans défense ; mais , se ressouvenant du bon haubert dont Oberon regrettait la perte , il profita de son sommeil pour le chercher; Payant enfin trouvé dans un cofire de cèdre , il s'en revêtit , et le bon haubert se trouva juste pour son corps. Sa cousine; effrayée de ce qu'Huon voulait absolument éveiller le géant pour le combattre , s'enfuit dans sa chambre , et se mit en prières.

Ce ne fut pas sans peine qu'Huon parvint enfin à tirer Angoulafi*e de son état léthargique. Chétive créature, cria- le géant en apercevant Huon, quelle fatalité te porte à troubler mon sommeil et à courir à la mort? Monstre, répondit Huon, je viens pour punir tes forfaits ; arme-toi pour me combattre. Angoulafre, très étonné, le regarde avec attention , et sa surprise redouble en le voyant couvert du bon haubert: Par Mahoml dit -il, û faut que tu soys bien prude homme , puisque tu ne m,'as pas occis pendant mon sommeil^ et que le bon haubert as vestu , lequel oncques ne pous^oit Vestre que par un hon^nie iuste et innocent. f^ay ie te pardone; moult mepoiseroit de t^oster la vie : rens moi le haubert , et va tes erres; ie te quitte,.. Remets •moi plutôt ta tour, dit Huon, et la princesse que tu tiens captive; renonce à ton feux prophète : ce n'est qu'à ces conditions que je te laisserai la vie.

DE BORDKA.UX. I Sg

Angoulafre fit alors une grimace horrible; et, regardant Hiion avec un ris amer, il profita du temps qu il lui donnait pour s'anner ; il sauta dans un cabinet voisip, et en sortit, peu de temps après , couvert d'armes étiocelantes, et une grande faux à la main. Angoulafre croit terminer \e cornbat par le coup furieux qu'il porte , en tenant sa faux à deux mains; Huon l'esquive : la faux frappe contre une colonne , dans laquelle elle entre jusqu'à deux pieds de profondeur ; et pendant que te géant fait ses efforts pour l'en retirer , Huon le frappe sur les deux poignets , qu'il fait tomber à terre. Angoulafre jette un grand cri que la princesse entend : se voyant sans défense, il fuit; et Sibile , le trouvant en cet état, veut avoir part à la victoire de son cousin, elle lance un bâton entre les jambes du géant, et le fait tomber : il jette de nouveaux cris ; Huon qui le poursuivait se précipite sur lui , et lui tranche la tête. La princesse court aussitôt délivrer les chevaliers de son père , qu'Angoulafre gardait pour les sacrifier, l'un après Taiitre, à ses dieux. Gérasme est appelé; la tour est remise à la garde des anciens serviteurs d^Oberon , qui sont dU3si délivrés. Huon embrasse sa cousine, la fait embarquer pour retourner en Syrie; et , se saisissant de l'anneau d'or tfAngoulafre, qu'il savait être un tribut que l'amiral Gaudisse avait rendu comme vassal au géant qui se l'était assujetti , ce prince part de la tour , dans laquelle il laisse pour gouverneur le sage et brave

l6o HUON

Gérasme; et passant un bras de mer, par le secours de Malembrun, lutin marin qui lui est envoyé par Oberon, il arrive trois jours après dans une foret voisine de la Babylone d'Arabie (i), où Tamiral Gaudisse tenait sa cour. A peine était -il entré dans cette foret, quil entend pousser des cris perçants; il y vole, et voit un Sarrasin richement vêtu terrassé par un lion terrible. Huon fait quitter prise à Fanimal , lui coupe la tête , et délivre le Sarrasin.

Qui que tu sois, dit celui-ci en se relevant, remercie Mahomet qui t'a fait sauver les jours du roi d'Hircanie. Remercie plutôt toi-même, lui répondit Huon, le Dieu des chrétiens qui s'est servi de mon bras pour t'arracher à la mort. Nous nous gardons bien de répéter les imprécations et les blasphèmes que le roi sarrasin osa proférer contre la divinité. Huon, outré de colère, fut alors tenté de lui arracher la vie qu'il venait de lui conserver; mais il se promit bien de le punir, si le hasard le ramenait jamais en sa présence.

Huon arriva le même soir dans les faubourgs de Babylone , et se prépara pendant la nuit à s'acquitter , dès le lendemain , du message de Charlemagne. Bien couvert de ses armes ^ muni de son riche cor d'ivoire, de la coupe, et de l'anneau d'or du géant Angoulafre, il se rendit au palais

(i) Cette seconde Babylone n'est connue que dans les romans ; elle est ignorée des bons géographes.

DE BOBDEAUIL. l6l

de ramiral Gaudisse, vers rhéure de son dîner; et, dès que le son des trompettes eut annoncé le premier service , il se présenta tout seul à la première des quatre portes qu'il était obligé de passer avant que d'arriver dans l'intérieur du palais. Cette même heure était aussi celle du dîner du roi de féerie Oberon. Il était à tablé ; Gloriand et Malembrun, chevaliers lutins, et par conséquent à ses ordres, le servaient, et furent surpris de le voir tout-à-coup cesser de manger et verser des larmes. Ils osèrent lui demander la cause de son affliction. Hélas ! leur dit-il , cet Huon de Bordeaux que j'aimais tant, ce chevalier si preux, si fidèle à la sainte loi , se parjure en ce moment , et m'ôte la puissance et même la volonté de le secourir. Je frémis des malheurs qu'un moment de faiblesse et d'oubli de lui-même va lui coûter. En effet, dans ce moment même, Huon venait de se présenter au chef des gardes de la première porte; et, pressé de déclarer s'il était bon Sarrasin, l'accès du palais étant défendu pour tout autre , Huon , ce brave et fidèle Huon , ne se souvenant plus de l'anneau redouté d'Angoulafre , que les sujets de l'amiral Gaudisse ne pouvaient voir sans se soumettre au même instant ; Huon (hélas! nous gémissons d'être obligés de le dire), Huon eut la faiblesse d'assurer qu'il croyait en Mâhora... On le laisse passer librement dans la première enceinte. Mais à peine y est -il entré, qu'il réfléchit sur le mensonge qu'il vient de pro-

Gnérin de Montglare , etc. 1 I

ï6% HUOlf

férer; son ame sensible et religieuse sent toute l'horreur de son crime : il verse un torrent de larmes ; il prévoit l'abandon de son ami ; lui-mérDe sent qu'il n'est plus digne des secours du ciel et d'Oberon. Désespéré de son crime, il croit pouvoir le réparer en partie, en courant vers la seconde enceinte : Fils de Louve, crie-t-il au portier, que le Dieu qui mourut sur la croix puisse te confondre! c'est en son nom divin que je te commande de m'ouvrir. La pointe de cent piques ou de dards qui s'opposent à son passage est la seule réponse qu'il reçoit de cette seconde garde. Huon se souvient, mais trop tard, qu'il est possesseur de l'anneau du géant. Tremblez, leur criat-il, et reconnaissez le signe qui doit vous faire tomber!... En effet, le chef de la garde le reconnaît , tombe aux genoux d'Huon , les embrasse , et le fait entrer dans la seconde enceinte.

Il se sert du même moyen pour parvenir* jusqu'au riche salon où l'amiral Gaudisse était à table avec quelques sultans ses» tributaires. Le roi d'Hircanie, qu'il destinait pour époux à la belle £sclarmonde sa fille , était assis à sa gauche , et la princesse était à sa droite. Huon , exact à suivre les ordres de Ghaiiemagne, reconnaissant dans le roi d'Hircanie le plus grand seigneur de la cour de l'amiral, et le coupable Sarrasin qu'il avait entendu blasphémer , n'hésite point à tirer son épée, et d'un revers il lui fait sauter la tête. L'amiral , couvert de sang et furieux, crie qu'on attaque et

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qu'on enchaîné le meurtrier. Huon arrête ce premier assaut , en jetant sur la table de l'amiral l'anneau d'Angoulafre, et disant : Respecte F anneau de ton seigneur suzerain. Gaudisse , en effet , voyant cet anneau, fait arrêter sa garde, et dit qu'il est prêt à l'écouter. Huon , sans lui répondre , s'approche paisiblement de la charmante Esclarnionde , et baise ses lèvres de rose. Le second baiser fut bien plus vif : ce n'était déjà plus l'envoyé de Charles qui le donnait; il eut toute la chaleur d'un baiser donné par l'amour même. Le troisième fut si plein d'ardeur et si long, que la jeune Esclarmonde, plus vermeille alors que le petit dieu qui l'inspirait, eut autant l'air de le rendre, que l'amiral eut celui d'être impatienté de sa longue durée.

Ce fut avec bien du regret qu'Huon fut obligé de parler; jamais sa bouche n'avait été si doucement occupée : mais il fallait finir son message, et tout ce que les jeunes pairs français avaient prévu s'accomplit exactement. L'amiral Gaudisse fut très choqué de la proposition qu'Huon finit par lui faire, de lui donner une poignée de sa barbe, ses quatre grosses dents mâchelières, et de laisser emmener sa fille unique. Cependant l'anneau d'Angoulafre faisait trop d'impression sur Gaudisse , pour qu'il osât se livrer à l'indignation et à la fureur qui le possédaient. Chrétien ! s'écriat-il, je te conjure par le crucifié que ton ame adore de me dire la vérité. Tu n'es pas digne,

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maudit Sarrasin, dit Huon, de prononcer ce nom divin : mais l'adjuration que tu viens de me faire te répond de la vérité de ma réponse. £h bien ! reprit Gaudisse, je te conjure donc de me dire ce que fait à présent mon seigneur Angoulafre, et par quel hasard tu parais à ma cour avec son anneau.

Huon avait un repentir trop amer de la réponse qu'il avait faite au premier portier , pour déguiser la vérité. Angoulafre n'est plus, dit -il à l'amiral : mon bras a terminé sa détestable vie; et c'est après avoir coupé sa tête , que je me suis emparé de son anneau. Ne t'occupe plus que d'obéir aux ordres du puissant empereur Gharlemagne.

A peine Huon eut-il prononcé ces mots, que l'amiral Gaudisse, revenu de la terreur que le pouvoir d'Angoulafre avait imprimée dans son ame, cria hautement qu'on s'emparât du traître, meurtrier de son suzerain et du roi d'Hircanie. Huon à l'instant est investi de toutes parts ; mais sa redoutable épée renverse sans vie les plus téméraires ; il s'élance sur un rétable de marbre du lambris, et fait voler la tête et les bras de tous ceux qui risquent de lui porter des coups. Esclarmonde , éperdue au milieu des armes, le regardait en soupirant , et ne pouvait s'empêcher de désirer qu'un si beau chevalier pût échapper à la mort qui le menaçait. Huon, en voyant entrer sans cesse de nouveaux combattants, et ne

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pouvant qu*à peine porter son bouclier hérissé de dards , eut recours à son cor d*ivoire , dont il soiwia presque avec autant de violence que Roland à Roncevaux : mais , hélas! ce fut vainement. Le roi de féerie Oberon l'entendit; il en gémit, mais le mensonge dont Huon s'était rendu coupable à la première porte ne lui permettait pas de le secourir avant que cette faute griève ne fut expiée, non-seulement par le repentir, mais par une pénitence. Huon sonna donc en vain; et, ne voyant point arriver Oberon à son secours , il se soumit au sort qu'il sentait avoir mérité. Bientôt, ne se défendant plus avec la niéme vigueur, son épée échappa de sa main mal assurée ; on le saisit , on le chargea de chaînes , et l'amiral le fit précipiter dans un profond cachot.

C'est là qu'abandonnant Huon à l'horreur des ténèbres , et à celle qui précède la mort certaine des criminels, l'amiral voulut qu'il fût tourmenté par la faim et par le poids de ses chaînes , avant qu'il subit le supplice d'être écorché tout vif.

Huon , pénétré de repentir , ne murmura point contre un sort aussi cruel : il versa des larmes sincères, et ces larmes effacèrent l'unique tache de sa belle ame.

Si souvent un seul baiser, que le hasard fait dérober, suffit pour embraser à jamais un cœur sensible , quel pouvoir ne doivent pas avoir ceux que l'amour a donnés, et qu'il a forcé de rendre? Cet enchanteur, plus ancien et plus puissant

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qu'Oberon , veillait , dans le cœur d'Esdarmonde, à conserver les jours de l'aimable et brave chevalier français. Elle apprend , en frémissaiit , le sort qu'on lui destine. Que n'imagine- 1- on pas pour un an^ant aimé ? Déjà rien ne coûte plus à la tendre Esclarmonde. Elle gagne sa gouvernante; elle s'enveloppe d'un voile ; elle se charge de vivres ; elle impose au geôlier , se fait ouvrir la pri- M)n, et vient elle-même adoucir les chaînes de son amant. Huon , Huon , qu'il te fut doux alors de livrer ton cœur à celles de l'amour ! Oserionsnous entreprendre d'exprimer tous ses transports, en voyant les belles mains d'Esclarmonde détacher le dernier anneau qui l'empêchait d'étendre ses bras vers elle ? C'est de ses mains qu'il reçoit les soutiens d'une vie qu'il lui consacre à jamais; c'est dans ses yeux charmants, à moitié fermés par les larmes , qu'il apprend qu'il est aimé. Ah! quel serait le cœur glacé qui n'envierait le bonheur pur qui remplit alors celui d'Huon ! U ne peut exprimer ses premiers transports qu'en embrassant ses genoux : mais un amant n'a-t-il pas tout dit, n'a-t-il pas persuadé, quand on le souffre sans résistance ? Esclarmonde s'oubliait avec lui dans cette situation. La lumière faible d'une lampe, qu'elle eût craint de voir mieux éclairer son trouble , contribuait à la rassurer. Ses mains s'entrelacent dans les beaux cheveux noirs d'Huon ; et ce ne fut qu'en soupirant, qu'elle l'oblige^ enfin à se relever , et à recevoir les secours que

DE BORPEAUX. 167

sa longue abstinence avait rendus nécessaires.

Le très religieux au|:eur de ce roman a grand soin de rappeler ici qu'Ësclannonde était Sarrasine, et de nous apprendre que les plus \ih transports de L'amour ne purent iaire oublier à son amant qu'elle n'était pas encore baptisée. Huon se sentait puni si rigoureusement pour un seul mensonge, qu'il craignit de se rendre encore coupable^ ij^clarmonde en soupira; Huon cou^vrit ses belles mains de baisers et de larmes; mais, croyant toujours . entendre la voix menar çante d^Oberon, cette entrevue, si charmante et si périlleuse , ne fut terminée que par le serment de l'adorer toujours, et par les caresses qu'un frère bien tendre et bien reconnaissant ferait à sa sœur qui viendrait de lui conserver la vie.

Cependant Ësclarmonde avait trouvé tant de charmes dans les caresses innocentes de son amant, que dès le lendemain elle revint en jouir, et re* nouveler les mêmes secours. Ces secours furent continués pendant plus d'un mois. Huon profita de ce temps pour instruire la charmante Sarrasine. Qu'il est facile de croire un amant aimé ! Esclarr monde crut bientôt les grandes vérités que la bouche d'Huon lui annonçait; et elle désira le baptême.

L'amiral Gaudisse ayant demandé , au bout des premiers quinze jours , si le prisonnier , atténué par les souffrances de son état, aurait encore la force nécessaire pour sentir les horribles tour-

i68 Huoir

ments de sop supplice, le geôlier, gagné par Esclarmonde, lui répondit que le prisonnier, brisé par ses chaînes que la faim lui avait fait ronger, était mort depuis deux jours , et qu il l'avait enterré dans son même caveau. L'amiral se repentit de n'avoir pas hâté son supplice.

Dans ces entrefaites , le fidèle Gérasme , inquiet du sort d'Huon , vint à la cour de l'amiral , sous le nom de son neveu Solare ^ fils d' Yvoirin , amiral de Montbran, son frère. Gérasme parlait très bien la langue sarrasine, et Gaudisse, le croyant son neveu , le reçut avec tendresse , et toute sa cour le combla d'honneurs. Esclarmonde parvint bientôt à reconnaître Gérasme pour le meilleur ami de son amant. Par les questions qu'il lui fit, et par quelques réponses qu'elle ne put faire qu'en rougissant, Gérasme apprit quTIuon était aimé ,> mais qu'il languissait dans les horreurs d'une prison. T^a confiance fiit bientôt établie. Esclarmonde eut peu de peine à se laisser persuader de chercher les moyens de délivrer Huon, et de quitter avec lui la cour de son père, pour se rendre , sous sa garde , à celle de Charlemagne. L'un et l'autre en avaient déjà trouvé les moyens; on équipait secrètement un vaisseau, lorsque le plus grand trouble rompit toutes leurs mesures.

Agrapard , souverain de Nubie , et fii'ère du géant Angoulafre tombé sous les coups d'Huon de Bordeaux , arriva tout-à-coup à la cour de l'amiral Gaudisse , à la tête d'une formidable ar-

mée ; et ce terrible géant , plus grand , plus fort encore qu'Angoulafre , vint reprocher à l'amiral de n'avoir pas vengé la mort de son frère, le défier dans sa cour , et le forcer à se soumettre à un tribut triple de celui qu'il payait à son ancien suzerain.

L'amiral chercha vainement dans sa cour un chevalier assez courageux pour soutenir sa que* relie , et pour combattre Agrapard. Il maudissait ses dieux , et versait des larmes de dépit en présence d'Esclarmonde , qui saisit ce moment pour lui faire regretter la perte du vainqueur d'Angoulafre. Ah! dit l'amiral, je donnerais à présent la moitié de mes états pour que ce brave Français n'eût pas perdu le jour. Esclarmonde , jalouse de la gloire de son amant, avoue qu'Huon de Bordeaux est encore vivant , et l'amiral ne ba* lance pas à l'envoyer chercher. Il est surpris, en le voyant , de le trouver aussi frais et aussi plein de force que le jour qu'il le fit charger de fers ; mais, sans en chercher la raison, son intérêt le plus pressant fut de lui promettre la main de sa fille ^ et de se soumettre comme tributaire à Charlemagne, s'il devenait vainqueur d' Agrapard; Huon ne lui répond qu'en demandant qu'on lui rende ses armes : elles lui sont rapportées avec le vase et le cor d'ivoire ; et Gaudisse lui ayant fait amener le plus fier et le plus vigoureux cheval de ses écuries , il s'élance dessus légèrement , sort de la ville, précédé d'un héraut, et envoie

dire que le même chevalier dont Angoulafre a reçu la mort défie Âgrs^ard au combat mortel. Le géant , animé par la vengeance et par le désir de soumettre l'amiral Gaudisse , s'avance aussitôt dans la plaine, et ne voit qu'avec mépris le téméraire qui se présente pour le combattre. Il fond sur lui , persuadé que sa laoce seule terminera le combat. L'atteinte ^itre les deux combattants est terrible ; les chevaux ne peuvent en soutenir l'effet, et tombent avec leurs maîtres, qui ne se relèvent qu'avec peine. Agrapart porte en vain plusieurs coups de sa longue faux ; Huon les évite, prend son temps, et lui donne un coup si violent de son épée , qu'il lui emporte une partie de son casque , avec l'oreille droite. Âgrapard jette un grand cri; la frayeur s'empare de lui , il se rend à Huon , et lui crie merci, Huon , recevant son épée , le mène couvert de sang et vaincu, le présente à l'amiral Gaudisse, et lui demande , pour prix de sa victoire , de lui accorder un don; Gaudisse le lui promet. Amiral^ dit Huon , je connais trop le grand cœiir de Charlemagne, pour craindre de n'en être pas avoué en interprétant ses ordres. Ce ne sont plus tes dents et ta barbe que je te demande de sa part; c'est de quitter la loi de ton faux prophète , et de te soumettre à celle que le Fils de Dieu scella de son propre sang. Ah ! chien de chrétien , répondit l'amiral en fureur , je périrais plutôt de mille morts que -d'y consentir; ôte- toi prompte-

DE BORDEAUX. i'Jf'

ment de devant mes yeux, ou je vais te faire couvrir des mêmes chaînes. Ingrat , aveugle mécréant, s'écria Huon, crains ma vengeance; je ne te laisse plus qu'un moment pour m'obéir. Gaudisse aussitôt crie qu'on s'avance pour l'arrêter; mais Huon , plein d'espérance qu'Oberon est apaisé par son repentir sincère , sonne de son cor avec violence , et Oberon parait, suivi d'une troupe formidable. Elle désarme les troupes de l'amiral , qui , dans l'instant , se trouve couvert des mêmes diaînes dont Huon venait d'être menacé. Ce fut alors Oberon lui-même qui lui cria: Obéis au pouvoir céleste , ou tu vas recevoir la punition de ton endurcissement Gaudisse , au lieu de se rendre , commençait à blasphémer , lorsqu'une main invisible lui arracha son propre cimeterre , et lui fit voler la lête. Prends cette tête , mon cher Huon , et remplis l'ordre de ton empereur. Huon obéit, et rapporte bientôt au roi de féerie les quatre grosses dents et une partie de la barbe blanche de Gaudisse. Hélas! dit Oberon en versant des larmes , je crains bien que tu ne puisses conserver ces 'gages précieux de ta victoire et de ton message. C'est à moi d'y veiller, et je désire les cacher dans le côté droit de Gérasme , et qu'ils y restent sans lui faire de uQal, jusqu'au moment où tu les présenteras à Charlemagne.

A l'instant même Gérasme les sentit enclavés sous sa peau. Bientôt les larmes d'Oberon redou-

\j^ HUON

blent ; Huon s'en inquiète, et son ami lui dit: Je ne connais déjà que trop ta légèreté, et je frémis des malheurs prêts à t'accabler. Infortuné Huon! tu vas te perdre si tu ne m'obéis, et je ne pourrai plus te sauver. Huon atteste le ciel qu'il sera soumis à ses ordres. Emmène la belle Esclarmonde , répond Oberon : mais, avant de te présenter avec elle à Charlemagne , prends le chemin de Rome ; c'est de la main du Pape que tu dois recevoir la bénédiction nuptiale, et jusqu'à ce moment garde -toi bien de traiter Esclarmonde autrement que comme ta sœur. Huon eut la témérité d'en proférer le serment. Oberon l'embrasse , disparait avec son armée ; et le héros , maître de la belle Esclarmonde et de Babylone , renonce à l'empire de cette grande ville , mais le dépose en des mains sûres. Pour lui , avec sa belle , son ami, et une suite d'esclaves et de chameaux chargés de richesses, il regagne l'isthme de Suez et la mer Méditerranée; il y fait équiper deux vaisseaux, les fait charger des trésors de l'amiral, s'embarque avec sa maîtresse , fait diriger le gouvernail vers les côtes d'Italie , et sort du port avec un vent favorable.

A peine les vaisseaux commençaient-ils à fendre la mer, qu'Huon et Gérasme s'occupèrent à tout préparer pour le baptême d'Esèlarmonde. Un prêtre grec qu'Huon venait de délivrer de l'esclavage trouva cette princesse assez instruite pour ne le pas différer. L'auteur nous donne ce-

pendant lieu de soupçonner qu'Esclarmonde , en-? core faible dans sa foi, s'imagina que son nouvel état lui suffisait pour lever de sa part et de celle d'Huon bien des scrupules. Ses yeux devinrent plus vifs et plus tendres ; et les regards d'Huon , qui crut la voir embellir encore, les rendirent bientôt languissants. Le boti Gérasme s'en aperçut avec une sorte de terreur; ce fut bien pis lorsqu'il vit Huon prendre , serrer et baiser une main d'Esclarmonde , qui, de l'autre main, jouait avec ses beaux cheveux , en lui présentant une bouche charmante, sur laquelle l'amour et les désirs semblaient voltiger. Oberon! Oberon! bénédiction du saint-père! s'écriait Gérasme. ..• Amour! amour! don mutuel et sacré de notre foi ! s'écriait encore plus fort Huon de Bordeaux. Ah! mon ami Gérasme , continuait-il , n'est-elle donc pas baptisée? et le sage nain ne nous approuvera-t-il pas, quand il ne nous manque qu'une cérémonie , qui ne peut avoir autant de force que nos serments écrits déjà dans les cieux? Nos lecteurs trouveront, sans doute, qu'Huon était plus loyal chevalier que bon casuiste ; Gérasme ne l'était pas meilleur que lui : sans les menaces d'Oberon, il eût trouvé l'argument d'Huon sans répUque. Mais il connaissait le petit roi de féerie pour être également despotique et rancunier. Il redoubla ses oppositions; déjà la tendre Esclarmonde et son ami ne l'écoutaient presque plus. L'altercation fiit longue et vive ; et , l'amoureux Huon se livrant à

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tous ses transports et même à ceux de la colère, Gérasme ne connut que trop la vérité de l'ancien proverbe , qui dit que l'amour heureux et qui désire ne connaît plus rien qui Tarrête. Hélas! s'écriait Gérasme , vous voulez vous perdre : ah! laissez-moi prendre soin de votre gloire. Hélas ! continua-t-il les yeux baignés de larmes , peutêtre ne vous reyerrai-je plus. Puisque vous voulez courir à votre perte, je vais ra'éloigner de vous , et partir pour la France dans le second vaisseau. Que Charlemagne puisse du moins savoir par moi que vous vous êtes couvert de gloire, et que vous avez rempli son message : les gages que j'en porte dans mon côté serviront pour illustrer votre mémoire , et pour prouver combien vous méritez d'être regretté.

En tout autre temps, Huon n'eût pu voir qu'avec douleur le fidèle Gérasme s'éloigner de lui ; mais dans ce moment il ne le regardait plus que comme un censeur incommode. Il fait promptement approcher l'autre vaisseau ; on dit même qu'Esclarmonde aida de ses belles mains à baisser le pont sur lequel Gérasme passa pour se séparer d'eux. Il fut suivi par un assez grand nombre d'esclaves qu'Huon avait à sa suite. Les voiles du vaisseau se déploient; et, tandis qu'il s'éloigne avec vitesse , Huon fait jeter l'ancre , et se plaît à voir le sien immobile. Le roi de féerie , le pape de Rome , la vengeance d'Oberon , la bénédiction nuptiale , tout disparaît aux yeux

J>E BORDEAUX. I^a

de l'amoureux Huon. Cependant Esclarmonde fait quelque légère résistance ; mais l'Amour , caché sous les voiles du vaisseau, rit bientôt de son peu de succès : il secoue les flammes brillantes de son flambeau sur les deux amants, et, l'instant d'après , le cruel enfant bat des ailes , s'envole en célébrant sa victoire, et laisse ces deuX/ amants abandonnés à la vengeance d'Oberon.

A peine Huon achevait -il de se rendre coupable, que tous les vents déchaînés à -la -fois assaillirent son vaisseau. Que nos lecteurs se rappellent la description d'une tempête faite par quelque jeune poète ; ils n'auront encore qu'une faible idée de celle que nos amants essuyèrent. Les huniers du vaisseau frappèrent les nues, la quille descendit jusqu'aux enfers, le gouvernail fut brisé ; Huon serrait sa chère Esclarmonde entre ses bras , pour la soutenir contre les secousses affireuses, et la trouvait toujours belle à la lueur des éclairs. Cette tempête dura deux jours et deux nuits. Enfin un coup de vent , plus violent que tous les autres , porta le vaisseau contre une cote escarpée qui le mit en pièces ; et nos amants, se serrant avec un de leurs bras, et s'attachant avec l'autre à quelques débris, furent jetés sans connaissance sur une roche plate de cette côte. Ayant repris leurs esprits , la tempête étant apaisée , et le soleil commençant à paraître , Huon et sa chère Esclarmonde , à moitié nus , et souffrant les atteintes de la faim, traversèrent les rochers

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qui bordaient le rivage , parvinrent jusque dans une prairie , et découvrirent un assez beau pays , mais qui leur parut inhabité. Ce fut en vain qu'Huon chercha quelques secours contre la faim; il ne trouva pas même des fruits sauvages pour la soulager ; et , le cœur déchiré de voir celle qu'il aimait, menacée d'une mort prochaine, il se repentit , mais trop tard , d'avoir irrité le roi de féerie, en violant tous ses serments. Il tenait sa chère Esclarmonde presque défaillante entre ses bras; il lui soulevait la tête; ses larmes amères tombaient sur son beau sein. Quel état afireux ! et quelle ame de glace ne serait pas émue, en apprenant que les approches de la mort ne purent éteindre l'amour de ces tendres amants; et que, désespérant de fléchir le vindicatif Oberon, ils se rendirent encore plus coupables! C'est dans les bras d'Ësclarmonde qu'Huon attendait la mort, lorsque des cris éloignés, et qu'il crut être ceux de quelques mariniers, rallumèrent une légère espérance dans son cœur. Il cache aussitôt Esclarmonde dans une grosse touffe d'herbes et de roseaux, et marche à grands pas vers le rivage d'où la voix des mariniers continuait à se faire entendre. Bientôt il aperçoit une troupe de Sarrasins assis en rond , et qui , fatigués par la tempête, avaient abordé dans une anse de l'île, débarqué des provisions, et faisaient halte. Huon les aborde les larmes aux yeux , leur demande des secours contre la faim qui le dévore. L'un

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