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d'eux , touché de voir un honmie si beau , si bien fait , dans ce cruel état , lui donne deux pains. Huon baise la main qui les lui présente ; et , l'amour soutenant le reste de ses forces , il court vers sa chère Esclarmonde pour les. lui offrir. Ce premier secours leur sauve la vie ; ils dévorent une partie de ces pains; leurs forces se raniment : ils osent penser qu'Oberon commence à s'apaiser; mais, hélas!, qu'ils étaient loin de ce bonheur ! combien de nouveaux malheurs se préparaient, en ce même instant, pour eux!
Les Sarrasins, frappés de l'empressement avec lequel Huon avait emporté les deux pains, imaginèrent qu'il ne pouvait être seul. Le capitaine prend quelques gens armés avec lui, se glisse entre les halliers , et surprend les amants. Ce capitaine était un des sujets de l'amiral Gaudisse ; il reconnut sans peine la belle Ësçlarmonde : il reconnaît de même le vainqueur d'Angoulafre et d'Agrapard ; il les fait entourer. Huon , presque nu, ne peut se défendre; le capitaine s'empare d'Esclarmonde , lui reproche la part qu'elle a eue à la mort de son père, et lui déclare qu'il va la conduire à la cour de son oncle Yvoirin , amiral ou roi de Montbran. Les cris , les larmes d'Esclarmonde ne peuvent le toucher; cependant il ne veut point tremper ses mains dans le sang d'Huon : mais Esclarmonde a la douleur de voir enlever à son amant jusqu'au reste des vêtements qui le couvrent; elle lui voit lier les mains, on
Onérin de MontglaTe , etc. I ^
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lai bande les yeux, et on l'attache au tronc d'un vieux arbre. Esclarmonde s'évanouit; et c'est dans cet état qu'elle est portée sur le vaisseau. Le capitaine , espérant une riche récompense du roi Yvoirin , fit tous ses efforts pour calmer son désespoir. Lorsqu'il l'eût rappelée à la vie , il fit diriger la proue de son vaisseau vers Montbran; mais, un vent violent et contraire s'étant élevé, les efforts des mariniers furent inutiles ; l'obscurité de la nuit acheva de les détourner de la route. Le vent étant augmenté , le vaisseau fut entraîné rapibement vers la côte d'Anfalerne , et le capitaine fut obligé d'entrer dans lie port de la capitale de ce royaume , ^pour éviter un naufrage certain.
L'amiral d'Anfalerne, nommé Galafre, apercevant ce vaisseau, qu'il reconnut pour être du port de Montbran , eut la curiosité de le venir visiter lui-même. Surpris de la beauté d'Esclarmonde, qu'il ne connaît pas, il demande au capitaine par quel hasard une beauté si parfaite se trouve en sa puissance. Ce capitaine déclare quelle est sa naissance , et qu'il la conduit à son oncle l'amiral Yvoirin. Mais l'amiral Galafre trouve plus convenable de la garder pour son sérail; il la demande au capitaine , qui la lui refuse , et se met en défense contre les gardes de Galafre, qui veulent s'emparer de son vaisseau. Le combat était trop inégal; sa résistance fut vaine, et finit par sa mort. Mais le pilote de son vaisseau , s'étant jeté
dans une barque légère, s'échappa d^i pbrt pendant le combat; et, plus heureux que le capitaine, il entra le lendemain dans celui de Montbran. Il fit atï fidèle récit au roi Yvoirin de la mort de son firère Tamirâl Gaudisse , de l'enlèvement d'Esclarmondé sa nièce, et lui dit qu'elle était au pouvoir de l'amiral d'Anfalerne.
Yvoirin ne doutant point que Galafre, dont les frontières touchaient à celles de ses états, n'eût délivré sa nièce pour la lui remettre à la première demande, lui envoya deux chevaliers de sa cour pour le remercier , et pour le prier de la lui renvoyer. L'amiral d'Anfalerne était bien éloigné d'accorder une pareille demande. Esclarmonde était devenue sa conquête, et le trait dont elle l'avait frappé était trop puissant pour qu'il pût se résoudre à la rendre à son oncle. Les députés furent obligés de repartir avec un refus. L'amiral de Montbran ,* n'écoutant plus que sa juste colère, envoya déclarer la guerre à celui d'Anfalerne, et rassembla à la hâte une armée pour entrer dans ses états. Pendant ce temps l'amiral (ialafre offrit sa main à la belle Esclarmonde, avec tant d'ardeur, et lui laissa si peu d'espérance de résister, qu'Esclarmonde , dans la crainte d'essuyer quelque violence, fut obligée de feindre qu'elle accepterait d'unir son sort au sien, si elle n'avait fait vœu pendant la tempête d'être deux ans sans souffrir qu'on portât aucune atteinte à sa pudeur. I/amiral affligé, surpris, mais aù^si religieux que
plein d'amour, s'écria qu'il se soumettait à toutes les conditions qu elle voudrait imposer. U jura par Mahomet de respecter son vœu. Esclarmonde rassurée reçut sa main, en déclarant à Tamiral qu'elle se donnerait la mort s'il osait manquer à ses serments. Nous craignons que nos lecteurs ne souffrent autant que nous du récit nécessaire de ces événements, et nous allons parler de l'état où l'aimable et brave Huon avait été laissé. Nu, garrotté, les yeux couverts d'un bandeau, et sentant de nouvelles atteintes de la faim, Huon touchait de près à sa dernière heure. Dans le même temps, Oberon était dans un bois assis au pied d'un chêne, et pleurait amèrement. Gloriand et Malembruii, voyant couler ses larmes, se jetèrent à ses genoux pour lui en demander la cause. Oberon leur conta tout ce qui venait de se passer, l'impuissance où l'infidèle et désobéissant Huon de Bordeaux l'avait mis de le secourir. Us mêlèrent leurs larmes aux siennes, ils n'excusèrent point Huon; mais ils implorèrent sa clémence avec tant d'ardeur qu'Oberon, ne pouvant plus résister, dit à Malembrun : Eh bien! veux-tu te soumettre à partager sa punition , si je te promets de lui sauver la vie? Tu resteras lutin encore vingt-huit ans de plus , si je viens à son secours. Ah! cent ans ,s'il le faut, répondit Malembrun, pourvu que j'arrache à une mort affreuse votre malheureux ami. Va donc, puisque tu le veux, dans l'île de Moysant , dit Oberon ; songe que je te
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permets seulement de le détacher, de lui faire traverser la mer, et de le porter sur la côte des états du roi Yvoirin ; mais sans lui donner aucun autre secours, et même un seul conseil. Rapportemoi mon vase, mon cor et mon haubert; et laisse le coupable Huon sur la côte dans le même état où tu vas le trouver.
Malembrun * embrasse les genoux d'Oberon, court rapidement à la mer, s'y jette, et nage assez vite pour trouver encore Huon en vie ; il le détache , il ôte son bandeau , il l'embrasse tout en larmes, l'entraîne vers la mer, le charge sur son dos, fend l'onde avec la rapidité d'une flèche. Il le dépose enfin sur un rivage uni , l'embrasse encore, et, sans lui dire un seul mot, il se replonge dans la mer, et disparaît.
Huon, en reconnaissant Malembrun, n'avait pu douter qu'Oberon, moins irrité, n'eût consenti du moins à lui sauver la vie. Sa belle ame fîit plus sensible à ce bienfait, qu'elle ne l'avait été aux malheurs affreux qu'il venait d'essuyer. Il se prosterna sur le rivage; et le repentir le plus amer de ses fautes fut le premier acte par lequel il espéra de les effacer. Oui, cher Oberon, s'écria-t-il , j'ai mérité d'être puni : je me soumets à ma cruelle destinée; mais prends soin de celle d'Esclarmonde.
Il se relève ; il se voit nu , et se sent atténué par la faim. Reconnaissant que le pays est habité, il s'avance, et cherche s'il pourra découvrir quelque
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secours contre sou affreuse misère. Au détour d'uu bouquet de bois, il voit dans un pré, sur le bord d'une fontaine, un petit vieillard assez vigoureux encore, qui mangeait de bon appétit, le dos appuyé CQntre une petite mallette, à côté de laquelle il aperçoit une vielle, une harpe et quelques autres istnruments. Huon approche, et le petit vieillard, effrayé de le voir tout nu, s'écrie: Homme sauvage, je te conjure par Mahomet et Tervagant de ne me point faire de mal. Hélas! dit Huon , Je suis bien éloigné de vous en faire ; c'est moi qui 'vous conjure de me sauver la vie. Le vieillard, rassuré par ce ton suppliant, considère Huon plus attentivement , le trouve si beau et sa physionomie si douce , qu'il se sent pour lui une tendre pitié. Tiens, mon enfant, lui dit-il, ton état me touche; prends vite dans cette mallette quelques vêtements pour te couvrir, et viens manger avec moi. Huon se couvre à la hâte de quelques vieux habits troués et décousus , et revient dévorer le peu de mets que le vieillard lui présente d'un air riant. Te voilà bien mal équipé, mon enfant , lui dit le bon-homme ; mais ne t'embarrasse pas : tu me parais fort et vigoureux ; tu n'as point l'air d'un brigand. Vois-tu , je suis vieux, mes instruments et ma mallette commencent à me peser ; si tu veux les porter et me servir fidèlement, bientôt tu ne manqueras de rien. Huon, tout en mangeant , lui jura de le servir comme son maître, et comme un bienfaiteur. N'as-tu
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jamais ouï parler, continua le vieillard, de maître Moufflet le ménétrier? Hélas! si, dans ce moment , tu me vois mal eu point , c'est par un malheur affreux, et par la perte de mon maître l'amiral Gaudisse. Un maudit chrétien de France , que Mahomet punisse, est arrivé dans sa cour avec un nain bossu : tous les deux l'ont fait mourir, ont enlevé sa fille, et pillé ses trésors. Ce n'est pas tout : ces méchantes gens détruisaient tous ceux qui ne voidaient pas se faire chrétiens; et je me trouve bien heureux de m'étre échappé de leur sabre et de leur baptême avec la mallette de mon valet, et mes instruments que j'ai sauvés. Mais ne t'embarrasse point : à peine serai -je arrivé à la cour du bon roi Yvoirin, que, chantant quelques lays et romances nouvelles, tu verras tous les grands de sa cour me donner tant de robes, de vestes et de ceintures, que tu auras besoin d'un bon dos pour tout porter. Mange, mon ami, prends des forces et bon courage.
Huon plia les épaules en écoutant le vieillard , et disait dans son cœur : Me voici donc valet d'un vieux ménétrier! Oberon! Oberon! je le mérite bien. O ciel! j'adore encore ta clémence pour un malheureux aussi coupable. Huon , ayant bien réparé ses forces, replia la nappe dans la mallette, la chargea sur son dos avec les instruments , et suivit maître Moufflet, qui marchait encore très lestement pour un homme de son âge.
Ils arrivèrent dès le même soir à Montbran.
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Moiifflet, anciennement connu dans cette ville, fut accueilli par les habitants, qui s'empressaient tous à le loger et à le bien recevoir; mais Moufflet préféra les cuisiniers d'Yvoirin. 11 entra dans les cuisines en jouant de sa vielle ; et, jusqu'au dernier marmiton, chacun s'empressa de remplir le coffret d'étain dans lequel il mettait ses provisions. Huon en eut sa part. Le long jeûne qu'il avait fait ne lui permettait pas de dédaigner les bons morceaux qu'on lui offrait ; mais il disait à part soi : Suis-je assez humilié ! Oberon ! Oberon! venge-toi, je le mérite.
Les sons de la vielle de MoufiQet ayant pénétré jusque dans l'intérieur du palais , Yvoirin l'envoya chercher. Il apprit de lui tous les détails de la fin tragique de son frère ; et , cherchant à dissiper la tristesse qu'ils avaient portée dans son ame , il dit à Moufflet d'accorder sa harpe, et de lui chanter quelque romance nouvelle.
Nos bons aïeux étaient peu difficiles. Yvoirin et sa cour furent enchantés de la romance de Moufflet , et de la mélodie simple , naturelle et expressive de son accompagnement. Bien auriez vu y dit l'auteur, voler de toutes parts turbans y ceintures j dolimanSj voire mesme ioyaux de prix. Moufflet bien reconnaissant fit signe à son nouveau valet de rassembler ces présents, et lui dit tout bas d'aller choisir parmi ces vêtements ceux qui conviendraient le mieux à sa taille. Tout poète est plus ou moins entiché d'amour-propre ,
et Moufflet désira que son valet pût paraître en état de lui faire honneur. La riche taille , l'air noble et la belle physionomie d'Huon frappèrent Yvoirin et toute sa cour, lorsqu'il reparut. La fille unique d'Yvoirin , presque aussi belle que sa cousine Ësclarmonde , s'indignait dans son cœur que maie fortune eust avili tel beau iou^^encelj qui semhloit issu de hault lieu , à servir et porter la mallette dun menestrier. Cette pitié fut suivie d'un sentiment plus doux ; et le son de la voix de l'aimable Huon , lorsqu'il répondit aux questions d'Yvoirin, acheva d'intéresser bien vivement
pour lui cette jeune princesse Vassal^ que
sçais tu faire? lui disait Yvoirin. Sçachez, sire y répondit Huon , que de mestiers ie sçais assez y ie vous les nomerai s* il vous duit. Prens garde , dit Yvoirin, car si tu te vantes de choses que tu ne sçaches faire , il t'en cuira durement a Vesprouver. Sire, dit Huon , ie sçais muer un epenier, voire un falcon; chasser le cerf^ voire le sanglier, et corner quant la beste est prinse ; faire la droicture aux chiens, trancher au festin d'un grand roy ou seigneur; et des tables et eschecs en sçais autant et plus que homme qui VfVe. Ohl ohl se dit Yvoirin, ce ne sont mie là desfaicts de valet de menestrier; bien duiroient ils à gentil damoiseau. Or sus^ vas^ sal, te voylà prins : nul jusqu'à ce iour na pu gagner ma fille aux eschecs; ie veulx que tu t'esprouves à elle , soubs condition que si elle te matte tu seras pendu. Ah! ah ! sire, s'écria Huon, par-
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tissez donc les condàions de la partie; et si ie la motte?,,.. Yvoirin rêve un instant, et se mettant à rire : Par Mahom , dit-il , si tu Ut mattes , ie te ferai deslivrer cent besans d'or^ et ie te livre la noble pucelle pour en faire toute une nuit à ta voulonté. La princesse rougit, mais elle ne fit point d'objections ; et Huon , n'osant en faire de son coté, accepta les conditions. On apporte l'échiquier, et la partie commence. Pendant le premier quart d'heure elle parut être assez égale; mais bientôt elle ne le fut plus. Huon de Bordeaux, occupé sans cesse de son amour pour Ësclarmonde, et quelquefois aussi de là vengeance d'Oberon , trouvait la princesse fort jolie , mais elle ne lui donnait point de distractions. La jeune princesse , au contraire , en avait quelques-unes ; la table était étroite ; les genoux d'Huon touchaient les siens ; le souffle pur et doux de sa bouche frappait les lèvres de rose de la princesse, dont le cœur commençait à palpiter. Un soupir qu'Huon ne donnait qu'à sa chère Ësclarmonde acheva de troubler sa jeune cousine; et quelques moments après Huon la fit échec et mat. La princesse ne put feindre une douleur qu'elle ne sentait pas. Yvoirin fronçait le sourcil, se mordait les lèvres, et ne pensait qu'en frémissant que son imprudence livrait sa fille au valet d'un ménétrier. Huon ne jouit que peu de moments de son embarras. Seigneur, lui dit-il, des droits fondés uniquement sur le sort du jeu ne peuvent faire le bonheur
d'une ame délicate et sensible comme la mienne. Trop de distance sépare de la princesse votre fille un pauvre valet de ménétrier, et je vous rends votre parole. Yvoirin , enchanté de sa générosité , lui fit donner deux cents besans d'or, quHl coiirut présenter sur-le-champ àMoufïlet. La princesse eut peine à cacher le secret dépit dont elle était agitée ; et; se repentant en son cœur de n'avoir pas été plus attentive à son jeu, elle alla se renfermer dans son appartement.
Le lendemain Faube du jour paraissait à peine, que le son des trompettes fit prendre les armes à l'armée d'Yvoirin, qui, la rangeant en bataille sous les murs de Montbran, la fit marcher, l'instant d'après, au-devant de celle de Galafre, qui s'avançait déjà dans la plaine. Le brave Huon se désespérait de n'avoir point d'armes, et de ne pouvoir combattre pour la délivrance d'Esclarmonde, qu'il savait être dans Anfaleme. Le hasard lui fit trouver, dans un ceUier, de vieilles armes toutes rouillées, mais d'une assez bonne trempe; il s'en couvrit, et s'empara de même d'une lance en aussi mauvais ordre. Un vieux Sarrasin se mit à rire de voir le valet de Moufflet aussi singulièrement équipé. Par Mahomet! dit -il, je veux compléter ton armure; attends-moi. Sur-lechamp il monte dans un grenier, et revient lui présenter une longue et lourde épée, plus rouillée encore que les autres armes. Huon le remercie, s'éloigne, firotte la lame, sur laquelle il aperçoit
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quelques caractères gravés. A force de les nettoyer, il parvient à lire : Je suis une des sœurs de Durandal et de Courtain ; comme elles je fus forgée par Galand. On imagine sans peine quel fut le transport de joie de Huon, en se trouvant armé d'une pareille épée : mais il n avait point de cheval ; et quelques instances , quelques offres qu'il pût É3iire aux palefreniers d'Yvoirin, le valet de MoufQet ne put obtenir d'eux qu'un vieux roussin bien maigre , qu'on avait abandonné dans un pré voisin.
C'est dans ce misérable équipage que le brave Huon ne désespéra point d^acquérir de la gloire ; et, pressant le vieux roussin qui se soutenait à peine, il parvint à joindre les derniers rangs de l'armée d'Yvoirin, qui dans ce moment faisait halte pour écouter ce qu'un chevalier, parti de l'armée de Galafre, et précédé de deux trompettes, avait à proposer. C'était Sobrin, neveu de Galafre. Ce Sarrasin, célèbre par ses exploits, et redoutable par sa force , joignait à l'avantage que lui donnait une armure forte et brillante celui de monter Blanchardin, le plus beau cheval qu'eût nourri l'Arabie. Sobrin s'avance d'un air arrogant : Amiral , s'écria-t-il , crains la colère de Mahomet, en faisant couler le sang de tant de vrais croyants. Choisis un de tes chevaliers pour me combattre, sous la condition de te remettre ta nièce s'il est vainqueur, ou de payer à Galafre tel tribut qu'il voudra t'imposer, si je fais mordre
la poussière à ton champion. Yvoirin vit avec douleur qu'aucun de ses chevaliers n'osait se présenter, et Farrogant Sobrin redoublait ses injures et ses menaces; il était prêt à retourner à Tarmée de Galafre, lorsqu'Huon de Bordeaux, à force d'éperonner son vieux cheval , parvint à le faire sortir des rangs , en criant à Sobrin : Arrête , chevalier, attends que je te parle. Sobrin s'arrête, et regarde avec un rire insultant le pauvre chevalier, qui parvient enfin à le joindre. Apprends, lui dit Huon, que bien que tu me voies dans un équipage indigne d'un chevalier, je suis issu d'assez haut lieu pour te combattre : profite de tous tes avantages; je ne te crains point, et je te défie. Sobrin rit encore de sa témérité; mais, trouvant plaisant de Ten punir en présence des deux armées, il s'éloigne, fait une demi-volte, et vient avec impétuosité, la lance en arrêt, pour fondre sur Huon. Celui-ci, ne pouvant courir à sa rencontre , prend le parti de mettre son cheval en travers, de laisser tomber sa lance, et de présenter son écu à celle de Sobrin , dont le coup porte à-plomb, brise l'écu de Huon, et n'est arrêté que par la résistance du haubert, qui fait voler la lance de Sobrin en éclats.
Les deux armées virent avec admiration que le chevalier mal équipé avait supporté ce coup terrible sans eu être ébranlé; et leur surprise redoubla en lui voyant fendre en deux le casque et la tête de Sobrin d'un seul coup de sa vieille
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épée. Haon saisit à l'instant les rênes de Blanchardin ; et , s'éievant sur les arçons de sa selle , il s'élance sur ce beau cheval, qu'il fait bondir entre les deux armées.
L'amiral Galafre, ayant vu tomber son neveu, eut la mauvaise foi de désavouer le défi qu'il l'avait envoyé faire à l'amiral de Montbran; et, faisant sonner là charge , il fondit , à la tête de son armée, sur celle d'Yvoirin. Le combat, d'abord terrible , fut bientôt décidé par la valeur d'Huon ; et Galafre put à peine rentrer dans Anfalerne avec les débris de son armée. Huon, après la bataille , se retirait bien humblement à la demeure de maître Moufflet : mais Yvoirin l'envoya chercher par ses chevaliers; le faisant asseoir à sa droite, il le fit couronner de lauriers par les niains de la princesse sa fille. Ce fut en soupirant qu'elle posa cette couronne ; ce fut avec des regards animés par l'amour et par le dépit, qu'elle lui reprocha son indifférence.
L'amiral Galafre^ rentré dans Anfalerne, donnait des ordres pour mettre sa capitale en état de défense conti^e l'armée victorieuse d'Yvoirin, lorsqu'un vaisseau monté par un assez grand nombre de chevaliers chrétiens entra dans le port. Ces chevaliers revenaient du saint sépulcre, ayant à leur tête le bon chevalier Gérasme.
Nos lecteurs doivent se rappeler que Gérasme, voyant que ses représentations étaient inutiles, avait pris le parti de se séparer d'Huon pour re-
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venir en France : mais l'amoureux Huon s'était rendu si promptement coupable , que le vaisseau de Gérasme avait éprouvé la tempête qu'Oberon avait excitée; et, le pilote rfétant plus le maître de le gouverner, ce vaisseau avait été rejeté sur les côtes de la Palestine. Gérasme, homme très religieux, était allé visiter le saint sépulcre, où plusieurs chevaliers chrétiens, se joignant à lui, l'avaient prié de les recevoir sur son vaisseau pour repasser en France. Un second coup de vent, moins violent que le premier, l'avait forcé de relâcher dans le port d'Anfalerne , où Gérasme était descendu, dans la faible espérance d'avoir quelques nouvelles d'Huon de Bordeaux.
Galafre reçut les chevaliers chrétiens avec honneur: il leur demanda leur secours, et fit part à Gérasme du sujet de la guerre qu'Yvoirin venait de lui déclarer. Gérasme eut peine à cacher* sa joie, en apprenant que la belle Ësclarmonde était dans Anfalerne ; et, ne pouvant douter qu'elle n'eût été guère moins coupable qu Huon, il fut presque rassuré sur les jours de son ami, en apprenant qu'elle était dans cette ville.
Esdarmonde, depuis sa nouvelle captivité, feignait d'être malade; et Gérasme, s'étant annoncé pour être expert dans l'art de guérir comme dans celui de combattre, GalaÉre , quoique jaloux comme un souverain asiatique, permit au vieux Gérasme de la voir, et même en particulier. Ce fut par elle qu'il apprit Tétat funeste où les cor-
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saires de Montbran avaient réduit son malheureux ami : il était prêt à prendre avec elle des mesures pour la délivrer, lorsqu'il fut interrompu par le jaloux Galafre , que la longue barbe blanche de Gérasme ne pmivait rassurer. La joie qui brillait dans les yeux d'£sclarmonde en voyant Tami de son amant augmenta les soupçons de Galafre, qui ramena Gérasme dans sa chambre, lui raconta le combat et la mort de son neveu Sobrin, et lui proposa de la venger en envoyant défier son meurtrier. Gérasme accepte la proposition ; un héraut va porter son défi. Huon ne balance pas à lui remettre son gage ; et la troisième heure du matin du jour suivant est marquée pour le combat , qui doit se faire au milieu des deux armées.
Gérasme sort d'Anfalerne, accompagné des chevaliers chrétiens. Les deux armées se mettent en bataille, et les parrains d'Huon de Bordeaux le conduisent au lieu marqué pour le combat. Les deux chevaliers s'attaquent sans se parler, brisent leurs lances, et se chargent à coups d'épée. Un de ceux de Gérasme fait relever la visière du casque d'Huon. Gérasme le reconnaît, feinl d'être blessé , baisse la pointe de »son épée , et lui crie merci. Huon étonné s'avance ; Gérasme soulève sa mentonnière , laisse tomber sa barbe blanche , et se fait reconnaître. Huon , transporté de joie, ne peut la cacher ; il serre son ami dans ses bras ; les chevaliers chrétiens de la suite de Gérasme
sVvancent et les entourent. Reconnaissez Huon de Bordeaux , s'écrie-t-il, amis, chers compatriotes! Au nom du Dieu vivant, secondez-moi: tombons sur ces mécréants ; profitons de leur première surprise , et tâchons de nous emparer d*Anfalerne. A peine avait- il proféré ces mots, que cette petite troupe baisse la lance, fond sur l'armée de Galafre, pénètre jusqu'aux derniers rangs, en faisant un horrible massacre : ils parviennent aux portes d'Anfalerne, entrent dans la cité, lèvent les ponls-levis, et s'en emparent. L'amiral Galafre, consterné de cet événement, et dont l'armée est en désordre, voit celle d'Yvoirin prête à le charger: il prend une résolution prompte; il commande à son armée de se reposer sur ses armes; il ôte son casque; et, s'avançant seul vers Yvoirin, il lui présente son épée et se soumet aux conditions qu'il voudra lui prescrire. Il apprend à l'amiral ce qu'il nomme la trahison des chrétiens, et qu'ils sont maîtres d'Anfalerne; il finit par supplier Yvoirin d'unir ses forces avec les siennes pour punir les chrétiens, et pour reconquérir cette cité. Yvoirin accepte ses offres ; et les deux armées réunies s'occupent dès le même jour à former le siège de cette place, et à la resserrer de près par de fortes lignes.
Pendant ce temps , l'heureux Huon de Bordeaux embrassait déjà les genoux de sa chère Esclarmonde; il crut tout ce qu'elle lui dit sur sa résistance , et sur la discrétion de Tamour de Galafre.
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Pour cette fois, le bon et prudent Gérasroe se promit bien de ne les pas perdre de vue ; et sa barbe blanche servit souvent de barrière entre ces deux amants.
Après avoir mis bon ordre à la défense de la place , ils se concertèrent sur les moyens de sortir d'Aufalerne : le vaisseau de G^rasme leur en donnait la facilité. Le lendemain matin ils aperçurent un gros vaisseau qui paraissait maltraité par la tempête, et qui louvoyait pour eritrer dans le port. Les croix qu'ils aperçurent sur son pavillon leur ayant fait connaître. qu'il était monté par des chrétiens, ils envoyèrent à son secours des barques qui le remorquèrent ds^ns le port.
Un vieillard courbé par le poids des années descendit à terre, suivi d'un grand nombre de pèlerins et dé plusieurs chevaliers couverts de leurs armes. Quels furent l'étonnement et la joie d'Huon et de Gérasme , en reconnfdssant dans ce bon vieillard le fidèle Guire, grand -prévôt de Bordeaux, et frère aîné de Gérasme î Guire leur raconta, les larmes aux yeux, toutes les cruautés que Girard avait exercées tlepuis le départ de son frère, et depuis qu'il avait. épousé la fille du méchant et traître Gibouars de Siyille. Il leur apprit que, chassé de Bordeaux, et dépouillé de ses biens, il s'était joint à ceux que Girard avait le plus maltraités, pour fuir sa tyrannie; et que, depuis ce temps, il parcourait les cours orientales pour ch^-cher son légitime maître.
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Ce nouveau secours fut très utile au brave Huoii pour la défense de la place ; et les Sarra* sins essuyèrent la perte d'un tiers de leur armée dans l'assaut qu'ils donnèrent dès le lendemain. Yvoirin , furieux d'avoir été trompé par Huon de Bordeaux, s'en prit au pauvre Moufflet, qui l'avait amené dans sa cour; et, sans écouter tout ce que le vieux ménétrier alléguait pour sa défense , il fit dresser des fourches élevées assez près des murs d'Anfaleme, pour que ceux qui la défendaient pussent voir pendre Moufïlet. Huon de Bordeaux, voyant dresser ces fourches, et reconnaissant de loin son ancien maître Moufflet entre les mains des bourreaux, n'hésita pas à le secourir. Il monte sur Blanchardin ; et , suivi de l'élite des chevaliers chrétiens, il fait une sortie sar les Sarrasins, les met en désordre, enlève MoufHet, le met sur la croupe de son cheval, et rentre avec Uii dans Anfalerne.
Le vaisseau de Guire et celui de Gérasme étant bien radoubés , on enlève les trésors de Galafre : Huon et la belle Ësclarmonde , suivis de leurs amis et de tous les- chrétiens, s'embarquent : un vent favorable enfle les voiles ; et ce même vent les porte en huit jours sur les côtes d'Italie. Huon eut beau montrer de l'impatience et du dépit même, pendant ce voyage, le bon Gérasme et le vieillard Guire s'obstinèrent à ne le quitter ni jour ni nuit. Tous deux se relayaient à faire de vieux contes à la belle Ësclarmonde, dès qu'ils
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Tentendatent soupirer, et parvenaient enfin à rendormir.
Abordés en Italie , Huon ne perdit pas un moment pour se rendre à Rome avec sai chère Esclarmonde. Le pape, averti de l'arrivée de son neveu , courut jusqu'à la porte du Vatican , en lui tendant les bras; mais Huon , en humble pécheur , se prosterna , lui baisa les pieds ; et , les yeux baignés de ces douces larmes que le repentir et la foi font répandre à l'enfant coupable qui retrouve un père tendre et miséricordieux, il le conjura d'écouter l'aveu de ses fautes avant qu'il osât toucher le seuil de son palais. Le pape, tendrement ému par la pénitence publique de son neveu , fit écarter les assistants ; et , après l'avoir entendu , absous et béni de sa main , il l'embrassa tendrement. Huon lui présenta sa chère Esclarmonde ; et le même jour ce chef de l'église, après lui avoir suppléé les cérémonies du baptême , unit sa main avec celle d'Huon , et leur donna la bénédiction nuptiale. Le pape célébra le retour et le mariage de son neveu par une fête brillante; mais, connaissant combien il était important qu'Huon s'acquittât avec Charlemagne en allant rétablir l'ordre dans ses étals, il fut le premier à presser sou départ.
Huon part avec Esclarmonde. et le vieux Gérasme ; il envoie Guire à Bordeaux annoncer son retour à son firère : il renvoie une grande partie de sa suite , ne gardant que douze chevaliers. Il
passe les 'Alpes ; et , pénélirant au cœur de la France , il arrive à l'abbaye de Saint-Maurice-des- Prés, où la fatigue du voyage ayant fait tomber malade la belle Ësclarmonde , il se trouve forcé de séjourner pendant près de quinze jours.
Le vieux Guire, étant arrivé dans le même temps à Bordeaux , avait prévenu Girard de l'arrivée dHuon son frère; et les habitants, en apprenant son retour, avaient signalé leur joie par des prières publiques et des illuminations. Girard feignit de la partager; il combla Guire d'honneurs et de présents, et le rétablit dans ses charges : mais dès le même jour le traître alla consulter Gibouai*s sur les moyens de se rendre maître d'Huon , et de l'empêcher d'accomplir son message vis-à-vis de Charlemagne. Gibouars, fécond en expédients, dit à Girard d'aller promptement trouver son frère à l'abbaye de Saint -Maurice, de gagner sa confiance par ses caresses et ses soumissions , de savoir où la barbe et les quatre grosses dents de l'amiral Gau^isse étaient renfermées , et de le presser de partir pour se rendre à la cour de Charlemagne.
La maladie d'Esclarmonde donna le temps à Girard d'arriver à l'abbaye de Saint - Maurice , avant le départ d'Huon. Le traître feignit tout l'attendrissement imaginable en revoyant son frère, qui le reçut dans ses bras, et ne lui cacha rien des aventures qu'il avait éprouvées , ni de la précaution que le roi Oberon avait prise d'enfermer
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la dépouille de ramiral dans le coté de Géra^ne. Deux jours après , Esdarmonde se trouvant en état de partir, Girard avertit son frère que la première journée était longue et difficile ; et , sous ce prétexte , il sut l'engager à partir deux heures avant le jour. Ësclannonde étant montée dans sa litière , Huon, Gérasme et lés douze chevaliers se croyant en pleine sûreté dans le centre du royaume de France, ne prirent point la précaution de s'armer, et montèrent à cheval comme de simples voyageurs.
A deux petites Ueues de Tabbaye, ils entrèrent dans un bois où Gibouars s'était caché, suivi d'une troupe nombreuse de brigands armés , dévoués à ses ordres. Bientôt ils fondent sur Huou et ses chevaliers. Gibouars massacre les douze chevaliers , qu'il fait jeter dans la Gironde ; et le traître Girard, montrant alors toute la noirceur de son ame , fait lier son frère et le vieux Gérasme ; il renverse ce dernier , déchire ses habits, lui fend le côté , et s'empare de la barbe et des dents de Gaudisse. Il le fait enlever dans cet état avec Huon; on les jette, garrottés, dans une litière fermée ; et Gibouars les conduit à Bordeaux avec Esdarmonde. Il a soin de n'y arriver que la nuit, et les fait enfermer, sans qu'ils soient connus de personne, dans une forte et obscure prisou.
Dans. le même temps, le traître et cruel Girard massacre l'abbé , le prieur et le procureur de l'abbaye de Saint*Maiuice , entre les mains des-
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quels Huon avait déposé ses trésors; il fait élire d'aotres lomnes quai va séduits, pour les rempla* cer; il fait charger dix mulets d'une partie des richesses que son frère avait apportées >d' A nfalerne ; et , suivi de deux moines qu'il choisit pour ses. faux témoins « il se rend à la cour de Charle* magne. Ce prince très magnifique dans sa tour, et dont les trésors se trouvaient souvent épuisés par les grandes guerres qu'il avait à soutenir, fut surpris , TCçut avec reconnaissance les magni^ fiques présents dont Girard se fit précéder; lui-même fut accueilli' très favorablement.. Sire, ^dit-il à Charlemagne , c'est avec la plus vive douleur que je me trouve forcé de venir accuser moi-même mon frère Huon; mais la fidéhté que je vous ai jurée ne me permet pas de vous. cacher qu'il n'a point exécuté vos ordres. Loin d'accomplir le message dont vous l'aviez chargé , Huon s'est contenté de séduire la fille de Oaudisse; et, l'ayant enlevée , il revehait avec elle pour s'emparer de la Guienne, et faire révolter cette belle province contre vous. Ayant su ses projets, jfe hs ai prévenus ; et , préférant votre service et votre bienveillance aux droits du sang ^ je l'ai arrêté dans l'àbbaye de Saint-Maurice , et je l'ai fait conduire dans les prisons de Bordeaux. Ces deux saints . religieux que j'amène en votre présence sont témoins de la vérité, des faits; j'ai ramassé à la hâte ce qui m'est resté de pkis ptiécieux de la succession de mes pères, vous priant,
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sire , de te recevoir conuDe un gage de ma foi , et vous suppliant de me confirmer dans la possession du duché de Guienne et de la cité de Bordeaux.
Charlemagne , qui ne pouvait pardonner la mort de son fils Chariot , et qui détestait Huon de Bordeaux , crut , sans aucun autre examen , la déposition de Girard , qui fiit attestée par les deux moines. Il fait assembler le conseil des pairs^ en présence desquels Girard se porta accusateur contre son frère , appuyé par le faux serment des deux moines de Saint*Maurice.
Plusieurs pairs , et surtout ceux de la perfide maison de May ence , opinèrent à la mort , et voulaient qu'Huon de Bordeaux fut traîné au supplice comme traître et félon. Mais le sage duc Naymes de Bavière s'opposa vivement à ce jugement ; il soupçonna Girard d'une noire trahison y et s'écria qu'on ne pouvait juger un pair de France sans l'entendre. Alors le plus grand nombre des pairs , éclairés par cette sage remontrance , conclurent avec le duc Naymes , qu'il fallait envoyer chercher Huon, et l'amener. Mais Charlemagne , impatient d'assouvir sa vengeance, prend le parti d'aller lui-même à Bordeaux , suivi des mêmes pairs. Dès le lendemain matin il part, et, marchant à grandes journées, il arrive dans la capitale de la Guienne , dont il trouva les habitants prêts à se soulever, ayant été informés du retour et de la détention de leur légitime sou-
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verain. La présence de Charlemague soumit les esprits ; et les Bordelais vinrent en suppliants lui redemander leur noble duc. Charlemagne les renvoya d'un air sévère , en leur disant qu'il venait tenir ses grands jours, et remettre le sort d'Huon au jugement des pairs.
Dès le lendemain , cet auguste conseil s'assembla; on y fit comparaître Huon, Esclarmonde et Gérasme, qu'on amena de leur prison, pâles, défaits, et chargés de chaînes. Girard eut l'audace coupable de soutenir son accusation , et les moines d'en certifier la vérité par leur serment. Gibouars y joignit le sien. Huon ne put se défendre qu'en attestant le ciel de la fausseté de l'accusation de son frère. Esclarmonde versa un torrent de larmes , et ne put qu'à peine former des plaintes qui ne furent point écoutées. Le seul Gérasme suspendit le jugement prêt à être prononcé , en soulevant sa robe , et découvrant la longue plaie de son côté. Le cœur des pairs fut ému de pitié; Gérasme leur jura par le Dieu vivant que le traître Girard avait retiré de ses flancs la barbe et les dents de l'amiral Gaudisse , qu'Oberon y avait enfermées. Le duc Naymes ne put croire qu'Huon fât coupable, et que le sage Gérasme fut capable d'inventer ce qu'il déposait, quelque incroyable que cela parût être. De longs débats agitèrent alors' le conseil, et le jugement définitif fiit remis au lendemain matin.
Huon, Esclarmonde et Gérasme passèrent la
nuit suivante dans la prière et dans les larmes; Gibouars et Girard passèrent cette même nuit à cabaler, à surprendre la religion des pairs, et à faire porter de nouvelles accusations contre Huon.
Le conseil s'étant assemblé de nouveau le lendemain matin , et les avis se trouvant encore partagés, Charlemagne, qui n'écoutait que sa vengeance, se crut autorisé, par la prépondérance du sien , à condamner Huon et Gérasme à être traînés aux fourches que sur-le-champ il fit élever, et la belle Esclarmonde au bûcher qu'il ordonna de préparer. Le duc Naymes indigné sortit du conseil avec plusieurs autres pairs, en protestant contre l'injustice de ce jugement cruel. L'exiécution de l'arrêt fut remise à l'après-midi; et Charlemagne, accompagné des pairs dont l'avis était semblable au sien, alla se mettre à table avec eux, en attendant qu'il pût jouir d'un bien affi>eux spectacle; mais c'était le supplice du meurtrier de son fils. Le duc Naymes fit en vain les représentations les plils vives; il ne fut point écouté. Le traître Girard et Gibouars avaieat peine à cacher leur cruelle joie , et promettaient les plus grandes récompenses aux moines scélérats dont la fausse déposition avait séduit le conseil des pairs, et justifiait la vengeance de l'empereur. Rien, en apparence, ne pouvait $auver Huon de Bordeaux d'une mort honteuse et barbare; mais dans ce moment même les chevaliers lutins, Gloriand et
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Mdiembrun, virent couler les larmes d'Oberon. Ab ! s'éaria*t-U , Huon , Huon , que tu paies cher un moment de faiblesse ! Mais, en expiant ta faute aux pieds du sainte père, tu reçus la grâce du Très-Haut; ta pénitence est assez dure, et je puis enfin te secourir. Gloriand et Malembrun à ces mots se jettent à ses genoux, et le pressent de voler au secours de leur cher Huon. Je me souhaite, dit le roi de féerie, dans la ville de Bordeaux , à la tête de cent mille hommes , dont dix mille fermeront toute . issue au palais qu'habite l'empereur. Je veux qu'il s'élève une table à coté de la sienne, et que ceU:e table, plus élevée de deux pieds, ait cinq couverts, et porte mon cor d'ivoire, mon hanap et mon bon haubert. Au même instant, tout fut exécuté. Charlemagne voit avec surprise une troupe formidable qui s'empare des portes de la salle , et la riche table qui s'élève de deux pieds au-dessus de la sienne. Il se lève de table brusquement , tandis que Gérasme fait remarquer au duc Huon le cor , le hanap et le haubert; et de ce moment il espère qu'Oberon va les secourir. Bientôt un bruit de trompettes et de timbales se fût entendre ; la grande porte de la salle s'ouvre avec bruit; le charmant petit roi nain Oberon entre d'un air fier, couvert d'une robe étincelante de pierreries: il ne daigne pas saluer, ni même regarder Charlemagne, qu'il coudoie en passant. Au même instant les fers d'Esclarmonde, d'Huon et de Gé-
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rasme , tombent ; ils sont revêtus d'iiabits liches et brillanls. Girard , Gibouàrs et les deux moines paraissent enchaînés et la corde au cou. Oberoo s'assied à sa table sur un trône d'or élevé; il y fait asseoir ses trois amis et le duc Naymes de Bavière. Il prend sa riche coupe, la bénit: il boit; et, toujours pleine d'un vin délicieux, la coupe passe, de main en main, jusqu'au duc Naymes qui la vide. Oberon prend la tasse, la bénit de nouveau, et l'envoie pleine à l'empereur par Huon de Bordeaux; mais à peine ce monarque l'a-t-il touchée, qu'elle se vide; et sur-le-champ Oberon lui crie : Reconnais, empereur, l'état coupable de ton ame, et l'affront que cette coupe te fait essuyer! Non-seulement tu t'es rendu criminel par l'injustice et la vengeance que tu voulais exercer contre le duc Huon, ton noble et fidèle vassal; mais frémis que je ne déclare ici d'autres crimes secrets qui te couvriraient de honte.
Charlemagne consterné par ce reproche baissa la tête sans rien répondre. Oberon alors apostrophant Girard : Traître, dit -il, déclare ici publiquement l'infâme et noire trahison dont tu t'es rendu coupable. Girard, voyant bien qu'un pouvoir surnaturel est prêt à déclarer son crime, n'ose plus avoir recours à la feinte. Il avoue toutes les circonstances de la trahison, et accuse Gibouàrs de lui en avoir donné l'idée; il offre d'aller chercher la barbe et les dents de l'amiral Gaudisse. Non, non, dit Oberon, je les aurai bien
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sans toi; tu ne sortiras d'ici, ni les traîtres qui t accompagnent, que pour être traînés tous aux fourches qui sont élevées déjà vis-à-vis de ce palais. Oberon eu même temps souhaite les dépouilles de Gaudisse sur la table. Cher Huon , dit -il, va les porter à ton emperieur : dis-lui que tu t'acquittes envers lui, quil te rende tes fiefs, et qu'il reçoive ton hommage. Huon obéit; et Gharlemagne, de plus en plus surpris, est à la fin touché de l'obéissance du duc Huon, et des périls et des peines que ce prince a si long-temps éprouvés pour accomplir ses ordres. Il lui rend tous ses fiefs, et reçoit son hommage : il lui pardonne la mort de son fils, et l'embrasse tendrement. Huon se jette aussitôt aux pieds d'Oberon, pour le supplier de pardonner à son frère. Les pairs et les preux sont attendris , mais Oberon est inflexible ; et dans l'instant Girard , Gibouars et les deux moines sont entraînés par la corde qui déjà leur serrait le cou, et la cour les voit bientôt expirer sur les fourches.
Gharlemagne, revenu de sa première surprise, rendit les plus grands honneurs au roi de féerie et à la belle Esclarmonde. Oberon lui fit promettre de se mettre en état de boire dans la coupe, en se réconciliant avec le ciel, et lui promit, à ce prix, ses services et son amitié. Huon, comblé de caresses et des présents qu'il reçut de l'empereur, partit, peu de jours après, pour reconduire son seigneur suzerain à Paris. Oberon prit congé
d'euK , et ne put s'empêcher de verser encore un torrent de larmes en embrassant Huon. Prometsmoi, lui dit -il, de venir dans quelques années me retrouver dans mon bois enchanté, centre de mon empire : c'est à toi que je destine mon royaume de féerie. Mais, hélas! que de périls, de traverses n'as-tu pas à essuyer encore jusqu'à ce temps ! Huon promit à son protecteur tout ce que celui-ci exigea de lui , et se soumit à toutes les épreuves par lesquelles la providence voudrait le faire passer ( i ).
(i) Nous serions bien tentés de renvoyer en entier à la Bibliothèque Bleue le reste du roman d'Huon de Bordeaux; et nous présumons y avec bien de la vraisemblance , que cette suite n'est pas du même auteur. Le commencement d'Huon porte le même caractère que les romans de la Table ronde , -auxquels il se lie par le personnage qu'y joue Oberon, roi de féerie , jadis Tronc*le-Nain y dans Isaïe-le-Triste. Lorsque le goût de la nation , dans le quinzième ûècle , se ranima pour les romans, les auteurs de ce siècle recueillirent précieusement ce qu'ils purent retrouver de Rusticien de Puise, de Chrétien de Troyes , du roi d'armes Adenez , et d'autres anciens romanciers ; ils accommodèrent , selon le mauvais goût qui régiiaît alors, ces fragments à celni de leur temps; et, joignait leur peu d'invention à beaucoup d'ignorance, ils ajoutèrent de nouvelles parties aux romans dont les débris étaient le plus étendus. Nous présumons que celui d'Huon de Bordeaux est un de ceux qu'ils ont ainsi continués , en y mêlant des idées bizarres , dénuées de connaissances et de gont Il paraît naturel que ce roman, dont les aventures sont très variées , et dont le récit est assez long , doive iinir au moment
Raoul, duc d'Autriche, devient amoureux d'Ësclannonde , sur le rapport que deux pèlerins lui font de sa beauté. Il vient déguisé dans la cour de Guienue, et fait quelques tentatives iimtile.s pour la séduire ou pour l'enlever. Huoh n'en est informé qu'après le départ de Raoul qui retourne à Mayence pour assembler une armée, et revenir, à force d'armes, conquérir la- G^ienne et s'emparer d'Esclarmonde. Huon, qui ne peut souffrir cette injure, suit de près Raoul à Mayence; et, couvert d'armes simples, il $e présente devant l'empereur, au moment 'oii ce prince se met à table. Il lui requiert un don ; c'est de prononcer son jugement sur le cas qu'il va lui proposer, comme le plus prud'homme qui soit dans la chrétienté. Huon lui dit alors : Si quelque chevalier audacieux et coupable voulait séduire ou enlever la plus aimée, la plus noble et la plus vertueuse des femmes, que mériterait-il de la part d'un mari qui l'adore? L'empereur n'hésite pas à prononcer que le mari
où le duc de Guienne et sa chère Ësclarmonde régnent paisiblement à Bordeaux ; mais, contre toute espèce de vraisemblance , et par un anachron^me absurde , on fiait toat-à-coup paraître sur la scène un Raoul , duc d'Autriche , et son père Temperçur Thiéry, qui n'a pu exister alors; Charlemagne, son fils et ses petits- fils , ayant occupé , pendant deux siècles ou environ, l'empire d'Occident, et ayant été remplacés par des Henris , des Conrads et des Othons , des maisons de Saxe et de Souabe. Abrégeons du moins cette suite de notre roman.
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doit lui donner la mort par-tout où le coupable se trouvera,. fût* ce au pied des autels. Je n'attendais pas un autre jugement, lui dit Huon, de votre justice et de votre sagesse. A ces mots, il tire son épée, et fait voler la tête de Raoul jusque sur la table de l'empereur son p^e. Je suis Huon de Bordeaux, s'écrie-t-il à l'empereur; mon honneur outragé me prescrivait d'exécuter le jugement que vous venez de prononcer. A ces mots, il se retire, l'épée à la main; et ceux qui entouraient l'empereur étant désarmés ne peuvent Tempécher de sortir du palais. Bientôt il est poursuivi par des troupes nombreuses , et par l'empereur même; mais il combat toujours avec avantage, en se retirant; et traversant et l'empire et la France, il rentre dans Bordeaux. Thiéry rassemble une puissante armée, et, sans aucune opposition de la part de Charlemagne ni des pairs de France, il ravage la Guienne, et vient mettre le siège devant Bordeaux. Huon fait souvent des sorties heureuses, bat les ennemis, et retarde les progrès du siège; mais bientôt, au lieu de défendre sa chère Esclarmonde et sa capitale , l'auteur , le fait embarquer pour aller en Asie demander du secours au frère cPEscIarmonde , dont jusqu'alors il n'a point parlé. Huon essuie une tempête qui l'écarté de sa route; et, lorsqu'elle est apaisée, son vaisseau paraît entraîné par un courant rapide. Il voit des vagues s'élever jusqu'aux nues; à une certaine distance, une pièce de toile blanche se fait
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distinguer au milieu. Le pilote aussitôt abandonne le gouvernail, se désespère, et dit à Huon que le vaisseau est entraîné dans le grand gouffre qui joint les eaux du golfe Persique à celles de la mer Caspienne, et que leur perte est inévitable. Heureusement le pilote se trompe; et cette heure étant celle à laquelle le gouffre achève de se remplir, les vagues s'aplanissent, et le vaisseau est porté sur l'entonnoir du gouffre sans courir de danger. Huon , voyant un homme nu qui se débat au milieu des flots, ayant autour de lui la pièce de toile qu'il avait remarquée , fait arrêter le vaisseau pour pouvoir interroger cet homme. Celuici répond qu'il est Judas, et qu'il est condamné, jusqu'au jugement dernier, à subir le supplice horrible d'être sans cesse battu par les eaux immenses que le gouffre absorbe et revomit tour-àtour. Judas se plaint un peu de ce que son divin maître ne lui donna pas, comme aux autres, la force de résister à la tentation. Tu l'aurais eue , lui dit Huon, si tu l'avais aimé: mais, dis-moi, quelle est cette toile qui flotte autour de toi? Hélas! répond Judas, elle m'est laissée pour me défendre un peu contre la mer en fureur, parceque je la donnai pour l'amour de mon maître, et qu'il n'est aucune œuvre perdue, quand on l'a faite en son nom. Mais, ajouta-t-il, éloigne-toi promptement si tu ne veux périr; car dans peu le gouffre va rejeter les eaux qu'il a reçues. Le pilote alors fit déployer toutes les voiles pour s'éloi-
(iuérin de Montglave , etc. i 4